CHAPITRE CINQUIÈME
Deuxième visite à Bois-d'Haine, 23 avril 1869.
Le jeudi 22 avril, j'arrivais à Manage vers les six heures du soir. Je vais immédiatement demander l'hospitalité au château de Scailmont, chez M. Dediamps. M. le ministre d'État m'accueille avec la plus grande cordialité. Après les préliminaires d^u* sage, nous causons vite de Louise, et nous voilà bientôt sur le chemin de Bois-d'Haine. J'avais hâte de faire ma visite à la chaumière avant la chute du jour : je tenais surtout à examiner les stigmates de l'extatique la veille même du vendredi ava.nt toute hémorrhagie.
Nous entrons dans la maison et, après avoir dit bonsoir à la bonne mère Lateau et causé un peu de sa santé, nous demandons Louise; elle était à côté dans sa chambrette» assise sur sa chaise. — Louise, dit M. Dechamps, connaissez- vous ce monsieur qui vient vous voir? — C'est M. le docteur Sté... Elle n'achève pas le nom. Oh ! non, reprend-elle avec vivacité, c'est M. Imbert. — Je fus très-élonné d'avoir été si vite reconnu par la jeune fille, attendu
que, depuis six mois^ elle avait reçu dans sa chau^ mière la visite de nombreux messieurs, parmi les^ quels beaucoup de médecins.
Louise a toutes leS apparences de la santé. On m'avait écrit, il y a quelques mois, qu'elle avait maigri à Tépoque de la maladie de sa mère. Je la trouve en fort bon état, pleine de fraîcheur et d'embonpoint : c'est une bonne mine flamande. On ne se douterait pas le inoins du monde qu'elle est extatique et stigmatisée.
Ainsi qu'il était convenu, on me laisse seul avec Louise. Je reste près d'une heure avec elle, et j'en profite pour causer longuement et me renseigner sur divers détails qaa je consignerai plus tard. J'examine les stigmates des mains : sur le dos de la main droite, au même lieu d'élection qu'il y a six mois, se trouve une ampoule pleine de liquide^ à colœ*ation opaline, sans liséré inflammatoire autour. Cette ampoule est plus petitç que celles que j'ai vues à ma première visite ; elle est irrégulièrement circulaire et un peu plus grande qu'une pièce de cinquante centimes. Il n'y a pas d'ampoule à la paume correspondante. Je n'y vois qu'une tache rouge arrondie, avec quelques lamelles d'épid^rme en voie d'exfoliation. Sur le dos de la main gauche^ le stigmate est figuré par une taeha rouge, lissa et eirculsâre ; on y voit quelques rides qui convei^ent vers une petite croûte centrale, noirâtre, croûte de cicatrisation. A la peau de la même main, il existe une ampoule pleine, semblable à celle du dos de la main droite. Ces stigmates occupesit tous le même lieu d'éleetion où je les ai vus six mois aupaaravant;.
même correspondance des centres pour chaque membre.
Je quitte Louise à la nuit tombante, et le lendemain je frappais à la porte de sa chaumière dès sept heures du matin.' Je savais que Louise entrait en extase habituellement vers huit heures. Je tenais à assister au début, à en étudier les prodromes et à causer encore avec elle. Je la trouve assise sur une simple chaise de paille, les pieds sur son petit escabeau de bois. On a changé sa couchette de place : au Jiôu d'être par^^llèlement contre le lit de sa mère, on Ta placée le long du mur, vis à vis la porte^ en laissant entre les deux assez d'espace pour y mettre un siège : c'est celui de Louise* Ses mains, qui roulent les grains d'un grand chapelet de bois, sont cachées en partie dans un mouchoir blanc tout taché de sang« Je vois le sang couler par le stigmate dorsal droit : rien dans la paume. Les deux stigmates de la main gauche en laissent échapper aussi; les mains sont tout ensanglantées. Je ne puis pas mieux comparer l'écoulement sanguin qu'à celui d'une piqûre de sangsue en pleine activité. Le sang sort à travers les ampoules de la veille^ et sur le dos de la main gauche il s'échappe à travers la petite croûte de cicatrisation que j'ai observée hier. J'essuie à plusieurs reprises et je constate à la place de la croûte une érosion superficielle granulée, à peu près circulaire et grande comme une petite graine de lentille. J'ai beau essuyer plusieurs foi^, le sang suinte toujours (1).
