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Souvent le premier feuillet des manuscrits et quelques chartes antérieures a la Renaissance offrent une miniature dont le sujet se rapproche beaucoup des conditions d’aspect, de calme et de pondération le plus ordinai- — rement requises par la grande peinture; c’est celui de Vhommage. Il a deux significations distinctes : la. respectueuse présentation d’un livre par Vauteur a quelque grand seigneur son patron, sorte de dédicace figurée; ou la reconnaissance des devoirs d’un vassal envers son suzerain, l’aveu féodal. Dans les deux cas, Vordonnance est la méme; elle souffre peu de variantes et rappelle le bas-reliet : le personnage principal est
STYLE OGIVAL rai
assis ; l'individu qui rend l’hommage se tient A genoux devant lui, présentant le volume ou les mains sous les siennes; debout, au second plan, quelques officiers de la noble maison regardent la scéne, complétée, a mesure que se perfectionne l’art de ’enlumineur, d’accessoires et de détails d’intérieur; une bande de drap d’or ou d’autre riche étoffe est tendue derriére le siége seigneurial que surmonte parfois un dais timbré d’armoiries; la perspective de la salle de réception remplace les anciens fonds quadrillés. Cette donnée trés simple est susceptible de développements intéressants, etelle a di certainement étre reproduite plus d’une fois par nos décorateurs du moyen Age, puisqu’elle a trait 4 l'un des actes les plus coutumiers et les plus significatifs du systéme féodal.
D’ailleurs les lignes du groupe central sont belles; Pattitude des deux figures dont il est formé entraine d’heureux contrastes et ces inégalités de hauteur toujours favorables au balancement d’une composition; en outre, elle motive de beaux jets de draperies. Plusieurs tétes sont nécessairement de profil; deux au moins sont des portraits: le protecteur et le protégé; et l’on saisit de suite le double intérét qui s’attachait pour ce dernier 4 une ressemblance aussi fidéle que possible; un peu de gloriole personnelle se cachant sous les apparences de ’humilité et de lasoumission, l’on ne répugnait point, la chose est probable, a laisser de soi quelque image 4 l’oublieuse postérité. De tout temps, les sculpteurs semblent avoir précédé les peintres dans la reproduction d’un visage humain; durant la période
ogivale, il n’y apas 4 en douter. Soit que limitation du:
relief par le relief méme ait donné de meilleurs et de
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plus prompts résultats que sa difficile traduction, au moyen de la peinture, sur une surface plane; soit que le caractére spécial des effigies sculptées et leur destination solennelle, en assignant a ces monuments un rang trés élevé dans la hiérarchie des travaux d’art, leur ait valu une exécution plus chatiée, ce n’est guére que sur les tombeaux qu’on peut rencontrer les premiers portraits véritables. Dans la série des rois inhumés a Saint-Denis, et dont nous possédons encore les statues, ils commencent avec Philippe le Hardi, a la fin du xmr® siécle, Depuis la célebre représentation de Suger, les figures, peintes sur verre, de princes, de prélats ou de donateurs sont loin d’offrir des garanties équivalentes d’exactitude; les tétes en sont traitées d’un mode trop sommaire et sans préoccupation de la nature; aussi ces images sont-elles plutdt typiques par le costume, les détails de blason, quelquefois méme par les inscriptions qui les expliquent, qu’elles ne sont intéressantes sous le rapport du dessin et de l’observation de la physionomie. Du reste, l’altitude ot elles se trouvent d’ordi-. naire placées et l’espace restreint qu’elles occupent dans le vaste champ des verriéres ne demandaient peut-étre pas davantage.
