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murale,
deffet,
FRANGAIS.
six cents ans auparavant.
détrempe ou peinture a lceuf, cet état relatif de conservation dans de si facheuses conditions, les tons encore suffisamment montés des parois et des piliers, dans la partie du monumentrestée alabri, font léloge des procédés matériels des artistes r= mans; le tout est d’un grand intérét.
Comme ensemble décoratif, Saint-Savin est beaucoup plus considérable. L’église de cette riche abbaye poitevine, construite dans la pre-
miére moitié du x1°siécle,
a été peinte a plusieurs reprises de 1023 A 1300, Dans ses peintures, ainsi que dans toutes celles de la méme époque, on retrouve la méme largeur d’exécution : des tons locaux posés sans parti pris de lumiére et
une cernure brune accusant les contours, les plis
STYLE ROMAN. és
réduits 4 ceux strictement nécessaires pour indiquer les membres, le mouvement des draperies, et d'une méme
Fig. 34. — Peinture murale a Saint-Savin.
couleur, quelle que soit la nuance des tissus, le tout d’un aspect mat et sans transparence (fig. 34). Il convient de reconnaitre que cette harmonie ocreuse, un
peu blafarde, parfois trés sommaire, vu le petit nombre de tons employés, convient mieux a l’architecture religieuse que la palette plus riche de nos décorateurs modernes. Jamais elle ne déforme le mur et ne vient contrarier les grandes lignes du monument auxquelles elle reste toujours subordonnée. Cet art, en apparence primitif, —et qui lest réellement par "imperfection du dessin et la brutalité de Pexécution — connaissait donc la loi primordiale de toute peinture décorative. D’ot venait-elle? Qui la lui avait transmise? — Devant les fresques de Saint-Savin, Mérimée n’a trouvé qu’une seule réponse. L’éminent archéologue attribue les scénes de la nef, de la crypte, du vestibule et de la tribune, exécutées de 1050 4 1150, a des artistes étrangers, appartenant a une école originaire de la Gréce, et qui auraient conservé vivaces quelques-unes des traditions de Vart antique : la simplicité expressive du geste, Vabsence de plans, la suppression des détails inutiles dans les draperies comme dans les accessoires. Que des troupes nomades de peintres, parcourant la Gaule, aient mis au service des constructeurs de ce temps-la leurs bras et toute Ja somme de leurs connaissances pratiques, il n’y arien la d’improbable, surtout au moment de nos expéditions lointaines de Constantinople, de Syrie et de Palestine. Mais avec un peuple doué de facultés d’assimilation trés étendues, dans une renaissance aussi marquée, aussi universelle que celle des x1e et xu siécles, il faut étre trés circonspect en matiére d’attribution.
Nous ne nions pas l’influence orientale; elle est partout : dans les arts qui relévent de l’architecture, de
méme dans les tissus, dans l’orfévrerie, dans l’émaiilerie, jusque dans les vitraux, cette branche si spéciale, si particuliérement belle et vigoureuse de I’art francais. Que ce soit 4 laide du plomb, de filets de cuivre réservés dans la masse du métal ou simplement rapportés, nous trouvons constamment le principe de grands a-plats cernés et relevés d’un ton fort ou brillant. Une
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Fig. 35. — Tapisserie de Bayeux
méthode généralisée a ce point donne 4a réfléchir et dénote mieux et plus qu’une importation étrangére, ou, du moins, si elle a réellement existé sur quelques points, elle est devenue notre bien, le fruit méme du sol par la diffusion des semences et la bonne culture. Soutiendrat-on qu’un artiste grec a donné le trait de la tapisserie de Bayeux, ce long développement de l’expédition du conquérant normand, si imprégné d’une saveur tout indigéne (fig. 35)? Revenant a la peinture proprement dite, nous rencontrons 4 Montoire, petite ville du départe-
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72 LES STYLES FRANGAIS.
ment de Loir-et-Cher, non pas un grand ensemble décoratif comme 4a Saint-Savin ou a Riviére, mais des peintures de culs-de-four, plein xm® siécle, en parfaite analogie de style avec la sculpture de ce moment, alors qu'il n’est plus question pour elle d’influence exotique: méme longueur des figures, méme surabondance de plis, et pourtant méme systéme d’exécution et de coloration que dans les peintures de Saint-Savin. Entre autres particularités dignes de remarque, la petite chapelle Saint-Gilles de Montoire montre comment un artiste d’habileté médiocre a su se tirer d’une surface difficile. Ayant a décorer V’intrados de larc qui fait tace a lautel et qui limitait la nef, maintenant détruite en partie, voici ce qu’il aimaginé. Au sommet de l’arc, sur un fond circulaire de ton rougeatre, entre V’alpha et VYoméga peints en blanc, se détache le buste du Christ, la téte entourée d’un nimbe crucifére. Les deux bras s’étendenten suivantla courbe de l’arc et vont couronner deux personnages revétus du costume militaire de ce temps-la: celui de gauche, armé d’une targe, personnifie la chasteté et foule aux pieds le démon de la luxure; celui de droite, la patience, terrasse la fureur. Quoi de plus personnel que cette ingénieuse disposition sur une surface longue, étroite et concave au sommet? L’obscur artiste frangais a peut-étre appris le maniement de Voutil d’un de ces nomades dont nous parlions plus haut; 4 coup sar, la conception est sienne. Nous: croyons qu’il en est le plus souvent ainsi.
Tel se présente dans son ensemble ce que nous appellerons le premier age de l’art frangais. Le style roman de notre pays est sévére, mais puissant. S’il porte la trace de ses origines et du milieu physique dont il est sorti, il se trouve également en harmonie avec [état social d’un peuple qui se groupe et va occuper désormais une large place dans le monde. Que l’on contemple Pintérieur de ’ Abbaye-aux-Hommes, de Caen, en lui restituant sa charpente primitive, ou la facade de Notre-Dame-la-Grande,* 4 Poitiers, flanquée de ses deux clochers coniques, il est difficile de ne pas évoquer a Vinstant le souvenir des rudes compagnons de Guillaume le Batard et des chevaliers d’Aquitaine couverts du long haubert de mailles et du casque 4 nasal, et cen’est pas lun des moindres mérites de l’art que Vaide qu’il apporte a V’histoire dans le tableau des -générations disparues. Nous disions au début de cette étude sur l’ére romane que le moment ot commence sa pleine expansion était solennel 4 nos yeux; en effet, la logique des choses voulait qu’en méme temps que se posaient les fondements de la nationalité francaise apparussent les premiers indices du génie de notre race, génie clair et pondéré, souverainement judicieux, pour qui le beau nese sépare jamais de l’ordre et de la raison. Sans doute, le style roman n’a pas été créé par nous; il florissait sur d’autres points de la chrétienté. De méme pour le style ogival qu’il précéde et quil prépare; quel est le pays qui peut se targuer de lui avoir donné naissance? Une méme foi, un méme effort d’organisation politique, des entreprises communes ont favorisé le développement successif de l’un et de l’autre,
chaque peuple y apportant ses qualités personnelles,
Dans ce grand concours, notre part est assez belle pour prétendre que l’art du moyen 4ge a brillé chez nous d’un vif éclat, quw’il a su produire des ceuvres a notre marque dont la valeur esthétique n’est pas douteuse et qui comptent encore parmi les plus beaux ornements. de la France actuelle.
Midi. Xive eT XV" SISCLES
Dans les monuments qui décélent le passage du style roman 4a celui qui le remplace, l’arc en ogive ou en tiers-point n’est qu’une variété d’arcade et se montre simultanément avec le plein cintre; pour certains architectes, sa présence ne constituait qu’une innovation sans effet sur l'économie générale de lceuvre, Vers la seconde moitié du xu siécle, d’autres constructeurs, plus experts, reconnurent sa force supérieure de résistance; ils employérent donc l’ogive, d’abord sous les masses pesantes et contre les grandes poussées, a la base des clochers et 4 la croisée des transepts; puis ils finirent par Vappliquer a4 l'ensemble des voiites et 4 toutes les ouvertures.
