‹ Les steppes de la mer Caspienne: voyage dans la Russie méridionaleChapitre 57 sur 63 · LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR

d'existence, peu séduisant sans doute aux yeux de beaucoup de personnes, mais qui cependant n'est pas dénué d'un certain charme. L'indépendance complète dont il jouit le dédommage en quelque sorte du vide que doit laisser en lui Tabsence des affections de famille. Il vit en vrai philosophe dans sa maisonnette, avec une vache, une volière, des crayons, quelques livres et une vieille gouvernante; parle tatar comme un Tatar, et n'est connu dans toute la contrée que sous le nom de Vermite de Bagtché-Séraï. Les Tatars ont pour lui une espèce de vénération : souvent même, quand il s'élève entre eux des différends, ils s'empressent de le consulter, et suivent scrupuleusement ses conseils.

Nous allâmes lui demander à déjeuner et fûmes reçus avec une simplicité patriarcale. En le voyant dans son humble intérieur, satisfait en apparence de son sort, nous pûmes juger combien il faut peu à l'homme pour le rendre heureux quand ses désirs sont bornés I Le major Vanderschbrug trouve dans l'étude et les arts, dont il a conservé le goût, de fécondes ressources pour animer sa solitude. Il nous montra quelques délicieuses aquarelles faites dans ses moments de loisir, ainsi qu'un vieux volume de Jean-Jacques, qu'il conserve très-précieusement depuis nombre d'années. A toutes les objections que nous lui faisions contre l'exil bizarre auquel il s'était condamné, il nous répondait philosophiquement que l'ennui n'avait pas encore pénétré sous son humble toit.

Nous eûmes le plaisir la vallée de Josaphat ei Tcliourout-Kalé qui, cJef propriété exclusive de ju Karaïines ou Karaïtes.

montés sur de petits cl prîmes de gravir le sei travers un vasie cliamp < revers de la moniapne.

tombeaux cEiargés d!iii!

corde avec la nature tr toute la population qui, renouvelée sur ce roche . tombes et une douzaine esprit religieux, à vivre

En considérant la pc de la ville, son manque l'isolement de ses liabii profondément frapp<^ d jadis choisir aux Karalli et de la constance des f Tchoufout'Kalé est bâti L'escarpement (Ie"la mor même où elle est acc«ss des niarclies sur plusieu gucur. A mesure que l't ses de rocliers, semblal des murs gigantesques votre tôle, semblent vo destruction. C'est sous

dépourvue de toutes les ressources indispensables pour faire une étude quelconque, un homme ait pu entreprendre le travail gigantesque d'écrire Thistoire de la tribu des Karaïtes, depuis Moïse jusqu*à nos jours? Voilà pourtant ce dont s'occupe depuis nombre d'années notre rabbin, sans se laisser décourager par les obstacles de tous genres que lui présente une pareille entreprise I

Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'il travaillait à cet ouvrage en hébreu!

Inutile d'exprimer la surprise, et je dirai plus , l'admiration que nous causa la vue de cet homme d'uwB grande intelligence, d'une érudition prodigieuse, d'une imagination poétique, consumant sur un triste rocher le reste d'une existence qui aurait pu être si belle et si féconde au sein de la société t il nous fit voir plusieurs manuscrits de poésies sacrées , composées dans sa jeunesse. Combien je regrettai de ne pouvoir lire les inspirations d'un tel poète I

En véritable patriarche, il vit au milieu d'une dizaine d'enfants de tous les âges^ qui animent et embellissent sa solitude. Plusieurs petites chambres communiquant entre elles par des galeries intérieures forment son habitation. C'est bien humble, bien modeste ; mais la physionomie remarquable du rabbin et le costume oriental de sa femme et de ses filles, jettent sur cette triste demeure un charme auquel on ne peut rester indifférent. Il nous conduisit lui-même à la synagogue, petit édifice que la so-

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litude habite depuis longtemps. Nous vîmes aussi, non sans un vif intérêt, le tombeau de la fille d'un khan, devenue chrétienne , sous la domination génoise, par une inspiration surnaturelle (à ce que l'on prétend). Ayant déserté le Coran pour la loi du Christ, elle vint mourir à l'âge de dix-huit ans, au milieu deceux qui l'avaient convertie. Son tombeau, confiné au fond d'une cour remplie d'herbe, présente, comme tout ce qui l'entoure, l'aspect de la dégradation, de l'oubli et des ravag6s du temps. En le voyant si triste et si abandonné, j'en fis intérieurement la comparaison avec les monuments gracieux du champ des morts de Bagtché-Séraï. Â ceuxci les fleurs, le soleil, les inscriptions brillantes, la vénération des Tatars ; à celui-là l'herbe parasite, la tristesse, l'oubli!

Toute la partie inférieure de la montagne, ainsi qu'une vallée étroite et profonde qui s'étend à l'est de Tchoufout-Kalé, sont couvertes de tombeaux. C'est à leur multitude innombrable que la contrée doit sans doute le nom de vallée de Josaphat. En face de la ville karaïte est le célèbre couvent de l'Assomption, où l'on assure que, dans le mois d'août, plus de vingt mille pèlerins se trouvent réunis. Les cellules, enchâssées dans le rocher, font un effet très-bizarre, et ressemblent à un assemblage de ruches. Quelques escaliers en bois conduisent exté* rieurement aux divers étages de cet étrange couvent, habité seulement par quelques moines.

Nous remarquâaies, à notre retour à Bagtché-

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Serai, beaucoup de cryptes percées dans le rocher, servant d'asile à un. grand nombre de Tsiganes. Nulle part, ce peuple vagabond n'offre un aspect plus dégoûtant que dans cette localité. D'horribles infirmités, une misère au-dessus de toute expression, des membres difformes, tout fait douter, en les voyant, qu'ils puissent appartenir à l'humanité. Le lendemain de notre course à Tchoufout-Kalé, nous dîmes adieu à Bagtché-Séraï et à son philosophe, pour prendre le chemin de Simphéropol, où nous devions nous arrêter quelques jours.

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