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Fig, 89. — Cheminée par Lepautre.
leurs lambris recouverts de peintures et ce plafond a
voussures protondes ott quelque contemporain de Le Brunet de Mignard aexercé ses pinceaux. Plus rarement encore trouve-t-on un dernier souvenir des cheminées monumentales, la cheminée a la romaine, sur laquelle se sont accumulées toutes les ressources de Part du décorateur: stucs, marbres, camaieux, bronzes, rehaussés etréchampis d’or (fig. 89). Trop souvent, vers la fin du siecle ou dans les derniéres années du Grand Roi, peintures défraichies et plafonds fendillés ont été remplacés par des menuiseries a fines sculptures et ces appliques de pates dont les formes amollies annoncent Pornementation Louis XV. Le grand atre entouré de puissantes moulures de rouge de Languedoc, son coffre tout couvert de sculptures n’existent plus; on leur a substitué un foyer plus intime, de plus modeste dimen: sion; au-dessus, une glace en deux morceaux de l’ancienne Manufacture royale. Le tain en est jauni; le cristal a perdu sa limpidité a refiéter, semble-t-il, tant de choses et tant d’étres maintenant disparus; mais l’orde sa riche bordure et son couronnement tout fleuronné témoignent encore de sa splendeur passée, alors que Varchitecte du roi, Robert de Cotte (1657-1735), suc cesseur de H. Mansard, venait d’inventer ce nouvel embellissement de nos salons et des premiers boudoirs.
Avant d’examiner plus en détail la décoration intérieure et la place qu’y occupent la peinture et la sculp-
ture, il est utile d’expliquer l’organisation des arts vers le milieu du xvn°siécle, a la veille des immenses travaux de méme nature que le roi allait inaugurer et poursuivre, jusqu’a la fin de sa vie, avec cette munificence et cette grandeur qu’il déployait dans toutes ses entreprises, Ce court exposé fera d’ailleurs mieux comprendre le role prépondérant d’un grand artiste et comment il fut amené, beaucoup par la supériorité de son génie, mais quelque peu aussi par les circonstances, a cette sorte de dictature qui lui a été et lui est encore injustement reprochée.
Les peintres de la capitale formaient une corporation etablie par le prévét de Paris en 1391. Charles VII en avait approuvé les statuts en 1430 et lui avait accordé certaines exemptions; des lettres patentes de Henri III confirmérent ces priviléges en 1583. Sous la minorité de Louis XIII, les sculpteurs s’unirent aux maitres peintres de l’Académie de Saint-Luc, et jouirent dés lors des mémes immunités; la jurande se partageait également entre eux : deux peintres et deux sculpteurs en remplissaient simultanément les fonctions. Bien qu’aux termes du Livre des métiers d’Etienne Boileau, tout peintre ou tailleur d’images pit exercer librement son art a Paris « pour tant qu’il ceuvre aus us et aus coustumes du mestier et que il le sace faire », il parait que les artistes, et non des moindres, ne faisant pas partie des maitres peintres et sculpteurs, étaient en butte a mille tracasseries. Pour s’y soustraire et se séparer nettement d’une communauté composée en majeure partie d’artisans, ils obtinrent en 1648 de former un corps séparé. Charles Le Brun (1619-1690) leur fut en
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cette occasion d’un grand secours auprés du chancelier Séguier. Celui-ci, on se le rappelle, l’avait pensionné généreusement et recommandé aux bons soins du Poussin. Les brillants succés du jeune artiste en Italie, la réputation quwil venait d’acquérir depuis son retour par de nombreux travaux 4 Lyon et a ‘Paris, ne pou- | vaient que lui faire accueillir avec bienveillance la demande de son protégé parlant au nom d’hommes tels que Guillain, Sarrazin, Le Sueur, Bourdon. II fit donc rendre en 1648 un arrét du conseil instituant une compagnie sous le titre d’Académie royale de peinture et de sculpture. En 1652, les lettres patentes de la nouvelle Académie étaient entérinées, mais avec quelques dispositifs de jonction entre les deux communautés rivales. L’union dura peu. Enfin, en 1655, d’autres lettres patentes établissant la compléte indépendance de I’ Académie royale furent obtenues du cardinal Mazarin, qui accepta le titre de protecteur, avec le chancelier Séguier pour vice-protecteur. C’est surtout sous le ministére de Colbert, en 1663, que son existence fut complétement assurée, malgré les manceuvres hostiles de Mignard, par une faveur spéciale de Louis XIV et le crédit de Le Brun, anobli l’année précédente, et nommé son premier peintre.
Le ministre et lartiste étaient faits pour s’entendre. Egalement doués l’un et l’autre d’une puissance de travail incomparable, leur idéal artistique ne se séparait pas d’études réguliéres et du sentiment de lordre; aussi est-ce sur les instances de Le Brun que fut décidée, en 1666, la création de Ecole francaise de Rome. D’autres fondations ne tardérent pas a suivre : la Manufacture
Toyale des glaces dans ]la méme année; l’Académie d’architecture en 1671. Mais la plus importante de toutes, par ses conséquences immeédiates et ’impulsion générale imprimée a l'art francais, fut sans contredit Pacquisition, en 1667, de Vancienne manufacture de tapis des Gobelins, a laquelle Colbert adjoignit des ateliers d’orfévrerie, d’ébénisterie, de marqueterie et de mosaique, travaillant exclusivement pour les besoins de la couronne, sous la direction de Le Brun. Nul n’était mieux préparé pour occuper un semblable poste, Fils d’un sculpteur, dés sa plus tendre jeunesse il avait manié Pébauchoir, abordé la gravure a l’eau-forte et manifesté -déja dans ses premiers essais une intelligence de la composition qui lui avait valu les suffrages du Poussin. Sil était trés inférieur 4 Pauteur du Testament a’Eudamidas et des Sept Sacrements, sous le rapport de la comprehension de l’antique et de la profondeur des pensées, et absolument étranger au charme sans apprét et a la tendresse pénétrante d’un Le Sueur, il possédait justement, en plus d’une science réelle et d’une grande habileté d’exécution, toutes les qualités requises pour un décorateur ayant 4 satisfaire les gots fastueux de Louis XIV, Vimagination, Pampleur quelque peu théatrale, et une aisance parfaite a se tirer de grandes machines d’une maniére aussi noble qu’ingénieuse; ce qui ne V’empéchait pas de descendre avec la méme autorité dans les moindres détails.
