‹ Les stigmatiséesChapitre 5 sur 30 · L. Lateau · texte numérisé non relu

L. Lateau

de grands maux de tête du côté droit, ce qu'elle -appelle sa névralgie. 11 lui survint en même temps une espèce de dartre avec croûtes sur tout le bras gauche, dartre qui dura trois ou quatre semaines, et qui se compliqua d'un abcès dans Taisselle^ avec suppuration pendant quinze jours. Puis vinrent des hémoptysies qui se prolongèrent durant un mois : Louise ajoute que, pendant cette maladie, elle fut administrée et promptement guérie. J'examine le bras gauche, et je remarque sur toute la face dorsale de Tavant-bras une série de taches brunâtres, irrégulières, altération du pigment de la peau, suite assez fréquente des éruptions cutanées.

Mais j'avais hâte d'examiner attentivement les stigmates de Louise Lateau. Le stigmate du dos de la main gauche, stigmate dorsal, a environ trentetrois millimètres de long sur vingt millimètres de large. Il est elliptiforme, et s'étend jusqu'au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes; il est situé dans l'espace interosseux formé par les métacarpiens des doigts médius et annulaire, le débordant et le grand axe de l'ellipse coïncidant assez exactement avec le milieu de ce même espace. La peau de ce stigmate est lisse et rouge ; cette teinte décroit graduellement sur les bords. La moitié du stigmate du côté des doigts est couverte d'un peu de sang, moitié liquide, moitié figé. 11 en bave une petite quantité sur le bord de la main du côté du petit doigt, mais pas assez abondante pour former quelques gouttes que l'on puisse recueillir. J essuie fortement ce sang, et j'aperçois du côté des doigts une petite plaie presque circulaire, grande comme

une pièce de vingt centimes environ; là, le derme est enlevé superficiellement et laisse à nu une surface rouge,comme granulée, qui, essuyée A plusieursreprises, laisse sourdre de partout un sang pur. Cette plaie n'a aucun des caractères des plaies faites avec un instrument tranchant.

 la paume de la même main gauche, on aperçoit une large tache rose, à peu près circulaire, de la grandeur d'une pièce de dix centimes, avec quelques débris d'épiderme plus ou moins exfolié. Ce stigmate palmaire correspond exactement comme situation au stigmate dorsal, de telle sorte qu'une aiguille que l'on enfoncerait au milieu de ce dernier arriverait à peu près juste au ceiftre du stigmate de la paume. En pressant sur ce même stigmate, je détermine une douleur assez forte pour faire faire une grimace à Louise Lateau.

Le stigmate dorsal de la main droite a la même forme et le même aspect que celui de la main gauche ; seulement il est un peu moins étendu en tous sens. Du sang figé le recouvre en partie; Técoulement a eu lieu dans la matinée. On voit sur ce stigmate deux petites éraillures circulaires de la peau, l'une du côté des doigts, grande comme une graine de lentille; Tautre, grosse comme ime tête d'épingle, du côté du poignet. Ces petites plaies sont également à surface granulée et n'ont pu être faites à l'aide d'instruments : elles sont comme desséchées et ne laissent pas couler de sang.

Le stigmate palmaire de cette main est de même grandeur et de même forme qu'à gauche; mais ici c'est une véritable ampoule circulaire, soulevée

notablement par le liquide sous-jacent. Je Touvre >dans toute la longueur de son diamètre avec le bec d'une plume de fer, et il en sort, en pressant, une sérosité claire avec quelques grumeaux transparents et gélatiniformes. Ce liquide n a ni l'aspect ni Todeur de la sérosité citrine des vésicatoires. La pression sur ce stigmate détermine un peu de douleur J ce que je n'ai pu obtenir en essuyant et en pressant le dos de la main.

Les deux stigmates de la main droite occupent exactement la même position qu'à gauche : même position symétrique, et, de plus, même correspondance de leurs centres.