A lexception du Midi, attaché avec persistance aux formes byzantines et romanes, le changement est opéré partout en France au xm?® siécle. On est en possession d’un nouveau systéme, trés complet, original dans ses moindres déductions, et qui-ne garde de l’age précédent que l’ordonnance admise par le culte chrétien dés ses premiers temps; encore esprit d’initiative, si rapidement développé 4 partir du moment ou l’architecture
76 LES STYLES FRANGAIS.
religieuse passe des ordres monastiques aux mains des laiques, fait-il subir au pian primitif de nombreuses adjonctions et de fréquents écarts. Aucun style n’est plus tranché et plus facile 4 reconnaitre. I] faut avoir déja quelques notions d’archéologie pour saisir les dissemblances d’un temple grec et d’un temple romain, d’une basilique latine et d’une église romane, plus encore pour classer un monument de transition et surtout des fragments détachés de ces diverses époques. Devant les formes ogivales, le vulgaire méme ne s’y trompe pas, et les appelant d’un terme impropre que des traités spéciaux neréussissent pas 4 faire abandonner, c’est pour lui, sans hésitation, de art gothique. Le nom, du reste, importe peu, si l’on s’entend bien sur ce qu’il désigne.
Quoique lart ogival ait élevé en France une quantité prodigieuse de monuments, il n’embrasse guére, abstraction faite des phases de transition, que trois siécles d’existence. Une floraison aussi active semblerait en avoir promptement épuisé la séve; mais il est bon dindiquer, dés a présent, que le rapide déclin du gothique procéde, en grande partie, d’autres causes accessoires sur lesquelles nous aurons 4 revenir. Chacun de ces trois derniers si¢cles du moyen Age a fait subir des modifications assez notables au style de ses devanciers; la forme de l’arcade, le profil de ses moulures, la disposition de ses piliers en sont les principaux indices.
Pendant le xm siécle, arcade est aigué et formée de deux portions de cercle qui se croisent et dont le rayon est plus grand que sa base; leur centre, par
conséquent, est placé en dehors (fig. 36). L’archivolte, presque toujours décorée de moulures rectangulaires dans Vart roman, regoit maintenant des tores, des scoties et des nervures vigourensement accusées. Les colonnes, cylindriques et lisses, sont souvent cantonnées de colonnettes isolées ou accouplées, dont le nombre est en rapport avec les retombées des arcs qu’elles sont appeiées a-recevoir.. En général, la base est une dégénérescence de la base attique; elle présente de larges feuilles ou griffes quis’étalent sur l’angle de la plinthe.
Quant au chapiteau, le tailloir en est mouluré et, d’ordinaire, a pans coupés; sur sa corbeille se voient une ou deux rangées de feuillages inspirés de la flore indigéne; leurs volutes, recourbées en maniére de crosses, sont tout a fait caractéristiques de cette belle époque, et Von retrouve ces crosses ou crochets sur les rampants des pignons, des gables, a l’angle des tours et le long des corniches.
ears Fig. 36. — Arcade de Notre-Dame de Paris.
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78 LES STYLES FRANQGAIS.
Auxiv’ siécle, l’ogive de l’arcade devient équilatérale, chaque cercle ayant son centre a la naissance de arc de cercle qui lui est opposé (fig. 37). Les moulures sont plus refouillées et plus maigres qu’au xm siecle; le
Fig. 37. — Eglise abbatiale de Saint-Ouen, a Rouen.
profil central de Vintrados ne donne plus un tore, mais deux courbes qui se terminent par un filet. Les colonnes sont sveltes; leur base, moins ferme que précédemment, repose sur une plinthe polygonale trés compliquée, et la sculpture des chapiteaux reproduit de préférence, et avec plus de servilité, les feuillages découpés.
Enfin, au xv° siécle, arcade est surbaissée, c’est-a-dire que les cercles ont un rayon plus court quesa base, et leur centre placé intérieurement (fig. 38).
L’angle inscrit est donc plus obtus qu’au xiv® siéclet. Les moulures, trés nombreuses,
offrent des profils saillants. Les colonnes sont ou cylindriques ou octogones, quelquefois méme tordues en
1. Dans les églises des xIv® et xv® siécles, les espaces resserrés
— autour du choeur, par exemple — offrent des arcades aigués qui peuvent, a premiére vue, induire en erreur sur la date d’une construction; les moulures la-donnent plus sirement, la forme et les dimensions de l’ogive variant quelquefois 4a une méme époque. Nous ne posons ici que des généralités.
spirale; le chapiteau n’a plus qu’un tailloir rudimentaire qui se perd souvent dans la retombée des archivoltes; la sculpture en est fort délicate, surchargée de détails et de découpures. Sur le socle, ce ne sont que des pénétrations d’arétes et de bases. Appareilleurs et sculpteurs se plaisent a ces difficultés d’exécution, Trés souvent les piliers se composent de la réunion en faisceau des nervures de l’archivolte et des autres arcs.
Les fenétres sont tracées d’aprés les mémes principes qui régissent l’arcade; 4 mesure qu’on avance dans la période gothique, elles présentent d’immenses ouvertures ow le bel art du verrier trouve un champ de plus en plus vaste. Leurs meneaux, de simples qu’ils étaient au dé-
Fig. 38. — Eglise Saint-Maclou, but et composés seulement de a Rouen.
deux ogives surmontées d’une
rose, multiplient leurs combinaisons : chacune de ces ogives se subdivise en deux autres plus petites, également accompagnées d’une rose. Toute cette partie supérieure du fenestrage est ornée de contre-lobes, tandis que ses divisions verticales forment autant de minces colonnettes avec base et chapiteau (fig. 39). Rien de plus gracieux que ces ajours de pierre dont Putilité n’est pas moindre que l’élégance, puisque, aidés de quelques
Bo LES STYLES FRANGAIS.
armatures de fer, ils portent le poids des vitraux et les
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Fig. 39. — Fenétre a meneaux.
maintiennent contre la violence du vent. Des gables aux rampants garnis de ces crosses végétales, dont nous
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avons déja parlé, couronnent souvent a l’extérieur les |
grandes baies des églises du xu siécle, Pendant la
période suivante, ces gables ont leur tympan fort découpé ,
de tréfles, de quadrilobes et d’autres évidements curvilignes; les fenétres occupent alors presque toute la
largeur de chaque travée, et le nombre des meneaux: augmente en proportion de la surface des baies. Au ,
xv° si¢cle appartiennent les nervures prismatiques et les meneaux flexueux dont les ramifications prennent toujours une direction ascendante. Leur aspect, comparable aux ondulations de la flamme, a fait donner au
style de cette €poque le nom de flamboyant; Vépithéte , fait bien image, et c’est la mieux justifiée peut-étre de,
celles dont on désigne partfois les trois ages de Dére ogivale.
Primitivement, le plan du xut siécle ne comportait de chapelles qu’autour du cheeur, les bas cétés de la nef en étaient dépourvus; celles qui existent dans les monuments de cette époque sont donc des additions postérieures, Le choeur, plus long que dans le roman, est entouré par le prolongement des collatéraux simples ou doubles, quand il ne se termine pas en chevet droit et sans abside. L’adjonction des chapelles de la nef tend a dissimuler a l’extérieur la forme de la croix latine, du moins dans les parties basses ot les transepts ne donnent plus qu’un faible relief. L’arc ogival, offrant
8a LES STYLES FRANGAIS.
