STYLE. HENRI J
A la fin du chapitre précédent, nous avons empiété sur le réegne de Henri II, car ce prince se trouve visa-vis de son pére dans les mémes conditions que le pape Léon X par rapport 4 Jules II, et, si l'on hésite a reconnaitre que le réle de l’un et de l’autre, comme protecteurs des arts, tient une place peut-étre plus grande que de raison dans histoire du xvi° siécle, on nous concédera du moins qwil a été singuliérement préparé et facilité, grace 4 la puissante initiative et aux vastes entreprises, laissées inachevées, de leurs prédécesseurs. En France, Dart national nous montre en effet, a la mort de Francois I* (1547), quelques-unes des plus belles manifestations de cette brillante €poque: le chateau d’Ecouen complétement édifié; notre admirable Louvre arrété dans ses lignes principales et sortant déja de terre. Un autre chef-d’ceuvre, Anet, il est vrai, ne date que des premiéres années de Henri II; mais Philibert Delorme, ainsi que ses illustres collégues, Jean Bullant et Pierre Lescot, arrivait a la maturité de lage et d’un talent fortifié, non pas par les exemples de Serlio ou de Boccadoro, mais bien par de directes et studieuses recherches opérées a la source
méme de lart‘antiquet. Il reste cependant acquis a la mémoire de Henri que l’action des étrangers fut limitée sous lui aux travaux intérieurs, et que les architectes indigenes eurent décidément le pas sur leurs rivaux. Laissons donc a ce prince le bénéfice de sa prise de possession, et qualifions de son nom l’apogée de la Renaissance frangaise.
La valeur de nos artistes n’est pas reconnue seulement en architecture; trois sculpteurs éminents, Pierre Bontemps, Jean Goujon, Germain Pilon, sont alors en pleine activité et rejettent au second plan l’élément ita~ lien qu’avait personnifié jadis le vantard et dénigrant Cellini. Nous devons toutefois faire une exception pour
. Ponzio Trebati, modeleur des plus habiles, trés légitimement jugé digne par Lescot de décorer Vattique du Louvre de ses figures colossales. Hormis le portrait, ou les faiseurs de crayons excellent, les temps de la peinture ne sont pas encore venus. Par contre, dans les intimes applications de l’art, depuis l’ornementation
1. L’auteur posséde une copieuse série de relevés et de dessins exécutés par Delorme pendant sa vingtiéme année, environ vers 1535, d’aprés les monuments de V’ancienne Rome; principalement le Panthéon d’Agrippa, sur lequel il revient 4 maintes reprises dans son Traité d’architecture, et les innombrables fragments qui jonchaient alors le sol de la Ville éternelle. Il y a dans ces feuillets, ne représentant sans doute qu’une partie des croquis du jeune architecte, un labeur énorme, aidé souvent d’une grande habileté de main.
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des meubles et des boiseries jusqu’aux productions de la typographie, il régne 4 ce moment une clarté et une élégance incomparables. Qui d’entre nous n’a eu l’occa-
- Fig. 74. — Panneau central de Vune des portes de Saint-Maclou,
a Rouen.
sion d’admirer quelque moulage des portes de Saint- Maclou de Rouen, un exemplaire du Songe de Poliphile ou de l’Entrée de Henri IJ dans sa reliure primitive. Ici encore cet épanouissement général, d’un gout exquis, a pris naissance a l’époque antérieure, aux débuts pro-
HENRI If,
vinciaux du maitre de la fontaine des Nymphes, ou sous limpulsion de l’érudit imprimeur-graveur Geoffroy Tory. Les formes se sont purifiées. La représentation humaine, si médiocrement traitée chez les ornemanistes des bords de la Loire, est maintenant abordée avec cette fran-
chise que donne le savoir
(fig. 74). Ce que nous pourrions appeler la personnalité des provinces s’accentue & mesure que se répand la connaissance du dessin. Dans la capitale dela Normandie on fouille les panneaux de bois des facades avec le méme soin qu’autrefois Roulland Leroux les marbres du tombeau du cardinal d’Amboise. Orléans éléve le long de ses rues étroites une foule d’hétels et de logis bourgeois d’un caractére tout aussi délicat, mais plus sobre, L’exubé-
a Toulouse.
