LE DNIEPER
et Magog dont parle la cosmographie des Hébreux, que mon imagination, sinon mes yeux, devait apercevoir dans les brumes de la mer Caspienne I Dois-je ajouter que le plus grand bonheur dont me comblait la perspective de ce voyage, était <celui de ne pas quitter mon mari d'un instant? Voyager en compagnie de ce que Ton aime, est la félicité suprême; car tout est satisfait : le cœur et l'imagination.
Accompagnés d'un Cosaque et d'un excellent drogman parlant plusieurs langues, nous quittâmes Clarowka dans les premiers jours de mai, par une de ces journées qui éveillent dans Tesprit un besoin ardent de locomotion. Le commencement du printemps, dans les steppes russes, possède un charme indéfinissable. Au souflQe de chaleur, de vie et d'amour qui parcourt Tespace, tout a hâte de naître et de jouir. En peu de jours le steppe prend r aspect d'une immense prairie où le thym, la tulipe, l'hyacinthe, l'œillet et une infinité d'autres fleurs croissent à la grâce de Dieu, avec de? parfums et des couleurs qui ne le cèdent en rien à nos fleurs les mieux cultivées. Des milliers d'alouettes nichent dans les hautes herbes, poursuivant le promeneur de leurs joyeuses chansons. La mer se ressent également de la fête commune; ses coquillages sont plus beaux, plus nombreux, plus variés. Mais> pour comprendre toute l'influence que le printemps exerce sur la nature animée, il faut voir les troupeaux de moutons; les génisses, suivies de leurs petits, les juments et leurs poulains, courir.
se rouler sur I*herbe, et remplir l'air de leurs bruits joyeux et prolongés. C'est une exubérance de vie dont rien ne peut donner l'idée. Ne dirait-on pas que ces plantes et ces animaux qui s'empressent de se reproduire, pressentent le peu de durée des beaux jours? Ailleurs, l'été n'est souvent qu'une continuation du printemps; les fleurs se renouvellent, la nature conserve longtemps sa puissance vitale, mais il suflit ici de deux ou trois semaines pour métamorphoser la fraîcheur des champs en une immense solitude brûlée par le soleil. Dans ces contiiées, il n'y a en réalité que deux saisons, car on passe presque subilement d'un froid rigoureux à une chaleur de Sénégal, sans que le corps ait eu le temps de s'habituer à ce changement subit de température. Les brises de mer peuvent seules faire supporter de telles chaleurs, qui s'élèvent d'ordinaire aux mois de juillet et d'août à vingt-sept et vingthuit degrés Réaumur.
Nous remontâmes le Dnieper sur un espace de quatre cents kilomètres avant d'atteindre Ekaterinoslaw, ville toute nouvelle, ne comptant, il y a cinquante ans, qu'une vingtaine de misérables cabanes de pêcheurs, éparpillées sur lès bords du fleuve.
Fondée en 1784, par la grande Catherine, qui en posa la première pierre en présence de Joseph II, cette ville est bâtie, de même que toutes les villes russes, sur un plan gigantesque, qui en fait une véritable solitude où se perdent ses rares maisons et sa faible population.