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LE STYLE REGEXCE OU ROCAILLE

S’il fallait s’en tenir aux classifications généralement adoptées, le xvme siècle que nous abordons maintenant — en dehors des quinze années du règne de Louis XIV qui le commencent — comprendrait toute une série de styles, connus sous les noms : 1° de Style Régence, Rocaille ou Rococo ; 2° de Style Pompadour ou Louis XV; 3° de Style Louis XVI; 4° et peut-être même de Style républicain ou consulaire. Quatre à cinq styles en moins de cent années, c’est assurément beaucoup. Cette abondance extraordinaire s’explique, toutefois, par deux raisons : en premier lieu, les événements, à mesure qu'ils se font plus voisins de nous, sont mieux connus et présentent par conséquent des caractères sinon plus tranchés, du moins plus faciles à préciser; et, les exemples étant plus nombreux, les nuances sont plus aisément saisies. En second lieu, il convient de remarquer qu’avec le xve siècle, dont le rôle initiateur fut si considérable et qui, nous l’avons vu, prépara, après la longue nuit du Moyen Age, la résurrection de Y Esprit ancien, le xvme, inaugurant Y Esprit nouveau, est, au point de vue des transformations politiques et sociales, celui qui marque le plus dans notre longue histoire.

A partir de la mort de Louis XIV surtout, les événements se précipitent. Ce ne sont plus seulement les modes qui changent. Les usages se modifient, les traditions s’effacent, les mœurs se transforment.

Déjà, durant les dernières années du Grand Règne, le monument colossal élevé par le fils de Louis XIII semblait bien compromis. Ses lignes avaient abdiqué leur solennité

triomphale, pour se courber et s’infléchir; et si leur somptueuse ordonnance continuait de dresser sur le ciel assombri et désolé, ses lignes symétriques et son imposante ampleur, encore pouvait-on deviner que la réaction était proche. — Contraste singulier, la fortune, lassée de combler le vieux roi de ses dons, se montre finalement inexorable. Les catastrophes se succèdent. La mort impitoyable frappe à coups redoublés autour du trône, semant partout l’effroi. Au dehors, les défaites ont remplacé les victoires pompeuses. Au dedans, les finances épuisées obligent le roi à recourir aux plus funestes mesures, à subir les plus douloureuses humiliations. La gêne et l’effroi planent sur cette Cour jadis si brillante, traînant à leur suite l’ennui et la désillusion. Des splendeurs de l’âge héroïque, il ne reste plus que l’immuable perruque, emblème d’une infatuation sénile, appelée à devenir le symbole de cette génération majestueuse qui, s’étant crue admirable, ne peut se lasser d’être admirée. Et cependant, entre la ruine et la mort, peu à peu les arts s’égayent. La solennité fait place à un commencement d’abandon. La somptuosité prend des allures à la fois plus souples et moins solennelles. Une demifamiliarité se manifeste. C’est qu’un monde nouveau est près d’éclore, et n’attend qu’une occasion pour rejeter ce manteau de cérémonieuse grandeur qui, depuis soixante ans, enveloppe la France et déguise son infortune.

Louis XIV meurt : c’est l’occasion attendue! En quelques instants tout change; le vieux décor s’effondre, et sur ses ruines un monde nouveau, frais, pimpant, gracieux, léger, indiscret et joyeux s’établit et s’installe. Avec le dernier soupir du plus majestueux des rois, la majesté, déjà quelque peu méconnue, achève de s’envoler de la terre.

Nous admirions naguère les institutions du Grand Règne, et les arts, qui en sont la plastique expression, développant noblement leurs plans symétriques, leurs surfaces

parallèles; nous allons voir désormais toutes les œuvres de l’homme se tourner, se courber, se contourner, s’arrondir. Aucune de ces larges pensées, de ces lignes pompeuses qui nous avaient étonnés par leur ampleur, n’arrêtera plus notre esprit, ne fixera plus nos regards. Ce qui nous retiendra sera souple, gracieux, gentil, aimable. Ce spectacle nouveau nous révélera qu’à la Solennité, règle unique du règne précédent, s’est substitué un autre maître moins prétentieux, mais aussi tyrannique : la Volupté; et dans les contours maniérés qu’affectent tous les arts, il nous sera facile de voir se refléter une préoccupation dominante : le Plaisir.