Les stigmates àe» pieds sont constitués par de véritables ampoules. On voit sur le dos du pied gauche une ampoule allongée, de 33 millimètres sur 15 de large : elle est entourée d'une auréole rouge de deux ou trois lignes de diamètre; l'épiderme soulevé est d'un blanc opalin. Cette ampoule, parfaitement régulière, figure exactement un petit rectangle dont les angles seraient arrondis. Je fends l'ampoule dans toute sa longueur ; le liquide hésite à sortir ; je presse : il s'écoule une sérosité limpide, inodore, suivie d'une portion épaissie et gluante, comme au stigmate palmaire de la main droite. L'ampoule vidée s!affaisse et se flétrit. A la plante du pied correspondant, se trouve une ampoule circulaire de la grandeur d'une pièce de deux francs; elle est crevée, humide et demi-flétrie. Le stigmate dorsal est également placé dans l'espace interosseux métatarsien correspondant au même espace interosseux des membres supérieurs; les centres des

stigmates dorsaux et plantaires se trouvent à peu près sur la même ligne,'

Au pied droit, même état et même forme des stigmates qu'à gauche ; même position symétrique par rapport à Tautre pied; même correspondance des centres. L'ampoule dorsale est pleine ;rampoule plantaire, crevée, humide et flétrie.

Il est à remarquer que les stigmates du dos des mains et des pieds affectent la forme d'une ellipse ou d'un rectangle à angles arrondis, tandis que les stigmate^ des paumes et des plantes offrent la forme circulaire. Je n'ai pas trouvé de traces d'ampoules aux deux stigmates dorsaux des mains, les seuls stigmates des membres qui aient donné du sang le 23 octobre.

Après ce premier examen, je prie Louise de vouloir bien me laisser voir le stigmate du côté gauche de la poitrine, ainsi que M. Ponceau le lui avait ordonné. Elle ouvre immédiatement son corsage^ prend des ciseaux et fend horizontalement sa chemise : ce vêtement est taché de sang sur une surface de 15 à 20 centimètres carrés. En écartant le linge, j'aperçois derrière cette tache un large stigmate de forme circulaire, grand à peu près comme la paume de la main; il est situé un peu au-dessous et en arrière du sein gauche, dans un espace qui peut s'étendre de la cinquième à la septième côte. Comme aspect, je ne puis pas mieux le comparer qu'à celui d'un vésicatoire en voie de dessiccation, lorsqu'il a été vidé de sa sérosité vingtquatre ou trente-six heures auparavant, et qu'il est recouvert d'un épiderme à moitié desséché et adhé-

rent à la peau. La surface du stigmate est un peu^ rosée ; je n'y ai aperçu aucune plaie ni traces de sang. Gomme on le conçoit parfaitement, moa examen n'a pu être que très-rapide. C'est vers une heure du matin, d'après Louise, que l'hémorrhàgie se serait produite sur le côté.

Sa ressemblance avec un vésicatoire à demi desséché m'a tellement frappé que je ne puis m'empêcher d'en faire l'observation à la jeune fille ; elle se contente de me répondre : « Je n'ai pas mis de vésicatoire sur mon côté; c'est venu, comme aux autres endroits, par des cloches. »

Je la prie alors de m'expliquer comment chaque semaine il lui vient des cloches sur les membres et au côté. Voici ses dires à ce sujet : dès le samedi,: les stigmates de la veille se flétrissent et se dessèchent peu à peu; les trois jours suivants, il ne reste plus que des taches rouges plus ou moins visibles.. Dès le mardi, Louise commence à éprouver à Tendroit des stigmates un sentiment de brûlure; le mercredi et le jeudi, il s'y forme peu à peu àe^ ampoules. La sensation de brûlure continue pour se changer, le vendredi, en véritables élancements. Ce mode d'évolution des stigmates m'a été certifié également par M. le curé, ainsi que par Rosine^ sœur aînée de la jeune fiille (1).

(1) « Les premiers symptômes qui annoncent l'éruption pro* cbaine du sang apparaissent dans la journée du jeudi, ordi* nairement Ters midi (quelquefois Tampoule est déjà visible dans la matinée ; on l'a môme vue commencer le mercredi, mai» très-rarement). Sur chacune des surfaces rosées des mains et de» pie<h, on voit une ampoule nattre et s'élever peu k peu ; Ion*

Je savais d'avance , par le témoignage de M. le curé, que Louise avait eu deux fois la couronne

qu'elle est arrivée à son complet développement, elle forme h la surface de la peau une saillie arrondie hémisphérique ; sa base a les mêmes dimensions que la surface rosée sur laquelle elle repose, c'est-à-dire environ deux centimètres et demi de longueur sur un centimètre et demi de largeur ; cette ampoule est constituée par l'épiderme détaché du derme et soulevé en demi-sphère < par de la sérosité accumulée. Cette sérosité est limpide, transparente. Cependant il n'est pas rare qu'elle prenne une teinte d'un rouge plus ou moins foncé à la paume des mains et à la plante des pieds. — Cette circonstance tient à ce que, dans ce& régions, l'épiderme épais et résistant ne se déchire pas assez tôt : le sang sourdant avant sa rupture se mêle à la sérosité. — La zone de la peau qui entoure l'ampoule n'est le siège d'aucune turgescence et d'aucune rubéfaction.

