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Durant la premiére moitié du x1v° siécle, la statuaire s’écarte peu des voies suivies par le xm1°; entre les basreliefs du choeur de Notre-Dame de Paris et les productions antérieures d’une cinquantaine d’années il n’y a que des nuances dues au tempérament des artistes. Chez les uns, les traditions de la bonne époque se continuent sans grande altération; Jean Ravy et Le Bouteillier sont du nombre. Chez d’autres, la décadence est en germe, ils en portent comme les marques anticipées : telles figures d’apotres de la Sainte-Chapelle affectent déja un certain maniérisme; les étoffes sont d’une abondance excessive, les plis secs et cassés; le contraste avec les statues mutilées de Cluny, d’un gout si sobre et si pur, et qui sont de méme provenance, fait qu’on hésite a les croire du méme temps et de la méme école. Comme cette série des douze apOtres était une addition au plan de Pierre de Montereau, peut-étre faut-il admettre ’emploi simultané de sculpteurs de la période de saint Louis et d’autres, plus jeunes, imbus des tendances nouvelles. En général, le classement chronologique des ceuvres d’art est trop affirmatif et ne tient pas assez compte de la longévité possible de leurs auteurs. La sculpture religieuse, sans rien perdre de Vhabileté acquise par tant de travaux, devint presque banale aux approches du xv’ siécle; l’inspiration,
la grandeur de l’époque précédente lui firent défaut. C’est un art de draperies apprétées, plus préoccupé des cotés matériels de la plastique que de la recherche des belles formes : les tétes de Vierges sont plates et sans expression, les enfants bien rarement étudiés d’aprés nature. Nous devons croire que les imagiers la consultaient davantage pour les représentations honorifiques, devenues fréquentes, de princes, de hauts dignitaires, de prélats ou de pieux bienfaiteurs, élevées méme de leur vivant. Quelques-unes sont arrivées jusqu’A nous; elles sont d’un vif intérét, comme le seront toujours la physionomie humaine et le costume'du temps jadis; contentons-nous de citer les statues de Charles V, du dauphin, de Louis d’Orléans son frére, du cardinal de la Grange et du chambellan Bureau de la Riviére, qui décorent l'un des contreforts de la tour septentrionale de la cathédrale d’Amiens. Les deux derniéres surtout sont particuli¢érement remarquables.
On avait bati depuis deux cents ans une si grande quantité d’églises et d’établissements monastiques qu’il ne restait guére au xiv° siécle qu’a terminer celles de ces entreprises laissées inachevées. Les résidences
du pouvoir royal devenu prépondérant : le Louvre, -Vincennes, Saint-Pol, l’hétel des « grands esbattements »,
les chateaux dela féodalité non plus seulement forteresses, mais lieux de féte et de réunion, le développement de la vie civile et des arts industriels, malgré les troubles politiques de la fin du siécle, allaient occuper ces sculpteurs de nos cathédrales, dont les ateliers et les corporations ne s’étaient pas subitement dispersés quand se refroidit le zéle des constructions religieuses. Le
nombre des artistes était considérable et probablement trés supérieur a ce qu'il est de nos jours. Pea habitué d ordinaire a raisonner ses impressions, le public admire en gros et d’un coup d’ceil les conceptions gigantesques de nos péres, sans entrer dans le détail des efforts et du travail qu’elles ont coité. « On peut juger de l’importance de la sculpture dans la décoration d’une église gothique, écrit Dussieux *, par les chiffres suivants : la cathédrale de Chartres contient 6,000 statues; celle de Reims 3,000; celle de Paris, 1,200. » Faisons la part de Pexagération; réduisons Chartres aux 4,272 figures humaines ou animales que lui donne M. Pabbé Bulteau dans sa description de la cathédrale; sur Reims et sur Paris rabattons le tiers, la moitié si Pon veut, mais joignons-y Amiens, Beauvais, Bourges, Sens , Auxerre, Laon, Soissons et tant d’autres, puis demandons-nous par quel aveuglement, des historiens de Dart, réputés sérieux, ont pu mettre en doute Pexistence d'une école francaise de sculpture pendant les deux premiers siécles de l’ére ogivale!