A une société amoureuse avant tout de bien-être, éprise de confort, ne demandant qu’à se laisser vivre le plus joyeusement du monde, les lignes fermes et rigides et les angles droits devaient sembler non seulement déplaisants à la vue, mais surtout rudes au toucher. Aussi est-ce le mobilier qui marque le point de départ de l’évolution, et qui donne sa note la plus vraie. Aux grandes envolées de l’amour-propre, succèdent les petites satisfactions des sens. Dans les meubles, tout s’arrondit, s’assouplit, se contourne; les dossiers et les bras des sièges, les tablettes des commodes, des consoles et des cheminées, tout, jusqu’aux boutons de portes, aux espagnolettes des fenêtres, se fait doux à la main. De là ces inflexions gracieuses passent aux bronzes. Appliques et girandoles, feux et garnitures, semblent entraînés dans ce curieux tourbillon; puis le mouvement gagne et s’étend : encadrements de glace, lambris et panneaux, trumeaux et chambranles, rien ne résiste. Partout s’insinuent les mêmes formes onduleuses, le même abus des lignes courbes, le même amour des sinuosités, le même mépris de l’aplomb, le même déplacement dans les axes et le dédain apparent de la sévère symétrie. Enfin, il n’est pas jusqu’à la construction elle-même qui ne se laisse enlacer par ces captivantes fantaisies, si bien que ces inflexions, explicables

Décoration en rocaille, (palais de Versailles.)

avec le bois, légitimes avec le métal, sont imposées à la pierre rebelle, qui se prête mal à ce déguisement.

Et voilà comment l’architecture, qui pendant près de cinq siècles avait gouverné tout le reste, se laissa à son tour imposer par le mobilier une statique, une ordonnance, une décoration et des formes qui ne semblent point faits pour elle. La capitulation, cela s’entend, n’eut pas lieu en un jour. Robert de Cotte et Boffrand essayèrent de sauver quelques-uns des anciens principes. Mais Gilles Oppenord et Juste-Aurèle Meissonnier finirent par triompher. Curieuse coïncidence, ces deux étrangers implantent chez nous un des styles les plus français que nous ayons possédés. Architectes l’un et l’autre, ils propagent dans tous nos arts le mépris de l’architecture et l’oubli de ses règles. Ils répudient hardiment la construction logique, la sage répartition des masses, le respect de l’aplomb qu’on avait jusque-là observés, et ils font tout cela avec tant de grâce et de bonheur, que tous les arts se conforment à leurs inspirations troublantes.

Ce style nouveau, avec ses formes tourmentées et tarabiscotées, avec sa décoration volontairement asymétrique, avec son absence de proportions et de lien, a été gratifié du nom de Style Rocaille ou Rococo , suivant qu’on veut chercher son point de départ dans ces rocailles italiennes que Louis XIV avait achevé d’acclimater en France, et dont l’influence rejaillit de nos jardins sur notre ameublement et de là jusque sur nos édifices; ou de Style Régence , suivant qu’on entend le caractériser par l’époque qui le vit naître, grandir et décroître. C’est cette dernière désignation qui nous semble préférable à tous égards. Le style qui nous occupe, en effet, a son origine bien plus dans les événements qui se succédèrent de 1715, date de la mort de Louis XIV, à 1743, date à laquelle, sorti de tutelle par la mort du cardinal Fleury, Louis XV donna libre cours à ses

Vue cavalière de l'hôtel Soubise (aujourd’hui palais des Archives Nationales).

goûts et à ses vices, que dans une ornementation agreste et rocailleuse, déjà connue et pratiquée au xvie siècle, mais dont on ne songea à tirer un aussi grand parti décoratif, que parce que ses formes contournées et son apparent désordre répondaient à des préoccupations spéciales et à un état particulier d’esprit.

