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CHAPITRE QUATRIÈME

Renseignements postérieurs. — Lettres diverses*— Visite de Mgr Tévêque de Tournai. — Expériences du père Huchant. — La presse belge et les médecins. — Étude du D' Lefebyre.

Un mois après, mon fils aîné mourait dans mes bras, à Tâga de vingt et un ans, juste à l'heure où pour la première fois j'étais entré dans la chaumière d^ Bois-d'Haine. C'était Faîne de six : en lui j'avais placé bien des espérances, comme père et comme médecin. Elève à l'école de Clermont, il tombait sur le champ de bataille, victime d'uHÊ variole épidémique contractée à l'Hôtel-Dieu où il était interne. Il expirait content dans la paix de son sacrifice. Fidem non negavit.

Je demande pardon à mes lecteurs de les initier à un souvenir si personnel; mais il a quelque rapport avec mon sujeL Le matin même de la mort de mon fils, f avais télégraphié à Bois-d'Hainr pour demander les prières de Louise Lateau. Quelques jours après, je recevais la lettre suivante di. bon £d)bé Niels :

J'ai reçu votre dépêche jeudi dernier, à dix heures du matin; je l'ai immédiatement communiquée à Louise; elle a prié ce jour-lày et le lendemain elle a offert une partie de son vendredi à votre intention , afin que la sainte volonté de Dieu s*accomplisse. Hier soir, j'ai reçu une lettre des bonnes sœurs ursulines de Clermont^ datée du 26 novembre. J'y ai lu la tiiste nouvelle, le grand malheur qui vient de vous frapper. Aussitôt, j'en ai fait part à Louise; elle en a paru émue et elle a promis de prier, afin que le bon Dieu vous soutienne dans vos épreuves, et vous fasse la grâce de les faire tourner à sa plus grande gloire.

Louise avait prié et souflFert pour mon fils : ce fut une grande consolation pour mon cœur de père et de chrétien. Puis, M. le curé continuait.

Je ne crois pas faire une chose déplacée en vous parlant par la même occasion de notre petite sainte. Voici mes notes du trente-deuxième vendredi, 27 novembre : *

8 heures 30. — Louise dit que tout s'est passé à peu près à l'ordinaire. Pas de sommeil, pas d'appétit depuis plusieurs semaines. Elle se met au lit pendant une demi-heure, une fois sur trois nuits. Le côté a commencé à saigner vers 2 heures, puis l'extérieur des mains et l'intérieur de la main ' gauche ; il y a. une assez grande quantité de sang.

10 heures. — Visite de MM. les docteurs Lefebvre, de Louvain; Séverin, de Braine-la-Leud; Lecrinier, de Fayt; Bodart, de la Hestre. Ces messieurs la trouvent en extase.

H heures iO. — A côté de la plaie saignante de l'extérieur delà main gauche, les docteurs lui font une ampoule avec de l'ammoniaque préparée expressément.. L'ampoule n'étant pas formée suffisamment au bout de 40 minutes, ils recommencent une seconde fois^ puis arrachent la peau. De toute la journée, il n'en est sorti qu'un peu de sérosité, tandis que la plaie à côté a saigné jusqu'au soir.

\ î heures 45. — Je la rappelle et nous partons.

2 heures 15. — Elle ouvre les .bras et pousse un cri.

2 heures 35. — Elle ferme les yeux, les ouvre, guis tombe le nez contre le sol, la joue contre le bras gauche.

3 heures. — Elle se met en croix, les bras à angle droit.

4 heures 20 . — Elle se lève et se met à genoux du côté de l'Occident.

4 heures 30. — Elle se met sur sa chaise.

5 heures 10. — La figure change un peu, des larmes paraissent dans ses yeux, un jet de salive sort.

5 heures 30. — La figure se colore, elle semble effrayée ; la salive continue à sortir, les mains sont croisées.