«L'écoulement de sang commence d'ordinaire dans la nuit du jeudi au vendredi, presque toujours entre minuit et une heure. Il ne se produit pas sur tous les stigmates à la fois ; il s'établit successivement et sans ordre déterminé. Le plus souvent c'est par le côté que le saignement débute ; successivement et à différentes heures, les stigmates des meûns, des pieds et du front se mettent à saigner à leur tour. Au reste, voici comment le phénomène se produit : l'ampoule crève -et la sérosité qui l'emplissait s'échappe. L'ampoule se rompt de différentes manières : tantôt c'est une fente longitudinale, tantôt c'est une division cruciale, d'autres fois une rupture triangulaire. Dans ce dernier cas, la rupture de l'ampoule râtelle la piqûre d'une sangsue. Ce n'est qu'une simple apparence : pour le prouver, il suffirait de constater qu'à aucune époque on ne trouve à la surface des mains et des pieds ces cicatrices triangulaires, blanchâtres et indélébiles qui succèdent toujours à la piqûre des sangsues; mais une observation plus décisive encore, c'est que cette déchirure triangulaire n*entame que l'épideme : en effet, si on enlève en le frottant avQc un linge l'épiderme ainsi déchiré, la petite plaie triangulaire disparait et on trouve le derme parfaitement intact.

« Immédiatement après que Tampoule s'est déchirée en vidant sa sérosité au 4ehors, le sang commence à couler de la surface du derme mis à nu. Presque toujours le flux de sang détache et entraîne les lambeaux de l'épiderme qui formaient l'ampoule^ de

sanglante. Je Tinterroge sur ce point : elle me dit qu'il n'y a pas eu aujourd'hui écoulement de sang par la tête, mais qu'il a eu lieu les deux vendredis çoiisécutifs qui ont précédé le vingt-sixième. Je ne remarque rien autre sur le front qu'un assez grand nombre de petits boutons d'acné dans sa partie inférieure. Aucune trace d'ampoule, mais la cod- .ronne de la tète est notablement douloureuse. En la suivant dans, tout son pourtour, sur le front, les parties latérales et postérieures du cuir chevelu, j'y détermine, rien qu'en pressant avec le doigt, une douleur qui fait froncer les sourcils à la jeune fille. J'ai beau frapper avec trois doigts la calotte même de la tête dans toute la région du vertéx, il y a là absence complète de douleurs : elles n'existent réellement que sur la couronne. Du reste, les dou-

sorte que l'on voit à nu" la surface saignante du derme. Quelquefois pourtant, et spécialement à la paume des mains et à la plante des pieds où l'épiderme est fort résistant, le sang s'accumule dans l'ampoule incomplètement déchirée et s'y prend en caillot.

« A chacune de mes visites de vendredi, j'ai eu soin de m' assurer que le côté gauche de la poitrine saignait ; j'ai examiné quatre fois la région à nu el voici ce que j'ai constaté : le saignement se produit au niveau de l'espace qui sépare la cinquième de la sixième côte, en dehors et un peu au-dessous du milieu du seiu gauche. Au premier examen que j'ai fait, le 30 août 1868, la surface saignante n'offrait aucune trace d'ampoule ; l'épiderme n'était pas détaché du derme; la couleur de la peau était naturelle. On voyait sourdre le sang de trois petits points à peine jT^rceptibles à l'œil nu; ces trois points étaient disposés en trépied, à un centimètre l'un de l'autre. Aux trois autres inspections que j'ai faites, il s'y était formé une ampoule comme aux pieds et aux mains ; elle s'était déchirée et le sang sort-iit du derme mis à nu dans une étendue circulaire d'environ uu centimètre «1 demi d« diamètre » (D^ Lef£bvrh). ,

leurs de la tête ou des stigmates ne paraissent pas être très-vives; je n'ai pu constater sur la figure de Louise aucune expression de souffrance, pendant tout le temps que j'ai passé avec elle. Il ne m'a été possible de m'assurer de la présence de ces douleurs qu'en exerçant une certaine pression aux lieux indiqués, vérification que je n'ai point faite pour le côté et les pieds.

