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a des prétentions a l’élégance : ony retrouve le fronton cantique avec sa corniche moulurée et ses modillons; -dans la décoration des facades l’emploi de pilastres singuliérement alourdis et de frontons aigus; 4 lintérieur, des colonnes de marbre qui supportent encore, cas tout A fait exceptionnel, un entablement régulier (fig. 19). © Cette facon de batir est pratiquée sous Charlemagne et ses successeurs. Longtemps les constructeurs usent des petits appareils cubiques ou réticulés, de la brique disposée par couches, en damier, en épi, entre les -claveaux et dans le tympan d’arcs pleins, — ceci se retrouve jusque dans certaines églises du x1° siécle; — de la une sérieuse difficulté de classer franchement les édifices de style latin dans l’une des deux périodes mérovingienne et carlovingienne. Tout au plus peut-on assigner a cette derniére quelques détails architectoniques; les frontons aigus‘ alternant avec les fenétres -au niveau des impostes comme a léglise de Cravant, prés de Chinon (fig. 20), ’emploi de pierres de taille en appareil symétrique, plus long que haut, et la présence de tablettes peu épaisses inscrites dans le biseau légérement concave de l’abaque de quelques chapiteaux (cryptes de Saint-Aignan et de Saint-Avit, a Orléans), Germigny-les-Prés, dans le Loiret, nous offrirait un temple carlovingien presque intact, si lon pouvait accepter l’église d’une bourgade, perdue dans les terres,
1, Les mémes frontons s’observent a l’abbaye de Lorsh, entre Manheim et Darmstadt, que lon sait avoir été construite par Charlemagne en 776, ainsi qu’au temple Saint-Jean; méme remarque pour l’appareil de pierres de taille plates. Ces questions sont fort obscures. :
comme type d’une époque relativement florissante. Cet édifice, bati dans les premiéres années du 1x® siécle par
Fig. 21. — Eglise de Vignory.
Théodulphe, abbé de Fleury, plus tard évéque d’Orléans, présente du moins quelques particularités curieuses. L’abside principale placée dans le fond du sanctuaire,
40 LES STYLES FRANQCAIS.
entre deux autres plus petites, est ornée d’une mosaique de verre a fond d’or, du x® siécle, représentant l’arche mystique auprés de laquelle se tiennent deux anges debout; deux autres anges d’une taille inférieure volent au-dessus. Au centre de l’église se dresse sur quatre piliers rectangulaires un clocher carré, percé de fenétres dont Varchivolte et les colonnettes sont intérieurement revétues de stucs moulés, fort barbares du reste. Des embryons de transepts se terminent en culde-four comme Il’abside centrale; l’extérieur des murs est plaqué de petit appareil. Quoique moins ancienne, Péglise de Vignory (Haute-Marne), x® siécle, nous donnera une idée meilleure et plus compléte du systéme architectonique a la fin de l’ére carlovingienne. Son plan comporte un bas cétée entourant le choeur, et trois chapelles absidales; ces différentes parties du monument sont seules vodtées; le reste est couvert d’une charpente apparente. Un faux triforium, trés distinct dans notre gravure (fig. 21), regne au-dessus des arcades de la nef, mais ce n’est qu’un souvenir des galeries de la basilique romaine; derriére il n’y a pas de plancher, et le bas cété monte de fond jusqu’a la toiture qui Pabrite. L’alternance des piliers quadrangulaires et de ces colonnes trapues avec leurs énormes chapiteaux presque de la hauteur du fit, le grand arc-doubleau surmonté de deux rangées d’arcades qui précéde le sanctuaire forment un ensemble rude et sauvage, mais empreint de force, malgré l’exiguité des proportions : la nef centrale n’a que cinq métres de largeur.
