‹ Les steppes de la mer Caspienne: voyage dans la Russie méridionaleChapitre 12 sur 63 · UN INTENDANT DE VILLAGE · texte numérisé non relu

UN INTENDANT DE VILLAGE

Le cocher, tout meurtri par la brutalité de son , maître, qui lui avait distribué en notre présence une demi-douzaine de souflBets, changeait à chaque instant de chemin, selon son caprice, sans s'inquiéter des nouvelles corrections du même genre qu'Antoine faisait pleuvoir sur sa tête en manière d'admonition. Il nous fit perdre ainsi un temps infini et dépensa en outre en pure perte toute la force de ses chevaux.

On ne peut rien imaginer de plus ennuyeux et de plus monotone que de voyager dans les steppes, dont l'uniformité devient véritablement décourageante pendant la nuit, alors que Ton court à chaque instant le risque de tourner le dos au but de son voyage : c'est l'immensité de la mèr, et une boussole rendrait souvent de véritables services. Cependant, l'instinct des paysans leur fait parfaitement trouver leur chemin à travers les innombrables sentiers qui se croisent en tous sens. La nuit la plus obscure, le chasse-neige le plus violent, rien ne les empêche d'arriver droit au but, sans avoir dévié un instant de leur route.

Notre cocher faisait malheureusement exception à la règle commune, ou plutôt il entrait plus de mauvais vouloir que de maladresse dans l'embarras où il paraissait se trouver. Quoi qu'il en soit, notre perplexité augmenta considérablement quand nous vîmes que les chevaux ne voulaient plus avancer. l La nuit était fort sombre, aucune lumière, aucun bruit ne nous annonçaient le voisinage d'un lieu ha-

bité; à chaque nouvelle question que nous adressions au cocher, nous ne pouvions obtenir que cette réponse laconique : n^^nat (jene sais pas); et quand un Russe a répondu qu'il ne sait pas^ aucune puissance humaine ne peut lui faire dire qu*il sait^ pas même les coups de bâton. Nous en eûmes la preuve ce soir-là. Le Cosaque, fatigué de questionner eu vain le malencontreux cocher, commença à lui caresser les épaules d'un long fouet qu'il portait par précaution à sa ceinture, correction qui n'eut au-' cun résultat. Il ne nous restait plus qu'un parti à prendre, si nous ne vouhons passer la nuit à la belle étoile. Le Cosaque détela l'un des chevaux et s'en alla faire une reconnaissance aux alentours, dans l'espoir de découvrir quelque indice qui nous permit de continuer notre route. Après une absence qui nous parut fort longue, il reparut en nous annonçant le voisinage d'un village allemand, nous assurant qu'une heure de marche nous suffirait pour l'atteindre. Mais il fallait pour cela que les chevaux se remissent en marche , et la force leur manquait totalement.

Le Cosaque nous tira encore d'embarras, en s'avisant d'atteler à la voiture un pauvre petit poulain qui avait suivi sa mère sans se douter qu'il commencerait dès ce soir-là son rude apprentissage. Ce renfort, tout faible qu'il était, nous permit d'avancer, quoique bien lentement; mais enfin, des aboiements vinrent rendre du courage à nos bêtes qui se mirent à trotter pour la première fois de la soirée.

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