5 heures 45. — Elle pousse un cri de surprise, et se jette à genoux, les mains étendues; elle regarde l'Orient.

5 heures 50. — Expression de joie; elle croise les mains.

6 heures. — Elle se remet sur sa chaise, qui, cependant, avait été changée de place à dessein. EJle revient à elle tout à fait contente.

L'intérieur de la main gauche saigne encore ; il n'y a plus d'ampoules que sur le dos d«s pieds; les docteurs ont aussi visité son côté. Elle a vu différentes scènes de la Passion; les lumières divines qui la traversent la font souffrir de plus en plus. Elle a fini ses extases par voir dans un lointain un gi'and cœur doré; il était dans une grande clarté et projetait d« tous côtés des rayons argentés. Cette vision lui a inspiré uu plus grand amour de Dieu. C'est la première fois qu'elle a cette vision, et les évêques belges venaient de nous envoyer un mandement pour consacrer la Belgique au Sacré Cœur de Jésus, le 8 décembre prochain.

Ceite semaine-ci aura lieu l'épreuve des gants en peau, comme vous l'avez conseillé.

P. NiELS, curé.

J'ai cité la lettre de M. l'abbé Niels dans toute sa teneur et simplicité. J'ai tenu à montrer sous son véritable jour le témoin et le secrétaire habituel des merveilles opérées à Bois-d'Haine, et c'est là l'homme que la presse irréligieuse de Belgique n'a pas craint de travestir en magnétiseur, et en auteur

ou comparse d*une véritable comédie ! Pour lefaire mieux connaître encore, je tiens à publier en grande partie la lettre suivante qull m'écrivait à la date du 22 novembre : elle initiera du reste le lecteur à quelques faits importants.

Depuis Totre visite, Mgr Poncean a fait appliquer dut diachylon sur les plaies , ce qui n'a pas empêché le sang de coulçr plus abondamment, le Yendredi 30 octobre, que le jour où TOUS l'avez visitée. La police a fait des enquêtes pour rechercher s'il n'y avait pas supercherie, escroquerie ou tout au moins mendicité déguisée. Louise a été accusée de confectionner des vêtements qu'elle vendait comme reliques à des prix très-élevés. Le 30 octobre et le 6 novembre, le brigadier de la gendarmerie fut chargé d'une enquête par le procureur dujroi. n entra dans la chaumière avec beaucoup de défiance, et en sortit pleinement converti , convaincu et plein d'admiration; cependant ce jour-là, il n'y a eu que quelques gouttes de sang à l'extérieur des mains.

Le trentième vendredi, 13 novembre, Louise a perdu une énorme quantité de sang par le côté, les pieds et les mains ; le sang des mains a rempli une grande quantité de linges, mesurant ensemble 2 mètres carrés. Le trente-unième vendredi, il n'y a eu que quelques gouttes de sang àl'extérieur de la main gauche, vers deux heures de relevée. Ses extases ont duré à l'ordinaire depuis neuf heures du matin jusqu'à six heures du soir. Depuis une heure jusqu'à six heures, elle a été observée par le R. P. Rouard de Gard, provincial des frères prêcheurs, résidant à Huy (Belgique). Voici ce que le Révérend Père m'a dicté

5 heures. — Louise a des hoquets, un bâillement; au bout de cinq à six minutes, elle a poussé un cri assez fort ; un jet de salive sort, un vomissement a lieu; elle incline la tète comme si elle se mourait.

Au bout d'un quart-d'heure, elle joint les'lnaîns, elle Fetombe; les yeux sont morts, elle devient pâle; quelque temps après, expression d« béatUude. A a heures 45, elle

rcvieirt àdlé et s'eratre^ent a^ec le Père jtwqu'à « hennis 15. Elle a revu plusieurs scènes de la Passion, entre autres Notre- Seigneur portant sa croix et la sainte Vierge passant devant lin. Elle a fini par voir Notre-Seigneur mourir sur la croix. Les sensations sont toujours les mêmes ; les lumières divines^ la percent quatre à cinq fois diaque nuit et la mettent dans des souffrances morales atroces. Depuis votre visite, elle n'a eu qu'une seule consolation : c'était à la fête de la Toussaint: éQe eut des extases à l'église, et vit une grande multitude de saints dans une immense clarté.