La collection des dessins du Louvre renferme une foule de cartons, de projets, de détails d’architecture, fagades et ornements, jusqu’a des chandeliers,’ qui prouvent Vinépuisable fécondité de l’artiste et la vie
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laborieuse qu’il menait 4 Fontainebleau, 4 Versailles, sous les yeux mémes du roi et au milieu de l’agitation troublante des cours, aussi bien que dans sa résidence des Gobelins,
La galerie d’Apollon est le chef-d’ceuvre de Le Brun, nous pouvons dire le chef-d’ceuvre de l’art décoratif en France. Elle offre ceci de particuli¢rement remarquable que, concue par un peintre, ce n’est pas la part attribuée 4 son art, mais l'accord harmonieux de tant d’éléments, qui en fait le mérite supréme. Commencée en 1662, aprés Vincendie qui avait détruit, l’année précédente, Vancienne galerie construite sous Henri IV, elle fut interrompue par les travaux de Versailles, de sorte que, des onze emplacements, cartouches ou voussures réservés a la peinture, trois seulement sont de la main de l’auteur; les autres ont été exécutés par divers académiciens du xvi® siécle, a titre de morceaux de réception, ou, de nos jours, d’aprés des dessins ou esquisses du maitre, a exception de la grande composition d’Eugéne Delacroix.
La votite est occupéé par cing cnaeuidies! dont quatre consacrés aux phases du jour et de la nuit. Dans celui du centre, de beaucoup le plus considérable, Le Brun projetait de représenter, comme allusion au soleil de la devise royale, Apollon, dieu du jour, au milieu de sa carriére. Quatre autres compartiments
accompagnent le sujet central de personnifications des saisons. Douze médaillons des mois de l’année complétent la décoration du plafond terminé a ses deux extremités, du cété de la Seine, par le Triomphe des eaux ou de Neptune et Amphitrite; du cété opposé, par le Triomphe de la terre ou de Cybele. Le réle de la sculpture est peut-étre encore plus important, en toutcas beaucoup plus homogéne, puisque Francois Girardon (1628-1715), Thomas Regnauldin (1627-1706), Gaspard Marsy (1624-1681) et son frére Balthazar (1628-1674) ont pu mener a bonne fin, et partout avec la méme conscience, toutes les sculptures de la corniche. On ne saurait imaginer figures plus souples et plus vivantes que celles des groupes afférents 4 chaque mois, rien de Plus spirituel que ces scénes incidentes motivées par les divers signes du Zodiaque; ici un enfant lutinant une chévre, 1a un autre effrayé par le hideux scorpion, Les cartouches se relient aux voussures et A la grande corniche par des termes aux formes énergiques, des figures de fleuves, des captifs. Des guirlandes de fleurs, ‘tantot en relief et détachées de la volute, tantét peintes sur fond d’or, des quadrillés, des arabesques, les camaieux des mois, font valoir la blancheur adoucie de tous ces stucs. La sculpture ornementale n’est pas moins intéressante : chaque vantail de porte a recu le nom d'une des muses et des trophées de ses attributs qui se pondérent, bien que tres variés, avec un goit parfait. Dans les embrasures des fenétres, sur les stylobates, une quantité de panneaux, d’une coloration volontairement sourde, avec quelques réveils d’outremer ou de rehauts dor, apportent leur appoint discret 4 cette magnificence,
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Léonard Gontier, Jean Lemoine, Jacques Gervaise, le peintre de fleurs Baptiste Monnoyer ont peint tous ces ornements. Devant un ensemble décoratifaussi chargé de détails et cependant d’un éequilibre si exact, on comprend cette direction autoritaire dont on fait grand grief a la mémoire de Le Brun. On oublie que la faveur insigne dont ’honorait Louis XIV, les services qu’il ne cessa de rendre personnellement a l’Académie malgré des tiraillements et la contre-partie ordinaire des petites ingra~ titudes, l’étendue et la variété de ses talents n’étaient pas de trop pour conduire cette phalange d’artistes.
A ce moment, architectes ou peintres — plusieurs parmi eux sont l’un et l'autre — ont deux objectifs: — Vantiquité et l’école bolonaise. De larchitecture antique ils ne peuvent naturellement connaitre que l’art romain, et encore sous l’influence des systémes de Palladio et de Vignole. Dans l’école de Bologne, leurs sympathies sont
‘plutot acquises aux pompes et a l’énergie des Carrache
et du Guerchin qu’aux clartés du Guide et du Domi-
niquin. Le contact de Le Sueur a Vhotel Lambert,
Yexemple cependant si séduisant de ses moelleuses peintures aux tons de miel de Histoire de ! Amour et du Cabinet des Muses n’ont pas suffi 4 les convaincre de Dattrait d’un coloris atténué dans la décoration. Ou Le Sueur avait échoué, Romanelli pouvait-il mieux réussir, quoique ses fresques si gaies du palais Mazarin et des bains de la reine Anne d’Autriche au Louvre eussent eu un plein succés a la cour de France? Pierre Mignard (1610-1695), dans sa peinture murale, peutétre par esprit -d’opposition contre un rival déteste, et Philippe de Champaigne, avec son tempérament
-flamand, sont a peu prés seuls partisans de la lumiére. Le Brunet la majorité des peintres francais quw’il entraine a sa suite restent obscurs en voulant étre puissants. Contrairement a la galerie d’Apollon, la votte en berceau de la grande galerie de Versailles n’offre’ pas de reliefs; la hate d’entrer en jouissance du palais, des considérations de temps, auront fait renoncer a l'emploi des stucs ; tout est l’ceuvre du pinceau. Sans que nous puissions préciser les dates autres que celles de la construction, il va de soi qu’entre le premier agrandissement du petit chateau de Louis XIII par Levau vers 1661, la prise en main des travaux par Mansard en 1670 et lachévement de la chapelie en 1710, plusieurs modifications de style devaient se produire durant cet intervalle d’un demi-siécle. Elles sont tranchées dans cette derniére partie du monument et sentent déja l’art de la Régence et de Louis XV, nombreuses pour la période intermédiaire entre 1700 et 1679, époque de la grande galerie, mais trés défigurées, si toutefois il en subsiste a Versailles, dela jeunesse du monarque. Ainsi, dans la belle tapisserie du cardinal-légat présentant les excuses d’Alexandre VII a Louis XIV, a lexception de la balustrade, partie intégrante du cérémonial, on ne saisit aucun rapportentre lachambre du roi ou se donne audience et celle que l’on voit actuellement, d’un tout autre caractére. Ameublement, tentures, costumes étaient alors d’un luxe et d’une profusion que les documents contemporains, écrits ou figurés, attestent toujours croissants. « M, de Langléea donnéa M™° de Montespan, écrit la marquise de Sévigné, le 6 novembre 1676, une robe d’or sur or, rebrodé d’or, rebordé d’or, et par-
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dessus un or frisé, rebroché d’un or mélé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait été jamais imaginge. » Tout était a l’avenant. Le célebre orfévre Claude Ballin (1625-1678) exécutait ces merveilles qu’on étalait 4 la réception des ambassadeurs: siéges, cabinets, tables, guéridons, candélabres, pots a fleurs, caisses d’orangers, cassolettes, vases d’argent, statuettes, bas-reliefs, filigranes d’or, de vermeil et d’argent, qu’il fallut fondre pourtant en 1688, pour soutenir contre PEurope entiére la guerre de la Ligue d’Augsbourg.