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Ii est un ordre de documents que leur flexibilité tenace a préservés de la destruction. Mieux que la pierre et le bronze, quelques feuillets de parchemin ont gardé un reflet des splendeurs de la cour impériale; non pas qu’il faille y chercher des renseignements exacts sur la structure des édifices contemporains, églises, palais ou demeures privées, — il n’est guére donné qu’a la maturité de l’art de s’élever jusqu’a la vérité, — mais les enluminures des manuscrits nous permettent d’apprécier les progrés accomplis dans le dessin et le coloris depuis l’extinction de la premiére dynastie franque; en outre, ils nous laissent entrevoir ce que pouvaient étre l’ornementation et les peintures murales de ce temps.
C’est surtout pour les lettres initiales qu’intervient le pinceau dans les manuscrits mérovingiens. La figure humaine en est presque toujours absente, et la composition, ceuvre de calligraphe plutét que de peintre, présente un bizarre enchevétrement d’animaux fantastiques. Tel alphabet d’un recueil du vu® siécle (canons de l’Eglise ou de Vhistoire des Francs) se compose exclusivement de figures de poissons, accompagnés de jambages pour les lettres rigides comme IA, PH ou le V. Les entrelacs ont le méme caractére que dans la sculpture et sont colorés de jaune, de rouge clair, de vert, de violet foncé, trés rarement de bleu, posés en teintes
plates. L’ensemble est aigre, sans aucune préoccupation de ’harmonie.
Avec Charlemagne s’ouvre une ére nouvelle. La représentation humaine reparait, incorrecte il est vrai, mais non sans dignité et sans caractére (Evangéliaire de Charlemagne écrit par Godesscalc). Les ornements deviennent d’une rare beauté et prennent, avec quelque souvenir de l’antique, une physionomie aussi originale qu’élégante. Un manuscrit conservé a la bibliothéque de l’Arsenal (Livre des évangiles provenant de l’ancien monastére et prieuré royal de Saint-Martin des Champs) contient de véritables chefs-d’ceuvre en ce genre; nous reproduisons lun des plus remarquables (fig. 22). Comme échantillon de ce que devait étre la grande peinture décorative, nous n’avons qu’a mettre sous les yeux du lecteur (fig. 23) une figure d’évangéliste tirée des évangiles de Saint-Médard de Soissons (Bibl. nat.). Ne posséderions-nous que ce seul témoignage du relévement des arts sous l’action tutélaire d’un homme supérieur, le fait serait incontestable. Tout est intéressant dans cet ensemble: le naturel des attitudes, la: noble simplicité des draperies, la curieuse disposition du banc 4 dossier et du lutrin sur lequel est posé le livre évangélique, Varchivolte avec ses imbrications curvilignes et ses deux paons dans le vide des écoincgons, la bordure emperlée, semée de six camées a figures d’hommes et d’animaux, charmant caprice a exemple des décorations romaines, ou plutdt directement suggéré. a Vartiste par usage d’utiliser sur la couverture des livres, dans les ouvrages d’orfévrerie et pour le sceau des souverains, tant d’intailles et d’onyx légués par lanti-
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. 22, — Manuscrit carlovingien de la Bibliothéque de l’Arsenal.
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“tt LES «STYLES FRANGATS.
quité. Ainsi que dans les enluminures mérovingiennes les couleurs franches dominent, le bleu en plus, mais disposées avec intelligence, harmonisées et reliées entre elles par Por et quelques tons rompus. Tandis que, pendant la décadence du vue siécle et de la premiére moitié du vii’, toutes les individualités se confondent dans la platitude générale, il est facile de discerner a premiére vue, dans les ceuvres du temps de Charlemagne, un faire varié et des tempéraments divers. L’auteur de la miniature reproduite par nous est un esprit sage, atcentif, employant la maniére large et simple des peintres de la Campanie, celle au moins de leurs imitateurs de la Gaule romaine; il n’assigne aux accessoires et aux détails d’ornementation qu'un réle discret. Tout au contraire, un manuscrit du commencement du x1 siécle, c’est-a-dire trés peu postérieur aux évangiles de Saint-Médard de Soissons, nous met en présence d’un exécutant nerveux, hatif, et qui multiplie a l’excés les plis de ses draperies comme vont le faire bientét, sous Vinfluence des miniatures byzantines, les sculpteurs des xi® et x1° siécles. Ses peintures sont presque monochromes. I] introduit au sommet d’un canon d’évangile des épisodes familiers : c’est un chasseur, lair assez peu rassuré, lancant un javelot 4 un fauve qui le regarde d’un fort mauvais ceil; ailleurs, quelque vilain, en cotte rouge, est poursuivi par une sorte d’huissier a longue verge, la main armée d’une maniére de fouet. Tout cela vif, expressif, et, comme l’on dit en langage d’atelier, touché avec esprit (Livre des évangiles de la bibliothéque d’Epernay (Marne) donné par Ebon, archevéque de Reims, a l’abbaye d’Hau-
Sh YEE LATIN. 45 :
tevilliers), Les lettres initiales de ce méme livre sont,
Fig. 23. — Jivangéliste, miniature carlovingienne.