Louise m'affirme que ses douleurs actuelles de tête sont tout à fait différentes de celles qu'elle a éprouvées à l'époque de sa névralgie ; elles sont autres et plus fortes. De plus, les croûtes qu'elle avait au bras dans sa dernière maladie ne ressemblaient nullement aux stigmates qui lui viennent, chacpie semaine.

Pour parer à une objection qui se présente naturellement à propos d'hémorrhagie, il était important pour moi de savoir où en était la jeune fille sous Je rapport de l'évolution menstruelle. Elle me répond que la crise cataméniale est fort régulière, très-forte pendant quatre à cinq jours : elle a même coïncidé déjà deux fois avec les vendredis, sans être modifiée et sans modifier en rien les phénomènes extraordinaires de ces jours solennels.

Louise répond à toutes mes interrogations avec une candeur , une simplicité et même une confiance qui m'étonnent : on dirait qu'elle m'a toujours connîi. C'est ainsi que j'ai pu obtenir de sa propre bouche divers renseignements que je m'empresse de consigner ici. Elle n'a jamais lu d'autre livre que rimitation dé Jésus-Christ.

L'extatique de Bois-d'Haine sait très-bien qu'on

parle d'elle et parait ignorer la nature de sa maladie^ extraordinaire. — a Peut-être, dit-elle, ce sont dessouifrances comme d'autres, i» — Cette réponse évasive tient à sa grande réserve à s'expliquer sur l'origine de son état, dont elle a parfaitement conscience, puisqu'elle en a été avertie par révé-^ lation.'

Louise dort très-peu : c'est à peine si elle a dormi une demi-heure ou une heure pendant toute cette semaine.

Interrogée sur ce qu'elle yoi\. pendant qu'elle perd connaissance : — Bien souvent, me dit-elle, je vois la sainte Vierge, Notre-Seigneur; je vois des lumières. J'ai vu plusieurs fois Notre-Seigneur sur le Calvaire et les scènes diverses de la Passion. Aujourd'hui j'ai vu de vives lumières et une croix ^ je ne sais ce que je verrai encore dans la journée* J'ai vu souvent saint François d'Assise. VouSv en parlerez, ajoute-t-elle, à M. le curé ; je ne sais s'iL n'a pas la note de tout cela. —

Il y a des gens, dis-je à Louise, qui croient que vous trompez. — Je le sais bien, répond-elle avee candeur; mais qu'est-ce que cela me fait, si je suis sûre que je ne trompe pas? —

n est près d'une heure et demie, et voilà bientôt cinq quarts d'heure que j'examine et interroge Louise (1). A ce moment je constate qu'il ne coule

(l)I.*exta8e de Louise n'ft jamais offert après le rappel une aussi longue interruption. — Quelques personnes' ont pensé que cette interruption providentielle était due à l'ordre formel que lui avait donné Mgr Ponceau de répondre à toutes mes questions».

plus de sang du stigmate dorsal gauche, et que le ^ang est remplacé par une sérosité transparente qui suinte en bavant en très-petite quantité.

Cependant j'étais impatient de voir Louise en «xtase, mais Textase ne venait pas. J'étais pour ainsi dire à bout de questions; il me vint alors à ridée de lui proposer de réciter avec moi une dizaine de chapelet pour me faire plaisir ; je pensais que la prière finirait par amener ce que je désirais tant voir. Je commence moi-même les Ave Maria auxquels Louise répond trèa-exactement; la dizaine ^st bientôt achevée, et pas encore d'extase. Puis il me souvient que j'ai oublié de Tmlerroger sur le -choléra de 1866, et je reprends la conversation sur ce chapitre. Louise a vu mourir neuf ou dix cholé- , riques qu'elle a assistés. Je lui demande si elle n'avait pas peur — Non, monsieur, répond-elle. — Est-ce que vous aimez bien à soigner les malades ? ajoulai-je, en écrivant cette même interrogation sur mon papier-journal, les yeux fixés dessus. Louise ne me répond pas : je la regarde, elle vient d'être ravie subitement en extase : il est une heure et demie.

Louise, qui jusqu'alors était assise lâchement au fond de son fauteuil, a changé d'attitude. Le corps is'est porté en avant, toujours assis^ mais tout droit «t légèrement incliné ; les deux pieds reposent sur l'escabeau; les mains sont jointes horizontalement; la tête tournée un peu à droite du côté du mur. Le visage est complètement transfiguré ; les yeux sont fixes, largement ouverts, légèrement humides; la pupille, dirigée en haut et à droite, de ûiunicre à

45e cacher un peu sous la paupière, supérieure. La bouche est légèrement entr'ouverte ; la face plus animée, les lèvres plus rosées qu'avant l'extase.

