L. Lateau. Il
tion. Lors de la formation des stigmates, Louise éprouve du côté du cœur et dans les membres des sensations brûlantes qui se changent ensuite en véritables élancements ; ces élancements aboutissent au cœur et aux extréi^ités et vont des extrémités au cceur, formant un véritable courant entre l'organe central et la périphérie (1). Il est notable que les souffrances de son côté gauche ne lui ôtent jamais la respiration, suivant le caractère habituel des douleurs fixées à cette région. Quant aux souffrances de la couronne d*épines, il lui semble qu'elle a un bandeau autour de la tête, un cercle de fer audessous duquel elle sent comme des piqûres d'épingles qu on enfoiicerait dans la chair. Ces souffrances physiques préparatoires à chaque vendredi n'ont jamais liau pendant l'extase ; elles cessent après ou bien se prolongent encore avec leur intensité jusque dans la nuit suivante.
Les soufirances spirituelles sont tout autres, plus fortes et habituellement causées par des lumières vives et soudaines qui frappent l'âme de Louise ; elles existent pendant l'extase aussi bien qu'en dehors. Ces lumières au commencement lui causaient une grande joie et consolation, puis elles l'ont fait souffrir en la purifiant. Ces lumières lui font comprendre son indignité, ses misères et son néant ; elles lui inspirent un grand désir de souffrir et d'aimer Dieu. — c( Je suis saisie, disait-elle un jour à .
(1) Il semblait plus d'une foia à Galherine Emmerich qu'oa fteuve brûiant se précipitait de son cœur à son côté et à travers ses bras et ses jambes, aux places des stigmates où se montraient des rougeurs et de l'inflammation.
propos de ces lumières, d'un si grand sentiment de la présence, de Dieu que je ne sais pins où me mettre. Je le vois si grand et moi si petite ! » — Au moment où Lpuise est surprise par ces lumières, elle en éprouve un certain frissonnement, mais qui passe eu un clin d'œil.
Dès le jeudi soir, Louise sent plus de recueillement intérieur. Vers minuit, ce recueillement augmente et persiste jusqu'au moment de l'extase, quels que soient ses efforts pour travailler et se' distraire ► Son âme devient étrangère à toutes les choses créées; ce n'est que machinalement et par obéissance qu'elle peut coudre ou tricoter; il lui est impossible d'j[ apporter TattentLon qu'elle y met les autres jours de la semaine. Son esprit, dominé par les prodromes de la contemplation extatique, est ailleurs.
Quand arrive l'extase, Louise est toujours sur* prise; elle ne la sent pas venir. En vain voudrait* elle lutter contre elle, la résistance est inutile ; son corps se brise de lassitude. Au moment où l'extase la foudroie, elle est immédiatement saisie d'un sentiment de frayeur qui disparaît aussitôt pour Taire place au calme et à l'assurance qu'elle est avec Dieu. Mais en perdant l'usage des sens, Louise ne se sent jamais défaillir ni s'évanouir. La lipothymie des médecins n'appartient pas au début de l'extase divin© (1).
(l) GU>rre^ daxu} la Mystique divine^ prétend q[ue rinvasion svibîlf. 4e rcxta«e ft'aanonce ordinaire ment par nii cri daus lequel la na« Uure surpriaa cherche à se faire jour. Ce prodrome est loiii d*ètre aussi fréquent que veut bien le dire le publlciste aUécQAnd} d'4^ près mes propres recherches^ je le crois même exceptionnel. Bè-
Absorbée dans Textase, la jeune fille n'est point dans un état d'apathie et d'indifférence; elle éprouve des sentiments de compassion et d'amour pour Jésus-Christ souffrant, et ressent une sainte et respectueuse crainte en présence de lui. Elle Voit Notre- Seigneur vivant et souffrant sous une figure humaine, plusieurs fois elle Ta vu entouré d'une lumière qui sort de son corps et console l'âme, et non comme si elle voyait une de ses images. Elle ne saurait expliquer le lieu précis où se passent les scènes de la Passion, mais il lui semble que c'est en dehors du lieu que nous habitons. Les tentations de péché ne se mêlent jamais à son extase. Ironise ne fait aucun retour sur ses actes et ses pensées ; il lui est impossible de raisonner. La lumière qui la sépare du monde sensible l'attache à Dieu sans interruption. Ce n'est pas une lumière qui frappe les yeux du corps : c'est une lumière dont elle ne voit pas la fin et qui lui montre la. grandeur de Dieu et son néant. Plongée dans cette lumière qui l'unit à Dieu, il lui est impossible de se détourner de Tobjet qui l'occupe et de s^appliquer à autre chose. Elle voit les scènes de la Passion sous une lumière qui lui parait différente de celle qui lui montre la grandeur de Dieu ; cette dernière lumière lui paraît plus
noit XIV cite seulemeDt^ à ce propos, Aogèle de Foligao, saioi Pierre d'AlcaDtara et saint Joseph de Cupertino. ~ « II n^y a pas moyen de résister à l'extase, dit sainte Thérèse, et Tàme bien sou- Te.Dt est enlevée de terre par Dieu comme par un afgle, sans sa- Tolr où il l'emporte, sans aucune préparation ni coopération de sa part ; elle est alors saisie d*une sorte de i^reur, mêlée cependant iJ'frtie grande suayité. »
noble/ Aujoard'hui, depuis un an, les scènes de la Passion sont moins frécpentes, et plus souvent interrompues par la lumière où elle contemple la grandeur de Dieu. Les visions sont moins imaginaires et deviennent de plus en plus intellectuelles.