(1) J^ai examiné avec soin les caractères du sang. Qaaatà ta
Les pieds de Textatique sont chaussés de gros bas de laine grise ; ils ne sont pas ensanglantés. On m'a dit, du reste, et Louise me l'a confirmé, qu'il n'y a p^s eu d'hémorrhagie aux extrémités inférieures depuis trois semaines. Je prie la jeune fille de déchausser son pied gauche ; il n'existe aux lieux d'élection aucune trace d'ampoule ni de rougeurs, mais seulement quelques lamelles d'épiderme à demi détachées.
Louise ne s'est pas couchée de toute la nuit; elle est restée assise sur sa chaise,. suivant son habitude. Le sang a commencé à couler après minuit : il est bien rare que Thémorrhagie se produise avant cette heure. Depuis le 24 avril, premier jour delà
couleur, ce n'est ni la teinte rutilante du sang artériel, ni la teinte noirâtre du sang veineux ; c'est la couleur, d'un rouge légèrement violacé, du sang des capillaires. Sa consistance est normale ; il se prend en caillots sur le linge et sur les bords de la plaie d'où il s'écoule ; quelquefois même il se coagule à mesure qu'il sort des capillaires, et forme èi la surface de la plaie quelques petites stalagmites qu'on prendrait facilement pour des bourgeons charnus. J'ai vu des médecins commettre cette erreur. 11 suffisait pour la reconnaître d'examiner ces petites productioiis à la loupe, ou de laver la plaie : le lavage les entraînant, on voyait à nu la surface saignante du derme.
Avec deux de mes collègues de la faculté de médecine, habitués aux recherches micrographiques (MM. les professeurs Hairion et van Kempen), nous avons installé un microscope dans la petite maison, et nous avons examiné le sang au moment où il sortait des stigmates. Nous avons constaté les caractères sui-* vants : le plasma est incolore et parfaitement transparent : il ne CQntient donc en dissolution aucune trace d'hématine. Les globules rouges ont leur forme discoïde, parfaitement régulière; leurs bords sont lisses, unis, nullement dentelés ou framboises. Les globules blancs nous ont paru en proportion normale (D' Lefebvre).
stigmatisation^ il y a juste un au, elle a constamment perdu du sang par le côté^ deux vendredis exceptés. J'interroge de nouveau Louise sur le mode de ses hémorrhagies : elle m'explique que ses ampoules commencent par crever, qu'elles donnent d'abord de Teau, puis du sang ; elle me confirme ce qu'elle m'a dit» il y a six mois, que parfois ses stigmates la brûlent.
Après une demi-beure de conversation, je cesse de causer avec la jeune fille, ne voulant point la fatiguer. Je tenais surtout à la laisser à elle-même, pour voira mon aise le début de l'extase. Elle m'avait parlé tout le temps très-naturellement et sans paraître préoccupée. Déjà la figure était plus colorée, et les mains froides. J'étais assis près d'elle, mais de côté, pour ne pas l'intimider. Rendue à elle-même, elle garde toujours la même position, mais il est facile de voir sur son visage qu'elle est pour ainsi dire dominée par quelque cbose qui la travaille et l'absorbe. Elle lève de temps en temps les yeux, puis les baisse dans l'attitude du recueillement. Il est huit heures moins cinq à ma montre. En ce moment, Louise est immobile ; ses yeux s'ouvrent largement, portés en haut et un peu à droite; la figure prend l'expression d'une attention profonde et paraît s'allonger. La jeune fille vient d'entrer en extase, sans remuer, subitement, pour ainsi dire à mon insu, et cependant mon regard était braqué sur elle.
Louise n'a pas changé de place : ses mains reposent sur ses genoux dans la même position. Au bout de cinq minutes, elle fait un petit mouvement
— aide tète en avant, comme un mouvement de sur-^ prise ; puis elle joint tout à coup ses mains, les appliquant Tune contre l'autre dans toute leur loù.gueur, le pouce droit contre le pouce gauche ; puis elle reste dans Timmobilité la plus complète, assise sur sa chaise, les deux pieds rapprochés sur son escabeaUy ainsi que les genoux.
Je suis resté seul avec Louise jusqu'à onze heu» res et demie ; la porte de la chambrette était ouverte comme d'habitude. Sa mère et sa sœur aînée sont entrées plusieurs fois. J'en ai profité pour obtenir d'elles divers renseignements. J'ai pu vérifier aussi bien des faits particuliers à l'extatique pen-» dant ce laps de temps.
Pendant cette âiatinée, Louise est restée presque, constamment assise sur sa chaise dans la même position ; elle en a changé toutefois accidentellement. Pour bien faire saisir ces variantes, je continue ici mon journal que j'ai écrit durant l'extase à côté même de Louise.