moins d’écartement que le plein cintre, avait permis de porter les vofites a des hauteurs inusitées; aussi nos cathédrales, sans exception, ont-elles ce caractére d’élancement vers le ciel qui frappe de suite quand on y pénétre. Malgré tout, les contreforts des églises romanes devenaient insuffisants. Alors on inventa ce systéme d’arcs-boutants qui recoivent la poussée du vaisseau central et vont s’appuyer sur les contreforts des collatéraux, fortifiés eux-mémes de massifs et d’une prodigieuse quantité de clochetons, de pyramides, de pinacles et de statues abritées sous des édicules. Dans cette riche ceinture fleuronnée qui entoure les flancs et le chevet de nos églises, il ne faut donc pas voir seulement un caprice de décorateur :c’est une nécessité impérieuse de - construction que le maitre és ceuvres utilise avec adresse pour l’écoulement des eaux pluviales du grand comble, au moyen de rigoles creusées sur les reins de ces arcs obliques et de gargouilles placées en saillie autour de Dédifice. Mais, quelque motivés que soient ces étais, quelque grandiose et hardi qu’en ressorte l’effet perspectif, leur intervention n’a pas laissé que de soulever de vives critiques : artd’équilibre, — a-t-on dit, — reportant au dehors ce qui devrait étre au dedans; exposant & tous les hasards, a toutes les intempéries ce qwil faudrait protéger; que sont devenues Vimmuable stabilité, la simplicité si rationnelle du temple antique, et, sans chercher au dela de nos productions nationales, la fermeté sobre des basiliques romanes? — On peut répondre que le beau n’a pas qu’une seule formule, qwil ne va guereen architecture sans l’utile, c’est-a-dire sans certaines obligations variables suivant les temps
et les milieux, et qu’en outre, l’on ne saurait établir de paralléle équitable entre la fonction des monuments religieux du paganisme, son culte tout extérieur et le fait de recevoir des multitudes dans les enceintes sacrées. Certes, le temple des anciens est une admirable chose, la plus belle, si on veut, des conceptions architectoniques; mais quelle figure prend-il accommodé a nos rites et Anos usages? Reste la question de supériorité du mode roman sur l'art ogival; ceci devient alors affaire de pur sentiment, et nous n’avons pas qualité pour trancher un point si délicat, bien que nous cherchions en vain dans les églises des x1° et xu siécles, pour belles que nous les tenions, l’équivalent d’une facade comme Notre-Dame de Paris, de la nef d’Amiens, ou des admirables porches latéraux de la cathédrale de Chartres. Ce qui nous semble devoir étre écarté en tout cas, c’est laccusation d’ignorance adressée trop légérement aux constructeurs de la période ogivale. Réfléchissant aux efforts toujours de plus en plus ascendants de Parchitecture gothique, aux complications et aux témérités ou elle se laisse bient6t entrainer, nous serions tenté de lui adresser le reproche contraire : ivresse de la science poussée jusqu’au vertige, et qui aboutit, quand arrive le xv* siécle, 4 l’'abus des détails, 4 la recherche du tour de force et a la prédominance de ‘Phabileté manuelle sur le godt et le bon sens.
L’art ogival, de 1200 4 1350 environ, échappe complétement a ce reproche. Ses détracteurs mémes, devenus assez rares depuis qu’un groupe d’hommes éminents l’ont étudié a fond et réhabilité dans opinion publique, reconnaissent qu'il a « une certaine unité de
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84 LES STYLES FRANGAIS.
style qu’on trouve rarement dans les églises des siécles précédents »; aveu précieux arecueillir, car Punité dun monument, est-ce autre chose que Vharmonie, cette supréme et indispensable qualité de toute ceuvre dart, quel qu’en soit le genre?
La polychromie ne joue qu’un réle assez discret a Pintérieur des églises gothiques; on la voit surtout employée pour la décoration des chapelles, des maitresses voiites, et, quand ces derniéres restaient blanches, elle est restreinte 4 quelques ornements placés au point de rencontre des arétiers'. Quant a la statuaire, elle garda longtemps ses rehauts de couleur : les trois portails de Notre-Dame de Paris, les figures de la galerie dite des Rois et la rose centrale étaient entiérement peints et dorés; la dorure est encore visible par places au sommet du tympan de la porte principale. Nous en avons encore un exemple important dans la suite des sujets exécutés en partie par Jean Ravy et son neveu Bouteillier sur la cléture du chceur, dans la premiére moitié du x1v¢ siécle. Cette pratique se continua
'y, Nous prenons ici la peinture dans son caractére largement décoratifcomme dans le styleroman, mais nous n’appliquons pas cenom a des enduits blanchatres avec indication, a l’ocre rouge, d’un appareil rectangulaire relevé de quelques fleurons ou rosaces, dont les traces sont assez nombreuses dans les monuments gothiques.
méme au dela de la Renaissance. Dés le xm® siécle, ily a intention marquée de conserver aux lignes .architectoniques toute leur pureté; la forme prévaut sur les enrichissements secondaires, l’ornementation en relief sur Pornementation peinte, et, de fait, les nervures ‘profondément fouillées de logive, les détails si délicats des chapiteaux et des frises avaient moins a gagner de Pintervention de la couleur que les moulurations rudimentaires de l’arcade cintrée et les grandes parois des constructions romanes. Une autre raison peut étre assignée, ce nous semble, a la rareté de la peinture, Chez les artistes de cette époque régne une exacte discipline : tous visent un but commun; point de virtuosité individuelle qui ne reste soumise a Pensemble, et, comme il a été dit plus haut, chacun se contente de tenir modestement sa partie dans la symphonie générale. Or ces grands harmonistes avaient certainement observé effet souvent faux et discordant des rayons colorés projetés par les vitraux sur des surfaces couvertes de tons vifs. Avec le développement des fenétres et des roses garnies de verriéres admirables d’éclat et d’intensité, la peinture murale perdait sa raison d’étre. Le pavage dut revétir également des nuances simples, et toute la place que n’occupaient pas les dalles tumulaires, gravées au traitet relevées de faibles appoints de mace et de mastic teinté, fut remplie par une céramique n’employant guére que le brun rougeatre, le jaune et le noir; la disposition des compartiments; le caractére des ornements et des emblémes héraldiques fixés depuis peu en faisaient l’unique richesse. Il ne faut pas oublier que cette nudité des temples était d’ailleurs rachetée
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86 LES STYLES FRANGAIS.
par les vitraux et par le luxe d’un mobilier ecclésiastique quwils ont perdu depuis, et que nous les voyons dépouillés dune quantité d’ex-voto et d’objets affectés au culte, autels, retables, chdsses, torchéres, couronnes de lumiére, lutrins, dont les gemmes, les émaux et les ornements de métal brillaient plus encore, dans la profondeur obscure des sanctuaires, sous les mille feux des vitres peintes. La Sainte-Chapelle n’infirme pas cette régle presque constante des murailles sans décor important. Pour cet oratoire royal ot les arts devaient prodiguer tout spécialement leurs splendeurs, Pierre de Montereau n’avait pas hésité 4 employer l’or et largent, les couleurs dispendieuses comme l’outremer tiré du lapis-lazuli. La restauration de son chef-d’ceuvre a permis de constater certaines délicatesses d’exécution qui eussent été puériles et absolument perdues dans une é€glise ordinaire : ainsi des pates vitrifiées simulant les pierreries; des arabesques d’or tracées au pinceau sur des feuilles de verre bleu plaqué d’argent. Mais le bel édifice da a la piété de Louis IX est un programme’ exceptionnel, une véritable chasse destinée a recevoir les plus insignes reliques de la chrétienté; de ce quil résume ce que le xu si¢cle a produit de plus parfait, il ne s’ensuit pas que sa décoration intérieure implique un aussi grand déploiement de peinture dans les autres lieux de priére.
La sculpture participe toujours des progrés de sa sceur ainée Jl’architecture, surtout a Vapogée des grandes époques. Ictinus appelle Phidias. Loin de nous la pensée d’établir la moindre comparaison entre des esthétiques si différentes, mais qu’il nous soit permis
d’affirmer que l’antiquité seule offre une union comparable a celle de ces deux arts pendant tout le xm et une grande partie du xiv° siécle. S’il fut jamais une statuaire et une ornementation en partait rapport avec les formes ogivales, c’est bien les figures de Reims, de Chartres, de Paris, d’Amiens et la flore murale qui les encadre: et devant ces ceuvres frangaises, dans lesquelles réapparaissent la. notion du simple et l’étude de la nature abandonnées depuis si longtemps, on se demande ce quwil faut le plus admirer de leur caractére grandiose ou de la modestie de leurs auteurs; compléto..s notre pensée et disons que nos sympathies ne vont pas sans tristesse et sans quelques regrets. A notre avis, la pratique de cette vertu, fort rare chez l’artiste moderne, a été poussée beaucoup trop loin dans les temps que nous étudions, et il y a lieu d’établir la part d’éloge et de blame qui revient a organisation des arts en France durant la période gothique, d’autant plus qu’elle nous semble avoir eu des conséquences facheuses pour notre école.
L’artiste du xi1° siécle est, avant tout, religieux: sa foi sincére, sa patience en font bien Vhomme de son temps et de sa race sans plus de mélange étranger; le passé n’a guére d’enseignements pour lui, et il s’efforce de rompre avec toute doctrine antérieure, vit de son propre fonds et ne recoit encore ’impulsion ni de la fantaisie d’un souverain, ni du goat d’un particulier; il exprime, en un mot, la croyance de tout un peuple, travaille pour lui et avec lui, depuis le forgeron qui martéle les pentures des portes du lieu saint et d'un métier fait un art (fig. 40), jusqu’a l’imagier qui dresse
88 LES STYLES FRANGAIS.
Yange du jugement au sommet du grand comble.