Si les imagiers ne trouvaient plus autant qu’autrefois l’emploi de leurs talents sur les murs des temples, un autre genre de monuments vint s’offrira leur activité; nous voulons parler des tombeaux. Le xry° siécle eut la passion des belles sépultures, du moins celles-ci s’étendirent dans des proportions inaccoutumées. A consulter la nomenclature de ces ouvrages presque tous détruits, il est certain qu’on ne se contentait plus de la simple dalle tumulaire chrétiennement posée au ras du sol et
1. Les Artistes francais a Vétranger, introduction, P- XvVii:
132 LES STYLES FRANQGAIS.
foulge par les pieds des fidéles. Depuis les seigneurs jusqu’aux bourgeois aisés, chacun voulait avoir en lieu apparent sa tombe haute, cest-a-dire un sarcophage surmonté de son effigie et quelquefois entouré de figurines dans des niches, représentant soit des apOtres ou des saints, soit des parents du mort, ou encore des pleureurs en habit de deuil. Valets de chambre du roi, vulgaires écuyers de cuisine, obscurs marchands avaient leur tombe de marbre ou de bronze, ornée de leur statue et de celle de leur femme. Cent ans plus tot, un prince du sang n’aurait pas souhaité monument funébre plus somptueux que ceux de deux fous de Charles le Sage, érigés a Saint-Germain-l’Auxerrois et dans Péglise Saint-
‘Maurice de Senlis; qu’on en juge par le dernier, dont
Sauval avait vu le devis dans les archives de la Chambre des comptes. La statue de Thévenin, le fou du roi, de grandeur naturelle, en marbre et albatre, reposait sur un dé de pierre de liais, long de huit pieds et demi sur quatre et demi de large. « Quantité de figures de pierre, rehaussées de peintures, distribuées par étages dans des niches, bordoient ce tombeau et Yenvironnoient de toutes parts; un grand arche de pierre revétu de crestelets et couronné d’un tabernacle chargé d’ornements de sculpture et de sept figures peintes le terminoient. » Le tout avait été élevé en 1375, sur ordre de Charles V, par le sculpteur Hennequin de la Croix.
Des tombeaux des ducs de Bourgogne, heureusement reconstitués au musée de Dijon, Pun surtout, celui de Philippe le Hardi, appelle ici notre attention. Ce prince avait voulu présider a sa propre sépulture; a cet effet, il passa contrat avec Claux de Vousonne, son
valet de chambre et maitre imagier. En 1394, les marbres furent achetés 4 Paris. Jean sans Peur ratifia le traité le rr juillet 1404, ’année méme de la mort de son péere, et l'on assigne assez souvent cette date a l’érection du tombeau, quoiqu’il faille plutét l’entendre comme celle de son entier achévement; il se rattache donc a Jart du xiv¢ siécle. Trois sculpteurs ont concouru a sa décoration : Claux de Vousonne et Claux Sluter, son oncle, d’origine hollandaise; Jacques de Baerze, artiste flamand, celui-ci plus particuliérement habile dans l’ornementation architecturale et les travaux délicats tels que les deux retables de bois doré connus sous le nom de chapelles portatives des ducs de Bourgogne!. Le lieu de naissance des auteurs du monument de Philippe a fait dire que ce n’était pas 1A une ceuvre nationale. II y aurait peut-étre 4 examiner si, employés par le hardi combattant de Poitiers, fils du roi Jean, ces étrangers n’ont pas dans une certaine mesure modifié leur maniére, €t, ayant 4 soumettre sans doute au duc leur pland’ensemble, la place et la signification de chaque deétail, s’ils n’ont pas mis leurs conceptions en harmonie avec Pédifice indiqué pour les recevoir, la Chartreuse de Champmol-lez- Dijon, batie en 1383, probablement par un architecte bourguignon. Bornons-nous, pour le moment, 4 la description de ce remarquable travail. La statue du prince est couchée sur une table de marbre noir, le chef sur un coussin, les pieds sur le dos d'un
1. Le méme musée posséde ces retables; terminés en 1391, ils furent transportés de Dendermonde dans le monastére de la Chartreuse fondé par Philippe le Hardi et qui devait étre la nécropole de la maison de Bourgogne.
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lion, ainsi qu’il était d’usage pour les chevaliers; deux anges placés un peu en arriére de la téte du duc soutiennent son heaume a cimier fleurdelisé; le massif du tombeau est plaqué de marbre noir; sur ses quatre faces se détache en relief une suite d’arcades ogivales de marbre blanc, avec galerie découpée a jour, qui abritent quarante statuettes de méme matiére formant un cortége composé d’officiers du prince en tenue de deuil, d’ecclésiastiques de sa chapelle et de différents ordres religieux; le socle et la base sont de marbre noir. — Qui ne voit que cet ensemble, s’il efit été dressé 4 Saint-Denis, n’aurait offert aucune disparate avec les tombes royales, surtout avant Jes mutilations qu’elles ont subies? Ce point acquis, loin de vouloir absorber au bénéfice de l’art francais les mérites d’une école voisine, nous reconnaissons sincérement que nulle ceuvre contemporaine ne subsiste qui puisse lui €tre opposée pour la largeur du style et la beauté de l’exécution.