Depms quatre semaines, sa sœur aînée, Rosine, est revenue de son service, condamnée parle médecin de Bruxelles. Elle a fait un typhus très-grave ; ses jours ont été en danger jusqu'au l'6 courant. Aujourd'hui elle est convalescente. Louise a été d'un dévouement admiralde, soignant sa sœur jour et nuit, et n'ayant été que six fois sur son lit en quinze jours, pendant une demi-heure chaque fois, sans pouvoir dormir. Elle STibit ses épreuves morales avec une résignation parfaite (!) . Elle ne mange presque plus et toujours à contreciBur et par obéissance; elle n'a du goût que pour les fruits.

(f) On lit dans le rapport du docteur Lefebvre dont je parlerai au long plus tard : « Je l'ai suivie de près dans des circonstances pénibles. Au mois de novembre 1868, Tainée de ses sœurs fut atteinte d'une fièvre typhoïde grave, compliquée, qui a exigé pendant six semaines les soins les plus assidus. La mère, de son côté, était malade depuis deux mois d'une pleuropneumonîe,. dont un emphysème ancien a rendu la cure longue et difficile. A mesure que ces maladies se prolongeaient, les ressources allaient en diminuant; il fallait vivre de privations. La sœur puînée devant travailler pour gagner le pain de chaque jour,. Louise était presque seule chargée du soin des malades. Nuit et jour sur pied, elle ne dormit presque pas pendant plus d'un mois. La veuve Lateau, aigrie par ses souffrances, était devenue exigeante, difficile; elle accusait souvent Louise d'être la cause de tous les maux qui- accablaient la famille. J'ai vu la jeune personne au milieu de ces contradictions, de ces fatigues, de ces insomnies, et je Tai toujours trouvée la même, sereine, calmp^ sooviasto.»

Chose merveilleuse ! sa santé n'a jamais été meilleure, elle se fortifie de jour en jour.

L'enquête a été suspendue pendant la maladie de la sœur ; elle Ta être reprise. Je pense qu'on emploiera les gants scellés pour obtenir la démonstration mathématique qu'il n'y a aucime fraude. Les membres de l'enquête en sont complètement convaincus, mais ils veulent faire disparaître tout nuage. Dieu permettra-t-il qu'on soumette ses grâces à un tel examen rationaliste et défiant, lorsqu'il a apporté un ensemble de preuves qui doit donner la certitude à tout regard de bonne foi? Je l'espère, mais cela ne changera pas les faits; ils sont ce que voua les avez vus.

La supercherie me semble impossible d'être admise; l'état de l'âme de cette sainte et candide enfant, sa vie retirée, son désir constant de se cacher, son humilité, écartent d'emblée cette objection; mais la manière dont les ampoules naissent et se développent, l'abondance de sang que produisent les plaies, la permanence du fait depuis sept mois, l'impossibilité d'admettre l'emploi de deux cent quatre-vingts caustiques ou vésicants qu'elle aurait dû appliquer chaque semaine sur ses neuf plaies^ et puis surtout les deux faits simultanés de l'extase et des stigmates tous les vendredis, simultanéité qui détruit toute idée de supercherie. En effet, si elle joue une comédie par rapport aux stigmates, il faut qu'elle la joue par rapport à l'extase; or, cela est impossible. On pourra dire que l'extase est une catalepsie ou tout autre phénomène nerveux, tout ce.que l'on voudra; mais personne n'osera dire que c'est une comédie jouée pendant douze heures. L'extase prouve donc que les stigmates ne sont pas une fraude, et les stigmates qui se refusent à toute explication médicale, prouvent que l'extase est de l'ordre surnaturel. Cet argument, monsieur Imbert, me semble péremptoire.