L’ceuvre d’un artiste de génie vient heureusement combler ces lacunes du grand siécle. Ce que Jacques Androuet Du Cerceau avait été sous la Renaissance, Jean Lepautre (1617-1682) le fut pour la plus brillante partie du régne de Louis XIV: La race est éteinte de ces vulgarisateurs intarissables, architectes sans avoir jamais construit, peintres et sculpteurs qui n’ont laissé niun tableau ni un marbre, et dont cependant l’action est manifeste sur toute une époque. Peu importent a leur imagination, sans cessé en travail, les faibles moyens dont ils disposent. Leurs projets, leurs réves, si Yon veut, traduits sur le métal, s’enlévent d’une aile d’autant plus rapide qu’aucun lien matériel n’en retient lessor. Cependant, ce serait mal connaitre ces cervelles francaises que de croire leurs projets chimériques et cés réves irréalisables, Pour une forte part inspirateurs
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de l’art décoratif de leur temps, ils sont rarement en
Fig. 90. — Plafond par Lepautre.
contradiction avec la pratique; le dernier monument en périrait-il que ’avenir retrouverait encore dans leurs recueils, aidés des reproductions des excellents graveurs
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du xvi siécle, Jean Marot (1640-1701), Israél Sylvestre (1621-1691), Gabriel Pérelle (1610-2), la fidéle image
dé la France d’autrefois. Ceci est encore plus vrai pour
Lepautre que pour Du Cerceau; bien plus familiarisé avec la structure humaine, autrement dit meilleur dessinateur, son domaine est plus étendu et plus personnel que celui de son devancier. I] suffit de parcourir son ceuvre pour constater de suite une abondance didées tellement facile que, sur beaucoup de ses estampes, les lignes générales d’un méme objet contiennent plusieurs motifs différents (fig. 89 et 90).
La peinture murale du xvui® siécle avait besoin de l’appui de la grasse sculpture contemporaine et d’une ornementation trés étoffée; leur accord intelligent donne une supériorité marquée 4 la galerie d’Apollon sur celle de Versailles. Nous ignorons si Lepautre s’est contenté de lancer dans la circulation, par les soins de ses éditeurs Leblond et Mariette, ses innombrables eauxfortes, ou s'il est intervenu directement dans d’autres travaux que ceux de son frére Antoine, larchitecte de Monsieur, frére du roi; ce qu'il y ade sar, c'est quwil procéde des principes suivis par Le Brun au Louvre et dans ce magnifique escalier des Ambassadeurs, a Versailles, dont la destruction est a jamais regrettable. L’antiquité romaine fut pour lui, comme pour tous les littérateurs et les artistes de ce temps, la premiére éducatrice; mais, de ses lecons et de ses exemples, il sut former un art exclusivement francais. Le champ de ses frises, encadré de vigoureuses moulures, est presque ioujours garni de feuillages profondément striés a la facon des rinceaux antiques, ou bien de guirlandes
de fleurs et de fruits soutenues de distance en distance Par une coquille, un mascaron, quelque béte fantastique, chimére, sphinx ou griffon. Sur ce fond mouvementé, il détache dun modelé ferme, presque sans demi-teintes, des 8roupes de figures strement et largement dessinées au bout de la pointe; ce sont des nymphes, des satyres, des égipans, des amours. Beaucoup d’amours. Les ceuvres de l’Albane, fort recherchées alors, leur procuraient une vogue qui n’était pas Pres de finir, et le sévére Poussin lui-méme en avait fait plus d'une fois le théme unique de ses tableaux. Ces petits corps rondelets et de vive allure sont, du reste, une des ressources de la composition décorative; notre figure 90 montre tout le parti qu’en pouvait tirer Lepautre aux angles de ses riches plafonds ; peu de ses gravures qui n’en offrent quelques-uns, répondant ainsi a un godt général. Louis XIV, a soixante ans passés, s’il se Plaisait peu aux magots de Téniers et des maitres famands et hollandais, réciamait impérativement leur Presence. Sur un rapport de Mansard, 4 propos de la décoration des salles de la ménagerie de Versailles, on litla note suivante de la main du roi: « I me parait qu'il y a quelque chose & changer, que les sujets sont trop sérieux, et qu'il faut qwily ait de la jeunesse mélée dans ce que l’on fera. Vous m’apporterez des dessins quand vous viendrez, ou du moins des pensées. I] faut de lenfance répandue partout. — Louis. — Fontainebleau, 10 septembre 1699. »
A Vornementation dérivée de Pantique, d’un mode noble et sérieux, parfois un peu lourd, succédent des formes plus légéres, de moins grand caractére sans
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doute, mais ayant lattrait de la nouveauté, et que les artistes des vingt ou vingt-cing derniéres années du régne ont portées a une rare perfection. C’est méme plutét sous ce dernier aspect que le style Louis XIV a pénétré & l’étranger et qu’il est connu du public, en raison des nombreux exemples de toute sorte que lui mettent encore sous les yeux nos monuments et la plupart des arts industriels, la boiserie, le bronze, ’'ameublement, Vhorlogerie, la reliure. Nous ne pouvons ajouter Vorfévrerie, car, bien qu’a cette époque la production en ait été considérable — nous en avons touché quelques mots, — et fort au-dessus de ce que l’on avait vu antérieurement, les désastres politiques de la monarchie l’ont fait presque complétement disparaitre. Il serait peu utile de s’attarder a décrire en détail ces ornements, tant ils nous sont familiers ; une indication graphique suffira (fig. 91). Nous l’avons puisée a4 la source la plus pure, dans les boiseries du chcoeur de Notre-Dame de Paris, exécutées de 1699 4 1714, d’aprés les dessins d’ensemble de l’architecte Robert de Cotte et sur Pordre de Louis XIV, acquittant le veeu de son pere; tout ce qu’il y avaitd’éminent en fait de peintres, de statuaires, de sculpteurs sur bois, fut choisi pour cette décoration. Les lignes de construction n’offrent que des courbes, un assemblage symétrique de volutes superposées ou entre-croisées, 4 végétation convention= nelle. Des coquilles ou des culots placés dans l’axe s’échappent quelques rameaux capricieux imités de la nature. Ailleurs, les fleurs naturelles feront méme presque tous les frais du décor, surtout celles dont le feuillage et les pétales recroquevillésse prétentle mieux
-au coup d’outil et au déploiement d’adressede Pouvrier.