Huit heures cinq : les yeux sont notablement humides; une larme tombe de l'œil gauche.
Huit heures et quart : je soulève les mains jointes de l'extatique ; je n'éprouve aucune résistance, mais elles reviennent assez rapidement à leur place. Puis je les sépare : elles sont flexibles comme de la cire. Il m'a suffi de presser légèrement du bout d'un seul doigt pour les disjoindre, mais elles reprennent immédiatement leur position.
Huit heures vingt-deux : une larme tombe . de l'œil droit. Trois minutes après, une autre larme plus grosse tombe de l'œil gauche ; un peu de li-
<|uid6 de même Dature s*écoale en même temps da la narine correspondante. Je prends alors la main droite et la porte en dehors ; même flexibilité de cire dans le membre, mais cette fois il reste dans la position donnée, la main gauche gardant sa position première.
Huit heures trente*cinq : rextatiquo pousse un soupir, £ait un mouvement de tout le corps en arrière, mouvement de surprise ; puis elle rejoint les mains dans Tattitade de la prière, les doigts légè* rement entrelacés par leurs extrémités. Deux minutes après, je sépare de nouveau les mains en portant la droite en dehors, mais elle revient lentement s^appliquer sur la gauche, en une dizaine de secondes, sans entrelacement des doigts.
Cinq minutes viennent de s'écouler : les yeux de la jeune fille sont agités ; ils se ferment et s'ouvrent plusieurs fois ; puis l'extatique fait un mouvement d'effroi en arrière, en disjoignant les mains et ouvrant les bras, elle pousse en même temps un cri de peur ; elle rejoint ensuite les mains^ les doigts un peu entrelacés, le pouce gauche sur le pouce droit ; les mains sont horizontales^ comme appuyées sur les genoux, sans toutefois les toucher. Louise a repris son attitude de contemplation, toujours assise sur sa chaise et immobile comme une statue.
Vers neuf heures, l'extatique fait un mouvement du corps en avant, comme si elle apercevait quelque chose de nouveau ; elle relève en ce moment les mains dans la position du prêtre au pied de l'autel; puis elle retombe dans son immobilité habituelle. Quelques minutes après, j'abaisse les
mains, en les plaçant horizontalement ; elles è ont toujours d'une flexibilité de cire et gardent la position donnée. Puis, voulant ausculter la poitrine, je les abaisse jusque sur les genoux ; elles y restent.
Neuf heures douze : la jeûne fille se tourne un peu à droite, relève les mains, puis les disjoint un peu pour les rapprocher quelques secondes après, les tenant presque horizontalement. Tous ces mouvements sont naturels, non précipités. Au bout de cinq minutes, Louise s'incline un peu à gauche, en paraissant fixer quelque objet avec une suprême attention ; puis, pivotant légèrement à droite, elle se recule en arrière sur sa chaise, en poussant un cri étouffé, mélange d'étonnement et de frayeur ; en même temps, elle écarte les mains, puis reprend sa position d'immobilité et de contemplation. Je prends alors la main gauche, et je l'étends en avant et horizontalement avec le reste du membre ; puis je lâche et de suite le membre tombe avec uue certaine lenteur sur le côté gauche de la chaise, en position presque verticale, et il reste là, tandis que la main droite conserve sa position première.
Neuf heures vingt : Louise semble voir une scène qui la préoccupe ; elle la fixe plus attentivement, puis elle se retire un peu en arrière avec un mouvement de saisissement. Elle relève alors la main gauche, comme pour la rejoindre à la main droite, mais elle l'arrête en route pour la laisser en position horizontale sur un plan inférieur à la droite, dont elle est écartée de trente centimètres.
Neuf heures trente-cinq : l'extatique cligne fréquemment des yeux. Deux minutes après, elle fait
un mouvement de surprise et d*efiEroi^ en se soulevant un peu sur sa chaise^ pousse un cri étouffe, ouvre les bras en les élevant, puis elle joint les mains, les doigts entrelacés, et les repose sur ses genoux.
Neuf heures quarante : elle paraît avoir peur et fait un mouvement d'effroi. Elle pousse un cri qui ine fait frissonner, puis disjoint les mains en portant la gauche en avant ; bientôt elle reprend sa position immobile et joint les mains comme auparavant. Vers dix heures, elle se retire encore en arrière comme effrayée. J'ai vu venir ce mouvement, moins brusque que les précédents. Cinq minutes après, elle porte le tronc un peu en avant, paraît inquiète et disjoint ses mains un instant. On aperçoit un redoublement d'attention sur son visage.