a Vinverse des sujets 4 personnages, traitées avec le
46 LES STYLES FRANGAIS., o -
soin le plus minutieux; l’art au moins primitif des combinaisons linéaires nous semble atteindre a sa per-
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Fig. 24. — Ornements calligraphiques.
fection dans les premiers mots de Pévangile de saint Marc (fig. 24).On peut déja inférer de cette disparate entre les éléments constitutifs de ce beau livre lexistence de deux catégories de peintres
enlumineurs : les figuristes et les scribes-ornemanistes,
Ces derniers, las de se confiner €ternellement dans les
P eouibinatcon: monotones des Rentclace finissent par leur adjoindre des motifs plus variés. Ils essayent de “quelques végétations encore toutes conventionnelles, mais dont la présence est comme une aspiration vers la nature.
Sans contredit, les verriers de la. perode romane en ont utilisé ples d’une disposition ornementale,
e e rf X” ET XI SIECLES
Les écrivains qui se sont occupés de l’art francais ne tombent pas d’accord sur l’époque ou le style latin fait place au style roman; nous prétons a ce dernier une durée d’environ deux cents ans. Tout changement a ses symptOmes avant-coureurs et ses conséquences tardives; il nous parait plus simple et plus clair de négliger au besoin ces nuances et de présenter chaque. style dans sa plénitude. D°autre part, si nous essayons de montrer 4 grands traits, dans un exposé sommaire, la physionomie et les transformations successives de Part francais, nous laissons a de plus compétents la solution de problémes d’ordre chronologique; un passage souvent cité d’un écrivain du x1® siécle va, du reste, nous servir d’appui. « Prés de trois ans aprés Van ro0o1, les basiliques furent renouvelées dans presque tout univers, surtout dans |’Italie et dans les Gaules, quoique la plupart fussent encore assez belles pour ne point exiger de réparations. Mais les peuples
1. Par suite de Vl’interprétation d’un passage du propheéte Daniel (ch. vi) qui semble assigner au régne de ]’Antechrist une durée de deux ans et demi.
chrétiens semblaient rivaliser entre eux de magnificence pour élever a l’envi les églises les plus élégantes, On eit dit que le monde entier, d'un commun accord, avait secoué les haillons de son antiquité pour revétir une blanche robe d’église. » Raoul Glaber, le moine de Cluny, auteur de ces lignes, n’aborde pas ici, 4 proprement parler, une question d’art; il se contente de relater en termes poétiques le mouvement de foi et de renaissance qui succéda aux terreurs causées par l’approche de
lan 1000; on sait de quelle angoisse furent saisies a ce
moment les crédules populations du moyen 4ge, pensant assister aux derniers jours du monde. L’heure est restée solennelle pour l’art frangais.
Jusqu’alors, les arts n’avaient guére subsisté que d’imitations et d’emprunts. Méme sous la généreuse impulsion du grand empereur d’Occident, le peu que nous en connaissons ne se présente pas exempt de redites : architecture et la peinture sont encore romaines par plus d@un cété. En effet, dans la sphére intellectuelle comme dans Vordre politique, Charlemagne avait opéré un retour vers l’antiquité plutét qu’il n’avait prévu, et souhaité peut-étre, un état de choses absolument nouveau. Son principal but, dans sa correspondance et dans les instructions qu’il adresse 4 ses mandataires, est, avant tout, de purifier le langage, d’assurer aux textes sacrés une interprétation meilleure, aux cérémonies du culte plus de majesté et d’éclat. Que l’art s’en soit ressenti, le fait est certain; mais la volonté d’un monarque omnipotent ne suffit pas 4 opérer ces révolutions esthétiques si fécondes en résultats; on ne décréte pas l’originalité. Pour qu’elles aboutissent, le
‘g0 LES STYLES FRANQGAIS.