L*extase tend de plus en plus à être moins Ion* gue ; elle * durait dans les commencements une dizaine d'heures, depuis huit'heures du matin jusqu'à six heures du soir ; aujourd'hui elle commence après midi pour se terminer sur les quatre heures. Elle cesse brusquement^ comme elle avait com* mencé. Que l'extase se termine spontanément ou par le rappel, Louise ne sent réellement pas son corps pendant quelques instants.
Dès la première année de la stigmatisaticm , Louise a été en proie à d'autres souffrances physiques que celles causées par le divin traumatisme : je veux parler de l'obsession diabolique [i), qui a duré plusieurs mois depuis la fin de l'année 1868 jusque dans les premiers mois de l'année suivante. J'en ai dit quelques mots au chapitre V, p. 92. Au commencement, diaprés les dires de Louise, le démon se montrait à elle plusieurs fois chaque nuit sous toutes sortes de formes hideuses ; puis, toutes
(1) Les faîU d'obsession diabolique sont nombreux dans This^ toire des saiuts, et aussi dans l'histoire des stigmatisés. Us appartiennent aussi bien à l'histoire moderne qu'à l'histoire ancienne. Je pourrais .citer une foule de faits contemporains. On ne peut, pas plus nier le diable que le bon Dieu.. L'existence du diable et son poaToir supérieur sont du reste d'enseignement catholique. Ceux qui ne veulent pas accepter, sur ce point, renseignement de TEglise, sont bien obligés d'accepter renseignement des faits. Or, les faits diaboliques sont incontestables.
— isoles nuits et peadant presque tonle leur durée» elle était jetée à terre, rouée, disloquée et serrée à la g(»rge. Un vendredi, c'était le 18 décembre, Mgr Graves^ évèque de JNamur, se trouvait présent au moment où Louise revenait de son extase à l'heure accoutumée : elle fut renversée rudement sur le dossier de son fauteuil, comme par une main invi* sible, puis immédiatement jetée à terre avec vio« lencè. Sa tète alla donner entre les pieds Je Monseigneur et ceux du P. Séraphin» Celui-ci la retint, et s'aperçut à son visage qu'elle était visiblement sous l'action diabolique. 11 récita sur elle à voix basse la prière Fugùe^ partes adversœ^ lui fit un signe de croix sur le front, La jeune fille reprit alors du calme, regagna son fauteuil, et dit au Pète qu'elle avait besoin de lui parler. Le Père resta seul avec Monseigneur. Louise leur avoua qu'elle venait de subir un assaut du démon qui aurait voulu se défaire d'elle et l'avait fait beaucoup soufi*rir. Cet accident est la seule manifestation diabolique qui art eu lieu en présence de témoins ; c^est la seule et unique fois que l'on a vu cbea Louise .pareilles contorsions, pendant l'extase, aussi bien qu'en dehors.
En outre de ces souffrances extérieures venant de l'autre monde, l'extatique ^e Bois-d'Haine a eu à supporter des souffrances morales d'un autre genre et d*une autre origine. Dès la troisième année de la stfgmatisation, Louise a subi pendant plusieurs mois nn état spirituel que les mystiques ont désigné sous le nom de sécheresse, d'abandon et de désolation. Dans cet étal, l'âme se trouve plongée dans
'insensibilité, le délaissement et le désespoir. Grand nombre de saints ont passé par ces épreuves. L'bistoire des stigmatisées est remplie de faits pareils (I). Louise disait ne pouvoir expliquer la nature de cette souffrance : elle se sentait comme rebutée de Dieu ; c'était pour elle une très-grande peine; cet état moral n'avait jamais lieu pendant l'extase.