Dix heures seize : Louise se retire en arrière sur sa chaise : mouvement d'effroi et de douleur. Elle pousse plusieurs cris plaintifs et étouffés, écartant les mains dans l'attitude de la supplication pendant quelques secondes, puis elle les rapproche. Tous ces mouvements qui de temps à autre viennent interrompre son immobilité, ne durent pas plus de vingt à trente secondes. Au bout de quatre minutes, elle ferme souvent les yeux et les tient fermés plus longtemps que d'habitude pendant quelques secondes; il semble qu'elle réfléchit profondément. Elle soulève un peu ses mains entrelacées, puis redevient immobile.
Dix heures vingt-quatre : Louise s'agite un peu sur sa chaise, soulève ses mains plus attentive, disjoint ses doigts entrelacés, et prend l'attitude d'une
adoration profonde. A dix heures trente, elle remue les lèvres un instant, comme si elle parlait intérieurement. Les mains reposent sur le3 genoux. Vers onze heures, l'extatique fait un mouvement de peur à deux reprises ; elle écarte les mains, puis les joint en les élevant et les appliquant contre sa poitrine. A onze heures dix«sept^ mouvement du tronc en avant, cri étouflfé de surprise et d'e&oi* Quelques minutes avant de quitter Louise pour aller déjeuner au château de Scailmont, je sépare les mains; elles conservent la position donnée et obéissent toujours à mon impulsion avec la flexibilité de la cire.
- Les détails précédents, je l'avoue, sont un peu longs et minutieux, mais ils sont nécessaires pour donner une idée de la forme réelle de l'extase et préciser certains faits qui serviront plus tard à la. discussion des phénomènes. J'ai pu aussi, pendant cette séance, compléter mes observations du mois d'octobre dernier et en faire de nouvelles.
L'extase de cette matinée m'a semblé moins profonde que celle du 23 octobre ; les clignotements des yeux ont été beaucoup plus fréquents; les globes oculaires ont toujours été convulsés en haut et à droite, la pupille cachée en partie sous la paupière supérieure : je n'ai pas reiharqué le moindre strabisme. On voit que l'extase est essentiellement active, en rapport avec un tableau de scènes invisibles que Louise a devant elle, et dont la contemplation l'absorbe en entier, en la faisant passer par lés sentiments divers d'étohnement , d'effroi, de commisération et de douleur.
J'ai observé que, depuis le commencement de Textase, le sang a coulé en moindre quantité, pub a fini par s'arrêter ; ce qui est habituel d'après les dires des témoins ordinaires. Le nombre des respirations par minute a été régulièrement de 18 à 20 pendant toute la matinée; le pouls à 100 environ. La respiration est très- visible à Tœil et trèsappréciable à la main appliquée sur la poitrine.
Louise a toujours la couronne douloureuse ; j'ai pu le constater avant Textase. En la touchant légèrement du bout des doigts sur tout le tour de la tête, j'ai pu provoquer visiblement de la douleur, mais la région du vertex reste indolente. Avant mon arrivée et durant la nuit, le sang a coulé sur la couronne. J'ai interrogé Rosine à ce sujet : sur le désir de Louise, elle avait nettoyé le front avant sept heures du matin. Le sang coulait sur le front et les tempes. Rosine m'affirme que, depuis le 24 avril 1868^ le sang a coulé à la tête une dizaine de fois ; il coule en fort petite quantité et beaucoup moins qu'aux extrémités. Elle n'en a jamais vu dans les cheveux. J'ai examiné le front avec soin ; les petits boutons d'acné, qui existaient il y a six mois au bas du front, persistent encore. Je vois au milieu d'eux quatre petits points espacés, recouverts d'une petite croûte de sang desséché, de la grandeur environ d'une grosse tête d'épingle. J'enlève une de ces croûtes; il sort immédiatement de la peau sous-jacente une gouttelette de sang liquide qui se fige bientôt sur place pour former une nouvelle croûte. J'examine attentivement à la loupe la surface hémorrhagipara : la peau est intacte,
sans érosion ; elle offre en cet endroit une petite surface triangulaire, très-nettement dessinée ; c'est un véritable triangle isocèle, dont la base est en bas, et dont les côtés ont un millimètre environ. (]e petit triangle présente une teinte rouge, lors même que la surface est bien essuyée et à sec. Cette coloration disparaît par la pression pour revenir immédiatement après. Le sang que j'ai fait sourdjre ne sortait que très-lentement. Rosine me dit que le sang coule du front, comme si c'étaient des piqûres d'épingle ; elle n'en a jamais vu sortir sous les cheveux ; elle croit qu'il ne vient que du front (1).