Toutes les époques reconnues comme les grandes étapes de la marche des arts ont cela de particulier que, depuis l’ceuvre la plus simple jusqu’A l’édifice le plus compliqué, elles reproduisent les mémes caractéres, et, dans les limites de la matiére employée, 4 peu de chose prés les mémes formes; chaque style posséde son harmonie spéciale qu’il impose durant son régne a l’ensemble des productions. Ce serait donc présenter un
tableau incomplet de la période ogivale que d’omettre deux industries qui devaient répondre également aux idées religieuses, aux exigences de la mode et aux besoins de la vie privée : lorfévrerie et Yameublement..
Au commencement du xi siécle, les orfévres sétaient uniquement inspirés des ordonnances ‘architectoniques, surtout pour les objets du culte; la décoration des ciboires se composait d’arcatures, de médaillons et d’ornements communs a la flore murale. Quant aux ch@sses, si répandues 4 cette époque, elles affectaient la disposition de tombeaux, plus souvent de petites églises 4 deux’ pignons, flanquées de tourelles ou de clochetons, surmontées d’une créte 4 jour aux fleurons ciselés et a boules de cristal; leurs faces latérales offraient sous des arcades en applique des statuettes d’apdtres ou de saints. Quelquefois des bas-reliefs;reproduisant des scénes du Nouveau Testament ou les actes du bienheureux dont elles contenaient les reliques, étaient placés sur les deux versants de leur toit et le dessous des pignons; une grande profusion de pierres fines et de cabochons s’étalait sur toutes ces parties comme un dernier vestige des traditions orientales. L’émail était aussi d’un emploi fréquent. Cette derniére fabrication, propre d’abord aux orfévres de tous les pays, ne tarda guére a se centraliser, en tant que décor presque unique des chasses, reliquaires, custodes, crosses, plaques d’autel, couvertures d’évangéliaires, etc. Grace 4 abandon des métaux précieux et a lusage exclusif du cuivre doré et émaillé, les ateliers limousins purent exécuter, a moindres frais, des piéces trés riches d’apparence et dun grand effet, par conséquent fort recherchées du
clergé, et ils finirent par constituer ainsi en leur faveur un tel monopole que, dans les descriptions et inventaires du moyen age, les produits en sont toujours désignés, méme al’étranger, sous la dénomination générale et comprise de tous « d’ouvrage de Limoges, de opere Lemovicensi; chasse, crucifix, chandeliers de Limoges ». Jusque-la, Pintervention de la sculpture restait secon-. daire 4 cause de la faible saillie des reliefs et de la petitesse des figurines. Dans le nord de la France, Paris en premiére ligne, les statuaires se font orfévres, et réciproquement, dés le régne de Philippe-Auguste. On cite des figures de ronde bosse, des mausolées entiers ou lor et l’argent entraient pour des proportions considérables quand ils n’en composaient pas la totalité : la tombe de Thibaut III, comte de Champagne, a Troyes; celles de Philippe-Auguste, de Louis VIII, de Louis IX, a Saint-Denis; devéritablesmonuments comme la grande chasse de saint Marcel, dressée derriére le maitre-autel de Notre-Dame de Paris sur quatre hautes colonnes de cuivre doré et dans laquelle on ne comptait pas moins de vingt-trois statuettes d’or. Déploiement de luxe regrettable, car il devait fatalement entratner la perte de nombreux trésors d’art, surtout dans un pays tant de fois ravagé par les invasions, les querelles religieuses, les discordes civiles, et si prompt d’ailleurs en tout temps a se ruiner de ses propres mains! — L’extension donnée aux travaux des orfévres leur valut sans doute d’étre au. nombre des corporations organisées par saint Louis : entre autres priviléges, quiconque avait la capacité voulue pouvait en faire partie et librement exercer son art a Paris, a la seule condition de
n’employer que Vor et l’argent du titre le plus pur. Philippe III ne semble pas avoir été moins bien disposé pour la nouvelle confrérie de Saint-Eloi, comme elle sappelait, si lon en juge par l’anoblissement — le premier que mentionne notre histoire — de Raoul, Porfévre favori de son pére, et cela tout au début du’ regne, en 1270. C’est un peu plus tard, au temps de Philippe le Bel, qu’il faudrait placer l’époque la plus florissante de l’orfévrerie religieuse. De ce prince datent pourtant quelques restrictions rigoureuses apportées a Pusage des métaux précieux; elles ne visaient guére que le luxe des particuliers et non la splendeur du culte, qu’elles n’auraient pu atteindre au moment méme ou l’Eglise élevait Louis IX au rang des saints. La canonisation d’un roi de France était plutét de nature A surexciter la piété de son petit-fils et a inspirer les artistes nationaux; aussi l’abbaye royale de Saint-Denis et la Sainte-Chapelle en ressentirent les effets et s’enrichirent de piéces hors ligne dont malheureusement la plus réelle et inestimable valeur s’est anéantie sans profit, au siécledernier, dans les creusets dela Monnaie. Au moyen de documents d’une parfaite sincérité et de trop rares objets échappés au désastre, essayons du moins de montrer le caractére de l’orfévrerie a la fin du xim® siécle et pendant les deux siécles suivants.
