LE STYLE LOUIS XIV
Aucune époque, en nos temps modernes, n’a joui d’une plus considérable réputation, d’une renommée plus universelle, d’une admiration moins contestée que celle qui s’incarne, si l’on peut dire ainsi, dans la personne de Louis XIV et porte son nom. Jusqu’en ces dernières années, elle a passé, aux yeux d’une infinité de gens très instruits et fort distingués, pour l’apogée de ce que l’esprit et l’art français pouvaient produire de plus grand, de plus généreux, de plus noble. On rapprochait, non sans un certain orgueil, le siècle de Louis XIV des siècles de Périclès et d’Auguste. Chateaubriand n’hésitait pas à écrire que ce temps « est peut-être le seul qui ait bien connu les convenances morales, et qui ait toujours fait dans les arts ce qu’il fallait et rien de plus, rien de moins » ; et M. Cousin, au début de ses belles études sur le xvne siècle, s’écriait : « Dans un grand siècle, tout est-grand. » Cet enthousiasme s’explique, au surplus, si l’on envisage dans leur ensemble la remarquable profusion de belles œuvres que cette période enfanta, et leur étonnante concordance, plutôt que l’excellence de chacune d’elles. Il se trouve justifié surtout, si l’on est décidé à se contenter des apparences.
Celles-ci, en effet, sont bien pour éblouir. Un caractère domine toute cette période, apothéose de la monarchie moderne, caractère évident, saisissant, général, se manifestant partout, dans les plus importantes actions comme dans les moindres événements de la vie. — Ce caractère, c’est la majesté ! — Architecture, beaux-arts, littérature, ameublement, tout est majestueux! Tous les actes de la vie,
la démarche, le geste, l’attitude, le langage, tout ce qui approche l’homme, le touche, l’enveloppe ou le pare, tout est empreint d’une relative grandeur; non pas de cette grandeur morale, exaltation suprême de nos sentiments les plus élevés; mais de cette grandeur factice, hautaine, dédaigneuse, qui va s’imaginant que l’homme se grandit par la très haute opinion qu’il professe de lui-même, et se hausse dans l’estime du monde par le mépris de ce qui n’est pas lui.
A juger superficiellement le prestigieux appareil dont s’entoure le monarque, en qui s’incarne désormais l’Etat; à contempler, dans leur ensemble, les manifestations bruyantes qui de toutes parts convergent vers la personnification de la royauté triomphante, il semble qu’on se trouve en face de quelque chose de disproportionné, de gigantesque. Mais dès qu’on pénètre le secret de ce troublant mirage, on demeure surpris par ce que ces splendeurs ont de faux, de boursouflé, de convenu. On est confondu par le peu de naturel et de consistance des idées qui produisent tant d’éclat, par la subtilité d’imagination mise en œuvre pour créer tant de besoins factices, et pour faire concourir tant d’efforts à la satisfaction de préoccupations relativement frivoles .
« Un détail du costume, au reste, suffit pour caractériser toute celte curieuse époque : c’est la perruque, et ce détail est typique. L’homme qui, non satisfait de la chevelure à lui départie, en revêt une autre dix fois, ving fois plus considérable; l’homme qui, pour se rendre plus imposant, consent à se faire raser le crâne chaque matin et à s’affubler d’une toison artificielle, mélange monumental de cheveux, de laine et de soie, dont le poids atteint jusqu’à deux livres, et dont le prix s’élève jusqu’à mille écus, cet homme-là ne saurait, en effet, penser, agir et vivre comme ceux qui se contentent de leur chevelure naturelle. » Aussi quel faste inconnu jusque-là ne rencontre-t-on pas dans ces fêtes
Vue du College des Qualrc-Nations, au xvn° siècle.
merveilleuses dont Saint- Germain, Versailles, Trianon, Fontainebleau, Marly, Chambord et Compiègne furent tour à tour le théâtre! Elles dépassent en splendeur, et c’est tout dire, les plus prodigieuses solennités de l’Italie, et les magnificences de la Cour de Bourgogne, au temps de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire. Voltaire, parlant de l’excursion que Louis XIV fit à Lille et Dunkerque en 1670, prétend, avec un peu d’exagération peut-être, que la pompe et la grandeur des anciens rois de l’Asie n’approchaient pas de l’éclat de ce voyage. Le certain, c’est qu’on ne devait plus revoir un pareil débordement de pompe extérieure.