Je l'interroge sur le régime de sa sœur. Louise ne mange jamais le vendredi ; il lui est absolument impossible de prendre de la nourriture ce jour-là ; elle mange les autres jours et plus que dans les
(1) J'ai eu l'occasion d'observer trois fois le saignement de la tête. Sous les cheveux, qui sont imprégnés de sang, et agglutinés entre eux, il est difficile .d'étudier l'état de la peau; mais il est naturellement fort aisé de l'examiner au front. On n'y observe aucune apparence d'ampoule, aucune dénudation du derme, aucun changement de couleur à la peau. On voit sourdre le sang . par douze ou quinze points disposés circulairement sur le front. Un bandeau large de deux travers de doigt, couronnant la tête en passant par le milieu du front, à égale distance des sourcils et de la racine des cheveux, couvrirait toute la zone saignante. Cette zone est légèrement turgescente, elle est le siège d'une sensation douloureuse que la pression augmente. Quand on examine les points saignants avec un verre grossissant, on reconnaît que le sang filtre à travers de petites éraillures de l'épi- •derme. La plupart de ces éraillures ont une forme triangulaire, on dirait d'une piqûre de sangsue, mais d'une sangsue presque microscopique, car ces éraillures sont à peine visibles à l'œil nu. D'autres éraillures sont semi-lunaires, d'autres encore sont tout à fait irrégulières (D' Lefebyre),
premiers temps de la stigmatisation. Elle prend un peu de café le matin, de la soupe à midi avec ({uelques petits aliments : elle mange très-peu le soir, se contente de quelques légumes; elle ne mange jamais de viande : ça lui fait mal.
D'après Rosine, les extases se reproduisent toujours de la même manière, a C'est toujours la même chose, me dit-elle ; Louise ne nous en parle jamais» et nous aussi, nous ne lui en parlons pas, 7ious faisons semblant dé rien. Elle se porte très-bien et m'a soignée tout le temps de ma maladie. »
Pendant ma longue séance de la matinée, j'ai pu causer aussi avec la mère de Louise. Elle venait de temps à autre se placer à la porte de la chambrette devant sa iille en extase : spectacle fréquent pour elle et qui lui semble toujours extraordinaire. J'avais gagné les bonnes grâces de la mèreLateau, en causant la veille de sa longue maladie et en lui indi- * quant quelques remèdes, de sorte qu'elle me considérait comme un ami de la maison ; et cette bonne femme me disait tout naïvement : — Dites-moi, mon^ sieur j vous rCavez jamais vu des choses comme ça ? — JVim, mère. — Il y a de mauvaises personnesy ajoutait-elle, qui disent que cest moi qui en suis cause. — Vous pouvez f lui dis-je, être parfaitement tranquille à ce sujet. Voyez^vous\ mère, c*est le bon Dieu qui fait cela. — Ahl oui, monsieur^ répliquaitelle, je crois bien comme vous qu'il n'y a que le bon Dieu qui peut faire des choses comme ça.
En ce moment, j'étais ému jusqu'aux larmes, en entendant parler ainsi la mère de Louise ; et moi, avec toutes mes études, mon diplôme de médecin
et de professeur, j'étais heureux de confondre ma foi avec celle de cette simple femme qui, avec un admirable instinct, formulait le même credo sur ces phénomènes extraordinaires dont sa propre fille est le sujet et dont elle est chaque semaine le véridique témoin. Puis, la mère de Louise ajoutait qu'elle ne connaissait pas de défauts à sa fille,^ qu'elle avait toujours été £Drt contente d'elle, a Elle est très-pieuse, me dit-elle, elle a toujours eu beaucoup de religion ; elle a toujours été bien pour lEglise ; elle n'a jamais songé à se marier ; elle est complètement innocente. s> Et j'écoutais avec bonheur cet éloge de l'extatique tombant de la bouche même de sa mère ; la pauvre femme, en me disant que Louise avait été toujours bien pour F Eglise^ ne se doutait pas de la beauté et de la justesse de cette parole, à côté même de sa fille extatique versant son sang à cette heure pour glorifier l'Eglise par une assimilation miraculeuse au sacrifice de la croix.