Cette expression nouvelle de l’art français est, en effet, la conséquence directe, je dirai presque normale, d’une crise économique, politique et sociale trop importante à tous égards pour que nous n’en disions pas quelques mots.

Le faste exagéré du dernier règne et la dépense outrée qu’il avait occasionnée dans toutes les classes de la société, avaient produit leur effet. La passion de briller, en donnant à l’argent une importance inattendue, avait achevé d’en faire une puissance. Désormais l’antique honneur, dont Montesquieu a dit qu’il est l’âme des monarchies, va être obligé de compter avec la richesse. Le terme de « classe riche » prend une signification nouvelle, et ceux qu’il désigne une importance sans précédent. Comme conséquence, le besoin, le désir, la volonté de s’enrichir se manifestent partout.

Le résultat de cette préoccupation majeure, c’est une folie de spéculation, une passion d’agiotage inconnue quelques années plus tôt, et qui ne sévira plus jamais avec une pareille furie. Autre conséquence: la femme, inapte aux choses de la guerre, rebelle aux préoccupations administratives, mais admirablement douée pour l’intrigue et la spéculation, prend tout à coup dans la société une importance décisive. Héritières de fortunes improvisées, on va voir de petites bourgeoises, de simples roturières, recherchées par les descendants des familles les plus en vue. Les mésalliances ouvrent ainsi, à toute une classe de femmes intelligentes, actives, remuantes et sans grands scrupules, les portes du Monde et de la Cour. La fortune est désormais la clef magique qui donne accès partout. « C’est de ce moment que date l’alliance intime de la noblesse et de la

finance, » dit un historien; et un moraliste contemporain de celte évolution ajoute : « Les gens de condition ont perdu tout droit de mépriser la finance, puisqu’il y en a peu qui n’y tiennent par le sang. »

Avec l’influence désormais dominante de la femme, l’idée du confortable (ce besoin de bien-être que nous signalions

Fig. 78. — Hôtel Soubise (grand salon).

à l’instant) s’associe forcément aux préoccupations du luxe. Déjà, au siècle précédent, une femme d’infiniment d’esprit, qui exerça une action des plus heureuses et des plus directes sur la formation de la société française, la marquise de Rambouillet, avait combiné des distributions nouvelles d’appartement, qui devaient rendre singulièrement plus habitables les hôtels, palais et châteaux; mais sous le règne de Louis XIV la tradition monarchique ne souffrait pas d’atteinte à la majesté. Les aises de la vie étaient encore sacri-

fiées au besoin de briller, et l’orgueil rendait le corps martyr des apparences. Avec la Régence, plus rien de pareil. La préoccupation du bien-être marche avant tout. A la somptuosité incommode, succède une coquetterie douillette. La morgue hautaine fait place à une sorte d’immodestie parée, masquée, fardée, où l’abandon se mêle à la recherche, où le luxe le plus raffiné s’allie à une simplicité apparente, où l’art, en un mot, se sensualise.

Sous cette poussée d’instincts voluptueux, les pièces d’habitation, les retraites intimes prennent, dans le logis transformé, le pas sur les pièces d’apparat et de réception. La chambre à coucher devient une sorte de temple, dont le lit est l’autel; et le boudoir un sanctuaire privilégié, facilement accessible aux fidèles. Galante parodie du Petit et du Grand Lever, c’est devant son miroir et pendant sa toilette qu’une femme aimable reçoit, et le décor se réduit, s’amenuise à mesure que la scène se fait plus intime.

Aux cheminées monumentales, ornées de robustes basreliefs ou de portraits solennels, succèdent de petites cheminées surmontées de trumeaux tout en glace. Les plafonds, jadis peuplés de sévères héros ou de graves demi-dieux, se meublent d’arabesques, de rosaces fleuries, ou, s’ils continuent d’être peints, ne nous montrent plus que Vénus et sa Cour, s’égayant sur des nuages rosés. Les panneaux se couvrent de nymphes et d’oiseaux. En des peintures aux colorations délicates et nacrées, en des reliefs dorés d’une exquise finesse, les feuillages s’entrelacent; les fleurs, en guirlandes, se joignent ou tombent en chutes gracieuses, et les angles se perdent sous le rustique enchevêtrement des treillages dorés et surmontés de conques.