‘concours de circonstances fort rares dans la vie d’un peuple est nécessaire, et il était réservé a l’ére des -croisades et de la féodalité, de l’affranchissement des communes et de l’établissement des corporations, d’enfanter la premiére manifestation du génie national.
La mission politique des premiers Capétiens était trop complexe, leur suprématie trop combattue, pour qwils pussent reprendre le rdle de Charlemagne. Ne cherchons pas parmi eux le puissant patron que l’art réclame. On le trouve alors sous habit du chef d’ordre, au fond de quelque cloitre, 4a Cluny ou 4a Citeaux, ces deux centres civilisateurs des x1° et x® siécles.
Pas un de nos lecteurs qui n’ait présentes 4 la mémoire ces vieilles constructions romanes; leurs murs gris percés d’étroites fenétres cintrées, flanqués de contreforts de peu de saillie; pour tout décor, un rang de modillons sous la corniche du toit, et le bandeau d’ornements géométriques qui relie les impostes (fig. 25). D’ou vient que, de cet ensemble si simple, résulte une impression que des monuments plus considérables et d’un art plus achevé ne parviennent pas aeffacer? Sans doute, a cause de cette simplicité méme, mais qui ne va pas jusqu’au déndiment. Sur la fagade ot Varchitecte déploie un peu plus de richesse et affirme la destination de son édifice, la porte — trois au plus, dans les églises vastes — est
: STYLE ROMAN. st
abritée sous un ou plusieurs arcs ronds dont les retombées posent, tantét sur des pieds-droits, tantét sur autant
Fig. 25. — Eglise romane (Saint-Paul, a Issoire).
de colonnettes. Quelquefois une suite d’arcatures aveugles simulant une galerie surmonte !’entrée. Plus haut,
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52 {ES STYLES FRANQGAIS.
dans le pignon assez obtus que dessine l’inclinaison de la toiture, une ouverture circulaire, l’oculus, point de départ des roses de nos cathédrales, laisse pénétrer la lumiére dans l’intérieur de la nef. Le clocher dresse sa masse trapue, soit sur la fagade méme, soit au centre,
ala rencontre des transepts ou sur le cété du temple.
Il y a des exemples d’églises possédant jusqu’a quatre
ou cing de ces tours, qui, remarquons-le en passant,
sont particuliéres a l’art occidental. Des trois clochers que possédait Saint-Germain-des-Prés au commencement du siécle, deux n’ont été détruits qu’en 1822. Si nous entrons dans une église du xi° siécle, non remaniée depuis, nous retrouvons les grandes divisions de la basilique romaine : la nef accompagnée de bas cétés; l’ancienne galerie supérieure représentée par le triforium, et, quand il n’existe pas, assez souvent par des arceaux en applique sur le mur dela nef, Toutes ces parties du batiment sont recouvertes d’une charpente apparente. La science du maitre és ceuvres, moine ou laique, ne lui a permis que rarement de s’attaquer a de grandes votites; tout ce qu’il a pu faire est de les élever sur de moindres surfaces : le sanctuaire, les chapelles absidales, le prolongement des nefs latérales lorsqu’elles dépassent les transepts et pourtournent le choeeur. I] a établi plusieurs genres de volites en rapport avec ces différentes divisions : en berceau ou semicylindrique, en cul-de-four ou quart de sphére. La substitution de la couverture en maconnerie a la couverture en charpente, cause si fréquente d’incendie, mettait les architectes inexpérimentés aux prises avec une sérieuse difficulté; aussi n’est-elle résolue dune