Il est difficile de rendre l'expression de cette figure. Il semble que Louise regarde en haut avec l'attention la plus profonde ; elle paraît absorbée ^ dans ce qu'elle voit, c'est la contemplation dans son plus haut degré. De ma vie, je n'ai rencontré pareille figure, ni assisté à un plus beau spectacle.

Assise sur le bord de son siège, Louise est immobile comme une statue; elle semble ne pas respirer. Je l'appelle : — Vous ne voulez pas me parler? — Pas de réponse. Je passe mon porteplume devant ses yeux : la pupille est immobile. Je la pique anx mains et ailleurs avec le bec de ma plume de fer : elle est insensible. Mais si je pique les joues, le front, le vertex, si je touche le blanc des yeux avec mon crayon, elle fronce un peu les sourcils et cligne de l'œil ; c'est un reste de sensibilité fort obtuse.

J'étudie immédiatement l'extase au point de vue des phénomènes cataleptiques qui souvent l'accompagnent. Je prends le membre inférieur gauche, et je porte le pied en dehors, en avant et au-dessus de l'escabeau, la jambe en demi-extension sur la cuisse. Tout le membre reste ainsi en l'air dans la position donnée pendant un quart d'heure environ ; au bout de ce temps il est revenu sur l'escabeau par degrés insensibles.

J'élève les deux inains jointes et reposant sur les genoux, en les portant à la hauteur de la poitrine ; elles restent immobiles dans cette situation. J'ai pu

faire exécuter aux membres ces mouvements divers, comme s'ils avaient la flexibilité de la cire. Quelques minutes après, je remets les mains en place. Je veux ensuite les disjoindre,' je n'y parviens qu'en partie. Les extrémités des doigts restent entrelacées lâchement au niveau des dernières phalanges, et arrivées en ce point, il m'est impossible de les séparer entièrement, quoique je dépense pour y arriver toute ma force d'homme : je ne puis faire quitter à l'extatique cette attitude de la prière. Puis, j'essaie de ramener à gauche la tête qui est un peu tournée à droite, je veux aussi l'incliner ; impossible d'y parvenir, et cependant il n'existe nulle part aucune rigidité, ni dans les muscles des bras^ ni dans les muscles du cou, ainsi que dans les membres inférieurs.

Le pouls est à 90 pulsations, comme avant l'extase; le cœur bat à l'unisson, sans offrir rien de remarquable. La. figure est chaude, mais les pieds et les mains sont froids; ils l'étaient déjà pendant ma conversation avec Louise.

Il semble que l'extatique, ne respire pas; mais quand on y regarde de près avec un œil de médecin, on aperçoit un léger soulèvement thoraclque, bien inférieur toutefois ausoulèvement normal qui existe chez la femme. Je compte seulement 10 à 12 respirations par minute ; en passant la main devant la bouche et sous le nez, je sens très-bien une haleine chaude sortir des voies aériennes.

Vers les deux heures, quoique Louise soit toujours immobile, j'aperçois pendant quelques instants de petites palpitations dans les paupières supé- L, Lateau. '

rieures qui restent néanmoins fixes sans s'abaisser,

A partir de deux heures, le refroidissement des extrémités augmente sensiblement : les ayant*bras sont froids. Le pouls commence à faiblir et à aug^ menter de fréquence. Je note vers deux heures et quart de (00 à 110 pulsations. Les battements du cœur sont plus forts, plus étendus, plus éclatants. La figure est toujours chaude et animée. La bouche s'est fermée insensiblement pour s'entr'ouvrir de nouveau un quart^d'heure après.

Vers deuxjheures vingt-cinq, il tombe une larme de Tœil gauche; le pouls est à 120. Depuis une heure et demie, Textatique est restée immobile dans la même position, lorsque, ètrois heures, Mgr Ponceau venait de rentrer, je la vois s'incliner en avant tout d'une pièce avec une certaine lenteur, et après avoir décrit ainsi un arc de 48 degrés, iomber tout à coup avec bruit, comme si elle était projetée à terre par une force supérieure.