Ajoutez à ce décor aimable, les étoffes chargées de bouquets, les lampas, le damas, la vibrante brocatelle faisant jouer à la lumière leurs nuances fraîches et tendres et leurs reflets glacés. Là encore, tout s’égaye et s’humanise. Les

tapisseries ne représentent plus des actions héroïques ou des scènes de guerre ou de chasse, mais d’amoureux entretiens. Les Combats des vertus et des vices, la Continence de Scipion, les Victoires d’ Alexandre , si chers aux époques antérieures, font place à des danses joyeuses, à des festins champêtres, à des baignades peu voilées, à des mythologiades lascives.

On ne voit en tous lieux que pasteurs amoureux et galantes bergères, tambourins, fifres, cornemuses et pipeaux. Cupidon, grâce à la femme, règne en maître au logis. C’est lui seul qu’on adore. Partout on découvre ses contours potelés, ses formes rondelettes ; et quand le malin petit dieu n’apparaît point en personne, son arc, son carquois, son flambeau, ses roucoulantes tourterelles, indiquent assez qu’il n’est pas loin. Rien ne peut, au surplus, se soustraire à sa domination fatale. Partout son empire se révèle et son ascendant s’impose. Même lorsqu’on demande au peintre quelque scène empruntée aux saintes Ecritures, l’artiste, fidèle aux injonctions du fils de Vénus, n’a garde de transgresser ses lois. En dépit de l’intention et du lieu, il choisit quelque sujet à la fois tendre et dévot, quelque brûlant épisode où l’Amour occupe la première place.

Fis

— Modèle d’horloge Meissonnier.

Mais c’est surtout dans l’ameublement, auquel il nous faut revenir, et dans son épicurien confort, que le culte du petit dieu se montre et s’affirme. Dix sortes nouvelles de sièges : gondoles, cabriolets à dos rond, fauteuils rembourrés, chaises longues, sophas, canapés, vis-à-vis et bergè-

Fig. 80. — Vase en onyx monté en bronze doré.

res, attestent le souci de ne point froisser des carnations délicates, et la volonté de les encadrer doucement. Là aussi, les contours s’assouplissent, le dossier du siège s’arrondit et se cintre ; le pied, qui se contourne, semble vouloir se cacher, s’effacer, disparaître. Le lit, d’autre part, achève de se dégager de ses lourds rideaux, et son ciel, qui se creuse, prend la courbure d’un dôme. La commode et le chiffonnier, meubles hier inconnus, se répandent partout;

le bureau lui-même se transforme. Il cesse d’être cette « table loyale » accessible aux regards, et par conséquent inhospitalière aux amoureuses confidences, aux secrets d’alcôve, aux brûlantes déclarations.

L’emploi de la marqueterie et des bois exotiques complète la toilette des commodes ventrues, aux formes boursouflées. A leurs nuances variées, à leurs dessins de lampas, chefs-d’œuvre de l’ébénisterie et du placage, les bronzes ajoutent leur éclatante parure. L’orfèvrerie à son tour prend une allure fantaisiste et redondante. Jamais, depuis l’époque ogivale, on ne vit fleurir une variété si grande de formes nouvelles, plus concordantes entre elles jusque dans leurs erreurs, et plus indépendantes des traditions consacrées. Avec le style précédent surtout, le contraste est frappant, la contradiction flagrante. Tout le mouvement des esprits de la période antérieure, beaux-arts et littérature, langage et mobilier, nous a paru évoluer sous les auspices de la perruque immense et majestueuse. Celui que nous venons d’entrevoir, paré, poudré, fardé, semble pivoter galamment rur un talon rouge.

Fig. 81. — Masque en rocaille, (palais de Versailles.

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