rance méridionale et ce sentiment de la musculature
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propre aux artistes languedociens possédent un remarquable représentant dans le sculpteur toulousain Nicolas Bachelier, dont la réputation n’a pas encore atteint de nos jours 4 la hauteur du mérite (fig. 75). L’imprimerie lyonnaise, chére aux poétes, aux archéologues, aux faiseurs de devises et aux chronologistes de promptuaires, égale souvent comme luxe typographique les livres sortis des presses parisiennes. Lyon, placé sur le chemin de l’Italie et en relations fréquentes avec Florence et Venise, pouvait éditer la bible d’Holbein et sa fameuse Danse des morts sans décourager le fin crayon du Petit Bernard et l’auteur anonyme des arabesques du libraire Jean de Tournes, l’un et l’autre mieux en harmonie avec les tendances trés raffinées de la seconde ville du royaume. Ces tendances' étaient d@ailleurs celles de toute la France lettrée. A P’instar de la poésie, art s’est fait paien; lintolérance et le fanatisme religieux ont beau jeter dés lors les semences d’affreuses guerres civiles, il choisit pour ses allusions et sesemblémes les faits et les images de la mythologie.
A part un petit nombre de grandes églises et certains batiments conventuels, le moyen age n’avait pas toujours observé une exacte régularité dans les monuments du culte, moins encore — nous lavons vu — dans les constructions civiles. L’étude des ruines gréco-romaines ne devait qu’en développer le gout chez les architectes
francais du xvi® siécle. Peu appréciable au chateau de Blois, déja mieux indiquée 4 Chambord malgré les reminiscences archaiques du plan, la symétrie préside a l’ensemble des trois demeures princiéres que nous avons Citées, Ecouen, le Louvre, Anet; et quand ailleurs on la trouve restreinte a quelques parties, c’est que Putilisation d’anciens fondements ou lassiette du lieu S’opposait A ses exigences, Disons, a la louange de ceux qui ont élevé ces beaux édifices, que ce besoin de pondération n’engendra pas la monotonie, comme il n’est que trop arrivé depuis, mais qu’avec un supréme bon sens ils surent garder de l’héritage des ancétres la souplesse, la variété, et concilier amour des formes classiques avec les nécessités de notre climat et de nos habitudes. En un mot, quoique procédant de l’art antique par l’emploi des différents ordres, de l’arc rond et des plates-bandes, leurs ceuvres restent absolument francaises et septentrionales dans la saillie des pavillons dangle, les hautes toitures, et ces souches de cheminées qui prennent sous leur main une telle importance décorative.
Nos lecteurs savent que le plan du Louvre de Francois I* n’occupait que le quart de la superficie du palais actuel. L’aile paralléle 4 la Seine, et qui fut achevée seulement sous Charles IX, montre bien que trois des
cétés de la cour intérieure étaient semblables; mais comment Lescot pensait-il agencer le quatriéme? Aucun document, que nous sachions, ne l’indique. Peut-étre, comme a Ecouen, en aile plus basse avec motit au milieu accusant l’entrée. Cette partie si intéressante de la résidence favorite d’Anne de Montmorency n’existe
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plus depuis le siécle dernier et ne nous est connue gue par les gravures de Du Cerceau; elles suffisent toutefois a donner une idée de la noble disposition adoptée par Bullant. Un avant-corps légérement en saillie sur la facade principale abritait au rez-de-chaussée, entre quatre colonnes doriques, la porte du chateau; au-dessus s’ouvrait une loge accompagnée également de niches et de colonnes, mais d’ordre ionique; cette loge du premier étage était surmontée d’une seconde, plus haute, dominant toute cette partie des batiments, et, sous sa votite en berceau, se dressait la statue équestre du connétable. Cette donnée quasi triomphale convenait a la demeure du plus grand dignitaire du royaume. Delorme, construisant Anet pour la duchesse de Valentinois, eut le tact d’appliquer sans emphase cette superposition d’ordres, non a l’extérieur, mais en quelque sorte dans Vintimité, au pavillon central de la cour d@honneur, celui que lon voit maintenant a lEcole des beaux-arts de Paris. La grande porte, encore en place a Anet, offre une des compositions les plus originales de ce temps, et auteur, dans son Traité d’architecture, en énumére avec complaisance les enrichissements ingénieux qu’ellea malheureusement perdus pour la plupart: tables d’attente de marbre, porphyre ou serpentine; ornements de bronze entre les claveaux du portail dans le tympan duquel Henri II avait fait placerla Nymphe de Cellini, primitivement 4 Fontainebleau; entrelacs d’arcs et de croissants remplacant les balustres sous lappui des terrasses; et cette horloge 4 double cadran dont la sonnerie, annoncée par les aboiements de quatre limiers de bronze, mettait en mouvement la
patte d’un cerf de méme métal posé tout au sommet de Pédifice (fig. 76). A Paris, nous possédons un exemple contemporain de ce plan rectangulaire réduit a des
Fig. 76. — Porte du chateau d’Anet, (D’aprés le dessin de Philibert Delorme.)