P. NiELs, curé.

On a déjà vu, par la lettre précédente, que, le vendredi 27 novembre, plusieurs médecins étaient réunis dans la chaumière de Louise Lateau avec le

professeur Lefebvre. Je laisse parler ici un membre de la commission elle-même, qui rend compte à Mgr Ponceau des expériences faites ce jour-là : la lettre était écrite le vendredi même à qu^itre heures du soir.

M. le curé a cru correspondre au désir déjà exprimé par M. Lefebvre, en convoquant M. Lecrinier, médecin de la famille, et M. Bodart, chirurgien de la localité. Ces messieurs sont venus; un autre médecin de Braine la-Leud, que M. Lefebvre connaissait, a assisté aussi à cette enquête. Ils sont entrés dans la chaumière vers dix heures. Louise était dans son extase habituelle depuis neuf heures. Le sang coulait abondamment du dessus et du dessous de la main gauche, un peu moins de la main droite, ainsi que du côté. Les ampoules des pieds étaient très-développées, mais ne saignaient pas. M. Lefebvre^ en présence de ces messieurs, a procédé à l'examen scientifique des ampoules, des plaies et de la manière dont le sang se produisait. Il a fait la démonstration scientifique que rien ne correspondait à l'emploi d'un vésicant ou d'im caustique quelconque ; ces messieurs sont restés convaincus. M. Lefebvre a procédé alors à une contreexpérience; il a employé un des caustiques les plus actifs^ l'ammoniaque, à l'aide d'un petit verre rempli de charpie; il Ta appliqué à côté de la plaie saignante, au-dessus d'une main. Us ont eu beaucoup de peine à produire une ampoule qui ne ressemblait pas du tout à celles de Louise. M. Lefebvre dit en souriant à ses confrères : « Nous sonunes ici quatre médecins; nous avons choisi un caustique énergique, et voilà plus d'un quart d'heure que nous cherchons à soulever la peau. Cette pauvre petite ignorante devrait en savoir plus que nous pour produire, chaque vendredi, neuf ampoules mieux réussies que la nôtre, obtenue à si grand'peine ! » L'ampoule a été produite^ mais lé sang n'a nullement coulé. Cependant ce stigmate artificiel se trouvait exactement dans les mêmes conditions médicales que l'autre. C'est une expérience très-concluante. J'ai assisté au diner chez M. le curé; c'est là que j'ai entenda

cet exposé et la controverse qu'il a soulevée entre ces mes-^ sieurs. — M. Lefébyre a étudié à fond ce fait extraordinaire. Il a répondu à toutes les objections^ et sa démonstration scientifique m'a paru complète ; tous ces messieurs l'ont reconnu^ et ils ont été convaincus. En sortant de chez M. le curé, à une heure et demie, M. Lefebvre devait repasser chez Louise. Je l'ai accompagné. Elle était dans la même extase et la même attitude, mais un £ait a été remarqué par M. Lefebvre. C'était la msftn gauche qui avait saigné abondamment le matin; la main droite saignait au-dessus, mais peu. Au retour de M. Lefebvre, la main gauche continuait à saigner,, et le sang coulait aussi abondamment de la main droite; cependant Louise n'avait pas bougé. M. Lefebvre est parti à deux heures. Les autres médecins sont restés dans la chaumière. Le rappel de Louise fait par M. le curé un peu avant midi a extrêmement étonné et ému les médecins. M. Lefebvre croit que l'enquête médicale doit continuer sans désemparer. On va appliquer le gant scellé et le chausson scellé, celte semaine» M. Lecrinier, qui va chaque jour voir Rosine qui est convalescente, descellera chaque jour les gants, etc.,etles rescellera, après avoir pris note de l'état des stigmates.. Il suivra la marche prescrite par M . le docteur Imbert.