Aucune conception esthétique n’est plus directement issue du sentiment national. Qui ne se rappelle ces curieux détails sur l’édification de la cathédrale de Chartres; les habitants de Rouen et d’autres parties de la Normandie venant processionnellement y préter leur concours dans les travaux les plus pénibles; ailleurs, les femmes et les gentilshommes trainant les matériaux de l’église de Saint-Pierre-sur-Dive; les corporations payant de leurs deniers une partie des verriéres de Bourges, de Chartres et d’Amiens? Aussi a-t-on pu dire avec raison que l’église du moyen 4ge était le lieu d’assemblée, le musée et le théatr- de la cité, en méme temps que l’asile du repos éternel. Oui, sans doute, tout y était en quelque sorte concentré; mais voila justement le point faible : Part doit-il étre exclusivement théocratique? L’homme n’a-t-il pas aussi quelques droits a devenir son propre objectif? N’est-ce pas une forme de la piété que V’effigie des ancétres, ’image d’un grand citoyen, la reproduction de la beauté de l’étre créé? Les Grecs Pavaient compris ainsi, et, plus tard, les Italiens de la Renaissance. Nous touchons ici, croyonsnous, a l’une des causes de la défaillance prématurée de nos écoles de sculpture et de peinture, alors que pour la premiére au moins il y avait eu antériorité, et pendant quelque temps supériorité indiscutable, sur Vécole italienne. Nous le prouverons.
Sous peine d’engourdissement, la soumission de Partiste a une pensée directrice ne doit pas aller jusqu’au labeur anonyme et a l’entiére absorption. Elle fut réellement trop complete, et si l’on y joint le dédain
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Fig. 40. — Pentures de Notre-Dame de Paris,
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90 LES STYLES FRANGAIS.
superbe de la société féodale pour toute autre occupation manuelle que le métier des armes, |’étroitesse de vues d’une noblesse illettrée, la coincidence d’événements politiques désastreux, on arrive 4 mieux comprendre l’étiolement rapide de J’art francais aux approches du xve siécle. L’Italie présente un tableau tout différent : Sainte-Marie-des-Fleurs, les démes de Sienne, d’Arezzo, de Pise, sont aussi des ceuvres collectives; elles ont également leurs mérites d’ensemble. Les coopérateurs y sont-ils étouffés? Peintres et sculpteurs ne signent-ils pas leurs ceuvres? Ne sortent-ils pas, quoique d’extraction populaire, du rang des hommes de labeur et ne jouissent-ils pas auprés de princes aux aspirations délicates, comme auprés de la riche bourgeoisie des cités commergantes et des petites républiques, de cette considération quiest!’avant-goat de la gloire? — Dans notre insouciant pays de France, quel dévot de l’art a pris soin de mentionner tant de vaillants hommes, dignes émules des maitres ultramontains, ensevelis maintenant sous un oubli presque complet? Le faisant, eit-ilrépondu d’ailleurs 4 un besoin public? Il est permis d’en douter 4 voir l’heure tardive ot se produit quelque chose d’approchant. Le premier essai d’une biographie d’artiste ne remonte pas, que nous sachions, au dela dela fin du xvi° siécle. André Thevet — dans ses Vies des hommes illustres, Paris, 1584. — a consacré quelques pages 4 Eudes de Montreuil, le familier de saint Louis qu'il suivit 4 la croisade, l’architecte de PH6tel-Dieu, des Quinze-Vingts, des Cordeliers et de beaucoup d’autres églises. Encore faut-il voir avec quelle réserve, préalablement appuyée, sui-
STYLE OGIVAL. gt
vant usage du temps, par de nombreuses citations de Pantiquité, Thevet présente son héros, « duquel plusieurs s’émerveilleront (attendu qu’il était de ceux qu’on voit bouffer, parmi le peuple, de gloire, ains était un simple architecte, se mélant d’un état mécanique) que j'aie ici proposé son portrait. Mais s’il leur plait de prendre la patience de considérer que parmi ces vieilles masures du menu populaire, quoiqu’elles soient assez sales, ce néanmoins on y trouve parfois de précieux et exquis joyaux, ils ne se topiqueront pas si aigrement de ce que j’ai ici entremélé cet Eudes. » Du reste, ce sont encore les architectes qui, grace 4 importance de leurs fonctions, ont laissé le plus de traces dans nos archives.
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La sculpture est moins bien partagée et la majorité des beaux travaux des xmu® et x1v° siécles se présente a nous dépourvue d’indication d’auteur. Voyons les ceuvres. — Sous le rapport de l’élévation du style, de la grandeur du geste dans une figure isolée, Amiens tient la premiére place avec les deux statues de sa facade occidentale, l’évéque saint Firmin et surtout le Christ bénissant de la porte centrale. Nous ne connaissons rien d’égal dans les productions du moyen age, non pas seulement en France, mais méme en Italie, et l’on doit traverser les rangs serrés des maitres de la Renaissance, arriver jusqu’a Léonard de Vinci et Raphaél pour trouver
93 LES STYLES FRANGAIS.
le sublime porté 4 cette puissance. C’est que l’artiste est arrivé a linstant favorable ot tout concourt a l’élever et a lenseigner. I] est pris par le cceur et par les sens : d'un cété, la foi pure et ardente, — il croit a ce quwil représente; — de l’autre, le spectacle presque continu de pompes et de cérémonies imposantes; il n’est pas jusqu’a Vallure et a lajustement de ses contemporains qui.ne lui soient une lecon. Les Grecs s’inspiraient des riantes fictions de la mythologie, de la plus belle des races humaines se montrant en pleine action dans les luttes du gymnase et de la palestre; les imagiers du moyen age ont pour eux le mysticisme et la naiveté des légendes chrétiennes, un idéal supérieur, et si la sévérité du climat et des mceurs leur voile lanature vivante, du moins elle leur apparait sous des draperies dont rien depuis n’a atteint la noble simplicité. Le costume des hautes classes du temps de saint Louis reste, en effet, Pun des plus beaux de notre histoire; mais celui des dignitaires de l’Eglise est par l’ampleur, la souplesse des tissus etle caractére des ornements, la perfection méme. La plastique devait s’en emparer et, 4 une époque ou la vérité historique n’était méme pas soupconneée, elle pouvait, sans aucun scrupule, en revétir les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament, et ceux des premiers temps du christianisme. La statue de saint Firmin, premier évéque d’Amiens (fig. 41), nous offre donc la représentation d’un prélat du xm® siécle. Adossée au trumeau d’une porte, son auteur s’est bien gardé de développer latéralement le bras qui donne la bénédiction pastorale; les lignes de la figure suivent absolument celles du trumeau, et nous remarquerons ici le
respect des régles de la statuaire monumentale qui résulte de ce que ces latomi ou tailleurs d’images de l’ére gothique étaient parfois aussi architectes; nous verrons ~~ ultérieurement “l'un
deux diriger méme des travaux
de peinture. La réciproque se produisait: Guillaume de Sens,
ce maitre francais qui récon-
struisit a la fin du xi1® siécle la cathédrale de Cantorbéry, était sculpteur. Pour comprendre avec quelle intelligence le grand artiste inconnu a su éviter la raideur qui semblait imposée par les étroites limites de son ceuvre, une gravure ne suffit pas, ces deux magistrales sculptures demandent 4 €tre examinees sur toutes leurs faces, le musée de
moulages du Trocadéro rend la
chose aisée, et nous ne saurions trop engager les amis de l’art francais 4 suppléer ainsi a l’in-
suffisance de nos reproductions. - Si Ton recherche mainte-
nant le sentiment de la composition, la distribution des masses dans ensemble décoratif d’un portail ou dune paroi, Paris
Statue de saint Firmin.