« Quoiqu’il eût peu d’imagination, écrit Quicherat en parlant de celui que, déjà de son vivant même, on appela le Grand Boi, ses idées en fait de magnificence allaient aussi loin que tout ce qu’on pouvait lire dans les romans de l’époque. Mais le goût chez lui ne répondait pas à la volonté. Assez bon juge des productions de l’esprit, il ne sut jamais apprécier, dans les œuvres d’art, que l’éclat et la symétrie, deux choses qu’il fallait pousser à l’extrême pour lui plaire. » L’éclat et la symétrie, tels sont en effet les deux marques distinctives de la monarchie arrivée à son point culminant; celles qui lui font une place à part dans l’histoire de l’Art. Ajoutons à ces deux qualités, je ne sais quoi de théâtral, et nous aurons le secret de cette majesté apparente.
L’union de l’art dramatique aux plaisirs de cette Cour, sur laquelle se fixent les regards de toute l’Europe, transforme, en effet, cette épopée en une sorte de mythologie en action. Ces ballets, dans lesquels le roi paraît en personne, font penser à Néron, fier surtout de ses talents d’acteur. Le fameux carrousel des Tuileries, qui devait laisser son nom à une de nos places publiques, fête splendide où ce que la France possédait alors de plus distingué, de plus noble, de plus illustre, se donna en spectacle à un public
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La colonnade du Louvre.
payant, rappellent les jeux Olympiques de l’ancienne Grèce, ou les combats du cirque romain, avec la sécurité en plus et l’héroïsme en moins. Dans un ordre plus délicat, la Princesse d’Élide, avec ses transparentes allusions; les Plaisirs de l’ile enchantée , la tragédie-ballet de Psyché, sont sans analogues dans aucune autre Cour. La vie réelle, suivant la remarque de Quicherat, prend en quelque manière la tournure de ces romans à la fois amoureux et héroïques chers à l’Espagne, et que les deux Scudéry avaient mis si fort à la mode dès les premières années du règne.
Comment s’étonner, après cela, que les principales manifestations des arts plastiques, et au premier rang l’architecture, surtout dans les édifices publics, révèlent avant tout une préoccupation de décor. — Décor splendide parfois, impressionnant, merveilleux, comme la colonnade du Louvre, façade imposante s’il en fut, la plus noble qu’on puisse imaginer, mais qui ne tient en rien au palais dont elle forme le péristyle. — Décor parfois moins heureux, maladroit, incommode, comme l’hémicycle du collège des Quatre-Nations (aujourd’hui l’Institut), dont le plan semielliptique, qui n’était imposé à l’architecte Levau par aucune exigence particulière, par aucune convenance spéciale, aboutit à fermer quatre rues descendant à la Seine, et à paralyser la circulation d’un quartier. — Décor, pur décor et fort gênant, que ces arcs de triomphe dressés aux issues de la capitale, au bout des rues Saint-Denis, Saint-Martin, à la porte Saint-Antoine, sur le quai Saint-Bernard, et qui, sans utilité pratique, ont pour premier effet d’obstruer les voies les plus passantes de Paris?
Même lorsque, dans les bâtiments royaux et les édifices publics, l’architecte, obligé de compter avec des obligations précises, consent à subordonner les grandes lignes de ses façades à la destination de la construction, cette préoccupation de créer un décor brillant et symétrique subsiste. Elle domine l’inspiration du constructeur etgou-
verne son œuvre. Est-il plus magnifiques et plus imposantes décorations que l’hotel des Invalides, considéré de la Seine, ouïe palais de Versailles, contemplé des jardins? Ce que nous savons de Marly, aussi bien que le grand Trianon, suffit à nous révéler une volonté pareille, qu’on ne retrouvera plus dans la suite, du moins à un tel degré.
Dégagée de la rustique lourdeur des deux règnes précédents, et de l’austérité qui caractérise l’époque de Louis XIII, cette architecture auraitpu, semble-t-il, s’abandonner aux aimables caprices d’une fantaisie légère et gracieuse, puisque les convenances sont chez elle subordonnées à l’effet. Il n’en fut rien cependant, parce qu’elle-même obéit à des règles supérieures, commandées par des circonstances étrangères en apparence aux choses de l’art, mais résultant d’un état d’esprit tout spécial, qui découlait à son tour des conditions politiques et sociales au milieu desquelles cette époque évolua.