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maniére a peu prés générale que vers la fin du xr siécle. A cet égard, le Midi et quelques provinces du Centre et du Sud-Ouest sont en avance sur celles du Nord, grace aux Monuments antiques eta la présence d’artistes grecs, expatriés a la suite des troubles politiques de Constantinople, réfugiés en Italie et dans nos contrées méridionales. Ces étrangers, en s’affiliant aux loges maconniques et aux corporations déja florissantes, profitaient de leurs priviléges et enseignaient a leurs nouveaux compagnons les pratiques et les modes de construction de art oriental. On signale aussi des comptoirs vénitiens établis a Limoges bien avant les croisades et qui. durent faciliter les relations entre les deux pays. L’église abbatiale de Saint-Front a Périgueux, batie sur le plan de Saint-Marc, est, en France, le spécimen le plus complet de l’église 4 coupoles sur pendentifs; édifiée en 984, elle est donc antérieure de plus d’un siécle a la premiere de nos expéditions d’outre-mer. Quoique Vinfluence byzantine ne se soit pas limitée a la coupole ronde ou polygonale, qu’elle apparaisse encore dans les absides a pans coupés, les moulures peu saillantes, et qu’elle se manifeste jusque dans la statuaire et la sculpture ornementale, elle n’a pas réussi A modifier puissamment l’ensemble des constructions romanes; celles ot elle régne pleinement ne constituent qu’un groupe a part trés restreint, d’intéressantes exceptions.
L’architecture romane atteint son apogée au xm° siécle. Les roses, en prenant de importance, commencent a étre divisées par des meneaux; les fenétres sont souvent géminées et quelquefois surmontées d’un arc d’un
54 LES STYLES FRANGAIS.
plus grand diamétre, arrangement trés heureux sous le double rapport de la solidité et de ’élégance. Quant aux clochers, ils se multiplient et s’élévent de plus en plus; leurs beffrois, leurs pyramides de pierre couvertes d’imbrications, dépassent les plus fiers donjons féodaux qui se dressent partout, au sommet des collines, 4 Pentrée des vallées, au confluent des riviéres. Il semble que devant ces forteresses menagantes, les riches abbayes ou les cités en voie d’affranchissement aient senti le besoin d’affirmer par ces hautes tours leur puissance séculiére et leurs velléités d’indépendance. Quelques-uns de ces monuments sont déja des chefs-d’ceuvre de l’art de batir, et ils revétent des proportions colossales que ne motivait pas leur destination apparente. Leclocher isolé de V’église abbatiale de la Trinité, de Vendéme, mesure environ quatre-vingts métres; celui de Chartres, dit le clocher vieux, monte jusqu’a cent trois!
On constate de sérieux progrés dans la décoration lapidaire; la place, autrefois si restreinte de la sculpture, est devenue plus considérable. Les portails des grandes églises offrent une double rangée de statues représentant des apdétres, des patriarches, des rois et des reines ; au tympan se voit le Christ au milieu des attributs des quatre évangélistes (fig. 26), et, sous le ciseau des artistes de ce temps, la figure humaine prend un aspect parfois étrange, mais plein de grandeur. En général, le corps est long, couvert de vétements a trés petits plis; les yeux sont saillants, les sourcils arqués. Au début de la période romane, et méme assez avant dans le xm® siécle, le faire tout conventionnel des draperies trahit imitation de miniatures des manuscrits
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$6 LES STYLES FRANGAIS.
grecs; elle se montre notamment dans les scénes compliquées comme celle du tympan de l’église de la Madeleine a Vézelay, dont les figures colossales du Christ et des apotres, non moins que les petits personnages de
Fig. 27. — Tympan de I’église de la Chariié (Niévre).