Vigaerot st
lw Fig. ¢1. — Ornement sculpté des boiseries de Notre-Dame.
Crest, en sculpture, l’équivalent de la flore due au pinceau trop visiblement habile de Jean-Baptiste Monnoyer (1634-1699), Pundes décorateurs de la galerie d’ Apollon.
Le luxe est partout répandu. L’ameublement de la cour la plus somptueuse de l’Europe ne pouvait y échapper, cependant avec une mesure que ne gardera pas toujours l’époque suivante. Des artistes de premier ordre en leur genre, de véritables chefs d’école, contiennent cette magnificence dans les justes limites du bon sens. Nous avons nommé André-Charles Boule (1642-1732). Architecte, peintre, sculpteur en mosaique, artiste ébéniste, inventeur de chiffres et graveur ordinaire des sceaux royaux, telssont les titres qui lui sont donnés dans un brevet qu’il obtint de Louis XIV, avec un logement aux galeries du Louvre. Lui aussi se transforme avec le temps et, comme tous les maitres, a eu plusieurs maniéres. Une premiére, grave, plutdét sobre de formes, dans laquelle Vétain, Vécaille rouge sont les principaux éléments de coloration. Plus tard, le cuivre apporte sa note brillante a ces découpures ornementales et finit par dominer dans les incrustations. Enfin, la structure du meuble affecte des lignes
-sinueuses qu’accompagnent de superbes reliefs de bronze doré. Nous donnons un spécimen remarquable de ce mobilier vraiment royal (fig. 92).
L’art facile et gai a déja ses précurseurs; l’un des premiers, et qui pourtant n’a pas vu le début du xvi’ siécle, est Phabile dessinateur Jean Bérain (1630- 1697). Ses projets pour des panneaux de tapisseries sont
heureusement pondérés, et, qucique d’un tout autre
caractére que les tapisseries grotesques de Vécolede Fontainebleau- et que les arabesques de Du Cerceau, ils en rappellent le souvenir par Vemploidecertaines formules courantes de lornementation xvi® siccle, les masques, les, ter= mes, les chimeres, . les -médaillons a camaieux (fig.
Q's): Dans cette. pmacge symbolique du printemps, nous voila loin des graces majestueuses de Le Brun et de
la fantaisie sévére de Lepautre. Aussi les
— Bureau Louis XIV.
Fig. 92.
peintres des
fétes galantes et des sujets familiers sont nés ou vont naitre : Claude Gillot (1673-1722), Antoine Watteau (1684-1721), Nicolas Lancret (1690-1743). On remarquera que le plus illustre d’entre eux survit 4 peine de quelques années au grand roi. Malgré les mémoires contemporains et Punanimité des historiens pour nous peindre le morne ennui et latristesse des derniers temps de Louis XIV, il faut convenir que Part ne semble pas en avoirrecu beaucoup l’empreinte. N’est-il pas curieux, au contraire, que des différentes périodes composant un régne de si longue durée, la plus claire, la plus joyeuse et de plus d’abandon se manifeste a instant le plus critique, celui qui voit la famille du souverain presque anéantie et le pays prés de sa ruine? La pénurie résultant de nos revers, mais plus encore d’un luxe immodeéré, ne donne-t-elle pas naissance 4 une nouvelle industrie, ou du moins une nouvelle application du goat
francais : la faience? Nous avons dit en son lieu ce
qu’était la céramique de notre Renaissance, en général purement décorative. Quelques essais dans une voie plus usuelle avaient été tentés 4 Lyon et a Nevers a la fin du xvi® siécle, mais sans originalité propre, tantét a imitation des produits italiens, tantot du décor oriental. Vers le milieu du siécle suivant, Rouen, qui avait dans son passé l’exécution des carrelages d’Ecouen et de la Bastie en Forez, vit surgir une fabrique dirigée par un sieur Edme Potherat, lequel meurt en 1687 avec le titre de directeur des manufactures royales de faiences de Rouen. Faute de piéces dont Vauthenticité soit établie par une date et quelque signature, on ne saurait définir le résultat de cette fabrication. Mais il en existe une
signée Brument, et datée de1699, qui porte déja tous les caractéres « du genre si décoratif qu’imaginérent les
faienciers rouennais, Ce sont des dessins non modelés, symétriques, formant des cartouches, des lambrequins terminés par des glands, des enroulements qui, symé-
triquement distribués sur la surface des piéces, rayonnent autour ducentre, quand il s’agit d’un plat ou d’une assiette, descendent du bord et couvrent la panse, quand il s’agit de vases. Ce genre de décor est généralement bleu sur émail blanc; mais le jaune, le vert et le rouge se rencontrent aussi, et sur les piéces les plus anciennes surtout, comme le saladier de Brumentt?. » Nous retrouverons bientot les faiences francaises acceptées dans les plus riches maisons, non plus comme le pis aller Pun — luxe en détresse, mais comme un objet d’art qui charme et réjouit la vue.
1. Notice des Faiences peintes italiennes, hispano-moresques et francaises, etc., par Alfred Darcel; 1864..
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LA REGENCE, LOUIS Xv
Historiens et critiques se montrent en général sévéres pour lart du xvin® siécle tel qu’il leur apparait dans les années qui suivent la mort de Louis XIV. A les entendre, la frivolité et le déréglement auraient brusquement remplacé l’ordre et la majestueuse unité du régime précédent; c’est l’inconvénient des systémes et des classifications trop rigoureuses. « La corruption des mceurs engendra, sous la Régence, la corruption du gott. L’abaissement de l’esprit gouvernemental entraina celui
de toutes les inspirations. » Voila de bien dures paroles;
sont-elles donc entiérement justifiées par les faits? Et comme elles ne visent pas seulement les huit années de pouvoir du duc d’Orléans, mais le régne tout entier de Louis XV, on est en droit de se demander, en présence des ceuvres, si vraiment « l’architecture, qui refléte si intimement le caractére et l’esprit de la société..., tomba bientét du degré de splendeur qu’elle avait atteint et
-dovelle s’était signalée a l’attention de toute l'Europe ».
346 LES STYLES FRANGAIS,
Tout en reconnaissant que Varchitecture francaise ne présente plus autant de noblesse et de grandeur que les constructions du xvure siécle, une décadence a laquelle nous devons les deux batiments de Gabriel (1710-1782), la décoration de l’ancienne place Louis XV, P’hétel des Monnaies, le grand portail de Saint-Sulpice, la fontaine de la rue de Grenelle, nous semble encore trés enviable. Quelques détails d’un godt moins pur ne sont pas pour faire oublier les qualités rares qui se montrent encore dans les diverses productions de l’art francais. I] est certain que les erreurs du grand roi, les folies de la
Régence, un monarque égoiste et libertin, devaient exer- -
cer sur les mceurs une influence facheuse, par conséquent sur les arts, mais non pourtant si funeste 4 l’honneur du pays qu’on veut bien le dire.