‘et Reims sont sans
rivales. Dans cet ordre d’idées, et pour la premiére de ces écoles, on distingue deux phases bien tranchées, quoique probablement peu distantes l'une de Pautre; faute de documents on leur assigne la premiére et la seconde moitié du xmi° siécle. A la plus ancienne, grave, simple, un peu anguleuse de formes, se rattachent la porte centrale de Notre-Dame, restaurée par Toussaint et M. Geoffroy Dechaume avec le talent que l’on sait!, et sa voisine la porte de la Vierge (fig. 42). L’ordonnance de la porte de la Vierge, la plus remarquable, est tout a fait symétrique. Malgré le grand got d’ajustement dont fait montre le sculpteur, surtout dans la figure du Christ, et les rois et les prophétes de la partie inférieure du tympan, il a renoncé, sans doute volontairement, .4 tout imprévu pour les poses et les draperies; dans leur régularité et parla répétition de la méme attitude, les personnages passent en quelque sorte a l'état de membres de l’architecture du portail ; mais quel calme, quelle sérénité dans les tétes! Seulement, il se produit, a cés hauteurs spiritualistes, le méme phénoméne que sur les sommets alpestres: lair qui y circule est pur, mais ufi peu froid. Nous parlions tout 4 ’heure du sublime; celui des arts plastiques a ce désavantage sur le sublime littéraire qu’il est immuable et privé de ces heureuses intermittences qui en rendent la sensation plus vive.
1. Il s’agissait, pour ces deux habiles statuaires, si pénétrés de Vesprit du moyen age, de faire disparaitre la trace des mutilations de Soufflot, et de restituer a la grande porte occidentale son trumeau et la zone inférieure du tympan détruits en 1771. Le régne de Louis XV a été particuliérement fatal a nos édifices nationaux.
STYLE OGIVAB. 9§
Quand nous disions que l’absence de pittoresque est. parfaitement voulue dans les sculptures du tympan de
Fig. 42. — Porte de la Vierge 4 Notre-Dame de Paris,
la porte de la Vierge, nous n’avancions rien que ne prouvent quelques bas-reliefs des pieds-droits, le Semeur, par exemple (fig. 43); le Moissonneur aiguisant sa faux (fig. 44); et ceux placés sous les arcatures de
96 LES STYLES FRANGAIS.
Pébrasement, les derniers traités avec beaucoup plus de liberté et d’aisance. Ce sont de véritables merveilles. du genre que ces martyres de saint Jean-Baptiste, de saint Etienne et de saint Denis; la lutte des anges fidéles et des anges rebelles; saint Michel terrassant le dragon. L/’intelligente disposition de ces scénes dans un
cadre si restreint, Vexécution si fine et si délicate, tout, jusqu’aux mutilations qu’elles ont subies, fait penser: aux stéles grecques des meilleurs temps; Ie pauvre imagier de la Cité vaut ici, en
grace et en suavité, Fig. 43, — Le Semeur, bas-relief les habiles modedelNotre Dane. leurs d’Athénes.
Le transept méridional de Notre-Dame appartient avec certitude a la seconde période, Vinscription du soubassement mentionnant a la fois l’architecte, maitre Jean de Chelles, et la date initiale des travaux, 1257. La porte a recu le. nom de Saint-Marcel, mais le tympan en est consacré a saint Etienne, patron de l’une des deux églises sur Pemplacement desquelles commenga de s’élever, A la
fin du xue siécle, la cathédrale de Maurice de Sully. Dans les deux zones, la Iégende se développe de gauche
a droite : la dispute avec les docteurs; la prédication; le juge- ment; la lapidation et Pensevelissement.
Au sommet de arc, le Christ, 4 mi-corps et placé entre deux anges, se détache sur une voussure aux feuilles de figuier, et bénit son serviteur.
On est la devant un chef-d’ceuvre, et, a notre avis, au point culminant de la sculpture gothique, sous le double rapport de la composition et de lexpression dramatique. Le groupe de la lapidation. est véritablement admirable de lignes, et Vopposition. trés saisissante
entre la pure figure du martyr et la brutalité de ses bourreaux (fig. 45). L’un d’eux, celui de gauche, a relevé sa tunique dans la ceinture pour faire plus a
cig. 44. — Le moissonneur, bas-relief
de Notre-Dame.
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Paise son métier d’assassin; sur sa face se peignent Vironie et le blasphéme. Tout en équilibrant les masses de ces scénes diverses, l’auteur a su y introduire le mouvement et la vie; et au lieu de se contenter, 4 Vinstar de ses prédécesseurs, d’un type de téte modelé par grands. plans, fort beau-sans doute, mais trop souvent répété, il s’efforce de varier les physionomies. Le geste est sobre et cependant d’une rare énergie, témoin ces deux sbires qui aménent Etienne au tribunal : lun le garrotte de ses bras et saisit lourdement la tunique du diacre; lautre, un Africain vétu d’une cotte a écailles, le tient par les cheveux, mais sans crispations exagérées. Est-il assez hautain et inexorable, ce juge, les coudes arqués et les mains posées sur les cuisses? Tout cela est étudié et saisi sur le vif. Des passions heurtées arrivons a des nuances plus difficiles a exprimer, au groupe de trois figures assises par terre, dont une femme allaitant son enfant, et qui écoutent la divine parole; l’attention profonde du premier de ces personnages est parfaitement rendue, ainsi que le doute qui pénétre dans l’esprit du second et se traduit par le geste si particulier de la réflexion, celui du Pensieroso de Michel-Ange. Voila de ces accents qui ne sont pas seulement d’un exécutant habile, mais d’un observateur et d’un grand artiste. Mettez sous son ciseau un champ de meilleur aloi, au lieu de la pierre le marbre ou le bronze des sculpteurs florentins et siennois, et dites si la beauté de la matiére ne sera pas relevée et dépassée cent fois par l’excellence de ceuvre? Mais non; sans s’inquiéter autrement des conditions faites 4 l’ouvrier, il suffira de comparer cet ensemble avec les mo-
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100 LES STYLES FRANGAIS.
oa numents, prisés entre tous, de l’art primitif italien, avec les chaires de Pise et de Sienne, l’arche de saint Pierre martyr a Saint-Eustorge de Milan; et alors, qu’un arbitre impartial prononce ot est le vrai, ou est le simple, ou est l’émotion, ot est, en un mot, la plus grande somme des dons précieux qui constituent le grand style et assurent limmortalité, méme 4 un maitre inconnu!
Ce portail nous offrirait encore plus d’un sujet d’étude; indiquons au moins ce bijou qui s’appelle la . Porte-Rouge ou des Chanoines, et les bas-reliefs P ayant trait a la vie de la Vierge placés sur le soubassement extérieur de l'abside. A portée de l’ceil, — et malheureusement de la main d’iconoclastes barbares, — on n’en peut guére apprécier aujourd’hui que la disposition et le faire des draperies poussé jusqu’aux extrémes limites de la finesse et de l’élégance. — Nous avons donc dans ces trois exemples, le portail de la Vierge, le tympan de Saint-Etienne et les bas-reliefs de l’abside, la marche de la sculpture dans le domaine royal : idéalisme majestueux, esprit d’observation et d’analyse, recherche d’une grace déja un peu raffinée et / de la dextérité de Poutil.
} Avec moins de sévérité au début, Dart champenois semble avoir parcouru les mémes phases; les figures du grand portail de la cathédrale de Reims sont d’aussi fiére allure que celles d’Amiens et de Paris; mais dans l’ensemble de la décoration sculpturale domine la préoccupation d’un certain naturalisme. I] existe 4 lalongue un peu partout; 4 Chartres méme, dans plusieurs images de prélats et dans la curieuse figure du saint Georges
STYLE OGIVAL. , 10k
en costume de chevalier du xrue siécle, bien que cette statuaire beauceronne soit beaucoup plus remarquable
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Fig. 46. — Paroi de la cathédrale de Reims.
par un sentiment de douceur et d’onction, parfois assez gauche, que par la savante structure des corps et l’entente de ’ajustement.