Les reliquaires offrent alors une assez grande diversité. Si parfois les corps saints sont renfermés dans des chasses semblables encore a de petits monuments, les os isolés ou 4 l'état de fragments motivent des cylindres de
cristal de roche sertis de métal, tantét portés par une
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138 LES STYLES FRANGAIS.
ou plusieurs figurines, tantét dressés simplement sur un piédouche. Ailleurs le reliquaire prend la forme du membre dont il contient les débris : un bras, une main, etc. S’agit-il de la téte ou du crane, l’ouvrier exécute un buste a l’effigie du saint. Trés souvent, la base de ces différentes piéces est moulurée et repose sur de petits lions.
L’émail, les nielles, les filigranes | concourent a la décoration de ces orfévreries battues, repoussées au marteau et ciselées avec délicatesse; des pierres fines, voire méme des camées et des intailles antiques, y sont semés, mais avec plus de discrétion qu’autrefois. On comprend quel parti un artiste habile pouvaittirer de si riches matiéres. Le chef-d’ceuvre du genre devait étre, sans contredit, le splendide reliquaire qui contenait la téte de saint Louis. Un inventaire du trésor de la Sainte-Chapelle, trés soigneusement dressé en 1573, permet d’en reconstituer l'ensemble t. I] se composait dun soubassement d’argent doré porté sur six pieds émaillés aux armes de France et de Navarre; quatre grands anges, également de vermeil, soutenaient le socle dont la partie inférieure reposait sur quatre lionceaux; ce socle était orné de piliers, d’arcatures et de quadrilobes émaillés contenant les figures des prédécesseurs de saint Louis; il présentait en outre deux inscriptions : Pune relatant la date de l’ceuvre, mai 1306, et lenom de lauteur, Guillaume, orfévre de Philippe le Bel; — Yautre donnant la liste des rois de France depuis Clo-
1. M. Douet d’Arcq I’a publié dans la Revue archéologique, tomy
vis. Enfin le morceau principal, le reliquaire, était un buste a la ressemblance du roi, de grandeur naturelle, tout en or, la couronne et le col du vétement couverts’ de pierres précieuses. — Bien que fort détaillés, les renseignements fournis par linventaire ne nous éclaireraient qu’a demi sur la valeur artistique de ce monument d’orfévrerie: on se contenterait d’en approuver la belle ordonnance. Par fortune, Du Cange a donné une gravure au burin du buste de la Sainte-Chapelle dans son édition du Sire de Joinville parue en 1668: cette planche, traitée avec soin, de grande dimension, puisque la téte mesure dix centimétres, est de plus empreinte d’une sincérité assez rare a cette époque dans la reproduction des ceuvres anciennes. L’éminent philologue, si pénétré de l’esprit du moyen 4ge, y avait peutétre tenu la main. On y trouve la preuve que lorfévre Guillaume était un homme de talent et de conscience; la structure du visage, les attaches du cou, la coiffure telle qu’on la portait au xi° siécle, tout indique l’exacte recherche d’un type vrai et le respect de la nature. Ce n’est pas la une téte de fantaisie, mais un portrait pour lequel l’artiste avait di consulter des ouvrages antérieurs, la mémoire de quelques contemporains, peutétre méme ses souvenirs personnels,
Un autre objet d’art beaucoup moins important, mais encore bien précieux, permet de juger par approximation du mérite des travaux exécutés sous Philippe le Bel; trente-trois années seulement séparent le reliquaire de la Sainte-Chapelle de celui en vermeil offert par la reine Jeanne d’Evreux, veuve de Charles IV, a la basilique de Saint-Denis; ce dernier nous est