D/ailleurs, les deux hommes placés au début de cette période a la téte de l’architecture francaise offraient de sérieuses garanties contre de trop violentes et immédiates altérations du gotit. Robert de Cotte (1656-1735) et Germain Boffrand (1667-1754) avaient été les éléves de H. Mansard et ses collaborateurs dans les derniers travaux de l’illustre architecte. L’un et l’autre se trouvaient donc en pleine possession de leur talent et A un age ou Pon ne rompt pas complétement avec les traditions d’un glorieux passé. Ils continuaient seulement, sous la pression du sentiment public, un mouvement que nous avons vu déja prononcé en faveur d’un art moins solennel, accordant davantage aux agréments et 4 la facilité de la vie intérieure. Une pensée de Vauvenargues nous donne indirectement l’explication de cette tendance :« Quelques auteurs traitent la morale comme on
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traite la nouvelle architecture, ot l’on cherche avant toutes choses la commodité. » N’est-ce pas, en effet, ce qui a préoccupé Boffrand dans la décoration de l’hétel de Soubise (maintenant des Archives), dont nous mettons un fragment sous les yeux du lecteur (fig. 94)? Dans ces sculptures, les formes onduleuses sont partout employées a exclusion totale des droites; pas un panneau, pas un cartouche dont les angles ne soient abattus et remplacés par une volute ou quelque sinuosité. Sil’on objecte que la courbure ou la rigidité d’un ornement de faible relief sur une paroi n’a rien a voir avec le confort d’un logis, nous ferons remarquer que du moment ou la commodité — pour nous servir du terme du moraliste — est imposée pour but spécial a l’architecte,non pas seulement dans la disposition du plan, mais dans les moindres détails, qu’il lui faut dés lors contourner latablette de ses cheminées et jusqu’aux girandoles qui l’accompagnent, supprimer toutes les formes anguleuses de l’ameublement, adoucir les saillies d’un bouton de porte ou d’une espagnolette, l’ornementation générale procéde nécessairement des mémes principes. C’est une loi d’harmonie qu’on ne saurait enfreindre et que les artistes de valeur du xvii siécle ont presquc toujours merveilleusement comprise. Dans l’exemplc ci-dessus, les axes et la symétrie des lambris sont encore respectés. Plus tard, et sous des mains moins expertes, la fantaisie dégénére en licence; il y a un parti pris de s’affranchir de toute pondération. Ce n’est plus simplement la suppression de la ligne droite, mais lhorreur de la régularité la plus indispensable. Les formes sont creusées, évidées, déchiquetées a plaisir, tellement que
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la langue s’est torturée a son tour en vue d’exprimer ces bizarreries de ?ornementation Louis XV. Qu’on l’appelle chicorée, rococo ou rocaille, ce style est fatigant comme tout ce qui est excessif, et n’a de raison d’étre que pour les objets de métal dont il fait valoir l’éclat, aux lammes d’un foyer ou a la lueur des bougies, par ses spirales tourmentées et ses innombrables facettes, I] est heureusement fort rare dans l’architecture francaise autrement que sur des maisons privées, et dans quelques intérieurs sortis d’un caprice personnel pluté6t que d’une mode courante.
La richesse des lambris avait développé dans des proportions considérables le corps déja si nombreux des sculpteurs en bois, et sans doute abaissé beaucoup le prix de revient de ces boiseries ornées, puisqu’on les prodiguait méme au dehors, 4 la devanture des boutiques et sur les portes cochéres. Sortie des mains du ‘sculpteur, cette menuiserie de formes compliquées ne pouvait rester a |’état brut dans les appartements; onen dissimulait les gercures et les nceuds sous une couche de couleur. Tout d’abord le blanc fut le plus souvent adopté comme fond, en dorant les reliefs et quelques parties des moulures. Le citron, le vert, d’autres tons eurent leur moment de vogue, cependant le lambris a fond blanc et ornements dorés sortit vainqueur de ces tatonnements de la mode. C’est lui que nous trouvons magnifiquement représenté dans la plupart des piéces de l’ancien Chantilly et dans les appartements de Louis XV a Versailles. L’éternel salon blanc et or de nos maisons locatives modernes en est, hélas! avec ses applications de carton-pierre, l’indigne héritier. Du
LOUIS XV. 349 reste, méme au temps de sa véritable splendeur et de a as a
Fig. 94. — Boiseries de l’hétel Soubise, par Boffrand.
son luxe de bon aloi, il eut sur lart de la peinture des conséquences que nous devons relever. Tout d’abord,
350 LES STYLES FRANGAIS.
Vexiguité et le petit nombre des emplacements qu’i laissait au pinceau de l’artiste, emplacements réduits encore par l’emploi de plus en plus fréquent des glaces, plus de plafonds, quelques impostes et trumeaux. En second lieu, la décoloration qu’il commenga a faire subir a la palette sous Ie prétexte spécieux de ne pas troubler par ses vivacités l"harmonie claire des intérieurs; affaiblissement 4 peine sensible dans les charmantes ceuvres de Trémolliére (1703-1739). & ’hétel de Soubise, ainsi que dans les remarquables peintures de Frangois Boucher (1704-1770) 4 la Bibliotheque Nationale, mais qui, s’étendant peu a peu, passant du panneau décoratif au tableau de chevalet, fit tomber la majeure partie de l'Ecole francaise dans l’extréme fadeur.