Varchitrave et de la voussure de l’archivolte, offrent le contraste significatif d’une exécution rude et barbare et © d’une grande animation de gestes, d’une certaine liberté dans les draperies qui va méme jusqu’a représenter quelques-unes de leurs parties volantes, et non sans grace. Ce reflet des miniatures byzantines, tout a fait sensible dans le Midi et en Bourgogne, est beaucoup moins accusé vers le Centre, qui semble suivre plutét
dans l’ornementation, comme dans l’art de draper les figures, quelques lointaincs legons du gout antique. Le tympan d’une porte de la tour septentrionale de l’église de la Charité (Niévrc) en “est un —exeniple décisif a ce double point de vue, d’abord par la disposition des chapiteaux qui supportent le plein cintre de Varchitrave, par la grecque oblique fort bien traitée qui décore cette derniére, puis -par la maniére dont est agencée la double scéne de l’adoration des Mages et de la présentation au temple (fig. 27). Les masses de ce tympan sont bien combinées, les gestes des personnages nobles et grands sans affectation; c’est l’ceu-
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ni
Fig, 28. — Sculptures de l’ancienve éclise de Notre-Dame, a Corbeil.
vre d’un artiste qui eit été un maitre cent ans plus
58 LES STYLES FRANQCAIS.
tard. Du reste, ace moment, soit le milieu du xu siécle, autant que l’on peut assigner une date en l’absence de textes formels, et abstraction faite de causes favorables ici, ralentissantes ailleurs, et qui restent mystérieuses, les progrés de la sculpture sont excessivement rapides; elle se pondére mieux, s’empreint de gravité et d’un caractére monumental facile a vérifier sur le portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris et a la porte centrale de la cathédrale de Chartres. Surtout, point capital dans le perfectionnement des arts, la nature commence a étre consultée, si bien que sur le masque de ces figures chartraines, toutes figées qu’elles soient et réduites a l’état de colonnes, on reconnait les types de la contrée. Nous donnons ici (fig. 28) deux statues d'un roi et d’une reine qui se trouvent au portail de Vancienne église Notre-Dame, 4 Corbeil. L’individualisme des tétes, le soin apporté a l’exécution des différents tissus qui composent le vétement, les détails d’orfévrerie des couronnes et autres attributs royaux, Darrangement de la coiffure de la femme avec de longues nattes entourées de bandelettes, tout, en un mot, fait de ces figures un monument de premier ordre pour la sculpture francaise et l’étude du costume, La belle école du xm’® siécle s’annonce déja.
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Avec l’enseignement tel qu’il était organisé dans les couvents, les ordres monastiques possédaient le monopole dela construction des édifices religieux ; ils avaient donc pu imposer l’unité de direction et de style qu’ils eussent difficilement obtenue d’architectes laiques. Les cathédrales élevées par ces derniers 4 la fin du xue siécle et dans les siécles suivants allaient pleinement le démontrer, au bénéfice de l’indépendance et de la variété de l'art. Méme dans ces conditions, la régle souffrit quelques atteintes, et l’on a relevé, entre les deux grandes écoles bénédictines de Cluny et de Citeaux, des divergences notables. Cluny, la premiére en date et en importance, batit des monuments grandioses précédés d’un vaste porche dont Vézelay reste le type supréme. L’ordonnance en est riche : quatre tours surmontaient les bras du transept, et une cinquiéme la croisée. Les détails y sont traités avec finesse; de bonne heure, vers 1160, dans les modifications que subit l’église abbatiale, principalement dans la salle capitulaire, on signale des chapiteaux et des archivoltes ou l’ornementation romane, mélangée d’éléments empruntés a I’an- . tique et aux arts de l’Orient, commence a s’effacer devant une interprétation de la flore des champs. — Tout au contraire, la régle cistercienne prescrit beaucoup d’austérité, ne souffre qu’un porche bas et fermé, et une seule fléche au centre du transept; ni peintures, ni
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Go LES STYLES FRANCAIS,
sculptures, Les verriéres mémes, qui en tous lieux se paraient de tons intenses et de combinaisons ornementales recherchées, ne recevaient dans les églises de cet ordre, au xu® siécle, que des vitres blanches agrémentées de leur seule mise en plomb. Saint Bernard, le célébre docteur de Citeaux, ne cessait de répudier énergiquement ces figures grotesques, pour ne pas dire repoussantes, dont les ornemanistes de l’ére romane habillaient les modillons et les chapiteaux de certains édifices: « Que font ici ces singes immondes, ces lions farouches, ces centaures, ces moitiés d’hommes, ces tigres tachetés, ces soldats combattant, ces chasseurs sonnant du cor? Vous pouvez voir plusieurs corps réunis sous une seule téte, ou plusieurs tétes sur un seul corps; un quadrupéde a queue de serpent 4 cété dun poisson 4a téte de quadrupéde; un monstre cheval par devant et chévre par derriére; un animal a cornes trainant la croupe d’un cheval. » La description est aussi fidéle que la critique est juste, et saint Bernard prouvait qu’il était homme de gott. Rien n’est plus baroque, en effet, que les imaginations de ces tailleurs de pierre, lourds et grossiers, s’érigeant en sculpteurs, Il est probable que la multitude des détails obligeait a recourir aux premiers tacherons venus et que le maitre de l’ceuvre n’y attachait aucune importance. Quanta ce symbolisme a outrance qu’on a voulu découvrir dans ces insanités lapidaires, le passage ci-dessus Vinfirme quelque peu.