Louise supporte toutes ses souffrances en silence et avec résignation, n'en parle à personne, à moins d'être interrogée par l'autorité légitime. Ces souffrances sont sans turbulence ni inquiétudes. Elle nei redoute et ne désire nullement l'arrivée du vendredi, mais elle demande constamment à Dieu de la déli-» vrer de tous les accidents extérieurs, extases et stigmates, qui attirent l'attention sur elle; toutefois elle ne souhaite nullement être débarrassée de ses souffrances. Le 12 juin 1868, en voyant le sang couler de ses mains en plus grande abondance, eller espérait naïvement que ses stigmates allaient bientôt disparaître ; mais elle ajoutait : çue la volonté de Dieu soit faite I Quelques mois plus tard, il y eut un vendredi où les stigmates ne donnèrent pas de sang. Ce jour-là, elle s'en réjouit fort, croyant qu'elle allait enfin être exaucée. Jusqu'à présent ses
(1) Cet état d'abaodoa est une des lois de la mystique^ afférente à la vie purgative. Il a été souvent mentionné chez les stigmatisées; je citerai, entre autres, sainte Madeleine de Pazzis, sœur Vittoria Angelini, etc., et de notre temps, sœur Josepha Kûtni et sainte Marie -Françoise des Cinq-Plaies. On lit dans le Bréviaire romain, 27 mai^ dans Toffice de sainte Madeleine de Pazzis : — « Longum certamen a principibus tenebrarum sustinuit, arida, desolata, ab omnibus derelicta. »
vœux ont été constamment déçus et la stigmatisation poursuit son évolution hebdomadaire.
L'état extraordinaire dans lequel se trouve Louise *ne lui plaît pas à raison des phénomènes extérieurs ; elle l'accepte parce que c'est la volonté de Dieu, mais c'est la croix la plus pesante qu'elle ait à porter. Elle *se trouve confuse et horriblement peinée toutes les fois qu elle revient de l'extase en présence de témoins ; elle préférerait être seule. C'est toujours aussi une peine pour elle quand on inspecte ses stigmates, qu'on l'interroge sur ses blessures et son état extraordinaire. Ce n'est pas qu'elle redoute des questions embarrassantes auxquelles elle ne saurait répondre. En pareille occasion, elle demande à Dieu de répondre le plus juste possible ; c'est sur son appui qu'elle compte. Les questions, pas plus que les questionneurs, ne sauraient la préoci^uper. Avant tout, elle désire être ignorée, et ignorer tout ce qu'on dit d'elle. Elle ne tient absolument à rien, sinon à accomplir la volonté divine. C'est en cela qu'elle fait consister la sainteté ; son plus grand désir est de se sanctifier elle-même. Les humiliations et les contradictions ne lui ont pas manqué ; elle les a toujours acceptées avec bonheur.
Louise a le sentiment intime que c'est Dieu qui agit en elle : ce sentiment la rassure; toutefois elle craint les illusions et les tromperies de l'esprit méchant ; c'est pour cela qu elle se laisse conduire avec la plus grande docilité.
A cette heure, Louise est plus que jamais pénétrée do la pensée continuelle de Dieu ; il lui est im-
possible aujourd'hui de se distraire. Sa couyutra^ tion dans les choses divines s'opère de plus en plus, et à mesure qu'elle se rapproche du centre divin, elle s'éloigne en proportion de la cireonférence des choses de ce monde.
Depuis quatre ans, pour tout observateur atten^ tif, l'extatique de Bois- d'Haine est évidemment sous l'influence d'un travail somatique et psychique extraordinaire. Son corps s'est transformé graduellement par une abstinence aujourd'hui à peu près complète, complète quant à l'intussusception de tout aliment solide ; incomplète, si Ton veut tenir compte des (pielques gorgées d'eau qu'elle avale par semaine, ("ette transformation n'est nullement apparente, puisqu'au milieu de son abstinence prodigieuse Louise conserve toutes les allures d'une bonne santé corporelle ; elle n'en est pas moins réelle, puisqu'elle vit somatiquement dans les con« ditions mêmes où elle devrait mourir. Je reviendrai plus tard sur cette question en traitant de l'abstinence des extatiques ; il mVst bien permis, en attendant, d'affirmer qu'il y a là un état extraordinaire du corps. Ce travail organique a été parallèle et préparatoire au travail psychique qui s'est opéré en elle : il semble que Dieu l'ait séparée de toute chair, *de toute matière organisée pour l'élever de plus en plus dans les voies de la con-. templation,
L'état extatique de la jeune fille de Bois-d'Haine est exclusivement du domaioe de la théologie mystique. Quand j'ai parlé des extases et des ravissements de Louise, je me suis servi d'un terme gé-
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nériqi)0, impropre^ et je ii*ai point suivi le langage névëre de la théologie.