La profusion des ornements, pour riches et élégants qwils soient, aboutit cependant 4 la monotonie; Poeil réclame quelque repos, l’esprit un autre aliment, ne serait-ilemprunté qu’aux caprices les plus bizarres, Dans jes derniéres années de Louis XIV, la Chine, un peu mieux connue, était devenue a la mode; du moins ses porcelaines, ses beaux laques étaient recherches des gens riches et prenaient place dans les cabinets célébres. Ces curiosités nouvelles eurent a la fin de l’influence sur les artistes, et les compositions de Gillot, de son illustre éléve Watteau vulgarisérent les usages, les jeux de ’Occicent travestis ala chinoise. Vers 1730, un
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peintre céramiste nommé Guillebaud introduisit dans les faiences de Rouen le décor chinois, mais transformé a sa maniére. A leur tour, Boucher et les faiseurs de cartons pour tapisseries suivirent un courant auquel Voltaire lui-méme n’é€tait pas étranger. La fantaisie ne s’arréta pas en si beau chemin. Dans les idées du temps, des fils du Ciel aux singes il n’y avait qu’un pas; d’autre part, les animaliers comme Desportes (1661-1743) et Oudry (4686-1755) faisaient fureur 4 un moment ot la chasse, les meutes n’étaient pas seulement plaisir de prince, mais de la simple noblesse. Tout cela se confondit dans un singulier amalgame. Chantilly eut ses deux singeries, grande et petite, que l’on peut voir encore, ayant survécu Pune et autre 4 beaucoup de productions plus relevées. Mais le chef-d’ceuvre du genre se trouve a Pancien hotel de Rohan, maintenant I’ Imprimerie nationale. Huet (r745-18rr) a couvert les lambris du grand salon de ses agréables et faciles peintures : mandarins, dames aux petits pieds, enfants a la téte rasée s’y livrent aux plaisirs champétres et 4 tous les ébats du jeune age. On y joue ala main chaude,a colin-maillard, a saut de mouton; on s’exerce alabalancoire. Une foule de bétes font concurrence 4 homme et, peintes de la facon la plus vive et la plus spirituelle, se meuvent dans les courbes et sur la flore fantaisiste du décor rocaille. Naturellement, guenons et magots tiennent les premiers roles et en parfaite désinvolture : l'un d’eux éteint une bougie d’un autre souffle que celui de sa bouche, L’en= semble est siaisé et si franchement gai, d’une invention et d’un pinceau si souples, que force est de sourire et de s’émerveiller, surtout quand, dans un angle, on
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352 LES STYLES FRANQGAIS.
découvre unenfoncement, une sorte de niche surmontée de deux figures de chérubins. Que font-ils dans un pareil milieu? Le cardinal de Rohan disait ici sa messe, et l’autel, nous a-t-on assuré, existe encore, masqué par une cloison.
Diderot écrivait en 1767 : « Il n’y a presque plus aucune occasion de faire de grands tableaux. Le luxe et les mauvaises mceurs qui distribuent les palais en petits réduits anéantiront les beaux-arts. » S’il se fat contenté de > signaler l’abandon de la peinture murale et du décor académique, Diderot aurait, certes,eu pleinement raison. Depuis les derniers travaux de lVinfortuné Le Moine (1688-1737), sa fresque de la chapelle de la Vierge a Saint-Sulpice et immense votite du salon d’Hercule a Versailles, le gouvernement et les amateurs réservaient, en effet, leurs sympathies et leurs encouragements pour des ceuvres qui en étaient souvent peu dignes. Mais prédire la ruine totale des arts, c’était frapper plus fort que juste, au nom de la morale, quand I’école comptait encore beaucoup d’hommes de mérite, épris sérieusement de leur art et apportant dans sa pratique le plus de conscience possible. Des portraitistes comme Louis Tocqué 1696-1772), ’auteur du beau portrait de la reine Marie Leczinska, comme Latour (1704-1788) et Perroneau (1715-1783), les pastellistes sans rivaux a Pétranger, feraient honneur a tout pays et dans tous les temps. Aux natures mortes de Chardin (1699-1779), si saines et si harmonieuses, a ses tableaux paisibles de la vie domestique dans lesquels il montrait tant de vraie bonhomie, ajoutons les toiles ou Pagile et spirituel pinceau de Joseph Vernet (1714-1789) a si bien rendu
Pactivité de nos ports et de nos arsenaux, nous avons encore un ensemble de productions, sinon d’une trés haute portée, mais qui témoignent, du moins, que l’art de peindre n’était pas prés de périr. C’est méme un fait digne de remarque que la France, parvenue assez tard a former son école nationale de peinture, n’ait pas connu, depuis le milieu du xvu® siécle jusqu’A nos jours, aucune des solutions de continuité que histoire découvre chez toutes les autres nations
L’architecture privée motivait a la rigueur le cri d’alarme de Diderot par sa trop grande docilité a se plier aux caprices d’une société élégante, mais dissolue; il n’en est pas ainsi des monuments publics. Moins graves et portant dans certains détails la marque inévi-
‘table du temps qui les a élevés, ils offrent néanmoins
le méme systéme de pondération digne et l’aspect décoratif qui distinguaient l’époque précédente. On a dit que les colonnades de la place de la Concorde étaient inspirées par la colonnade du Louvre, et que cependant elles doivent lui étre préférées. Rien n’est plus vrai. Si par son unité, ses énormes dimensions et les conditions dans lesquelles elle se présente, ’ceuvre de Perrault parait au premier abord plus imposante que les deux batiments de Gabriel, ceux-ci ne sont pas, comme elle, un placage menteur ne répondant a aucune distribution ni a aucun service. Ils forment partie intégrante d’un grand
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354 LES STYLES FRANGAIS.
ensemble dessiné par l’éminent architecte, et qui comprenait la rue Royale et les fossés de l’ancienne place Louis XV, dont il ne reste plus que le tracé intérieur des balustrades et les pavillons d’accés, transformés en piédestaux des principales villes de France. Au centre s’élevait la statue équestre de Louis XV par Edme Bouchardon (1698-1762). Cette place, ornée aux frais dela ville de Paris et située entre deux promenades, était et est restée le point central des réjouissances | publiques. Les portiques du rez-de-chaussée, largement ouverts ala circulation, ont donc leur raison d’étre, tout
en servant de robuste soubassement a l’étage supérieur,
que ses colonnes, non plus accouplées comme au Louvre, mais isolées, comme le veut la logique, transforment, le cas échéant, en une vaste tribune. A la belle lumiére d’un jour d’été, avec l’accompagnement ordi-
naire des cérémonies nationales, banderoles frémissantes, tentures, écussons et drapeaux, l’architecture de Gabriel prend alors toute sa véritable signification, certainement celle qu’avait révée son génie: un superbe
décor monumental.
Le méme sentiment a guidé le Florentin Servandoni (1695-1766) dans la composition de la noble facade de Saint-Sulpice, peut-étre plus en trés habile peintre | décorateur qu’il était qu’en architecte subordonnant le | grandiose a l’utile et au nécessaire. I] n’est pas douteux que leffet de ces deux portiques superposés est magistral et d’un gotit sévére; Pimmense loge formée par le second, si elle était revétue de mosaiques, se préterait merveilleusement 4 une bénédiction pontificale, urbi et oerbi, mais nous sommes a4 Paris, non 4 Rome, et une
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39d, os LES STYLES FRANGAIS.
simple église paroissiale n’a pas a rivaliser avec la basilique de Saint-Pierre. Ne parlons pas des tours, élevées plus tard et sur d’autres données que les siennes, par Maclaurin et Chalgrin.