Il est d'autres particularités de style dues, tantdét a des traditions locales, tantét 4 des importations. étrangéres, souvent aussi a la nature des matériaux. Chaque
Tig. 29. — Chapiteaux jumelés de Saint-Sernin,
province a son gout spécial de décoration et de sculpture ornementale. Dans l'Est, en Bourgogne, une ornementation végétale et puissante, accompagnée de palmettes, de rosaces, de perles, se ressent a la fois de Part byzantin et du voisinage de nombreux débris antiques dans les contrées rhénanes et la vallée de la Sa6ne. — Au nord de la Loire et en Normandie, on rencontre plus communément les dispositions géométriques : frettes crénelées, méandres, billettes, zigzags, tétes de clous, tores, baguettes arrondies. — Les écoles de Poitou et de Saintonge, en possession d’un calcaire facile 4 travailler au sortir de la carriére et plus dur avec le temps, tombent dans une profusion excessive de détails; elles ne se contentent pas de reproduire les galons et les palmettes perlées des tissus d’Asie, de ces fameux tapis sarrasinois dont le clergé faisait grand usage pour la parure des autels et les habits sacerdotaux; elles imitent sur la pierre les entrelacements bizarres de filets et de bétes fantastiques, se mordant lune l'autre, des manuscrits saxons. Cet élément scandinave ou normand, que l’on pourrait rattacher a l’art hindou en remontant aux migrations des peuples, intervient jusque dans certains monuments de lécole toulousaine, & Moissac par exemple, ot cependant dominent les traditions gallo-romaines modifiées par Pinfluence byzantine. Vers le milieu de la période romane, c’est dans les ateliers de Toulouse que travaillent les plus habiles exécutants et que le mélange des combinaisons septentrionales et des entrelacs orientaux est présenté avec le plus de gott et de finesse; les chapiteaux jumelés de Saint-Sernin (mu-
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sée des Augustins, 4 Toulouse) nous fournissent un
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Cay Fiz. 30. — Rinceau d’un des pieds-droits du portail nord de Véglise de Saint-Denis.
spécimen exquis de l’art languedocien (fig. 29); rien
6s LES STYLES FRANGAIS.
de mieux-entendu que ces rinceaux perlés dans lesyuels se meuvent de petites figures trés variées de mouvement et sans ces contorsions exagérées des autres écoles contemporaines. -
En Auvergne régne une ornementation méplate, sorte de marqueterie de pierres volcaniques de nuances diverses qui rappelle les anciennes mosaiques.— L’ornementation sculptée est en retard dans I’I[le-de-France et les territoires limitrophes; mais, au milieu du xu® siécle, elle prend un grand développement et conquiert une réelle et définitive supériorité sur les autres provinces. Ou trouver analogue du rinceau qui décore l'un des pieds-droits du portail nord de Iéglise de Saint-Denis (fig. 30) et de celui tiré de la porte priacipale de Saint-Etienne de Sens (fig. 31)? — Viollet-le- Duc, dans admirable ouvrage qu’il a consacré a notre architecture du moyen age, fait ressortir combien, pour le second de ces bas-reliefs, artiste commence a s’écarter des formes romaines du premier par plus de souplesse dans les tiges et dans l’attache si fine des feuilles qui remplissent les vides du rinceau.