Aux xve et xvi° siécles, quand le vitrail, transformé en tableau aux recherches pittoresques, est mis a portée de l’ceil dans quelque chapelle de bas cété, il fournit seulement alors des documents plus authentiques et acquiert parfois une réelle valeur iconographique. Pour nous résumer, le manuscrit et, accidentellement, la peinture en détrempe ou a l’huile se rangeraient, dans la pratique progressive du portrait en France, entre les
monuments sculptés et les derniéres productions des maitres verriers,
De toutes les parties de l’art de peindre, la composition est celle qui se développe le plus lentement dans les écoles primitives. Jusqu’a un certain point, le dessin et la couleur s’enseignent; de fort bonne heure on est dessinateur 4 Florence, comme on est de tout temps coloriste 4 Venise, et le fait s’explique mieux par une série d’efforts successivement réalisés dans une méme voie que par des influences de climat d’ow l’on a voulu déduire la persistance de certaines aptitudes. I] n’en est pas tout a fait ainsi de la composition; les lois en sont difficiles 4 formuler, et ilsemble qu’elle ne puisse donner de résultats fertiles qu’au moment de la pleine maturité d'une école. En tout cas, ses progrés soudains tiennent plus du sentiment que de la science acquise et sont dus presque toujours 4 quelques initiateurs de génie qui s’appellent Raphaél, Albert Diirer, Rubens, Poussin ou Rembrandt. Quant a ce qui regarde la peinture francaise du moyen 4ge, pour y désouvrir un compositeur, force est de descendre a ses derniers temps, au milieu du xv° siécle, et d’arriver AJean Fouquet. Le moment n’est pas encore venu de parler de cet artiste, chronologiquement le premier de nos grands peintres; mais si, avant lui, et sans tenir compte des proportions réduites des ceuvres qui nous sont parvenues, on constate l’insignifiance des scénes légendaires ou historiques qu’elles prétendent reproduire et le peu d’imprévu de leur disposition, il est juste de reconnaitre que le dessin et le coloris sont- plus exacts qu’au xii® siécle, les attitudes quelquefois trés vraies, etles détails de vétements, d’armures
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et d’ameublement traités avec un soin tellement scrupuleux qu’il transforme leurs naifs anachronismes en une foule de documents du plus précieux secours pour Pétude des mceurs et du costume national. Cette faculté de patiente observation s’est heureusement étendue jusqu’a lanature méme, et, dans la flore de nos contrées, si bonne conseillére de nos sculpteurs d’ornement, les peintres miniaturistes des x1v® et xv¢ siécles ont aussi, a leur tour, puisé les motifs de leurs riches et gracieuses bordures, La ne se bornent pas leurs conquétes. L’usage de placer un calendrier en téte des livres de priéres et d’y représenter les travaux ou les plaisirs de chaque mois nous a valu plus d’un tableau fidéle de l’ancienne France. Prenons-en deux exemples dans les grandes Heures de Jean, duc de Berri, non moins amateur de beaux livres que son frére le roi Charles V. La page consacrée au mois de juin nous montre avec une rare exactitude tous les monuments compris dans I’enceinte du Palais de la Cité, depuis la Sainte-Chapelle et le double comble de la grand’salle, détruite par Pincendie de 1618, jusqu’au beffroi et aux trois tours qui existent encore sur le quai de l’Horloge. Au premier plan, peut-étre dans une de ces petites iles qui, réunies, ont formé le terre-plein du Pont-Neuf et une partie de la place Dauphine, des faucheurs coupent les foins que deux paysannes, nu-pieds et la jupe relevée, mettent en meules avec des fourches et des rateaux parfaitement semblables 4 ceux dont on se sert dans nos campagnes. — Octobre est encore plus curieux. Nous assistons aux semailles d’automne : au fond, le Louvre de Charles V, avec sa grosse tourcentrale, de laquelle relevaient tous
les donjons de la France féodale, le mur crénelé qui longeait la Seine aux rives bordées de saules; le tout dessiné d’aprés nature et avec la précision de l’objectif. Au-devant du tableau, de l’autre cété du fleuve, la ou s’élévent maintenant les batiments de l'Institut, un paysan monté sur un lourd cheval proméne la herse sur des sillons que vient d’ensemencer son compagnon et qu’une bande de pies est déja entrain de butiner; la rustique monture porte ce collier en forme de cceur encore usité pour nos chevaux de trait. Autre détail local : vers le second plan, sur un champ faconné et tout ensemencé, se dresse un épouvantail, simulacre d’archer, fabriqué de vieux habits attachés 4 un pieu, tandis que des cordeaux munis de bouts de chiffons flottant au vent achévent de défendre la future récolte contre les rapines des oiseaux. Rien de plus naif et de plus francais que ce petit tableau; il est de tous les temps. Savoir observer le ciel, la terre, les eaux, s’arréter aux travaux des champs, en reproduire les scénes familiéres, les divers épisodes de chaque saison, tout en n’accordant aux figures qu’une importance secondaire, enfin voir juste avant toute notion de perspective et sur la limite du x1v° et du xv° siécle, c’est déja quelque chose, c’est presque inaugurer sans le savoir un genre nouveau, le paysage. Le fait est a noter et suggcre quelques réflexions (fig. 50).