Cependant les épreuves se prolongeaient dans, l'humble chaumière de Bois-d'Haine. M. le curé m'écrivait le 6 janvier 1869 r

Depuis le !•' janvier, la mère de Louise est dangereusement malade d'une pneumonie compliquée; elle délire beaucoup. Elle a été administrée le 5. Depuis là maladie de sa sœur et depuis le siège diabolique (\), Louise ne mange

(1) Dans cette même lettre, où M. le curé me donnait unefoule de détails sur les antécédents de Louise, que j'ai consignés au chapitre second, il ajoutait : « Depuis ma dernière lettre, « les phénomènes se produisent à peu près à Fordînaire, et, « depuis quelques semainea, elle subit un véiliable ilége diabo-

pins que la Tid«iir de quatre onces dg . pain par s^naine» Elle ne dort plus ; maintenant elle soigne sa mare nuit et jour ; aussi elle maigiât à vue d'<ml. Trente à quarante médecins ont yu et visité Louise ; jusipi'ici les professeurs de nos universités libérales ne se sont pas pi>ésentés.

Du 15 au iS décembre, c'est-à-dire pendant quatre jours, on a mis à Louise des gants en peau parfaitement adaptés à ses mains, de manière que les doigts, les dos et les paumes des mains y étaient pris comme dans un moule. On a serré ces gants autour des poignets au moyen de cordons passés à travers des coulisses, et les nœuds ont été mis sous scellés. Chaque jour ces scellés ont été visités. Malgré ces gants, les ampouies se sont formées et le sang a coulé en abondance.

Je demande pardon à mes lecteurs de citer ces lettres diverses; j'aurais pu me contenter d'une simple analyse, mais j'ai, préféré laisser parler eux-mêmes les témoins importants de tous ces faits extraordinaires. C'est un véritable procès à soutenir pour ou contre la thèse du surnaturel ou du miracle, et, en pareille matière, il faut produire des pièces authentiques.

A la fin de janvier, j'adressais à Mgr Tévêque de Tournai un long rapport sur ma première visite à Bois-d'Haiiie. Quelque temps après, je recevais la lettre suivante de M. Ponceau :

tournaille 13 février 1869.

Honsieur le docteur, VéuiQex me pardonner d'avoir tardé à vous accuser

« ligue; ce qui est de bon augure pour sa haute sainteté future.» Je reviendrai sur cette question dans un des chapitres tui- -vanta.

réception du rapport si remarquable que vous avez adressé à Mgr Tévéque sur votre visite à Bois-d'Haine. Si je ne l'ai pas fait plus lot, c'est que je désirais pouvoir vous dire non-seulement que moi je l'avais lu^ mais que Mgr l'évêque et mon collègue, M. le vicaire général Voisin, l'avaient lu aussi. Aujourd'hui que tous se sont donné cette satisfaction, je puis aussi vous offrir, monsieur le docteur, les félicitations et les remerciements de Sa Grandeur et de son vicariat. Nous avons fait prendre aussi une copie du rapport qui a été envoyée à M. Lefebvre, qui saura apprécier mieux que nous encore tout ce qu'il y a d'exactitude dans l'exposé des faits, de science et de logique dans la discussion, et de rigoureux dans les conclusions que vous en tirez. Vous avez rendu, monsieur le docteur, un service inappréciable dans l'examen d'une cause qui intéresse au plus haut point l'honneur et le bien

de la religion

A. PoNCKAu, vie. général.

Le 6 mars, un membre de Tenquète me faisait l'honneur de m'écrire la lettre suivante :