Dans cette position, Louise est étendue tout de son long, le devant du corps contre terre. La tête repose sur le bras droit, la figure tournée à gauche; les yeux sont fermés, la bouche très-entr'ourerte, le bras gauche est étendu et un peu écarté du tronc. Les membres inférieurs sont en ligne droite et un peu rapprochés ; sa robe les recouvre décemment jusqu'aux talons; même insensibilité aux agents extérieurs.

Au bout de dix minutes, ainsi que Mgr Ponceau m'en avait prévenu^ Louise met tout à coup et convulsivement les bras en croix, et joint les deux pieds, le pied droit appliqué sur la plante du pied

^afache ; ces mouvements se sont acoomplis avec la rapidité de Féolair. Mgr Poneeau, pressé départir^ me dit alors qu'il est inutile de laisser Louise plus longtemps dans cette position ; qu'en tant qu'autorité spiritueUe» il peut immédiatement la faire sortir de son extase ; que l'extatique se remettra de suite sur sa chaise, pour retomber bientôt en contemplation, et que j'assisterai après aux scènes de Tagonie et de la glorification. Et voici qu'au milieu de tous ces faits si étranges pour moi, je suis témoin ^'un fait plus extraordinaire encore, le rappel en pFleine extase.

— Ëlx bien^ Louise, dit Monseigneur, et aus« isitôt l'extatique se relève subitement et se rassied sur sa chaise. Elle a repris et ses sens et sa figure ^ naturelle à cette seule parole du prêtre qui vient de lui parler tanquam auctoritatem habens. Louise a obéi et a exécuté son mouvement avec la promptitude et la précision du soldat qui, après avoir mis ^enou en terre, se relève à la voix de son chef. Je demande à Textatique comment elle se trouve : elle m'affirme ne pas soufiErir. Je touche son front et la courôime de la tète : la pression 7 détermine des douleurs qui paraissent plus vives.

Il est trois heures et quart environ : le rappel K la vie extérieure dure à peine trois ou quatre minutes ; bientôt les yeux de Louise s'agitent un peu ; elle retombe immédiatement en extase, assise sur le bord de son fauteuil et dans la même position qu^avant le crucifiement; les mains non jointes, mais libres. C'est toujours la même figure en état de contemplation; les extrémités sont froides comme

du marbre. Mgr Ponceau me fait ses adieux.

Après trois lieures et demie, l'extatique ferme les yeux; une expression de souffrance commence à paraître sur la figure ; les paupières supérieures abaissées s'agitent un peu. La mère de Louise entre en ce moment dans la chambrette, elle s'assied sur Tescabeau au pied de sa fille en la contemplant et me dit tout bas : Elle va dormir. En effet, Louise paraît sommeiller. Le refroidissement des extrémités persiste, les avant-bras sont d'un froid de marbre ; le pouls est toujours à 120.

A quatre heures moins un quart, la figure s'altère davantage. L'extatique ouvre les yeux qui reprennent leur position première; elle se met incomplètement à genoux, toujours assise sur le bord de sa chaise, les pieds touchant la terre par leur extrémité, le talon fortement relevé; elle joint les mains exactement comme le prêtre qui commence le saint sacrifice. Pendant les vingt minutes qui suivent, la figure présente un aspect étrange sur ce corps immobile comme une statue. A Tattention profonde, à la contemplation extrême, se joint une expression, mélange d'étonnement, de t^stesse et de terreur. La face pâlit, devient terne, laissant apparaître par moments des rougeurs fugaces et mobiles. Je frissonne involontairement devant ce tableau de l'agonie.

A quatre heures cinq minutes, Louise pousse un cri étouffé et tombe subitement à genoux, les mains étendues et les bras dans la même position que le prêtre chantant la préface; elle reste un quart d'heure complètement immobile dans cette nouvelle

position. Je veux alors étendre Tavant-bras gauche sur le bras : j'éprouve la plus vive résistance ; c'est à peine si je puis l'écarter sous un angle' de 15 à 20 degrés ; le membre reprend de suite sa position première.

A quatre heures vingt, l'extatique rapproche les mains en entrelaçant à demi les doigts dans l'attitude de la prière ; elle remue la bouche en émettant un petit son guttural (1), puis, quelques instants après, se lève et s'assied en se tournant plus obliquement du côté du mur. L'expression de pâleur et de souffrance a diminué sur la figure : même ^ degré de contemplation, même refroidissement des extrémités ; bientôt j'aperçois quelques clignotements dans les yeux : Louise les ferme et les ouvre à plusieurs reprises. Le nombre des respirations est de dix par minutes.

