LE DNIEPER
jour les serfs emporteraient, lambeaux par lambeauXy un édi6ee que créa l'un de ses favoris, à l'époque la plus radieuse de son règne. Souveraine du plus grand empire du monde, un jour la fantaisie lui vint de quitter les glaces de Saint-Pétersbourg pour visiter la Tauride, ce magnifique joyau nouvellement ajouté à sa couronne impériale; sans tenir compte de la distance et des déserts à parcourir. Elle avait raison, car sa seule présencesuffit pour changer en une riante contrée, tout ce qui se trouve entre Pétersbourg et les bords de la mer Noire, et son illusion n'eut point de réveil. Qui ne connaît le fantastique voyage qu'elle fit alors, et dont le long parcours ne fut qu'une magique décoration de théâtre? Palais^ troupeaux, nombreux villages, population animée, paysages d'idylle, tout était à souhait pour le plaisir des yeux au moment de son passage. — Une heure après, acteurs, décorations et comparses avaient disparu, et le désert reprenait sa morne immobilité !
• On rencontre encore, le long de la route d'Ékaterinoslaw à Kherson^ de petites pyramides entourées d'une balustrade, indiquant les lieux où s'arrêta la czarine, où elle changea de chevaux.
En maint endroit, gisent les restes des palais qui s'élevèrent sur sa route, véritables châteaux de cartes, qu'un souffle de vent a fait écrouler.
Parmi ces éphémères constructions, le palais d'Ëkaterinoslaw était le seul qui fût réellement digne de ce nom» Potemkin ne pouvait choisir un lieu plus
charmant pour donner des fêtes à sa royale maltresse, et lui faire oublier pendant quelques jours les prestiges de l'Ermitage. Situé sur une pente douce descendant jusqu'au fleuve, ce charmant édifice se trouvait au centre d'un parc immense, offrant des sites et des perspectives d'une admirable variété : c'est un péle-niéle de bois, de labyrinthes, de roches granitiques, de fourrés, où l'on peut errer pendant des heures entières sans repasser par le même endroit : partout sont ménagés des sentiers capricieux, des reposoirs rustiques, des horizons imprévus, plongeant le regard dans un continuel enchantement.
En face de ce qui était jadis le palais, surgit, du sein du Dnieper, une petite ile granitique ressemblant à une néréide au milieu des pointes de rochers et des brisants qui l'entourent. Ses seuls habitants consistent dans quelques blancs albatros et un vieux garde forestier dont la cabane se cache parmi les arbres. Ce brave homme peut se vanter de mener là une vie tout aussi primitive que celle des Peaux- Rouges : la chasse et la pèche lui fournissent ses repas et ses vêtements ; les broussailles, son chauffage i les feuilles sèches, son lit. Une barque , ou plutôt une coquille de noix, se balançant à quelques pas de la rive, lui sert à visiter les recoins de son empire, qu'il partage fraternellement avec les oiseaux du ciel.
A part quelques pécheurs, aucun marinier ne s'aventure au milieu du dédale de rochers et de
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tourbillons qui rendent le Dnieper si dangereux dans ces parages* Tout est silencieux, mélancolique et désert.
Outre le parc Potemkin^ la ville en possède un autre fort beau, où la musique militaire attirechaque soir de nombreux promeneurs. »
Nous eûmes le plaisir, pendant noire séjour à Ékaterinoslaw, de faire une pittoresque excursion dans les montagnes d'Asie, sans néanmoins changer de place. La Russie seule peut offrir de pareilles bonnes fortunes.
Donc, un beau jour^ trois cents montagnards du Caucase tombèrent comme une trombe au milieu de la ville, et la mirent sens dessus dessous. Petits, agiles et musculeux, on ne sait comment ils marchent^ tellement leur vie se passe à cheval. C'est bien le cas de dire que le cheval et le cavalier ne font qu'un, et Ton comprend , en les voyant, les centaures de la fable. Leur physionomie offre un mélange d'audace et de rapacité farouche qui ne prévient précisément pas beaucoup en leur faveur : un teint bronzé, des dents d'une blancheur éblouissante, des yeux noirs dont chaque regard est un éclair, achèvent de composer un ensemble qui épouvante plus qu'une grande laideur.
Dès le moment de leur arrivée dans la ville où ils entrèrent comme un torrent, tout fut en révolution. Les marchands, immédiatement victimes de vols nombreux, osaient à peine tenir leurs boutiques
ouvertes, et les maris et les pères n'avaient pas
assez de vigilance pour préserver leurs filles et leurs femmes des façons par trop cavalières de ces mécréants.