140 LES STYLES FRANQGAIS.
parvenu presque intact, et il est peu de visiteurs du Louvre dont il n’ait attiré les regards dans les vitrines de la galerie d’Apollon. Reliquaire; est-ce ainsi qu’on doit l’appeler? Oui, sans doute, si l’on n’a égard qu’a sa destination, mais la relique n’est qu’un prétexte; en réalité, c’est une statuette, nous allions dire une statue, tant elle est identique par le caractére et la largeur du style aux grandes vierges, de pierre ou de marbre, de la méme époque. — Décidément, Porfévre échappait aux conceptions architectoniques qu'il reléguait a la base et comme support de ses figures. Avant tout, il voulait se montrer sculpteur (fig. 51). Marie, debout, serre sur sa poitrine Enfant Jésus qui, par un geste d’un joli sentiment, porte la main a la bouche de sa mére; la Vierge a ce mouvement prononcé des hanches propre a toutes les images du méme genre au xiv? siécle, et que vient accuser davantage le bras droit rejeté en arriére; la main laissée libre tient une fleur de lis, charmant joyau émaillé, jadis contenant des cheveux de la Madone sous des plaques de cristal de roche; si enfant est faible de dessin, cette figure est belle : la téte a de la noblesse; les draperies sont disposées avec art par masses profondes aux saillies vivement accentuées. Le piédestal est orné de figurines et de petites compositions traitées comme des nielles, 4 fond d’émail bleu translucide; une inscription, formée de lettres gothiques aussi émaillées d’azur, se voit sur son tailloir et nous apprend les nom et titres de la donatrice, les jour et an de la consécration : 28 avril 1339. — Le musée de Cluny s’est rendu acquéreur, a la vente Soltikoff, d’un autre groupe d’argent doré représentant
STYLE OGIVAL. Tg!
le méme sujet : une mére et son enfant; sujet toujours
aimable, toujours nouveau, qui a défrayé pendant bien des siécles les artistes chrétiens, et retrouve, de temps a autre, sa suavité originelle sous la main de quelques privilégiés de Vart. Quoique cet ouvrage remarquable soit porte au catalogue comme des premiéres années du xv° siécle, nous partagerions volontiers Vavis de M. Jules Labarte, qui Vattribue, dans son excellente Histoire des arts industriels, aux sculpteurs-orfévres si eu faveur auprés de Charles V et des autres princes de la
maison de Valois. %
Rien ne peut mieux indiquer la nou-
Fig. 51. — Reliquaire de Jeanne d’Evreux, (Musée du Louvre.)
velle orientation de l’art frangais que la coMpanseon
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142 LES STYLES FRANGAIS.
entre les deux piéces du Louvre et de Cluny : l'une, fiére et quelque peu hiératique, avec sa pose et ses lignes encore conventionnelles; l’autre, souple, aisée, moins monumentale, moins élevée peut-étre, mais plus voisine de la grace et, certainement, de Ja nature. L’artiste qui l’a congue était indigéne, la chose n’est pas douteuse ; de la corporation parisienne, probablement; mais on ne saurait affirmer qu’il n’ait eu aucune connaissance des travaux de l’école de Bourgogne. — La Vierge, portant au front une couronne enrichie de gemmes, est assise sur un trone aux profils trés purs dont le dossier et les cétés, obliquement ouverts, sont surmontés de pinacles et de clochetons fleuronnés; de la main gauche elle tient une fleur de lis et, de la droite, soutient l’Enfant Jésus debout et donnant la bénédiction (fig. 52). Nous avons signalé plus haut la défectueuse. interprétation des formes enfantines dans les ceuvres du xive siécle; celle-ci fait exception, et, autant que l’ont permis le procédé du repoussé, et la petitesse de la figure qui atteint 4 peine dix centimétres, il y a un véritable sentiment de dignité dans le geste et le mouvement de la draperie, une relation plus exacte du volume de la téte avec le torse? et les bras dont le modelé est juste. Le visage de la Vierge est charmant de douceur et de calme; les ajustements sont largement traités et dignes d’un maitre, C’est un maitre, en effet, qui a disposé ce
» Cette partie du corps a été niaisement percée d’une ouverture circulaire pour recevoir la plus invraisemblable des reliques; d’aprés les caractéres de SOD ce serait a une époque assez récente. Bien entendu, nous n’en avons tenu aucun compte dans la gravure.
groupe et qui, dans sa modestie, a défaut de signature,
Fig. 52. — La Vierge et l’Enfant Jésus, orfévrerie du xuv° siécle, be (Musée de Cluny.)
l’'a signé de celle commune aux vrais grands artistes :
la simplicité.
