AVENTURES NOCTURNES
Antoine s' empressad'aller frapper, taudis que nous nous disposions à descendre de voiture. Le cocher lie mit pas deux secoudes à dételer ses chevaux, se hâtant bien vite de s'en aller sans même demander un pourl>oire. Quelques minutes se passent. Mon mari, impatienté, frappe de nouveau, lorsque le di'Ogman arrive enfin, mais la figure toute décomposée et ne sachant, comment nous annoncer que M. Grenier, commis et Provençal par-dessus te marché, refusait de sa propre autorité de nous recevoir, sous prétexte qu'il n'avait pas decliamhre à nous donner. Ne pouvant comprendre une pareille indignité, et la mettant sur le compte d'un malentendu, M. de Hell se rendit aussitôt près de cet homme, qui, se cachant le nez sous sa couverture, lui répéta impudemment que nous devions nous décider à chercher un gîte ailleurs.
Tout comineutaire est inutile pour juger une semblable conduite. Fermer pendant la nuit sa porte à dts compatriotes, à une Femme, pour ne pas se déranger, est un procédé qui ne peut entrer que dans la tête d'un Provençal. Les Kalmouks auraient pu donner une leçon de pohtesse à ce mahttru qui eut le courage du se rendormir tranquillement, tandis que, transis et grelottants, nous attendions le jour dans sa cour, sous ses fenêtres. On comprendra sans peine dans quelle situation je me trouvai jusqu'au matin. Mouillée, brisée autant par les terribles émotions de la nuit que par les cahota de la voiture, mourant de faim et de sommeil, glacée par
le froid pénétrant qui précède dans cette saison le lever du soleil, je n'avais réellement plus la conscience de ce qui se passait autour de moi.
Dès que le jour parut, te Cosa(iue trouva des chevaux pour nous conduire au meilleur h6le\ de Hostof, oii une chambre bien chaude, un excellent bouillon et un large divan rétablirent un peu l'équilibre fort ébranlé de notre économie physique et morale.
A notre arrivée à Taganrok, toute la famille Yems fut tellement révoltée de l'indigne procédé de leur commis, qu'elle voûtait à toute force lui envoyer sa destitution. (Je dus intercéder pour lui.) De son côté, le consul de France lui écrivit une lettre foudroyante; mais nous bornâmes lii notre vengeance, et il fut conservé dans ses fonctions.
D'après ce que nous apprîmes à Taganrok, les bruits les plus étranges avaient couru sur not™ compte. Les uns prétendaient que nous gardaient comme prisonniers, nous étions morts de soif et de faim d de la mer Caspienne; bref, chacun conjectures, la plupart fort mélodran puis dire tout l'intérêt que l'on nou nous voyant sains et saufs après un v tureux. Malgré notre désir de gagr Odessa, nous ne pûmes nous dispei une huitaine de jours aux amis qui latent avec une si vive sympathie.
Les vents de l'Oural fu«nt dispart
HEPOS A TAGANROK 175
pace d'une seule nuit, tout ce que le mois d'octobre avait respecté. Le soleil brillait encore à notre arrivée sur les bords de la mer d*Azof ; mais, dès le lendemain, le ciel prit la teinte sinistre et glacée qui précède toujours les métels ou chasse-neige. Toute la nature semblait se préparer à recevoir l'hiver, cet éternel souverain des pays du nord. Les bords de la mer, recouverts d'une légère couche de glace, Tâpreté du vent, le sol durci par la gelée, Tatmosphère de plus en plus livide, tout annonçait sa venue, et nous faisait vivement appréhender ce que nous aurions à souffrir pour parvenirjusqu'à Odessa. Neuf cents versles nous séparaient encore de cette ville, où nous devions prendre nos. quartiers d'hiver. Avec la rapidité de la poste russe, c'était Taffaire d'une dizaine de jours, en supposant toutefois que le mauvais temps ne se mettrait pas de la partie; mais avec les symptômes menaçants dont j'ai parlé, nous devions nous attendre à voir tomber la neige d'un moment à l'autre, et à rester peut-être prisonniers au fond de quelque village.
Malheureusement, c'était le moment le plus dangereux pour courir la poste russe. Les premières neiges, faute de consistance, ne permettent pas encore d'aller en traîneau, et sont très-redoutées des voyageurs, causant presque chaque année de nombreux accidents. A cette époque, les vents augmentant rapidement de violence produisent ces métels dont il a été question précédemment, et qui équivalent aux orages les plus furieux de la mer*
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C'était une perspective ton mste, suriout pouraes gens aussi fatigués que noas l'étions, que d'avoir à Ittiter sans ct^se contre les éléments et les obstacles. Néanmoins il fallut nous résigner à quitter Taganrob et à reprendre encore une fois notre vie criante, sauf à l'abandonner pour longtemps, une fois que nous aurions atteint le but de notre désir. Je me souviens que dans ce dernier voyage, le besoin 'de repos était devenu si impérieux pour nous, que le plus pauvre paysan, assis au coin de son poêle, devenait à nos yeux un objet d'envie.
Nous traversâmes de nouveau toutis les colonies allemandes que j'avais tant admirées quelques mois auparavant. Mais l'attrayante végéLalion du mois de mai avait disparu sous la neige et le veut glacé du nord. Tout était triste, sombre, décoloré I Les couleurs variées des maisons, auxquelles le soleil du printemps ne prétait plus son éclat, avaient pris des nuances ternes et plombées, en harmonie avec le feuillage desséché des arbres.
Mais, si la nature s'était revêtue tout à coup d'une si sombre physionomie, l'aimable bospitalité des colons n'en devenait que plus précieuse. AprÈs une journée passée en voiture, dans l'engourdissement causé par le froid et l'immobilité, il y avait une Jouissance infinie à trouver une chambre parfaitement close, et d'excellentes gens se ntettant en quatre pour vous rendre plus agréable votre séjour chez eux 1
Forcés de passer deux jours dans ui