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L’école de Reims est plus souple et plus artiste; ses représentations féminines possédent une élégance toute particuligre, la grace souriante, presque mondaine; quant aux hommes, ils ont les cheveux et la barbe frisés; la moustache relevée laisse voir une bouche mince et railleuse; le type est, en général, moins noble qu’a Paris. Amis du pittoresque, les sculpteurs champenois ne repoussent pas les attitudes hanchées, les ¢toffes aux plis nombreux et un peu secs dont le xiv° siecle va abuser. L’exemple que nous mettons sous les yeux du lecteur achévera cette définition trop incomplete et présentera en méme temps un échantillon de cette flore murale qui, nulle part, dans l’architecture frangaise, n’a imité la nature avec autant de soin et d’habileté de main (fig. 46). Du reste, le précieux de lexécution propre a cette école se montre dés le commencement du xi siécle: la décoration dela porte qui donnait autrefois passage du transept gauche de la cathédrale a l’ancien cloitre, et ot paraissent ensemble le plein cintre et l’arc en tierspoint, a motivé des enroulements romans et des chapiteaux acrochet véritablement bien remarquables, surtout dans un morceau de transition. Mais veut-on, dans un ordre plus relevé et de plus d’intérét, considérer ce que cet art champenois a produit de plus délicat ct de plus parfait, uni au curieux tableau d’une corporation bourgeoise de ce temps-la en plein exercice de ses fonctions, et cela rendu avec une vérité et une entente de la composition tout a fait consommées? Que Il’on examine le développement d’un petit bas-relief placé au trumeau de la facade septentrionale, sans doute quelque ex-voto des marchands drapiers (fig. 47). On les voit coupant
iers, a Reiins.
g. 47. — Bas-relief des marchands drap
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du drap, dépliant et aunant des piéces; dames et patrons assistent a lopération; un commis en inscrit le résultat, tandis qu’un groupe de négociants, prédécesseurs des Colbert, semblent débattre le cours de la marchandise, Le caractére votif de ce délicieux chef-d’ceuvre s’affirme a Vextrémité de la frise par un groupe de personnages entourant un autel surmonté d’une image de la Vierge, son fils entre les bras. Autant qu’il est possible de comparer des procédés différents, le bas-relief des drapiers égale en perfection, deux siécles d’avance, ce que les maitres italiens de la belle époque, un Beato Angelico, un Pesellino, ont exprimé, en peinture, de la vie privée des Florentins du xv® siécle sur les gradins de leurs retables.
Nous avons indiqué les différents caractéres de l’ornementation pendant la période romane et les influences dont elle témoigne selon les provinces. Le changement opéré vers le milieu du xu siécle, et qui est surtout sensible dans Ile-de-France, la Picardie, la Champagne et la Bourgogne, ne pouvait que démoder chaque jour davantage les motifs gréco-romains, orientaux ou anglo-saxons dont s’étaient inspirés jusque-1a les sculpteurs. A cette flore toute conventionnelle ne présentant guére que des altérations maladroites du laurier et de Pacanthe antiques, aux entrelacs compliqués, aux combinaisons géométriques, s’ajoutaient ca et la des éléments tirés de la flore indigéne. Peu de temps aprés
son apparition, le systéme de l’ogive gagne rapidement de proche en proche; ce qui restait des traditions surannées est tout 4 fait proscrit et remplacé par une ornementation en harmonie avec le style nouveau. Ceci eut lieu avec une vigueur et une streté remarquables. Si la statuaire se dégage des formes hiératiques pour se mettre a l’étude directe de l’étre humain, dans sa physionomie, ses proportions, ses attitudes, ses gestes, de’méme la sculpture ornementale se prend a consulter la nature, A examiner de prés les végétaux de nos champs et de nos foréts, leur développement progressif, les courbes et les attaches de leurs tiges, la forme de leur feuillage. A laide de ces ressources inépuisables, l’artiste compose désormais le décor varié des chapiteaux, des frises et des voussures; plus d’apports étrangers, plus d’importations exotiques, plus de réminiscences confuses d’Athénes, de Rome ou de Byzance. Sur les murs des cathédrales se retrouve la végétation nerveuse et souple de nos contrées, non pas copiée servilement, mais interprétée avec un réel sentiment décoratif et cette unité que tout le monde reconnait. A ce propos, nous ne croyons pas que l’on posséde des renseignements assez complets sur les corporations d’imagiers et de tailleurs de pierre pour affirmer leur division absolument tranchée en sculpteurs de figures et sculpteurs d’ornements; quoique les deux genres soient étroitement liés, sur la plupart des édifices gothiques, la chose est pourtant vraisemblable, I] devait s’opérer sur les chantiers du moyen 4ge la méme sélection qui se produit dans les ateliers actuels : les mieux doués parmi les exécutants se consacrant plus exclusivement 4 la sta-
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tuaire qui impose de si longues et si fortes études. Toutefois une méme direction était certainement donnée aux uns et aux autres. En outre, des preuves matérielles établissent que toute la sculpture, les ornements aussi bien que les figures, se faisait avant la pose et non sur le tas, suivant l’expression des gens du métier; ce ne pouvait étre qu’a proximité du batiment que!’on élevait, et sans doute al’abri de hangars ou de constructions légéres disposées a cet effet. Le travail en commun; le méme but atteindre devaient donc établir des rapports continuels entre ces deux catégories d’artistes, rapports qui n’existent malheureusement plus au méme degré pour nos grandes constructions ot chacun se cantonne dans sa partie et supporterait difficilement l’ingérence et les avis du voisin. Il a été dit plus haut dans quelle mesure, intermédiaire entre la collectivité anonyme du moyen Age et la spécialité vaniteuse de l’artiste moderne, la conduite générale de l’ceuvre peut s’opérer, et nous semble équitable et féconde.
On retrouve dans la sculpture d’ornement, pendant la période ogivale, les mémes qualités, et, sur son déclin, les mémes défauts que dans la sculpture proprement dite; les tendances particuliéres 4 chaque groupe provincial s’y lisent presque aussi clairement. Ainsi, les chapiteaux, les frises et les corniches de Notre- Dame, et en général de tous les édifices du domaine royal, sont des modéles de style pur et sévére en méme temps que des exemples achevés de appropriation d’éléments naturels a la flore architectonique, par une méthode concréte et judicieuse qui ne prend que l’essence des choses. Les sculpteurs de Paris et de Chartres
s’inspirent surtout des bourgeons prés de s’ouvrir, des volutes naissantes de la fougére, pour ces chapiteaux a crochets, l’un des types les plus accusés de l’ornementation du xm siécle; ils vont chercher le plus souvent leurs grands motifs dans les petites plantes telles que le cresson, le plantain, le tréfle, usant du feuillage @arbres et arbustes, figuier, érable ou autres, dans les voussures profondes de quelque portail. L’école champenoise, que nous avons vue portée vers la réalité et Paspect pittoresque, emploie de nombreuses espéces reproduites avec une conscience et une minutie voisines de la sécheresse. Certaines parties de la cathédrale de Reims offrent un véritable débordement de verdure; la pierre y est travaillée comme livoire ou le bronze, avec la méme ténuité : sur la corbeille des énormes piliers de la nef, c’est presque la confusion dune haie; peut-étre méme est-ce l’intention du compositeur, car souvent il méle des animaux 4 ce fouillis. Un botaniste-archéologue, M. Saubinet, a compté, tant a Pintérieur qu’a l’extérieur de Iédifice, prés de trente variétés de végétaux, parmi lesquels la renoncule, la vigne cultivée et la vigne sauvage, le rosier, le lierre, ’arum, le chéne. Quant a Vécole bourguignonne, elle ne tombe pas dans cet abus, et, tout en choisissant de préférence les feuilles découpées de Pancolie, du chrysanthéme, du persil, de la scabieuse, elle sait les traiter, contrairement a l’école champenoise, avec beaucoup d’énergie et une grande largeur d’exécution. -
Au xiv° siécle, cette belle et intelligente traduction de la nature commence a s’altérer. L’ornemaniste inter-
108 LES STYLES FRANGAIS
préte moins, il copie; et s'il apporte quelques modifi-
cations 4 son modéle, ce n’est pas dans le sens de la simplicité; il exagérera le modelé pourtant fort accusé de la feuille de vigne, les refends de celles du chéne, du fraisier ou de la bryone; Vhabileté de Poutil est grande, la perfection du rendu trés séduisante, mais déja aux dépens de Veffet général. Les formes tourmentées, les ondulations capricieuses ,qui dominent alors ne sont pas aussi lisibles et aussi fermes a distance que les beaux fleurons et les bandeaux de feuillages a limbes grassement traités de l’époque précédente, Le sculpteur veut tout dire, tout exprimer; il en est de son ceuvre comme de |’éloquence verbeuse : elle fatigue 4 la longue plus qu’elle ne charme; forcé- — ment elle est confuse. Cependant le xiv siécle garde encore quelque mesure; mais, quand arrive lage du flamboyant, la préoccupation des praticiens est d’¢tonner, et il faut convenir qu’ils y réussissent pleinement. Ces ajourages tréflés et quadrilobés, ces nervures stri€es comme des troncs d’arbres, ces bandeaux dans lesquels une quantité de bestioles grouillent sous les pampres et parmi les ronces finement détachées présentent, a vrai dire, un spectacle trés amusant, ou l’imagier a dépensé infiniment d’esprit et de talent. Bientdt la vigne et ses brindilles ne sont plus assez compliquées pour les habiles de ce temps; le houx, le chardon, les épines, les algues aux tissus bulbeux deviennent leurs thémes favoris, le-chou surtout : le plus frisé, le plus recroquevillé est choisi pour orner les culs-de-lampe et les crosses de Vogive, et s’étaler rayonnant et vainqueur 4 son sommet, en maniére de souverain de
tous ces végétaux contournés. Le moindre tort de cette sculpture si refouillée est de donner asile 4 la poussiére et aux imsectes et de se détruire assez promptement a l’extérieur, sous Dinfluence des climats pluvieux.