344 LES STYLES FRANQGAIS.
Pour répondre a ce que réclamaient les pompes ecclésiastiques et la piété des fidéles, Porfévrerie avait donc deux moyens d’expression : la fabrication industrielle, celle de Limoges, produisant rapidement et a bas prix des ceuvres d’un large effet décoratif dont le cuivre et’émail étaient les principaux éléments; et celle des ateliers de Paris, d’Auxerre, des Flandres, plus délicate et plus variée de formes, beaucoup plus cotteuse, puisqu’elle n’occupait que des mains artistes et n’usait de l’émail que comme adjuvant des métaux précieux. A cette derniére seulement s’adressait, pour ses besoins personnels, la société civile d’alors, une des plus raffinées qui fat jamais en des temps de désastres et de pénurie. L’absence, dans nos musées, de piéces d@orfévrerie civile du moyen Age se trouve naturellement expliquée par la vie des hautes classes et ce luxe imprévoyant qui faisait qu’une duchesse de Bourgogne, renoncant a ia succession immobiliére de son mari Philippe le Hardi, dut mettre sur son cercueil, suivant Monstrelet, « sa ceinture, sa bourse et ses clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument 4 un notaire public qui étoit 1a présent ». Si tous les grands seigneurs ne mouraient pas insolvables, il ne s’ensuit pas moins que Vhabitude de considérer, a l'occasion, cet amas de beaux objets comme une réserve métallique devait en amener, plus sGrement encore que les troubles religieux pour les trésors des églises, la complete destruction. Il faut donc recourir aux textes; prenons, entre plusieurs, l’inventaire des joyaux de Louis, duc d’Anjou, publié par M. de Laborde a la suite de sa savante notice des émaux et bijoux du musée du
Louvre. Ecrit sous la dictée du Prince, un fin connaisseur, annoté et signé de sa main, ce document est du plus haut intérét par le soin méticuleux apporté a la description de tant de choses disparues, et, dans les sept cent et quelques numéros qui le composent, on n’a que lembarras du choix pour y puiser des exemples caractéristiques du gofit de l’époque en ce genre spécial ; deux ou trois y suffiront.
A cété de vases usuels a disposition simple, mais élégante, comme un verre a boire dont la coupe et le couvercle de cristal de roche cerclé d’argent doré posent sur un pied de méme métal, au nceud émaillé, ce pied ciselé 4 « orbesvoies et A souages », c’est-a-dire orné d’arcades aveugles et de moulures, le tout surmonté d’un bouton feuillagé (n° 82 de Pinventaire), on trouve d’autres piéces qui par leur dimension pouvaient faire Poffice de nos bouts de table ou parer quelque dressoir. C’est un support de gobelet formé d’un chéne, toujours @argent doré, avec plateau circulaire crénelé; un singe s’accroche au tronc par les membres inférieurs; il porte un costume complet d’évéque; de la main gauche il tient lacrosse et de l’autre donne la bénédiction (n° 77). C’est encore une grande nef dorée et émaillée, soutenue par quatre lévriers et deux sirénes couronnées tenant des phylactéres; du fond de la nef formé d’un seul morceau de calcédoine s’élévent deux chateaux forts sur les tours desquels est placée une figure de Samson terrassant le lion; le tout, évalué au mare de Troyes, pesait environ seize kilogrammes (n° 283), Les représentations de fauves ou d’animaux domestiques sont fréquentes sur cette argenterie gothique; lions, renards, cerfs, vola-
§TYLES FRANCAIS, 19
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146 LES STYLES FRANGAIS.
tiles, jusqu’a des bétes hideuses comme la chauve-souris, interviennent dans le décor des hanaps ou forment la panse méme d’une aiguiére. D’apres les calculs de M. de Laborde, cet état des joyaux et de la vaisselle du duc d’Anjou se placerait entre 1360 et 1368. Ainsi, vers la secoride moitié du xrv* siécle, les orfévres s’abandonnaient pour ces sortes d’objets 4 une fantaisie tantot ingénieuse, souvent bizarre et caustique,. qui dénote plus @habileté manuelle que de véritable convenance des formes. Cette dérogation aux lois du bon gott remonterait méme plus haut, au commencement du siecle; mais, en y réfléchissant bien, il est peut-étre excessif de reprocher a de féconds et braves artistes ces gaietés de composition, On n’est pas inpunément du pays du Roman du Renard et des Cent nouvelles nouvelles. Naifs et purs quand ils traitaient les légendes sacrées, le rire gaulois s’épanouissait dans leurs ceuvres secondaires, en quelque coin des miséricordes ‘d’une abbaye ousur la table des plantureux banquets de la noblesse francaise. Une objection plus sérieuse se tirerait de l'emploi immodeéré de Vémail. Nous avons vu avec quelle intelligente sobrieté on Pappliquait a Vorfévrerie religieuse, relevant simplement d’un ton d’azur les inscriptions ou les nielles, mettant en valeur quelques détails des soubassements, apportant un complément indispensable aux signes du blason. Dans Vorfévrerie civile, son réle s’exagére et presque tous les reliefs finissent par étre émaillés. A quoi bon alors tant de métal précieux, si c’est pour le dissimuler, le recouvrir en grande partie, et produire l’aspect d’un cartonnage enluminé? |