La condensation de l’Etat, si l’on peut dire ainsi, se résumant désormais en la personne royale, apparut, en effet, aux yeux de tous, comme la réalisation de cette Unité nationale si longtemps rêvée, poursuivie à travers tant de péripéties, et définitivement acquise. La stabilité, en apparence indestructible, qui résultait de cette unité heureusement réalisée, se traduisit, dès lors, dans l’ordonnance des monuments, non seulement par la pompe et la majesté, mais par une solidité qui, parfois, prit un faux air de pesanteur, par une régularité un peu monotone et par une symétrie exagérée; alors que dans les édifices privés, moins imprégnés de la pensée dominante du règne, elle aboutit à une simplicité non dépourvue de grandeur, à une franchise et à une clarté essentiellement françaises, à une sérénité éveillant des idées de calme et de prospérité durable.
Comme corollaire de cette pensée dominante, les lignes horizontales, expression plastique des idées d’ordre et de
durée, accentuent encore leur importance. Les longs palais développent, à perte de vue, leurs façades régulières, etpour rendre leur assiette plus puissante, leur largeur plus sensible, François Mansard substitue aux toitures élevées ces combles brisés qui, mieux que ses plus admirables ouvrages, feront connaître son nom aux générations à venir. A Versailles on va plus loin encore. Contresens singulier: en un pays pluvieux et humide, on supprime toute toiture visible du côté du jardin, suppression qui faisait plaisamment dire à Saint-Simon qu’il croyait contempler un palais brûlé, ou bien une bâtisse dont le dernier étage et les toits manquaient encore.
Ce n’est point tout. Au-dessous de ces bâtiments interminables, les terrasses immenses garnies de lourdes balustrades s’étendent comme un gigantesque piédestal. Et dans les châteaux de moindre importance, à droite et à gauche se développent des ailes en forme de colonnades ou de portiques, supportant sur leurs piliers d’angle des trophées ramassés et trapus, que relient entre eux de longues grilles dorées. Cet appareil fastueux encadre la cour d’apparat, trop vaste pour ne pas sembler, en temps ordinaire, un peu vide, trop solennelle pour ne pas paraître un peu triste. Il n’est pas jusqu’aux monuments religieux, jadis si gracieusement élancés, si légers, en apparence si fragiles, qui ne participent à cet alourdissement général. Les piliers épaississent, les nefs s’écrasent et s’abaissent; les clochers et les frêles aiguilles ajourées, dentelées, font place à des dômes obèses. Déjà, sous le règne précédent, on avait vu s’élever ceux de la Sorbonne et de Saint-Louis-Saint-Paul. Sous Louis XIV on leur donne pour pendants les dômes du Val-de-Grâce, du palais Mazarin, de l’Assomption, de la paroisse de Versailles, et enfin le plus remarquable de tous, celui des Invalides, chef-d’œuvre indiscuté de Jules Hardouin-Mansard.
Ce besoin à la fois si particulier et si caractéristique de
régularité, d’ordre, de symétrie, s’étend plus loin encore; il déborde des églises et des palais, des places et des rues,
Fig. 69. — Yase en marbre. (Jardins de Versailles.)
jusque dans les jardins et les parcs. Ici l'architecte, ne pouvant refaire la nature, la façonne à son goût, la réduit à la taille de ses autres œuvres, et la condamne à ne plus être qu’un complément de ses travaux de marbre et de
pierre. Domptés par le génie d’un Le Nôtre, les massifs règlent leurs épaisseurs conformément à un plan arrêté, et dressent verticalement leurs murailles de feuilles, au moindre souffle frémissantes. Les allées, disposées en étoile, ouvrent de longues perpectives sur les diverses façades des châteaux. Les tilleuls égalisent leurs cimes, et arrondissent leurs branches en portiques. Le sol se divise en parterres brodés d’arabesques de gazon et de rinceaux de buis. Les cyprès, les ifs, dépouillent leurs formes naturelles, pour figurer des vases, des corbeilles, des urnes, des berceaux. Enfin, il n’est pas jusqu’aux eaux qui, amenées de loin et retenues prisonnières, ne concourent, sous forme de gerbes, de cascades et de jets, à la méthodique somptuosité des pelouses énormes, qu’essayent d’animer un peuple de blanches statues. — A des hommes qui se croient plus qu’humains, il faut une nature obéissante et servile.