Une ornementation si variée dans ses formes et ses applications est pourtant sortie presque uniquement dune méme source: l'étude des végétaux. L’animal, réel ou imaginaire, n’y tient, au xi° siécle, qu’une place accidentelle et tout accessoire, du moins a l’intérieur des édifices; on le rencontre plus fréquemment au dehors, dans certaines parties hautes: les gargouilles, le sommet des balustrades et des contreforts, quelquefois aussi sur les culs-de-lampe et les ébrasements des porches. I] acquiert alors de ’importance; limagination des sculpteurs s’y ouvre libre carriére, et comme, pour cette sorte de thémes, ils sont moins soutenus par Vobservation de la nature, ils taichent de racheter leur inexpérience des formes par l’étrangeté des attitudes et Pénergie sauvage de la structure et des silhouettes, Quoi qu’en disent les admirateurs passionnés du moyen age, et pour ingénieux qu’il soit encore, l’art fantastique est le cété assez faible de la sculpture francaise du xu1° siécle; sur ce terrain, aucun rapprochement n/’est possible avec la superbe faune sculpturale de Vantiquité. — Presque totalement abandonnée au xiv siécle, la représentation des animaux reprend faveur pendant le siécle suivant, plutét dans le sens de limitation exacte que dans lordre chimérique; fidéles 4 leur systéme, les artistes préférent, en général, les fauves de petite taille, les rongeurs et les reptiles, tout ce qui se préte le mieux
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aux ténuités et a l’adresse du ciseau; ils excellent, sur la pierre et sur le bois, dans ce genre minuscule des derniers temps de la période gothique.
Lélément géométrique intervient si rarement dans Pornementation sculptée du xim° siécle, les exemples en sont tellement clairsemés, qu’il n’y avait pas lieu d’en faire mention; mais on comprendra que la peinture murale et celle des vitraux ne pouvaient se passer aussi aisément de combinaisons qui, accentuées par la couleur, apportaient a la rondeur des formes végétales le secours de lignes plus fermes pour les frises et les bordures, et permettaient @utiliser, dans les fonds, des quadrillages, des losanges et des motifs réguliers d’encadrement. Verriéres, miniatures, décorations présentent donc souvent ces divers ornements, en méme temps qu’elles continuent la vieille tradition romane, c’est-a-dire l’absence complete de perspective linéaire ou aérienne, et nul souci de ce que dans les arts on appelle l’effet; I’ceuvre peinte ne cherchant jamais 4 donner d’autre impression que celle d’une surface plane plus ou moins décorée (fig. 48). Sous le rapport architectonique, cela était juste. On maintenait ainsi dans le rang secondaire qu’ils occupent ces arts accessoires dont une construction peut a la rigueur se passer, et qui sont au monument ce que les joyaux sont au corps. Cependant ce sacrifice fait a Punité avait
pour conséquence de retarder le développement de la ee
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Fig. 43. — Peinture du xi11® siécle,
peinture proprement dite. Parmi les rares vestiges de cette €poque, aucun ne semble révéler l’existence d’une école frangaise de peintres dans l’acception élevée du
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112 LES STYLES FRANGAIS.
nom; ce sont gens de métier placés au méme niveau que les selliers, les doreurs et les brodeurs. De plus, Pexécution de ces hautes verriéres, de ces roses gigantesques, depuis les métropoles jusque dans les églises situées loin des centres provinciaux, devait absorber et retenir en un cercle impérieusement tracé d’avance toutes les forces vives de la corporation. Aussi les résultats furent magnifiques, et lon tombe d’accord que le bel art du vitrail peint est presque exclusivement francais; lappel que l'Italie adressait 4 nos maitres verriers du xv® et du xvr° siécle, dans la période la plus florissante de sa Renaissance, le démontre surabondamment. Cette gloire nous a cotité cher. Ce que nous avons conquis sur un point, nous l’avons sinon perdu, du moins singuliérement affaibli sur un autre, en restreignant nos peintres 4 des pratiques et a des formes toutes conventionnelles; disons le mot, en les écartant de l’observation de la nature. La preuve de ce que nous avancons ici, peut-étre au grand scandale de quelques-uns, c’est que de la décadence du vitrail datent les premiers symptémes du relévement de la peinture en France. Ouvrez tous les traités sur ‘la matiére, vous trouverez partout les mémes constatations trés exactes, mais partout aussi les mémes doléances auxquelles il nous semble impossible de nous associer.
L’apogée du vitrail est peut-étre 4 cette phase de transition des derniéres années du xmn® siécle, alors qu’acceptant les données ogivales, le peintre verrier garde encore certaines traditions byzantines dont nous parlions plus haut et la beauté de coloration des produits de Orient. L’inspiration en est visible dans ses
STYLE OGIVAL. 11z
ceuvres. Il les réduit a une sorte de mosaique translucide, le plus fragmentée possible, merveilleuse d’éclat et de rayonnement, ow l’cil percoit a peine dans la sainte légende qui s’y déroule quelques scénes un peu distinctes; ordre supréme, égalité constante dans l’harmonie. Toutefois, de grandes figures comme A Chartres, d’importantes représentations comme a Poitiers, font de temps a autre exception a la régle, bien que dans la méme vérité décorative, Le xin® siécle ne s’en écarte pas; mais, avec le dévéloppement qu’atteignent les ouvertures, il y apporte ses élégances. Les armatures de fer, de rectangulaires qu’elles étaient et simplement formées de traverses et de montants, épousent alors les divisions des vitres peintes, et, tour a tour, rondes, elliptiques ou quadrilobées, suivent et accentuent les médaillons qu’elles soutiennent. Aux colorations fines et rompues par juxtaposition des verriéres primitives se substituent des tons fermes, un peu entiers; le bleu, le rouge, le vert y dominent. Parfois, ces verriéres, d’une valeur intense, sont réservées pour les sanctuaires et contribuent ainsi 4 la profondeur chaude et mystérieuse de nos cathédrales, tandis que de belles grisailles, aux arrangements ingénieux (fig. 49), laissent passer une lumiére douce sous les vottes de la nef, L’énorme fabrication, la nécessité de répondre a tant de besoins a la fois et de couvrir d’immenses surfaces entrainent bien, il est vrai, plus d’une négligence ; la hate se fait sentir; les motifs se répétent d’un lieu a un autre et prennent, dés lors, un caractére quelque peu industriel. Malgré tout, c’est encore Page d’or de la peinture sur verre,
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Wig LES STYLES FRANGAIS.