Hier j'ai passé la joiu>née dans la chaumière de Louise Lateau, où vous avez trouvé de si profondes émotions religieuses. M., le docteur Lefebvre, professeur à l'université de Louvain, y était avec moi et Tun de ses collègues de l'Académie de médecine. Nous avons causé de votre remarquable rapport adressé à l'évêque de Tournai et que ce prélat a bien voulu nous confier. M. Lefebvre, Mgr Ponceau et moi, qui faisons partie'de l'enquête, nous vous en remercions et je suis chargé par eux devons transmettre nos sincères félicitations. Mais nous croyons qu'il est nécessaire que vous veniez encore une fois à Bois-d'Haine avant la clôture de l'enquête, et je idens vous proposer de vous y rendre le vendredi saint. Depuis le carême, les faits ont pris un caractère plus marqué et plus extraordinaire. Le sang coule, chaque vendredi, par tous les stigmates, y compris les stigmates de la couronne d'épines au front; l'extase est plus profonde, et les visions correspondent

toujours à la fête de la Passion célébrée chaque yendredi de carême. Cette sainte enfant est, comme vous le savez, trèsintelligente, mais très-ignorante. Elle ne sait pas et on le lui laisse ignorer, que l'Eglise célèbre successivement, les vendredis de carême, les fêtes du couronnement d'épines, du précieux sang, de la lance et des clous, des cinq plaies, etc. Or elle a vu successivement, dans ses visions, les objets mêmes de ces fêtes, dans des conditions admirables que je vous dirais quand j'aurai le plaisir de vous voir. Nous devons donc croire que, le vendredi saint, tous les phénomènes divins prendront un caractère particulier. Vous devez donc être là, à côté de M. Lefebvre, qui désire beaucoup vous connaître et d'autres notabilités médicales qui y seront convoquées. M. Lefebvre a écrit à plusieurs professeurs presque tous rationalistes des universités de Liège, de Gand et de Bruxelles, pour les .pviter à venir étudier le fait extraordinaire de Bois d'Haine. Presque tous se sont excusés ; un seul, M. Schwan, de Liège, a accepté et il est catholique. M. les libres-penseurs reculent; ils ont peur. Ils parlent de positivisme et de méthode expérimentale, de libre examen, et quand on les place devant un fait, ils refusent l'examen et se réfugient dans des thèses rationalistes.

J'ai eu un long entretien, l'autre jour, à Bois-d'Haine, avec un médecin rationaliste. Il avait publié, dans un journal de la libre pensée, plusieurs lettres relatives au fait de Boisd'Haine qu'il n'avait pas du reste examiné. Il partait, comme tous les médecins rationalistes, d'une hypothèse. Il supposait que Louise estunejemie fille nerveuse, hystérique, disposée au somnambulisme cataleptique ; que son imagination exaltée, surtout le vendredi, relevait, d'oraisons en oraisons, dans l'échelle mystique jusqu'à l'extase ; que l'extase produisait une violente commotion cérébrale qui réagissait sur le cœur et la circulation du sang, et que de là naissaient les stigmates ! C'est la théorie d'Alfred Mauiy, de Figuier et des iUlemands. Je le menai chez Louise Lateau, et après avoir examiné et interrogé Louise, il se convainquit que son point de départ était une radicale erreur; que cette jeune fiUe n'avait ni imagination ni exaltation d'aucune sorte;

'qu'eUe n'était ni hystérique ni nerreuse ; que les veadredis^ bien loin de provoquer l'extase par des prières plus fenrentes, «lie faisait tout (c'est l'ordre de son directeur) pour se dis* traire et pour l'éviter; qu'elle était enlevée^ ravie malgré elle et à son insu ; que ee n'était pas l'extase qui produisait les stigmates, mais au contraire que c'étaient les stigmates qui précédaient l'extase, etc. Après un interrogatoire d*ime demi-heure, ce médecin impartial se retourna de mon côté et me dit : En effet, fêtais dans Terreur ; vom aviez raison, mais il n'en crut pas davantage au surnaturel.