A l’intérieur des temples, des palais, des hôtels privés, on retrouve, avec l’indispensable symétrie, un redoublement d’opulence et de majestueuse somptuosité. Des vestibules énormes donnent accès à des escaliers très vastes, qui eux-mêmes aboutissent à des antichambres monumentales et à de resplendissantes galeries. — Ces galeries du xvne siècle, expression la plus remarquable du faste public et privé, qui à Versailles et àTrianon, au Louvre, à l’hôtel Lambert, à l’hôtel fameux du duc de La Vrillière, occupé aujourd’hui par la Banque de France, nous confondent par leur splendeur, sont remplacées dans les logis plus modestes par des enfilades de chambres disposées, suivant le vœu de Blondel, de façon à montrer de suite l’étendue du bâtiment et sa symétrique ordonnance.
Tout brille en ces appartements, tout reluit, tout éclate et pétille aux yeux, dans cet entassement de marbres, de stucs et d’or, dans cet enchevêtrement de trophées, de cartouches, de boucliers, de guirlandes, si nombreux, si
Fig'. 70. — La grande galerie des Glaces (palais de Versailles),
pressés, si tassés, qu’ils semblent vouloir s’écraser et se confondre. On dirait qu’un rayon de ce soleil, emblème choisi par le plus formidable orgueil de cet orgueilleux temps, est demeuré accroché aux volutes des chapiteaux, aux saillies du plafond, aux cannelures des colonnes. — Prodigalité de splendeurs, dont l’excès peut blesser nos yeux et chagriner notre goût plus austère, mais qui, par son ampleur, par sa magnificence sans précédent, par son débordement de richesse, frappe les esprits les plus indifférents et même les plus rebelles d’une sorte de respect mystérieux.
Et cependant nous ne voyons qu’une partie de cette magnificence, nous n’en avons qu’une perception incomplète et tronquée. Pour nous en faire une idée plus précise, il faudrait pouvoir remeubler ces galeries abandonnées et ces salons déserts; il faudrait leur restituer leurs tentures superbes, leurs coûteux ornements, les joyaux qui les décoraient. Le mobilier, en effet, — comme c’était au surplus son devoir, — n’avait pas revêtu une moins luxueuse livrée. Les bois des meubles s’étaient habillés partout d’une chaude couche d’or brillant et pur. Les sièges aux formes amples, robustes et dignes, s’étaient couverts de tapisseries précieuses, ou de ces brocarts de Tours, de Lyon, de Venise, de Florence, à fond d’or et d’argent, « les fleurs fort relevées » fabriquées à grands frais par Sylvio, Leduc, Reynon et le fameux Charlier; étoffes merveilleuses dont la passion, s’il faut en croire Saint-Simon, mit à mal plus d’une grande fortune.
Sur les cabinets, armoires et consoles, le génie de Boulle avait marié les filets du cuivre aux rutilances de l’écaille, et relevé les tons profonds de l’ébène, de ses admirables bronzes richement dorés. Les lourdes tables de mosaïques précieuses, chefs-d’œuvre de Megliorini, où se jouent les reflets des gemmes et des marbres rares, reposaient sur des pieds largement sculptés en forme de balus-
très carrés, et miraient dans les glaces leurs somptueux profils. Enfin, comme si toute cette splendeur était insuf-
Fig. 71. — Escalier de marbre (à Versailles).
santé, partout dans les résidences royales, l’argent massif s’était substitué aux autres matières, ne se contentant pas de fournir les lustres, les candélabres, les chenêts, les
foyers, les vases à fleurs, les brasiers, les torchères, les girandoles, les cassolettes, etc., mais encore les autres meubles qu’ordinairement on fait en bois : escabeaux, guéridons , brancards, caisses d’orange, pieds de table, scabellons, balustres, et enfin le trône royal, énorme fauteuil d’argent massif de huit pieds de haut.
Toutes les intelligences, toutes les habiletés, tous les talents, avaient été mis à contribution, pour donner à cet ameublement sans précédent, le plus d’opulence et de faste possible. Non seulement on avait eu recours aux premiers artisans d’art que possédait notre pays; mais, fidèle aux traditions inaugurées par François Ier et par Henri IV, Louis N1V avait fait venir de l’étranger les artistes les plus réputés. Bien mieux, à l’exemple du vainqueur de Marignan, qui avait attribué l’hôtel de Nesle à Benvenuto Cellini, et du Béarnais, qui avait ouvert aux artistes de son temps les galeries de son Louvre, le Grand Roi institua aux Gobelins la Manufacture fameuse des « meubles de la Couronne ».