Vous n'avez jamais réveillé Louise, dis-je à la mère Lateau, pendant ses extases ? — Non, monsieur, me répondit-elle, je n'ai pas le pouvoir de la rappeler. — Je suis étonné de trouver le mot de rappel dans sa bouche, mais je comprends que son éducation a été faite sur ce point, attendu qu'elle a déjà assisté nombre de fois à ce fait extraordinaire. Essayez tout de même, lui dis-jè, et en même temps je lui fais faire l'expérience, mais la pauvre femme a beau crier : Louise ! Louise I... l'extatique reste immobile et ne revient pas. J'avais déjà constaté un peu auparavant que j'en étais au même point :
j'avais euib«au k «momer, teimer : Louise! l«i commaiidani mâme i kante voix au booh >de ia sainte Eglise : je n^ayais f»» eu plus ^e savoir et de piiissaace que la inère.Lateau. Eilenie ooi£niie
> de noofmsBa VêtsX physiologique des périodes Bienstrodles de rextatique : tout est païf aii sous ce rapport ; elles ont même cdiiiGidé plusieurs fois avec les vendredis sans contraiier eu rien les pfaénomèues«
J'ai pu obtenir de Louise quelques renseignemefits en réponse à diverses queiriâen^ cpae je lui ai faites avant l'extase. Ë&e m'a B,T&oé avoir été avertie par révélation, avant le 24 avriil868, de te qui devait lui arriver: elle savait qu'elle aurait quelque chose, mais elle n'en ooimatssait pas la nature. Auparavant elle n'avait jamais entendu parler de sa maladie; elle sait maintenant que d'autres personnes Tout eue. — a On m'a parlé, dit-elle, de Marie de Moerl et de saint François. )> — .Elle ne connaît saint François d'Assise que par son manuel du tiers-(»*dre. Je lui ai demandé si au début il lui avait été présenté dans quelque vision im calice ou une double couronne de flefurs et d'épines : «lie m'a affirmé que non (1). Je l'ai aussi interrogée discrètement sur ce qu'elle voit pendant les extases du vendredi : ce sont les scènes de la Passion. £Ue voit toujours [Notre-fieigneur et la sainte Vierge avec lamème figure. Tous les deux
(1) Chez plusieurs fitigmatisées^ les prodromes de la stigmatisation ont consisté dans la présentation d'un calice, ou de la dold>le couronne, témoin Catherine de Racconigi et Véronique de Jn^ian»»
ressemblent à des images qu'elle n vues. Au commencement, elle voyait le sainte Vierge avec une couronne de fleurs sur la tète. Elle a vu les Apôtres au Jardin des Olives, m^s elle ne sait pas les distinguer. Elle voit aussi Notre-Seigneur au milieu des soldats : elle ne l'a pas vu passer en jugement. Je demande à Louise si, en dehors dés vendredis, elle n'a pas eu d'autres pertes de connaissance^ car c'est ainsi que je lui parle de ses extases. Il lui en est arrivé une le jour de Pâques. — Je savais que, quelques mois auparavant, elle avait été l'objet du siège diabolique^ pour parler le langage des théologiens : on m'avait dit qu'elle était battue la nuit par le diable. En réponse à cette question, Louise m'a avoué avoir été très-éprouvée, il y a quelque temps, pendant un mois entier ; elle était pendant la nuit renversée de son lit à terre et souffrait beaucoup à ce moment. Elle souffrait plutôt qu'elle n'était battue.
Interrogée sur la manière dont elle sort de l'extase, lorsqu'elle en reçoit le commandement, elle m'affirme n'entendre que très-rarement la voix du supérieur qui la rappelle. — Habituellement, me dit-elle, ça disparaît^ et voilà comme je suis rappelée. — Elle ignore du reste toutes les évolutions qu'elle fait chaque vendredi pendant ses extases ; elle ne sait pas qu'elle se prosterne, qu'elle se crucifie, s'agenouille, s'assied et prend toutes les attitudes précédemment décrites. On la laisse, bien entendu^ dans une complète ignorance à cet égard. J'avais quitté la chaumière avant midi et j'y rentrais quelques minutes après deux heurçs. Louise
venait de se prosterner ; elle est couchée à terre sur le côté gauche, immobile, les yeux fermés, dans la position d'une personne qui dort, tout le corps en demi-cercle. La joue gauche touche le soL L'extatique semble ne pas respirer. Sa poitrine n'offre aucuns mouvements bien visibles ; on dirait qu'elle est sans vie. Toutefois, en mettant mes doigts devant sa bouche, je sens une haleine chaude et je compte 18 respirations à la minute. La figure reste colorée, mais la belle expression de l'extase a dis> paru, ses traits ont perdu toute physionomie.