A cinq heures moins un quart, les mains sont redevenues chaudes, mais les pieds sont toujours froids comme du marbre, ce qui a duré jusqu'à la fin de l'extase. Il n'y a plus de traces d'agonie sur la figure. La contemplation persiste dans toute sa beauté. Avant cinq heures, Louise remue de nouveau la bouche, en émettant quelques sons gutturaux très-faibles durant quelques secondes seule -

(1) Ce même symptôme a été constaté sur Marie de Moerl. — o Pendant quelque temps, je ne remarquai aucun signe de vie, sauf l'expression de la figure, et par instant un léger bruit dans le gosier, comme celui de la salivation, accompagné d'un mouvement des lèvres » {ies Sligmatisées du Tyro/, Paris, 1846, 153),— Quelquefois aussi, dit Gorres dans son admirable tableau de i'extase de Marie dé Moerl, on entend un tout petit bruit de salivation dans le gosier.

ment. Une minute après, elle avance la langue xm instant à travers la bouche toujours entr'oùverte, ce qu'elle répète au bout de quelques minutes. A cinq heures dix, la respiration s'élève de 12 à 13 ; il y a 128 pulsations.

- A cinq heures et demie, Textatique sourit plusieurs fois, sa figure s'anim«, puis elle tombe brusquement à genoux, lés mains jointes et étendues. On voit sur ses traits eommo une expression de joie et de bonheur célestes, mais bientôt l'accident disparaît pour faire place à l'immobilité et àrla splendeur de la contemplation. Je Tappelle à haute voix : pas de réponse.

A six heures moins vingt-cinq, Louise sourit de nouveau pendant quelques instante. — En ce moment, Rosine entre dans la chambre, et j'en profite pour la faire causer sur sa sœur. Elle me confimfe divers détails que j'ai déjà donnés; d'après ses dires, Louise est d'un caractère porté à la gaieté ; elle mange fort peu et pour ainsi dire par obéissance. Elle ne parle jamais de sa maladie. Rosine avoue ne pas lui connaître le moindre défaut.

n est bientôt six heures : Louise se rassied, sourit de nouveau, écarte les mains, puis les rapproche étendues et appliquées l'une contre l'autre, le pouce gauche sur le pouce droit. Quelques instants après, elle sourit encore, puis retombe immobile dans la contemplation*

Je tiens à noter que la plupart des mieuyements que j'ai vu exécuter à l'extatique depuis trois^ heures, se sont opérés en dehors de toute règle physiologique. Il serait impossible à qui que ce

soit de se jeter à terre» de se relever, de s'asseoir ou de se mettre à genoux, comme je l'ai vu faire à la jeune fille. Tout dans ces mouvements est extraordinaire. C'est ainsi qu'elle a pu maintes fois s'agenouiller, ou se rasseoir tout d'une pièce, les membres inférieurs exécutant parallèlement le même mouvement à la fois, brusquement, comme s'ils étaient mis en jeu par un ressort puissant, et le tronc restant toujours perpendiculaire, ce qui est contre toutes les lois du centre de gravité.

Bientôt M. le curé rentre : il m'annonce que l'extase va se terminer promptement suivant l'habitude, et que la fin s'annoncera par quelques oscillations dans les yeux (1). En effet, quelques minutes après, j'aperçois un peu d'agitation dans les yeux de Louise, puis tout à coup elle disjoint ses mains, son tronc s'affaisse légèrement pour s'asseoir à l'aise sur le siège. Le visage est subitement détr ansfiguré; la beauté de l'extase s'est évanouie pour faire place à la vulgarité de sa figure habituelle. La jeune fille est rendue à la vie commune presque aussi vite qu^elle y avait été soustraite : elle paraît comme sortir d^un rêve. A ce moment, je suis en face et tout près de l'extatique : elle me regarde avec un air de douceur et me dit : bonsoir.