Je vous demande pardon, monsieur, de cette dissertation ■sur un terrain qui n'est pas le mien. Il y a deux enquêtes qui se font : l'enquête médicale, relative aux phénomènes extérieurs, les stigmates et les extases; et l'enquête de Tâme. Je suis ces deux enquêtes, depuis près d'im an, ^d'un regard attentif, et je suis bien plus frappé de ce qui se passe dans cette âme que des signes extérieurs que Dieu a imprimés sur «ette chair virginale....

La visite de Mgr l'évêque de Tournai, le venflredi saint, à la chaumière de Louise Lateau, a été racontée par les journaux de Belgique dans des articles émanant de témoins oculaires. Ces pièces importantes ont paru dans le Monde du 8 avril 4869 : je les reproduis en partie.

La lettre suivante^ qui est adressée de Fayt (Belgique), sous la date du 28 mars, transmet de très-intéressants détails à Y Union de Charleroy sur la clôture, par Mgr l'évêque de Tournai, de Tenquête qui a été ouverte au sujet de Louise Lateau, de Bois-d'Haine.

Le vendredi saint 28 mars^ Mgr Tévéque de Tournai est venu clore l'enquête dans la chaumière de Louise Lateau^

à Bois-d'Haine. Après onze mois d'examen, il a tenu & ôlre tém^oin des faits, comme c'était son devoir. Il était accompagné de Mgr le vicaire général Ponceau, de M. Respilieux, le vénérable doyen de Notre-Dame de Tournai, et de M. le chanoine Blervacq, M. le docteur Lefebvre, l'éminent professeur de Louvain, membre de l'Académie de médecine, avait près de lui l'un des professeurs de médecine de Tune des deux universités de l'État, dont l'autorité dans la science est européenne. Des invitations par écrit avaient été adressées dans ces derniers temps à plusieurs notabilités médicales de Bruxelles, de Liège et de Gand, presque toutes appartenant au rationalisme ; une seule, comme nous venons de le voir, y a répondu ; les autres ont été empêchées ou se sont excuisées. Deux autres -médecins français se sont présentés et ont été admis dans l'humble cabane. Plusieurs laïcs des environs, parmi lesquels je puis citer M. Dechamps, ministre d'Etat, M. le juge de paix de Seneife, M. Dupont, maître de forges à Fayt, et M. Dequanter, directeur du charbonnage d'Haine, se trouvaient là.

Tous les phénomènes de l'extase et des stigmates se sont produits comme les autres vendredis, et d'une manière peutêtre plus remarquable encore. Le sang couvrait le front et coulait abondamment du côté, des mains et des pieds. L'extase a commencé après sept heures du matin et s'est prolongée avec toutes les phases de la passion du Sauveur, telles qu'on les a décrites plusieurs fois, jusque vers six heures du soir. Rien de plus frappant que cette extase ; il est impossible de ne pas en recevoir une profonde impression, que j'ai vue partagée par des incroyants, et sans qu'ils pussent y résister. La figure de Louise Lateau, dans son état normal, est douc6, bonne, mais ordinaire ; dans l'extase elle est vraiment belle et d'un caractère qui impose le respect religieux.

Les médecins se sont livrés aux expériences renouvelées chaque semaine, depuis tant de mois, relativement à l'insensibilité et à l'aliénation des sens et surtout à la forme et au caractère physiologique de la stigmatisation. Les théologiens avaient leur attention fixée principalement sur les phéhonrènes d'un autre ordre et qui frappent plus encore l'esprit.

Je suivais avec intérêt l'attitude digne, calme et réfléchie que gardait Tévêque. Il suivait tout avec une scrupuleuse attention, écoutait et recueillait toutes les observations avec soin; mais il observait en silence, renfermait ses impressions et n'exprimait son opinion qu'avec une prudente réserve.