Ils se rendaient à Varsovie pour servir de garde d'honneur à Paskiéwitch, le héros du jour. Ce caprice d'un homme gâté par la fortune, peint assez bien les Russes. Pour une simple satisfaction d'amour-propre, plusieurs centaines de montagnards avaient dû quitter leurs familles et leur pays, franchir de grandes distances, afin d'aller parader sur la place d'une capitale.
La vue de ces hommes à demi barbares me causa une profonde impression. L'actualité s'effaça un moment de mon esprit, et je crus assister à Tune des invasions de Tamerlan ou de Gengis Khan, se ruant sur notre vieille Europe avec leurs hordes asiatiques aux cris sauvages, aux costumes étranges, aux longues lances, aux chevaux arabes, aux instincts destructeurs, telles qu'elles parurent, quand elles soumirent tous les vastes États de la Russie à leur domination.
Sur un désir du gouverneur, ces montagnards donnèrent aux habitants d'Ékaterinoslaw le spectacle de leurs jeux et de leurs exercices guerriers, manœuvres qui surpassent tout ce qu'on peut imaginer en fait de souplesse, d'audace et de frénésie belliqueuse.
Combien notre civilisation paraît froide, guindée, décolorée, en face de ces physionomies ardentes, de ces costumes pittoresques, de ces galops furieux, de
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cette fantasia éblouissante, de cette grâce et de cette ardeur qui n'appartiennent qu'aux Orientaux I lis tirent la carabine au grand galop, et apportent dans l'exercice du djérid une incroyable adresse. Chaque cavalier pare son cheval avec une coquetterie qu'il n'a pas toujours pour lui-même, le couvrant de tapis, de bandes d'étoffes pourpre, de ch&les de Cachemire, de tout ce que le pillage de telle ou telle caravane â pu fournir de précieux ; usage qui achève de donner à leurs exercices un éclat des plus pittoresques.
Les manœuvres durèrent plus de deux heures, malgré la chaleur suffocante du jour. Elles se terminèrent par une mêlée générale où la fumée, les cris, Tardeur des combattants, les décharges de mousqueterie et le hennissement des chevaux, avaient bien le droit d'effrayer quelqu'un de plus aguerri que moi. Impossible, à la fin de cette étourdissante mêlée, de rien distinguer à travers les nuages de poussière et de fumée que soulevaient autour d'eux de pareils combattants. Je crus un moment que tout resterait sur le champ de bataille, chevaux et cavaliers ; mais à un signal du gouverneur, l'ordre reparut comme par enchantement, et nous vîmes défiler devant nous, d'un air paisible, ces lions du désert, dont Paskiéwitch sera peut-être plus embarrassé qu'il ne pense.
Quoique nous ne fussions qu'au commencement de juin, la chaleur avait déjà atteint une intensité qui en faisait littéralement une calamité publique :
les hôpitaux regorgeaient de malades, attaqués la plupart de fièvres cérébrales qui les emportaient rapidement; les rues étaient encombrées d'une couche de poussière où Ton enfonçait comme dans de la neige, et le thermomètre, pendant les quinze jours que nous passâmes à Ékaterinoslaw, se maintint invariablement à vingt-huit degrés Réaumur. Il faut venir en Russie pour connaître la chaleur des tropiques.
Une grave.indisposition de mon mari fut la seule cause de cette prolongation de séjour dans une ville que nous ne comptions que traverser. Forcés d'y séjourner, nous acceptâmes Thospitalité que nous offrit une charmante famille alsacienne établie depuis longtemps dans le pays, et dont le chef, M. Neumann, a fondé une fabrique de draps qui fonctionne admirablement et lui rapporte de beaux bénéfices.
Sa femme et sa belle-sœur me comblèrent d'attentions, et surtout soignèrent si bien mon cher malade, que je leur en conserverai une éternelle reconnaissance.
Peu de jours avant notre départ, il se passa un événement qui fit grand bruit dans la ville, et qui me paraît assez bizarre pour être raconté.
Des paysans, en revenant d'une foire, firent la rencontre d'un péréclatnoï sans cocher et sans attelage, complètement abandonné sur la voie publique. En lé visitant, ils eurent la preuve qu'un crime avait été commis sur ce point, à la vue des traces de sang
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dont la voiture était maculée. La police, aussitôt informée, fit immédiatement des perquisitions, et finit par découvrir, à peu de distance de la station de poste, le cadavre d'un courrier étendu dans le fossé, la tête fendue d'un grand coup de sabre.