Deux autres monuments achéveront de démontrer combien les artistes supérieurs du temps de Louis XV s'efforcaient de se séparer des tendances maniérées de leurs contemporains : la fontaine de la rue de Grenelle- Saint-Germain et l’hétel des Monnaies, placés Pun et autre fort mal, au nord et sans reculée suffisante. La fontaine, plus exactement le chateau d’eau ou réservoir de la rue de Grenelle, est enti¢rement ceuvre du sculpteur Bouchardon. Afin de tirer tout le parti possible
de l’étroit emplacement qui lui était assigne, Vhabile |
artiste a ingénieusement adopté pour l'ensemble de sa facade un plan concave sur lequel fait saillie un avant-corps central surmonté dun édicule ionique. Au milieu, assise sur la proue du -navire de ses armes, se détache la figure dela ville de Paris; deux autres figures également de marbre blanc, représentant la “Seine et la Marne, sont couchées a ses pieds. Les quatre niches du mur de fond abritent autant de statues personnifiant les Saisons, dont les travaux ou les jeux se
trouvent reproduits dans de charmants bas-reliefs d’en- °
fants au-dessous des niches (fig. 95). Statues et basreliefs sont en pierre de Tonnerre. II est visible que, faisant ceuvre d’architecte, Bouchardon a cherché a ne point donner prise de ce cété a la critique; son ordre ionique, ses moulures sont absolument corrects; on pourrait plutét accuser de froideur. L’exécution matérielle est trés soignée. Plus libre sur son vrai domaine,
il a heureusement rythmé les attitudes de ses grandes, figures que datént pourtant la mollesse de certaines parties et l’étude un peu sommaire des draperies, défaut inhérent a toute la sculpture de Pépoque. Quant a Photel des Monnaies, il est de la fin du régne. Jacques- Denis Antoine (1733-1801) éleva, de 1768 a 1775, ce long batiment avec motif milieu orné de six colonnes. Suivant exemple donné par Perrault, le toit est dissimulé derriére un couronnement que supporte une ‘grande corniche a double rang de consoles d’un style trés male. A part cette concession a une idée fausse dont Gabriel lui-méme n’a pas su résolument s’affranchir, c’est un bel et noble édifice. On y remarque plusieurs portes percées d’un ceil-de-boeuf entouré de cornes d’abondance; ces cornes, les fruits qui s’en échappent, sont des modéles de sculpture ornementale qui ne le cédent guére a la Renaissance pour la maniére nerveuse dont ils sont traités. Mais, comme les livres, les — monuments ont leurs destinées. Au lieu de la triste rue Guénégaud et de cet angle du quai que ne visite jamais le soleil, supposons la Monnaie sur une large voie bien éclairée, ou le long de quelque canal vénitien reflétant Pentrée principale et son ordre ionique, les robustes balcons de la fagade, le passant y découvrirait alors des mérites qui lui échappent faute d’un cadre plus favorable.
On batissait en excellents matériaux. Les plus’modestes constructions, les maisons locatives ont alors un caractére de solidité et de largeur que possédent rarement les nétres. Pour qui proméne des loisirs intelligents dans ce que la pioche des démolisseurs a laissé
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du vieux Paris et aime 4 interroger les choses du passé, il y a plus dun sujet d’étonnement. A chaque pas, bordant des rues trés étroites, s’élévent de hautes habitations en pierres de taille ayant grand air. Ce ne sont pourtant pas des hotels, le quartier — quartier commercant — n’en a jamais comporté, et elles n’ont abrité de tout temps que des gens de petit négoce, des employés, des industriels, quelques ménages d’artisans; tout au plus, au premier étage, un bourgeois aisé retiré des affaires. Sur leurs murailles, appareillées avec soin, art est venu mettre le cachet de cette élégance facile que nous avons peine 4 saisir, méme dans nos imitations. I] y a des choses qui ne se peuvent décrire. Le crayon seul rendrait le charme et l’agréable invention de ces masques de faunes narquois et de nymphes aux yeux égrillards, de tous ces ornements jetés aux clefs des arcs, le long des consoles de balcons, autour du marteau de fer contourné a la forge qui repose maintenant immobile et muet sur le battant de la porte. La fantaisie régne la en souveraine maitresse, comme dans toutes les productions-de l’époque, fantaisie parfois excessive, mais toujours spirituelle et s’appuyant de longues études et d’une connaissance approfondie du métier; ’imagination peut s’égarer jusqu’a livresse, Pexécutant est toujours sir de sa main. Examinez le brillant étalage de lorfévre; voyez l’ébéniste plaquer ses mosaiques de bois de rose et d’amarante sur les meubles ventrus, le bronzier les orner de cuivres aux capricieuses torsions, le ciseleur buriner avec amour ses tabatiéres ou ses coquilles d’épée, et jusqu’au noir ferronnier percant et découpant la plaque d’un heur-
toir, tous sont artistes 4 des degrés divers, tous aiment et parfont allégrement leur tache.
Rendons cette justice au triste gouvernement de Louis XV eta son vicieux entourage: en ce qui concerne les arts, ils surent du moins continuer les louables et généreuses traditions de la monarchie; encouragements et moyens d’instruction ne firent point défaut. Au milieu du luxe de Versailles, M™° de Pompadour ne dédaignait pas de commander un service de faience de Moustier pour son usage personnel. La manufacture de tapisserie
de Beauvais, fondée par Colbert, était languissante; on
mit a sa téte ’homme de France le plus propre a la relever par ses aptitudes multiples et son activité, et, devant le succés de ses persévérants efforts, le peintre Oudry fut en outre chargé de l’inspection des Gobelins. L’établissement de céramique créé jadis 4 Vincennes par le marquis de Fulvy, puis installé 4 Sévres aux frais des fermiers généraux, fut acquis des deniers de l’Etat, en 1750, et érigé en Manufacture royale de porcelaine; enfin l’école gratuite de dessin de Jean- Jacques Bachelier (1724-1806), ouverte aux seuls artisans, et soutenue uniquement pendant dix ans de sa fortune privée, recut en 1766 des lettres patentes du roi et devint institution de la couronne.