Je trouve dans la chambrette trois ecclésiastiques qui sont là depuis midi. Louise n'a pas cessé d'être en extase ; elle s'est agenouillée à une heure quarante pendant six minutes, les mains d'abord jointes, puis un peu écartées ; ensuite elle s'est remise sur sa chaise pour se prosterner à deux heures. Au moment du prostemement, elle a poussé un cri étouffé.
On savait, par des expériences antérieures, que Louise, pendant ses extases, possédait le don de reconnsdtre les reliques et les objets bénits. On m'avait invité à les répéter pour les vérifier par moi-même ; ce que j'avais déjà fait dans la matinée^ pendant que j'étais seul. Voici ces expériments : jeprends d'abord le grand chapelet de bois de Louise» je le lui présente en masse sur la bouche, puis je lui fais baiser le crucifix : à chaque fois elle sourit en aspirant et en faisant entendre comme un frémissement de bonheur ; même résultat soit avec mon propre chapelet, soit avec un petit crucifix indulgencié que je portais sur moi. Je . fais la conlre-
épremye e» \m faisatut baiser des ebjeis bob bénits, oomme oMn portelesflle : elle ne sourit pas» Il fant, pour que ces expérienees réussissent, que les objets bénits .soient mis en eootaet avec la bouehè. Mes premiers essais araient échoué, parce que je m'étais contenté de toueber ses mains ayec les objets bénits ott de les préseater devant sa figure, à deux pouces de distance. *
A mon retour à la ebaumiere, MM* les ecclésias- . tiques qui m^avaient remplacé me prient de répéter ces expéri^ices^ pendant qne Louise est prosternée. Voici comment je proecNie : Je prends k bras gsttdie et le soulève de terre, en le mettsmt en position presque verticale ; puis je l'abandonne et il retombe immédiatement avec bruit comme un corps lourd et inerte. Tous les membres au reste sont excessivement souples, et, à ce moment, ils sont en résolution complète sans raideur ni catalepsie* Je répète deux ou trois fois cette expérience : c'est toujours le même résultat. Je cberdie dans ma poche un objet non bénit pour le mettre dans la main de l'extieitique, le bras levé verticalement ; je ne trouve qu'un cigare et nonobstant je le lui mets dans la main. Ses doigts rest^at inertes et immobiles sans saisir l'objet. J'abandonne le membre qui tombe à terre comme ci -devant. Puis, je lui mets entre les doigts mon propre chapelet : dès que l'objet bénit a touché la main, les doigts, auparavant en pleine résolution^ se ferment et saisissent le chapelet comme par un mouvement nerveux. J'abandonne alors le bras que je soutenais en positi<m verticale : il reste immobile et raide
comme ime colonne^ Jh le l«dsse ainai pendast plus de trente secondes ; puis je retire brusquement l'objet bénit. Aussitôt le bras tombe lourdement à terre; la contraction musculaire a disparu pour faire place à la résolution la plus complète. ,
Un de ces messieurs me présente alors un crucifix contenant du, bois de la vraie croix. L'expérience est décisive : l'extatique saisit le crucifix, tient le bras levé; on retire Tobjet de ses doigts et le bras tombe. Un autre me passe un petit morceau de papier plie en carré long de la grandeur d'un coupon d'action, de chemin de fer » contenant une parcelle de reliques du curé d'Ars : même expérience, même résultat. Je fais la contre^preuve en taillant sur un journal un carré de papier de même forme et de même dimension. Je lève le bras efje mets le papier entre les doigts; ils restent flasques et inertes; je lâche le membre qui retombe avec la papier. Je fais baiser de nouveau à l'extatique devant ces messieurs mon petit crucifix indulgencié^ et sur cette figure inanimée, d'où t extase a disparu, apparaît un sourire et un frémissement de bonlreur.
Vers les trois heures, comme d'habitude, Louise se met en croix. Son corps couché jusqu'alors sur le côté,' comme une masse inerte, se met brusquement sur sa face antérieure à plat ventre, puis l'extatique reste immobile, la figure appliquée directement contre terre, les bras étendus on croix, le pied droit reposant par son dos sur la plante du pied gauche.