Aussitôt on s'empara du maître de poste , misérable juif qui, malgré ses protestations, fut envoyé en prison, où il était encore à notre départ. C'est seulement à Taganrok, que nous apprîmes, au bout de six semaines environ, les détails de cette aventure tragique.
La police, sur les indications qui rendaient l'histoire encore plus étrange, était parvenue, huit jours après notre départ, à arrêter l'auteur du crime, qui finit par faire une confession complète.
Propriétaire d'une petite boutique à Kherson, et • fort mécontent du rôle qu'il jouait en ce monde, ce misérable était dominé, avant là catastrophe, par une idée fixe, celle de se procurer une grosse somme d'argent pour aller vivre agréablement à Odessa ; telle était son ambition. Peu scrupuleux sur les moyens de la satisfaire, il élabora dans son esprit un plan de conduite dont il ne se départit pas un instant, et qui décèle en lui une subtilité d*imagina- * tion jointe à une force de volonté dignes d'une meilleure cause.
Son premier soin fut de faire l'abandon de sa boutique à son beau-frère, moyennant quelque argent qui lui permit d'aller en Crimée. Là, il laissa croître sa barbe, s'affubla de la choubd (pelisse en
peau de mouton), prit toutes les habitudes d'un mougik, et, quand il se crut méconnaissable, se proposa comme jemchik (cocher) au juif qui tenait la station dont j*ai parlé plus haut.
Entré en fonctions, il attendit plus d'un mois avant d'exécuter son projet, voulant une proie digne de son ambition. Vint enfin un malheureux courrier qui se trouvait porteur d'une somme considérable pour le gouverneur d'Ékaterinoslaw, et sa mort fut résolue. •
Cependant l'assassin avoua avoir hésité quelques instants, non par horreur du crime, mais parce qu'il avait reconnu en cet homme un ancien camarade d'enfance. Deux fois il manqua d© courage; enfin, honteux de sa faiblesse, il prit le sabre du courrier , qui dormait profondément, et lui fendit le crâne • d'un seul coup. Après avoir jeté le cadavre dans le fossé, et s'être emparé de la cassette, il continua sa route jusque dans le voisinage d'Ékaterinoslaw, abandonnant, avant d'entrer dans la ville, le péréclatnoï dont il s'adjugea les chevaux, puis il s'empressa de couper sa barbe et de reprendre des allures de petit bourgeois, pour rentrer dans sa ville natale, où sa famille le reçut avec empressement, dans la persuasion qu'il venait de faire quelque trafic en Crimée.
Pendant tout un mois, il se tint fort tranquille, quoique dévoré du désir de partir pour Odessa. C'est au moment où, plein de sécurité, il allait s'envoler, que la police, qui le surveillait à son insu ,
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mit la main sur lui. Peu endurci dans le crime^ il fit les aveux les plus complets et reçut cent coups de knout, avec la perspective d'aller en Sibérie s'il survivait à son affreux supplice.
Le maître de poste, quoique fort innocent de la chose, fut exilé en Sibérie, après avoir vu ses eûfants enrôlés comme soldats, et tout ce qu'il possédait devenir la proie des employés de police. Avec de telles lois pénales, où l'innocent compromis est puni presque aussi rigoureusement que le coupable, la Russie a peu à craindre du côté des malfaiteurs: aussi, malgré son immense étendue et sa population clair-semée, y voyage-t-on avec plus de sécurité que dans les pays les mieux civilisés. Mais cet état de choses tient pour le moins autant à la situation politique de la population qu'à la sévère administration de la police : dans un pays ou le peuple est esclave, le brigandage devient, pour ainsi dire, impossible. Cependant, en Bessarabie, entre 1832 et 1836, il exista une bande de voleurs très-redoutable, organisée sous les ordres d'un certain Iwan, qui fut longtemps le thème de mille histoires invraisemblables. Ce bandit n'était qu'un serf révolté, et jouait tout simplement dans un coin de la Russie, certes sans s'en douter, le rôle d'un brigand d'opéracomique. 11 était beau, généreux, sensible, et n'enlevait jamais les joyaux des jeunes et jolies voyageuses ; bien plus, tout en faisant la guerre à la société, il passait pour être plein d'humanité envers les malheureux, et plus d'un paysan avait trouvé
près de lui aide et protection. Audacieux, adoré de sa troupe, rançonnant sans pitié les seigneurs, et surtout les juifs, contre lesquels il nourrissait une profonde aversion , il déjoua longtemps toutes les poursuites de la police. On ne le prit qu'en 1836, par suite de la perfidie d'une fille qu'il aimait, et qui, nouvelle Dalila, le livra aux rigueurs de la justice. Il mourut sous le knout, et sa bande ne tarda pas à être anéantie.