A ne consulter que l’ordre chronologique, le monument frangais le plus important élevé par le xvimi° siécle aurait di trouver place dans le précédent chapitre. L’église Sainte-Geneviéve — le Panthéon actuel — fut commencée, en effet, sous le régne de Louis XV, et ce prince en posa la premiére pierre en 1764. Mais nous n’avons pas a écrire l’histoire particuliére de l’architecture, pas plus que celle des autres arts ; nous cherchons simplement a donner au lecteur, sur l'ensemble de chaque période, un apergu général du gout prédominant et des variations qu’ila pu subir, L’ceuvre de Soufflot (1714-1781), quelque jugement d’ailleurs que l’on en veuille porter, prend dés lors a nos yeux une signification toute spéciale. Elle représente surtout le grand effort d’un artiste de trés haute valeur et de science profonde, ne prétendant a rien moins.qu’a remettre définitivement ses contemporains sur ce qui lui parait Punique route du beau: limitation de l’architecture antique. Idée fausse dans la pratique, étant donnés nos matériaux; dessein imparfaitement concu quant aux
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LOUIS XVI. 36r
besoins du culte? ceci ne nous importe guére. Laissant a d’autres plus compétents le soin de montrer les erreurs fonciéres du systéme, nous n’en voulons apprécier que les résultats. Or ils sont peu favorables, et la froideur de ce colossal édifice nous a keaile le rattacher
beaucoup plus a l’époque que nous abordons qu’a celle
que nous venons de quitter.
Des causes nombreuses avaient préparé de longue main un retour aussi décidé vers les formes antiques. Depuis le xvr° siécle, l'étude de l’art gréco-romain n’avait cessé d’étre préconisée par les maitres qui s’étaient succédé dans ladirection de l’école francaise. La plupart méme, Jean Bullant et Philibert Delorme en téte, nous ont laissé des ouvrages didactiques écrits dans ce sens ; mais entre leurs théories et l’application qu’ils en ont faite, que de différences! heureusement, du reste, pour Poriginalité et la gloire personnelle de ces artistes. Perrault et Gabriel, eux aussi, s’étaient montrés sectateurs de l’antiquité, tout en Sar duny cependant au fond, malgré quelques emprunts, une trés réelle indépen. dance. Du temps de Soufflot, Jacques-Francois Blondel (1705-1774) s’était surtout distingué par ses lecons a PAcadémie et les succés de ses éléves. Son Cours @ architecture, publié en 1771, développe les principes qui servaient de base A son enseignement et que M. Vaudoyer résume ainsi : « Admiration sans bornes pour les monuments grecs et romains, et application des formes et des éléments deT’architecture antique aux monuments frangais,en admettant cependant les modifications réclamées par les besoins et le got contemporains; dédain profond pour l’art du moyen 4ge; vain
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effort de la barbarie; peu d’estime pour la Renaissance, considérée comme une tentative imparfaitet. » D’un autre cété, vers le milieu du siécle, la découverte d’Herculanum, suivie de prés de celle de Pompéi, montrait cette méme antiquité sous un jour tout nouveau. Les voyages du comte de Caylus en Gréce et en Asie Mineure, ses volumineux travaux sur les peintures antiques, ses recherches sur les procédés des anciens, celles du peintre Dandré-Bardon sur le costume, quoique contenant plus d’une erreur et des gravures d'un style et dune fidélité médiocres, les Réflexions, de Watelet, sur la peinture; a l’étranger, Histoire de Tart, de Winckelmann, traduite en francais dés 1766, le Laocoon, de Lessing, devaient précipiter une réaction en partie opérée — nous l’avons vu précédemment — dans les ceuvres d’architecture, et fomentée dans l’esprit public autant par le besoin de réforme qui se manifestait en art comme en politique que par la lassitude des fadeurs mythologiques et des bergeries de théatre de Boucher et de son école,
Les projets de Soufflot, s’inspirant 4 la fois du portique du Panthéon d’Agrippa, des colonnades circulaires de quelques temples paiens et de Saint-Pierre de Rome, se produisaient donc au moment opportun. Avant d’étre dédiée 4 nos grands hommes et de recevoir les peintures qui retracent les faits les plus saillants de notre histoire, Sainte-Geneviéve offrait 4 lintérieur, plus encore peut-étre qu’au dehors, le contre-pied des
églises telles qu’on les disposait au siécle dernier; sauf -
1. Etudes d’architecture en France( Magasin pittoresque), 1852.
la coupole centrale, son plan en forme de croix grecque, Vemmarchement des bas cétés, absence de chapelles n’avaient d’analogues dans aucun autre des monuments du culte. Un point cependant leur est commun: la triste nudité des murailles. Partant de 1a, l’architecte s’est complu a faire montre de sa science stéréotomique, surtout dans les votites, qui présentent un enchevétrement plus hardi que gracieux d’arcs et de pénétrations compliquées. Mais toute la science du monde ne remplace pas un sentiment vrai et bien déterminé, et il ne serait pas trop téméraire de dire que la nouvelle destination de l’édifice jure moins avec son architecture de caractére indécis que la destination primitive.
Aprés Sainte-Geneviéve, non terminée a4 la mort de Soufflot en 1781, le régne de Louis XVI ne compte a Paris aucune église digne de remarque. Saint-Philippedu-Roule, par Varchitecte Chalgrin; Saint-Louisd’Antin, bati par Brongniard pour un couvent de " capucins, sont bien d’un temps ou les discussions philosophiques et les sympt6mes avant-coureurs d’une révolution étaient peu propices a4 l’inspiration religieuse. Ce n’est pas le talent nila science qui font défaut aux constructeurs d’alors; ils le prouvent dans leurs autres - travaux. Sans étre un chef-d’ceuvre, l’Ecole de médecine de Gondouin (1737-1818) et son portique sur la rue ne manquent pas d’une certaine élégance, assez peu motivée, du reste, par la nature des études auxquelles on se livre dans cet établissement. En général, les facades sont séches et mesquines; la simplicité voulue de quelques détails dégénére en aridité; ainsi, trop souvent, sous la pierre d’appui des fenétres, des cubes remplacent les courbes
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gracieuses des consoles. La valeur des architectes s’affirme mieux dans les intérieurs et les combinaisons de plan. Sous ce rapport, Louis (1735-1807) est un artiste de premier ordre. Il n’y a qu’a se rappeler son superbe escalier du théatre de Bordeaux, si commode de circulation, si monumental d’aspect, si sobre d’ornements. Louis n’est-il pas aussi l’inventeur de cette belle disposition du plafond circulaire d’une salle de spectacle porté sur quatre grands arcs surbaissés dont lun correspond a l’ouverture de la scéne, les trois autres
abritant les amphithéatres? Comme toutes les concep-
tions ingénieuses avec lesquelles l’ceil s’est familiarisé, celle-lA nous semble toute naturelle; le difficile pourtant était de la trouver. La pire expression du style Louis XVI, disons mieux, sa caricature, se rencontre dans les ceuvres de l’excentrique architecte Ledoux; il reste encore, malheureusement pour sa mémoire, quelques-uns des batiments élevés par lui aux barriéres de l’ancien Paris, assemblage saugrenu et prétentieux de colonnes aux assises alternativement rondes et carrées, de lourds entablements et de coupoles que rien ne nécessite dans un bureau d’octroi.