Matériellement, le x1v® siécle est en progrés. Le dessin des figures devient plus correct, le modelé plus précis et plus délicat, lamise en plomb moins brutale; le verre est coupé en plus grands morceaux. La vanité des donateurs aidant, le portrait commence a paraitre, et avec lui quelque étude de la nature. Grace a l’emploi de verres plaques travaillés ala meule et de jaunes obtenus par applications de sulfure d’argent, lé peintre exécute déja des damassés de fonds, des joyaux, des ornements, des détails d’armoiries d’une rare richesse; il est évident que son habileté et ses ressources se sont accrues et ses travaux, en tant qu’objets d’art, présentent une certaine beauté et un trés vif intérét. En réalité, a ne considérer que le rdle justement assigné au vitrail dans l’ordonnance générale d’un monument, tous ces perfectionnements sont négatifs, L’art du verrier tend a s’acheminer vers le tableau : des groupes, plus souvent de grandes. figures, succédent aux panneaux de légendes, et se dressent entre les montants des meneaux dont le nombre croit toujours; comme elles ne peuvent occuper a elles seules ces longues surfaces, elles sont supportées par des stylobates ou des culs-de-lampe, et surmontées de dais pyramidaux avec accompagnement de gables, de clochetons, de pinacles et d’arcs-boutants jetés 4 profusion. Toute cette architecture de remplissage est peinte en grisaille avec filets et ornements jaunes sur champ bleu ou rouge; elle a l'inconvénient de viser trop au relief des saillies architectoniques réelles, mais surtout d’isoler par ses masses blanchatres les figures puissamment colorées, de laisser pénétrer trop de lumiére en plusieurs de ses parties, et, ce faisant, de
renoncer ainsi a l’égalité si bien comprise des anciennes verriéres. Cette dérogation aux lois primordiales de la
peinture sur verre ne pouvait que s’affirmer davan-'
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PEGARD
Fig. 49. — Panneau de grisaille du xz11® siécle.
tage lorsque ce genre de décor s’introduisit dans les oratoires privés. D’aprés Sauval, « toutes les fenétres des chapelles des appartements de Charles V, au Louvre, et en l’hostel Saint-Pol, estoient remplies de vitres aussi hautes en couleur que celles de la Sainte- Chapelle, pleines d'images de saints et de saintes, surmontées d’une
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espéce de dais, et assises dans une espeéce de tréne, le tout d’aprés les dessins de Jean Saint-Romain, fameux sculpteur de ce temps, que ce monarque employoit par préférence pour la décoration de ses palais. » Si le vieil historien de Paris, parlant des vitraux des demeures royales, les met, pour Vintensité, sur le méme rang que ceux du xmi® siécle a la Sainte-Chapelle, c’est évidemment d’une manicre générale; la présence des détails architectoniques, trones et dais, signalés par lui, montre assez que ces peintures étaient selon le golit régnant et il ajoute : « Quelques-unes des vitres des appartements du roi, de la reine, des enfants de France et des princes de sang royal, estoient rehaussées des armoiries de la personne distinguée qui les occupoit. » Il donne | méme la dimension et le prix de revient de chacun de ces panneaux. L’exemple, partide haut, fut, comme toujours, rapidement suivi: gentilshommes et riches bourgeois voulurent avoir les fenétres de leur logis closes’ de verriéres 4 leurs armes ou a leurs insignes, et cela ne dut pas peu contribuer a latransformation de l’ancien style, a l’affaiblissement relatif du coloris, et 4 l’introduction de plusen plus marquée de Ja fantaisie dans un art subordonné jusque-la a des régles hiératiques.
Pour la premiére fois, depuis Charlemagne, nous nous trouvons devant un prince auquel les arts ne sont pas moins redevables que les lettres. Sans aucun doute
la figure de saint Louis domine la plus belle période de Dart ogival: par ses sages institutions, par Vimpulsion que sa piété et son ardente charité surent imprimer a toutes les entreprises du xur’ siécle, il en est ’inspirateur etil a vraiment mérité de lui donner son nom; mais c'est a sa foi religieuse plus qu’a un penchant prononcé pour les choses de Vesprit qu’il faut faire remonter Yorigine de tant de nobles créations; aussi, I’art, considéré dans son ensemble, est-il alors exclusivement théocratique. Au milieu des luttes civiles et des catastrophes de la guerre de Cent ans, Charles V, tout en rétablissant pour untemps malheureusement trop court la fortune de la France, prépara de longue main et @une initiative trés personnelle le développement que commencerent a prendre, dans un autre sens, la décoration murale et l’ornementation des manuscrits vers la fin du x1v° siécle. En 1355, neufans avant de monter sur le troéne et n’étant que duc de Normandie, on le voit commander a Girard d’Orléans, puis a Jean Coste, Vauteur présumé du portrait du roi Jean a la Bibliothéque Nationale, l’exécution de grandes peintures pour la salle principale, la galerie et la chapelle de son chateau de Vaudreuil. A cété de sujets religieux se placent des scénes profanes, une Histoire de César accompagnée d’une ‘frise inférieure de « bestes et dimages »; la galerie précédant la grande salle est décorée d’une chasse. Le duc de Normandie donne a Jean Coste, le peintre chargé d’achever ces divers travaux, 600 moutons d’or, soit 15,656 francs!. Rien ne
1. Archives de Vart francais, t. II, p. 340, et t. III, p. 65.
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nous permet plus d’apprécier le caractére de ces peintures, et, pour en concevoir quelque idée, c’est encore a Sauval que l’on doit recourir. Voici la description quwil donne d’une galerie de ’hétel Saint-Pol, Charles étant devenu roi: « Elle avoit vingt-quatre toises de longueur. Depuis le lambris jusqu’a la votte, et sur une longue terrasse qui régnoit tout autour, étoit représentée, sur
un fond vert, une grande forét pleine d’arbres et
d’arbrisseaux, de pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers et autres semblables, chargés de fruits et entremélés de lis, de flambes, de roses et de toutes sortes de fleurs ; des enfants, répandus en plusieurs endroits du bois, y cueilloient des fleurs et mangeoient des fruits; d’autres arbres poussoient leurs branches jusque dans la votte, peinte de blanc et d’azur pour figurer le ciel et le jour, et enfin le tout étoit de beau vert gai fait d’orphin et de florée fine. Outre cela, il fit peindre encore une petite allée par ou passoit la reine pour venir a son oratoire, a Véglise Saint-Paul. La, de cété et d’autre, quantité d’anges tendoient une courtine aux livrées du roi; dela votite, ou pour mieux dire d’un ciel d’azur qu’on y avoit figuré, descendoit une légion d’anges jouant des instruments et chantant des antiennes de Notre-Dame. Le ciel, aussi bien que Vallée de la galerie, étoit d’azur d’Allemagne, qui valoit dix livres parisis la livre. » Autant que le permet un document écrit‘, il ressort de ce passage que la décoration intérieure des appartements
1. Les descriptions de Sauval sont le résultat de ses recherches dans les archives de la Cour descomptes et de la Sainte-Chapelle; de son temps, au xvir° siécle, il ne restait plus rien des batiments de l’hétel Saint-Pol.
recherchait déja quelque imitation de la nature; ces arbres, ces fleurs, ces enfants jouant sous la feuillée accusent une gaieté d’aspect, une certaine souplesse de composition, et n’ont plus rien A voir avec J’art immobile et un peu figé du vitrail qui, loin de la cour, au fond de provinces moins fournies de ressources, devait encore influencer les autres modes de peinture, Chose rare parmi les princes de son temps, Charles V était lettré; Christine de Pisan vante sa parfaite connaissance du latin et des régles grammaticales. Sa librairie de la tour du Louvre, la premiére grande bibliothéque francaise, s’était enrichie, par ses soins, de traductions en langue vulgaire de la Bible et d’auteurs sacrés et profanes: saint Augustin, Aristote, Tite-Live, Valére-Maxime, Végéce, qu’il recherchait « moult bien escriptz et richement adornez ». Le bibliophile se doublait chez lui d’un véritable protecteur des arts, et il en donna une marque toute particuliére en fondant l'académie de Saint-Luc, qui eut des jours glorieux et prés de quatre siécles d’existence. A dater dece moment, les noms de peintres paraissent plus souvent sur les comptes et dans les archives, soit pour les travaux qui ont da étre d’une certaine importance, dans les maisons royales, a la chapelle des Célestins, a la librairie neuve du duc d’Orléans, a son hotel de la rue de la Poterne, soit 4 l’occasion de quelque cérémonie et 4 titre de faiseurs d’armoiries, d’emblémes et autres menues besognes. Tout cela est détruit.-Comment apprécier le style et les progrés de la peinture aux xiv° et xv® siécles ? I] ne nous reste guére que les manuscrits, source de renseignements aussi pure qu’abondante, tellement abon-
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dante méme qu'il est facile des’y perdre ; approchons-en avec prudence et sans autre prétention que d’y puiser quelques notions sommaires applicables a toute Vécole, décorateurs ou miniaturistes. D’ailleurs, nous le disions il n’y a qu’un instant, le peintre remplit tant d’offices au moyen dge, a la fois imagier, doreur, mouleur de faces princiéres et ajusteur de mannequins de parade, enlumineur de panonceaux et de banniéres; entre Vart et le métier il existe de si fréquentes promiscuités, — moins dommageables peut-étre qu’on ne semble le croire de nos jours, — qu'il est réellement assez peu compromettant de juger des choses perdues par les choses visibles, du retable ou de la paroi par les vignettes du livre d’heures ou du roman de chevalerie.