proportions beaucoup plus modestes et qui pourrait bien avoir servi de type a toutes les constructions du méme genre. Bati en 1550 pour le président Jacques des Ligneris, — par Lescot, suivant une tradition incertaine; sur le dessin d’Androuet du Cerceau, si l’on en croit quelques estampes du xvi siécle, — l’hétel Carnavalet, du nom altéré d’un second propriétaire, Kerne-
venoy, se compose du logis 4 un étage et a hautes lucarnes qui occupe le fond de lacour, et de deux galeries latérales, 4 rez-de-chaussée, rejoignant la facade de la rue, autrefois peu élevée, avant les lourds remaniements de Mansard en 1661, mais enrichie d’un portail © ou Jean Goujon a prodigué toutes les graces de son ciseau. Le souvenir des vingt derniéres années de Mme de Sévigné ne serait pas attaché acette maison que son style ferme et simple, ses bas-reliefs de la Renaissance la placeraient en téte des anciennes habitations parisiennes. A tous les points de vue l’on ne pouvait mieux choisir pour l’installation du Musée municipal, De méme qu’au Louvre, maitre Ponce et Goujon ont ici travaillé de concert et bien dans la voie de leur talent : Pun aux énergiques ‘mascarons de satyres du rez-dechaussée, l’autre aux figures délicates du portail; tous deux avec laméme harmonieuse entente de la sculpture alliée a architecture.
II
Nous l’avons plus d’une fois remarqué : ce sentiment de Punité dans un travail collectif est le propre de toutes les belles époques. Chez l’artiste considéré isolément, ilest Pindice infaillible d’une réelle supériorité, quelles que soient ses défaillances en d’autres parties. Aucun sculpteur du xvi° siécle ne l’a possédé a un aussi haut degré que Goujon, a telle enseigne que son ceuvre tout entier — et cela sans doute de par la volonté ou le
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tempérament de l’auteur — n’est formé que de morceaux inséparables de l’architecture. La grande Diane d’Anet elle-méme, sa seule statue authentique!, perdrait, a notre avis, de la convenance de ses lignes si on la détachait de la vasque ornée de crustacés et de coquilles qui lui servait de base au milieu d’une fontaine, Notons que les rares textes relatifs au noble artiste nous le montrent tout particuliérement studieux d’architecture, comme il s’intitule quand il écrit les pages qui terminent la traduction de Vitruve, par Jean Martin, dont il a dessiné les planches principales. La dédicace du translateur 4 Henri II ne le nomme-t-elle pas « maistre Jehan Gouion n’agueres architecte de monseigneur le Connétable, et maintenant l’un des vostres »? Auprés de tels personnages ce ne pouvait étre un vain titre, et il est bien probable que le bel autel d’Ecouen, a présent au chateau de Chantilly, est entigrement de sa composition. Voila donc un sculpteur doublé dun architecte, plus sculpteur qu’architecte, la chose est stire, mais en toute occasion se réglant mutuellement lun autre.
Généreuse simultanéité d’études qui a fait excellence de beaucoup d’hommes de ce temps dans les sphéres
élevées de l’art, et aussi— nous servant d’une expression
heureusement inconnue de nos péres — jusque dans les
rangs de l’art industriel. ;
Saufla Diane, Goujon n’a exécuté que des bas-reliefs.
Antérieurement, on ne rencontre guére ce mode de sculpture que sur les retables, au pourtour du cheeur,