. Quand on visite les habitations du moyen age — et nous ne parlons pas ici des chateaux ow les nécessités de défense primaient toute autre considération, mais des hétels princiers et des demeures de la tiche bourgeoisie — on s’étonne A bon droit de Vincommodité de leur disposition; ces portes basses, ces issues obliques, ces enfilades de vastes chambres se commandant les unes les autres semblent exclusives-du confort le plus élémentaire. De fait, les mceurs étaient rudes, et les corps endurcis par des exercices violents autant que par un état de guerre presque continuel. Les logis correspondaient au milieu social; méme au sein de grandes villes, et le pays enfin délivré des factions et de Ja domination étrangére, les plus pacifiques conservérent encore certain air de forteresse; — sur ce point, sans sortir de Paris, les tourelles et le donjon intérieur de Phoétel de Sens, le mur crénelé de l’hétel de Cluny ne sont pas pour nous démentir; — il n’est: pas jusqu’aux €étages en encorbellement des rues commergantes qui n’affectassent, sans le vouloir, des allures de hourds et de machicoulis et’ne parussent plus mena¢ants que tuté= laires pour la téte des passants. Cependant on conclut parfois trop aisément que, si le luxe n’était point banni de ces maisons si bien closes et si mal distribuées, ce luxe était. tout d’apparat et dépourvu des mille délicatesses
548 LES STYLES FRANQAITS.
qui le rendentaimableet font lexistence meilleure. Cela est vrai pour la période romane pendant laquelle s’ébauchait une civilisation nouvelle; moins exact pour le xin’ siécle, alors que l’art ogival vulgarisait parmi les classes aisées un gotit que les choses usuelles devaient refléter; et absolument erroné en ce qui touche les x1v° et xv siécles, surtout depuis ’avénement de la branche des Valois. A ce moment, des modifications tranchées s’opérent dans le costume, et l’on sait quelle influence il exerce sur les habitudes ordinaires de la vie. Les vétements longs et amples du temps de saint Louis et de ses successeurs immédiats sont remplacés par des habits collants; toutes les excentricités de la fantaisie sont en faveur : pourpoints bombés al’espagnole, houppelandes déchiquetées, chaperonsa replis interminables, chausses extravagantes; sur tout cela un faste sans cesse croissant seme les perles et les joyaux. Vers 1426 apparaissent les gigantesques coiffures du beau sexe, ces fameux hennins, contre lesquels protestaient vainement les sermons du clergéet les malheurs de la nation. Damoiseaux raffinés, femmes nobles et bourgeoises si curieusement attifées ne pouvaient plus se contenter du mobilier sommaire laissé par les aieux; d’ailleurs, 4 toutes les époques, la transformation du costume a entrainé celle de ’ameublement.
Pendant longtemps, usage de tout emporter avec soi, dans les changements de résidence de la cour et des seigneurs, n’avait permis de donner aux meubles qu’un poids limité et des dimensions peu encombrantes; chargés sur des chariots quand le chemin a parcourir était carrossable, plus souvent expédiés 4 dos de bétes de
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somme, ils consistaient en coffres et en bahuts qui, aprés avoir contenu, durant le voyage, les objets fragiles ou précieux, faisaient, une fois fixés, l’office d’armoires et de siéges. Vu leur grandeur, les lits étaient stables ; encore fallait-il se munir d’oreillers et de matelas. Le matériel du culte, immeuble par destination, formait une classe a part, affranchie de toute régle de ce genre. Il ne nous est resté de ce temps-la qu’un petit nombre d’armoires de sacristie, fort simples de construction, presque sans sculptures, mais entiérement peintes et garnies de ferrures apparentes. Quant au mobilier civil, on ne le connait guére que par les miniatures. Le seul échantillon parvenu jusqu’a nous est, que nous sachions, un bahut du musée de Cluny qui peut remonter a la fin du xur siécle; complétement couvert de sculptures a faible reliet taillées en plein bois, il a été jadis rehaussé de couleurs, suivant le gout predominant; du reste, méme simplicité de fabrication que pour les meubles d’église. La menuiserie du moyen age reléve toujours quelque peu de la charpenterie, dont elle posséde la robustesse, V’art d’employer le bois sans l’affaiblir aux jointures, et, lorsque commence, au xiv° siécle, une école de maitres huchiers qui déploie tant d’habileté dans les compositions variées de l’ameublement gothique, le principe de Ja structure franchement accusée se maintient, ainsi que dans le décor la constante intervention des formes ogivales. L’ouvrier @alors aimait son métier et en avait par conséquent le respect; il le devait, n’en doutons pas, a l’esprit de corps et aux maitrises. Quelques abus se glissaient peut-étre dans cette organisation du travail, mais