En parcourant l’Italie, nous nous sommes bien souvent demandé pourquoi ce pays de lumiére, qui montre a chaque pas tant d’aspects variés et pittoresques, avait produit un si petit nombre de paysagistes. Est-ce donc qu’absorbés par leurs travaux décoratifs ou retenus a latelier par la multitude de tableaux et de portraits
qui remplissent les musées d’Europe, ses peintres restérent insensibles, faute de loisirs, aux beautés agrestes qui les entouraient? Mais non; tout limité que soit le paysage dans leurs ceuvres, certaines attestent ce qu’ils auraient pu faire en s’y adonnant d’une maniére plus spéciale. D’ailleurs, la majorité des villes quwils habitaient étaient favorisées par leur faible étendue, et, généralement mieux situées que les grandes agglomerations septentrionales, elles trouvaient la campagne a leurs portes quand elles n’en contemplaient pas le spectacle du milieu de leurs places publiques. Beaucoup jouissent de ce privilége, et, cependant, laseule Venise a rencontré son peintre indigéne dans le limpide Canaletto, car, pour Salvatore Rosa, nous ignorons a quel coin de l’Italie il a pris ses arbres noueux et ses arides et sombres rochers; ce n’est certes pas autour de Naples" et dans la riante Campanie; on parle des Abruzzes, mais nous croirions plus volontiers, comme source de son inspiration, a une contrée tout aussi imaginaire que ses brigands de fantaisie. I] est, en vérité, assez bizarre que lun des plus beaux pays du monde n/’ait guére trouvé d’interprétes que chez les étrangers, gens du Nord, Francais, Flamands, Hollandais, et que le berceau de l’art paysagiste soit précisément placé sous des climats brumeux, dans les régions comprises entre la Loire et le Zuyderzée, le Rhin et les Iles Britanniques. A la fin du xrv° siécle, une bonne partie de ces provinces constituaient ’apanage des ducs de Bourgogne; Philippe le Hardi Vavait considérablement agrandi; du chef de sa femme Marguerite de Flandre, il possédaitla Picardie, la Flandre, les comtés de Rethel ct de Nevers, et Vunion
Fig. so. — Les semailles, miniature du x1v® si¢cle,
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de deux de ses enfants avec la maison de Baviére lui avait assuré la prépondérance dans le Hainaut et tous les Pays-Bas. C’était le plus puissant prince de la chrétienté; sa cour affichait un luxe royal, et les artistes étaient assurés d’y recevoir les plus solides encouragements; il étaittout naturel que les habiles miniaturistes de Flandre et de Hollande, précurseurs des Van Eyck et ses sujets, tinssent le premier rang dans ses Etats bourguignons. Les qualités constitutives de leur race, Yesprit d’observation, la fine bonhomie, le sentiment de la lumiére et de la vie, la patience consciencieuse que ne rebute aucune difficulté de détail, les rendaient particuliérement propres a l’illustration des manuscrits. La France, elle aussi, les tenait en grande estime : des notes consignées ¢a et la sur quelques volumes, des inventaires de bibliophiles princiers comme le duc de Berri, mentionnent, acété de noms frangais, plus d’un peintre dont la nationalité n’est pas douteuse: Jean de Bruges, Jacquemart de Hesdin, Pol de Limbourg. II n’y a pasa nier la jonction momentanée des deux écoles, pas plus que certaines tendances vers le naturalisme qui se manifestent dés lors dans l’art francais, naturalisme tempéré, ainsi que ne tardent pas a l’étre chez un peuple actif et intelligent toutes les importations étrangeres, mais qui n’en dura pas moins, en peinture et en sculpture, pendant tout le xv® siécle, et méme assez avant dans le xvi°. A notre avis, le soin que commencérent a apporter aux fonds de paysage eta la reproduce tion des monuments les enlumineurs francais en est un des résultats les plus concluants,