Je demande alors à Louise si elle n'est point fatiguée : réponse négative. Elle souffre encore à la couronne de la tête, mais seulement par la pression. L'ampoule palmaire droite que j'ai ouverte quatre

Cl) Ce retour vers la vie ordinaire, dit Gorres, en parlant des phénomènes de l'extase en général, se révèle au deho» par de légers mouvements. {La mystique divine,,. Paris, 1862.)

heures auparavant, est presque entièrement desséchée; le stigmate dorsal gauche, celui dont j'ai vu couler le sang, est à sec depuis deux ou trois heures. — Puis j'interroge Louise sur ce qu'elle a vu, pendant qu'elle a perdu connaissance : — J'ai vu d'abord, me dit-elle^ la croix nue, puis Notre- Seigneur portant sa croix. Je l'ai vu déshabiller et attacher à la croix, mais je ne l'ai point vu mourir. Je l'ai vu mettre au tombeau, puis j'ai vu la sainte Vierge dans une lumière. — Elle me dit aussi avoir vu des lumières qui la fatiguent et la terrifient. Elle en a vu plusieurs fois pendant la semaine en dehors des extases. Ces lumières ne font que passer; elle ne peut guère en expliquer la forme. Toutefois, comme jelui demande si elles ressemblent à des espèces de rayons, elle me répond que oui.

Louise m'avoue ne pas souffrir beaucoup en ce moment ; cependant elle se plaint un peu de là tête ; il lui serait impossible de marcher immédiatement, mais elle le pourra dans une demi-heure suivant son habitude. Le pouls bat encore à plus de 1 00 pulsations.

A ce moment, quelques ouvriers avinés viennent frapper à coups redoublés contre la porte de la chaumière, demandant à voir l'extatique^ et tenant des propos obscènes et menaçants. Louise, sans s'effrayer, baisse alors la tête et cache sa figure entre ses mains. Cet assaut dure quelques minutes : heureusement la pluie qui vient à tomber par torrents nous en délivre, et nous pouvons, M. le curé et moi, sortir tranquilles pour retourner au presbytère.

Je venais d'assister à une représentation merveillefuse des souffrances du Christ. Il fallait bien, pour compléter le tableau, que l'image du Seigneur crucifié reçût aussi les outrages de la vile multitude ; c'était bien là le signe de contradiction : signum eut contradicetur.

Le lendemain matin, je revois Louise à la cure après la messe à laquelle elle a assisté suivant son habitude. M. le curé l'avait priée d'entrer au presbytère, pour que je la revisse avant mon départ. Je Ja trouve occupée à mouliner du café dans la cuisine, en l'absence de la domestique du presbytère.

J'examine ses mains : les stigmates sont desséchés; les deux stigmates dorsaux sont encore d'un rouge assez vif. Les petites éraillures de la peau, par lesquelles il est sorti du sang, sont complètement cicatrisées. La plaie du stigmate gauche en particulier est recouverte d'une couche de lymphe plastique qui forme une croûte de couleur rougeâtre. Les stigmates ne sont pas douloureux; mais Louise souffre encore par la pression à la couronne de la tête; toutefois les douleurs sont -moindres que la veille. Elle m'assure que plusieurs fois l'eau qui sort de ses plaies le vendredi, lui a causé sur son passage une sensation de brûlure ; mais cela n'a pas été constant.

Après ce complément d'exajnen, je rentre à la salle à manger, où je trouve M. le curé en compagnie d'un honorable bourgmestre d'une ville voisine ; il était arrivé de bon matin à Bois-d'Haine, avec sa femme et sa fille, pour y voir Louise. —

Je ne vecœ savoir qu'une chose, disait aviec nn certain sens ce bon maire belge, et cela me suffit pour croire au miracle : Louise Lateau a-t-elle, oui ou non, demandé à souffirir? — Et M. le curé, da lui répondre affirmativement.

Louise entre bientôt pour nous servir le café. Je la prie de vouloir bien laisser voir ses mains, couvertes par des menottes de laine, pour répondre au désir des nouveaux visiteurs. Séance tenante^ Louise s'étant retirée, je donne à l'excellent bourgmestre quelques explications scientifiques sur les cinq plaies de la jeune fille dans un sens favorable à la thèse du fait surnaturel et divin. Le déjeuner fini, il faut partir. : je prends congé du bon curé de Boi«-d'Haiue en le remerciant de sa cordiale hospitalité ; je salue M. le bourgmestre et sa famille,^ puis je vais dire adieu à Louise à la cuisine. Après quelques instants d'entretien, je la quitte à huit heures du matin pour prendre le chemin de fer qui me ramène à Paris. Au milieu d'ime foule d'impressions diverses, je ne puis m'empêcber de remarquer que la jeune et pieuse fille m'a accueilli pendant cette brève matinée avec beaucoup d'affabilité et de sympathie. Je pars content, émerveillé ; je me sens meilleur, et le cœur rempli des plus douces émotioits.

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