amplement compensés par linappréciable avantage de conserver scrupuleusement le souci et les pratiques dune exécution loyale! Faire solide et vrai, traiter le bois et le métal suivant des méthodes rationnélles, tout en empruntant a l’architecture son ornementation et ses lignes onduleuses, les approprier, autant que possible, a la largeur normale des matériaux, telles étaient les conditions ordinaires du meuble de style ogival; elles sont parfaitement remplies dans le beau dressoir que nous mettons.sous les yeux du lecteur (fig. 53). Aucun détail ne dissimule sa construction, et cependant ensemble garde toute son élégance : les parties lisses de la membrure font bien valoir la richesse des panneaux et les ajourages des ferrements posés sur un fond de drap rouge ou de basane dorée; les moulures saillantes sont arrondies de maniére a ne point blesser le regard par leur sécheresse, la main par leur contact; ala partie inférieure, des consoles d’un heureux effet adoucissent Ja rencontre A angle droit des montants et des traverses; les pieds sont traités avec non moins de gout, et la courbe qui rachéte leur porte a faux permet de chasser facilement la poussiére qui s’accumule si vite dans les dessous. Ces qualités de mesure et de logique se retrouvent plus ou moins dans les meubles des x1v° et xv¢ siécles, soit qu’on les étudie dans les reproductions peintes ou sculptées, plus strement encore sur les originaux que les modes suivantes ont épargnés.
Les bahuts et les coffres adossés a la muraille n’avaient pas cessé de tenir lieu de siéges; peu maniables et difficiles 4 déplacer a cause de leur poids; on leur adjoignit alors des bancs mobiles, des esca-
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beaux et des coussins que chacun disposait a sa guise sur leur tablette, et qui, jetés sur le sol, remplis-
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Fig. 53- — Bahut du xve siécle,
Saient assez souvent le méme emploi. Un autre siége les dominait tous, la chaiére ou chaire, maniére de trOne domestique, exclusivement réservé au chef de
famille ou a ’héte quil voulait honorer. I] n’y en
avait ordinairement qu’un par chambre a coucher et
salle de réception; ses formes droites, son haut dossier . convenaient bien 4 des hommes de forte trempe, trés
imbus de l’autorité qu’ils représentaient, le noble sur
sa terre, le bourgeois en son logis; tant il y a que,
jusque dans ses productions en apparence les plus ba-
nales et les plus courantes, l’art industriel n’est pas sans subir Vinfluence des moeurs et des idées. Ces chaires, conservées en assez bon nombre, sont presque toujours couvertes d’ornements, de chiffres, d’emblémes ou d’écussons; leur disposition varia peu pendant deux cents ans, et la seule modification qu’on y apporta quelquefois fut de les surmonter d’un dais a créte fleuronnée. Notre gravure en reproduit une trés belle, du temps de Charles VIII, qui nous dispense d’une plus longue description; nous ferons seulement remarquer les nervures ou parchemins repliés qui décorent les panneaux du coffre; cet ornement caractéristique se rencontre a tout instant dans les travaux de menuiserie du xve siécle et des premiéres années du xvi’ (fig. 54). — Citons encore, parmi les différentes pi¢ces du mobilier gothique : le dressoir d’apparat, qui tenait une place notable dans les fétes et les banquets des seigneurs, et indiquait, par le nombre de gradins comsacrés a exhibition de la vaisselle d’or et d’argent, le rang de son propriétaire dans la hiérarchie nobiliaire; le lectrin, si bien compris pour lire. a hauteur voulue, dont la table tournant autour d’une vis et le pupitre incliné permettaient de consulter 4 la fois plusieurs ouvrages, sans recherche et sans déplacement; enfin une char-
mante variété d’armoire 4 pans coupés, petit dressoir
des intérieurs modestes, et sur laquelle les buires de cuivre, un hanap d’étain, quelque fleurette baignant dans un vase de verre prenaient de suite la meilleure grace du monde.
Quand on pense au désarroi général, au peu de sécurité des transactions et 4 la difficulté de circuler librement sur des routes sillonnées de bandes d’aventuriers bourguignons, armagnacs ou anglais, on a peine 4 comprendre que lindustrie et le négoce ne fussent pas entiérement anéantis, Cependant, au milieu de ces crises, la bourgeoisie croissait toujours en importance et en lumiéres, et les, meubles trés ouvragés et nécessairement codteux que nous avons énumérés ne se fabriquaient point a
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