Plusieurs centaines de personnes de toutes classes entouraient la chaumière. Cette foule recueillie grossit énormément l'après-midi . Elles firent prier l'évêque de leur permettre d'y entrer pendant quelques instants et de voir. Sa Grandeur, malgré son intention de ne rien faire qui pût laisser croire à une sanction. officielle de sa part d'un fait qu'il se borne jusqu'ici à examiner, ne crut pas pouvoir se refuser à la demande qui lui était faite. Cette foule fut.donc introduite par groupes de dix .personnes à la fois, et j'étudiai avec une vive émotion l'effet impossible à décrû'e qui était peint sur toutes ces physiono/nies étonnées. Mais j'admirai là encore la prudence de l'évêque. Beaucoup de ces braves gens, en présence de l'extatique, se mettaient instinctivement à genoux; des dames s'apprêtaient à toucher les stigmates sanglants avec leurs mouchoirs ; l'évêque s'y opposa vivement : Fas d*idoîâirie, s'est'il écrié.

Un fait m'a surtout touché. Vers midi Mgr l'évêque rappela Louise de sa profonde extase en prononçant son nom tout bas. Louise ne connaissait pas l'évêque, qui était entré dans la chaumière pendant l'extase.

Son premier mouvement fut de cacher ses mains avec un linge qui était étendu sur ses genoux : cette pudeur de l'âme m'a édifié. L'évêque eut avec elle im entretien, et il nous apprit que la première chose que Louise lui avait demandée, c'était de lui permettre de vivre cachée et d'éloigner ceé visites gui troublaient sa famille.

Le soir à son réveil elle renouvela cette supplication à Sa Grandeur, et la mère, qui sort d'une maladie de trois mois à laquelle toutes ces émotions ne sont peut-être pas étrangères, y a joint les siennes avec des instances qui ont ému le cœur de Mgr l'évêque.

Sans doute, cette pauvre femme est maîtresse chez elle>

et elle peut librement ouvrir ou feimer la porte à qui lui convient. Mais, en catholique obéissante, elle s'est prêtée, depuis onze mois, à toutes les investigations de Tenquête ; elle tient à correspondre aux intentions de l'autorité religieuse, mais elle a bien le droit de réclamer enfin la liberté de son domicile.

On le voit, bien loin "de chercher à se produire et à se prêter à une exploitation pieuse, Louise Lateau et sa famille ne demandent qu'une chose, c'est la retraite, le silence, le travail et l'oubli.

Mgr l'évéque a prdfcnis que son désir serait respecté, tout en le conciliant avec le devoir d'examen qu'il avait à remplir jusqu'au bout.

Cette décision de l'évéque est logique.

Pendant l'enquête, il fallait laisser la porte de cette cabane ouverte à la science, à l'examen sans repousser personne. On l'a fait largement ; on a pris même l'initiative d'invitations adressées à des notabilités de la science rationaliste, qui n'ont pas mis un grand empressement à y répondre ; on a admis ' tous ceux qui ont demandé l'autorisation d'étudier ce fait extraordinaire; la li^mière la plus complète a donc été faite.

Mais pouvait-on ouvrir la porte aux foules ? C'était matériellement impossible d'abord; et puis, n'y avait-il pas imprudence à le faire pendant la phase de l'examen? L'examen suppose le doute, et en livrant cette pieuse fille à la curiosité ^ publique, n'était-ce pas affirmer d'avance, n'était-ce pas décider prématurément que ce fait était miraculeux? N'était-ce pas supposer la certitude de ce qui est en question, et autoriser peut-être des abus et des superstitions ?

L'Eglise n'agit pas ainsi. Mgr l'évéque n'a donc pas hésité à adhérer au désir exprimé depuis longtemps par Louise Lateau et sa mère, de les laisser dans l'obscurité qu'elles sollicitent, pendant le temps de l'examen final auquel Sa Grandeur va se livrer, en consultant lés rapports nombreux et tous les renseignements recueillis par l'enquête.

Quand le rapport de M. le professeur Lefebvre résumant toutes les recherches médicales sera publié, il deviendra "

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