Cette recherche du vrai qui procéde, non par l’imitation servile des végétaux, comme le fera l’art ogival sur sa décadence, mais par l’application des lois de leur structure a des conceptions purement imaginaires, est encore plus sensible dans les beaux détails de Notre-Dame de Paris. Le domaine royal est désormais en téte de l’art en méme temps qu’il devient le centre politique du pays. La période de transition ot Vogive s’allie aux formes architectoniques romanes remonte, dans l’Ile-de-France et en Champagne,
STYLE ROMAN. 6s
presque au commencement du xne siécle, alors qu’elle
était reculée a la fin de ce méme siécle dans les autres provinces du Nord, Bourgogne et Nor- . mandie, ainsi qu’en Anjou et dans le Lyonnais, et jusqu’au xe en Auvergne, en Poitou et dans le Midi, toujours porté vers Pimitation plus ou moins fidéle des ordres et des détails romains. Unechose est commune 4 toutes ces écoles romanes : le désir de racheter, surtout 4 Vintérieur, la pau-
vreté des matériaux |
qu’elles mettent en ceuvre. Quand ce mest pas a l’aide d’anciennes colonnes’ de -marbre, cornme dans le fait cité plus haut de
Fig. 31. os ‘Rincean de la Sante princirafe de Saint-Etienne de Sens.
Saint-Germain-des-Prés ou dans la crypte de labbaye
de la Couture, au Mans, elles recourent, encore au xi® siécle, a la disposition gallo-romaine des briques intercalées entre les voussoirs des arcs et aux appareils réticulés; nous en donnons un exemple relevé par nous dans cette méme église de la Gouture- (fig. 32), Quelquefois les archivoltes présentent des incrustations
géométriques de ci-
Fig. 32. — Appareil d’une porte, église
de la Couture, au Mans. ment rouge (abbaye de Beaulieu, prés de Loches); enfin, — et c’est la la grande ressource, —
les parois sont couvertes de peintures.
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Malgré les destructions opérées par le temps, par la mode et la manie du badigeon qui a fait disparaitre un si grand nombre de décorations de tous les Ages, il est démontré aujourd’hui, par d’actives et intelligentes recherches, que si la polychromie avait subi les mémes vicissitudes et les mémes abaissements que les autres
arts, elle n’avait jamais cessé d’étre en faveur, non seulement comme revétement des murailles, mais en tant que complément de la statuaire. Le grand tympan sculpté du narthex de la collégiale Saint- Ours, 4 Loches, conserve de nombreuses traces des couleurs dont il fut primitivement orné; Varc ogive qui l’encadre offre sur sa partie plane un ruban replié en guise de grecque et alternativement blanc, jaune, bleu pale; le tore ou boudin est décoré des mémes tons en spirale; le rouge semble avoir été employé de préférence dans les fonds des voussures de la porte qui donne accés dans léglise.
Il ne subsiste que de trop rares spécimens de la décoration intérieure des x1® et xu® siécles; notons en premiére ligne la chapelle du Liget et léglise de Riviere dans Indre-et- Loire; labbaye de Saint-Savin dans la Vienne.
Le premier nous fournit le type le plus remarquable peut-étre et le plus élevé de la représentation humaine durant la période romane. Cette figure de saint Egidius (fig. 33) s’enléve sur un fond brun rouge clair; la chasuble est jaune pale avec ornements bruns, le capuchon vert, la robe blanche; le manipule et le nimbe sont du méme ton que le fond; les contours et les plis sont indiqués d’un trait brun. — A Riviére, Péglise, trop importante pour la population du bourg, a été scindée en deux depuis bien longtemps, de sorte que la nef, privée de toiture, a subi toutes les intempéries de lair; cependant, quand nous la visitames, il y a quelques années, elle gardait tres distincts les linéaments des compositions qui ornaient ses murs
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