Pour achever la guérison de mon mari , nous allânres passer quelques jours dans la propriété d'une aimable compatriote, la baronne de Berwick, qui nous reçut à bras ouverts. Après avoir épuisé toutes les distractions qu'on peut trouver à la campagne, telles que promenades à cheval, en barque et en voiture, elle me proposa,une visite à un couvent dé moines, situé sur le Dnieper, possédant depuis quelques mois un archimandrite (archevêque) de Moscou, envoyé là comme prisonnier, après avoir été dépouillé de son rang et de ses fonctions épis • copales.
La publicité est chose si inconnue en Russie, que personne ne savait la cause de ce grave événement : seulement on se disait à l'oreille qu'une telle disgrâce était due à des idées trop libérales, à une intelligence trop élevée. La folie, ajoutait-on, servait de péripétie à cette réclusion qui devait. être éternelle.
Je n'ose pas affirmer que le désir d'apercevoir l'archimandrite sur lequel couraient encore d'autres
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versions romanesques, fût absolument étranger à notre excursion, car nous étions trop filles d'Ëvo pour échapper à la loi commune. Quoi qu'il en soit, nous ne voulûmes mettre personne dans notre confidence, pas même M. de Hell, qui dut rester bon gré, mal gré, tout seul au logis.
Nous arrivâmes au couvent un peu avant le coucher du soleil, non sans avoir admiré l'aspect mélancolique du vieil édifice, éclairé par les rayons du soir et se reflétant sur les eaux calmes du Dnieper. Ses hauts murs, ses petites fenêtres (la plupart grillées), ses portes massives et la tour carrée qui lui servait d'entrée principale, lui donnaient bien plus l'apparence d'une prison d'État que d'un séjour de paix et de fraternité.
Avant de franchir le porche de la tour, nous aperçûmes sur un balcon élevé trois moines dans l'attitude de la prière et du recueillement, que le hasard semblait nous offrir pour compléter l'harmonie de cette belle soirée.
Vues ainsi à distance, ces silhouettes immobiles et penchées jetaient sur le paysage un charme indéfiuissable. Nous fûmes presque tentées de nous en tenir à l'impression poétique du moment, sans demander à la réalité des émotions d'un ordre bien opposé, tentation, je dois l'avouer humblement, qui dura k peine quelques secondes, laquelle ne nous empêcha nullement de sonner et d'entrer, et d'ouvrir de grands yeux, dans l'espoir de découvrir des choses extraordinaires. Le portier, vieux et sale
moine, porteur d'une figure rubiconde qui n'annonçait en rien Taustérité monacale, nous conduisit à l'église, au réfectoire, dans la salle du conseil, et voulut même nous présenter au supérieur, honneur que nous nous empressâmes de décliner.
Tout notre souci était d'examiner avec soin chaque porte de cellule, à mesure que nous traversions un corridor, espérant toujours qu'un hasard nous conduirait devant celle de Tarchimandrite ; mais toutes les portes étaient closes, et nul indice ne venait à notre aide. La baronne finit par demander à notre guide si le prisonnier de Moscou habitait encore le couvent. A cette question imprévue, frère Dimitri prit un air fort grave, lança de droite et de gauche un regard tant soit peu effaré, et nous assura, en baissant la voix, que cet homme porterait malheur à toute la communauté parce qu'il était possédé de l'esprit malin, accusation qu'il s'empressa de justifier en nous racontant comme quoi le malheureux prisonnier se roulait par terre en jetant de hauts cris, et passait des journées entières sans prendre la moindre nourriture. Tout cela nous donna la preuve que les bruits de folie qui circulaient sur son compte étaient parfaitement fondés.
Séduit par l'appât d'un rouble, le brave homme consentit à nous conduire dans un obscur corridor, au fond duquel une porte entr' ouverte nous fut désignée comme donnant accès dans la cellule de rarchimandrite. Combien nous nous sentîmes émues en plongeant nos regards dans cette pièce alors