L'homme s*élève vers Dieu par la méditation ou la contemplation. Actif dans la première, il est {mssif dans la seconde. La méditation peut être un acheminement vers la contemplation^ mais à la condition que Tactivité de l'homme dis paraisse, devant la puissance de Dieu qui agit seul. Dans la contemplation, l'homme est ravi aux choses extérieures ; il -perd Tusage de ses sens. L'âme subit alors une élévation passive en Dieu et dans les choses divines, qu'elle connait^d'un regard simple ; et cette vue la pousse à l'admiration et à l'amour. Telle est la définition théologique de la contemplation (i). — Cette contemplation a été appelée infuse et surhaturelle, à raison de son origine ; passive, parce que l'homme y perd son activité et sa liberté. Or, la contemplation infuse ne renferme pas moins de douze degrés, depuis l'oraison de recueillement, en passant par le. sommeil spirituel jusqu'à l'extase^ au ravissement et à . Tunion parfaite et stable, qui en sont les degrés les plus élevés. En dehors dé cette échelle mystique, la théologie admet un genre inférienr de contemplation qui porte surtout sur des choses claires et distinctes ; c'est la différence de l'imaginaire à l'intellectuel. C'est dans ce genre , qu'ont été classés l'esprit prophétique, le discernement des esprits, les visions et le sommeil pro-
(1) La contemplazione midtica è un* elevazione di mente ip Dio o nelle cOde dWioe, con uno sgaardo semplice, ammirativo e soavemeote aooroso délie co»e divine. (Scaramelli, Direttùrio mis~ iico, Torino, f857.)
phétique ; ce dernier état ne difiEère des visions que par l'aliénation des sens.
Naturellement on a appliqué ees donné.es théologiques à l'état extatique de Louise. Il y a trois ans, le révérend Père Séraphin soutenait dans un petit traité ad hoc que l'extatique de Bois -d'Baine n'était encore que dans le sommerl prophétique. L'an passé, lors de mon voyage à Oria, Palma me disait que Louise n'avait pas l'état réel d'extase; qu'elle n'était que dans le sommeil spirituel. C'est le cinquième degré de l'échelle mystique.
* J'ai hâte de quitter ce sujet qui n'est pas de ma compétence ; je ne possède pas le diagnostic de ces choses-là. Que si quelqu'un de mes lecteurs était tenté de sourire en me voyant aborder ces questions, je lui répondrais que la mystique n'est autre chose que l'histoire des rapports surnaturels de l'homme avec Dieu, qu'il existe en outre une mystique niaturelle et une mystique diabolique. Si la théologie est4a première des sciences^ la mystique en est certainement la partie là plus élevée. Elle a commencé surtout à saint Paul et à saint Denis TAréopagite pour se continuer à travers le moyenâge aVec saint Thomas, saint Bonaventure, Richard de Saint-Victor, Russbroek, etc., et se clore pour ainsi dire par sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et saint François de Sales. On peut donc parler un peu mystique à la suite de tous ces grands noms où la science et le génie marchaient de pair avec la sainteté : tout le monde profiterait à l'étudier. La philosophie spiritualiste y trouverait de belles pages de psychologie. Le rationaliste qui se
moque des miracles et accuse l'Eglise d'y pousser,} apprendrait avec quelle prudence et quelle sévérité elle juge les faits surnaturels, et à quels signes elle les reconnaît et les affirme. Quant à mes confrères les médecins, surtout les contemporains dans la section des aliénistes, s'ils avaient étudié la théolo« gie mystique, ils n'auraient pas débité tant de sottises et d'impiétés qui leur restent pour compte ; ils n'auraient pas mis par exemple sainte Thérèse sur le même rang que ces pauvres aliénées que Ton garde, maltraite, traite mal ou pas du tout au fond de leurs cabanons. Ils feraient encore bien à cette heure de lire le célèbre Zacchias, véritable fondateur de la médecine légale, qui a eu l'honneur d'être cité si souvent par Benoit XIV.