Je fais alors les expériences suivantes : je prends
un des bras et le porte en ayant, en rasant toujours le. sol, puis je l'abandonne ; il revient immédiatement à sa position d'angle droit avec le corps. Je le porte en arrière et il revient encore de lui-même à la position première de crucifiement. Je sépare les pieds en les portant à une petite. distance Tunde Tautre : ils reprennent aussitôt leur position. Je change les pieds de place, mettantle pied droit sous le pied gauche : Textatifiue les remet immédiatement et brusquement en position voulue. Il m'est facile de constater ^ans ces ezpériments que les membres ne sont plus en état de laxité complète comme dans le prostemement : j'ai senti dans les mouvements imprimés une certaine résistance^ toutefois sans raideur.
Je tenais'à voir si l'extatique possédait la faculté de discerner les reliques et objets bénits aussi bien pendant le crucifiement que pendant le prostemement. Je répète dans les mêmes conditions les expériences déjà faites avec le crucifix contenant du bois de la vraie croix, avec les reliques du curé d'Axs, mon chapelet et ma petite croix : elles réussissent, exactement comme la première fois.* Je fais plusieurs contre^épreuves avec des objets non bénits : résultat négatif, le bras tombe immédiatement sans retenir ces objets. Puis, un ecclésiastique me passe un petit morceau de papier carré contenant une parcelle de la chasi]d)le de saint Uiric, évêque d'Augsbourg : je lève le bras et passe dans les doigts de l'extatique l'objet confié. Aussitôt les doigts se contractent pour saisir l'objet et le bras reste élevé comme une colonne immobile. Au bout
de quelques instants, je retire la relique vivement : le bras tombe incontinent. Puis je cherche une pièce d'or dans mon porte-monnaie : c'est un Victor-^ Emmaîmel : je la mets dans la main de l'extatique : ses doigts restent immobiles. J'abandonne le membre, tout tombe, et le bras et la pièce frappée à l'effigie de ce triste monarque. A ce moment un ecclésiastique français me donne un napoléon, m'affirmant d'avance que l'extatique le retiendra. Je fais l'expérience : Louise serre les doigts sur la pièce et tient son bras levé. La pièce était au millésime de 1862. Je fais la contre-épreuve avec un autre napoléon; la pièce n'est pas retenue et le bras tombe. Au dire de l'ecclésiastique français, le premier napoléon était une pièce qu'il avait fait bénir à Rome par un prêtre thamnaturge.
J'avais remarqué que pendant le prostemement les mains étaient redevenues chaudes; mais elles se sont notablement refroidies pendant le crucifiement. Pendant tout ce dernier acte, l'extatique est restée complètement immobile. Au bout de cinq quarts d'heure, elle se lève subitement en poussant un cri, etreste à genoux les mains jointes. Elle est tournée vers l'occident en face du lit de sa mère. Les yeux se sont largement ouverts avec leur position habituelle. L'extase a reparu sur sa figure avec toute sa beauté.
Pendant que Louise est à genoux dans Tattitude de la prière, M. le chanoine de Haerne lui met une goutte d'eau bénite sur la bouche : l'extatique sourit immédiatement. Je répète Texpérience : même résultat. Quelques minutes après, M. Tabbé L. Lateau 6
Boom, prélat domestique de Sa Sainteté, veut essayer de la rappeler au nom du pape : l'extatique reste insensible à ses sommations. Puis, je présente à Louise à un pouce de distance de sa bouche le crucifix de son propre chapelet : elle se met aussitôt à sourire. Elle reconnaît aussi à deux pouces de distancelQ crucifix contenant du bois de la vraie croix. L'ecclésiastique anglais nous dit que cette parcelle de Tarbre divin vient d'un morceau de la vraie croix qui avait été mis dans les fondements de'Téglisé de Dunday en Ecosse par Richard Cœur-de-Lion.
D'après la marche connue de l'extase, Louise ne devait pas tarder à se lever et à s*asseoir sur sa chaise, à sa place habituelle. Le siège était à sa gauche ; je le prends et le mets en arrière de l'exta- . tique. A cinq heures moins vingt, Louise se lève et sans se retourner va s^asseoir sur la chaise qui venait d'être déplacée. Cette expérience que j'avais proposée, avait été faite plusieurs fois d'autres vendredis et avait toujours réussi. M. le curé rentre bientôt et fait assister les spectateurs au rappel de Textatique. Louise! lui dit-il, et aussitôt elle revient à 'elle-même. Je lui demande alors ce qu'elle a vu pendant son extase : ce sont toujours les lumières et les scènes de la Passion. -** Avez-vous vu quelque chose de nouveau? ajoutai-je. — J'ai vu aujourd'hui saint Joseph, me répond-elle. — Nous étions dans l'octave de la fêle du patronage de ce jrand saint.