A la tête de cette manufacture unique en son genre, et dont le nom, encore célèbre dans le monde entier, devait se transmettre jusqu’à nous auréolé de gloire, il put mettre un peintre de très grand talent, épris, lui aussi, de la pompe et de la magnificence, doué d’une infatigable fécondité et dont les aptitudes remarquablement variées, l’esprit souple autant que vaste, étaient particulièrement propres à résoudre tous les problèmes qu’on lui pouvait poser. Elevé par Fouquet, formé par Mazarin, soutenu et protégé par Colbert, Charles Le Brun devint l’interprète attitré, le traducteur officiel de la splendeur royale, l’arbitre des idées et le régulateur du goût. A la fois peintre, architecte et décorateur, ayant en matière d’art des idées encyclopédiques, il ne se borna pas à tracer en des toiles immenses Y Histoire du roi , ou l’apothéose de Louis sous les traits
Fig. 72. — Panneau décoratif (Versailles).
d’Alexandre; il fut encore le créateur par excellence des modèles et l’inspirateur des types adoptés. Sa verve intarissable fournit à tous les besoins; il pourvut atout, même à l’enseignement de l’école, pour laquelle il dessina des exemples, afin que les générations nouvelles pussent se pénétrer de son esprit.
Autour de ce maître sans pareil, se groupent, comme les musiciens d’un orchestre autour de leur chef, tout un bataillon d’artistes de premier mérite, qui apportent à la réalisation de l’œuvre commune le contingent de leurs talents variés. Aux Gobelins et au Louvre, des peintres comme Vandermeulen , Bonnemère, Testelin, Boulogne le Jeune, Baptiste Monnoyer, Martin des Batailles et vingt autres; des orfèvres comme Ballin, Delaunay, Loir, Devillaire et du Tel; des sculpteurs comme Tuby, Coyzevox et Philippe Caffieri, réalisent des prodiges de décoration, dont la finesse de goût a pu parfois être contestée, mais qui ont au moins cet indiscutable mérite, de présenter des ensembles d’une unité parfaite et d’une harmonie absolue.
Tous les arts, du reste, suivent la même pente et se laissent entraîner par le même courant. Ce monde, fait à l’image de son roi, comme lui majestueux et légèrement emprunté, tient à retrouver son image dans les spectacles qui l’entourent. Il n’est pas jusqu’aux portraits de Mignard et de Rigaud où l’on ne sente comme une pointe d’emphase. Il n’est pas jusqu’aux « soleils couchants » du grand Claude Lorrain, qui ne paraissent avoir été architecturés comme les perspectives de Le Nôtre. Même dans l’interprétation directe de la nature, l’intention d’ennoblir est si peu voilée, que de ce temps date le paysage qualifié Ahistorique.
Enfin, à la suite de Le Brun, des dessinateurs d’un génie presque aussi robuste, d’une fécondité presque aussi sereine, d’une puissance non moins persuasive, inondent la France
et l'Europe de modèles et de projets gravés. Infatigables vulgarisateurs, ils font pénétrer partout la grande pensée du règne et le souffle qui l’anime. Au premier rang, Jean Lepautre et Berain font une propagande persuasive à l’art robuste et conséquent de leur fastueuse époque. On retrouve, en effet, dans les compositions toujours ingénieuses, dans les dessins souvent brillants et facilement réalisables de ces architectes, qui (suivant la remarque de M. Lechevalier- Chevignard) n’ont rien construit, de ces sculpteurs, de ces peintres, qui n’ont laissé ni un marbre ni un tableau , l’expression même de leur temps. On y retrouve aussi l’esprit, l’inspiration et comme l’essence de ce style rayonnant et fastueux , de cette décoration redondante à lambrequins, qui, de nos jours, constitue encore laplus riche li- FiS- ’3; - Cheminée d’appartemont avec
vrée que puisse revêtir le
luxe officiel. Et l’on ne sait ce qu’on doit le plus admirer en eux, de la prodigieuse quantité de variations exécutées sur un thème restreint, ou de leur fidélité à se conformer aux étroites prescriptions d’une pensée supérieure et unique.
Le Style Louis XIV proprement dit finit avec le xvnc siècle, avec cette partie de la vie du roi que Lemontey a qualifiée justement d’« héroïque ». Dans la seconde partie, dans celle qu’il appelle « la vie subjuguée », les manifestations
Fig. 74. Meuble de Boulle, orné d’un bas-relief représentant Louis XIV.
artistiques et décoratives n’offrent plus cette rectitude de volonté, cette fermeté d’écriture, cette netteté de parti pris, cette fierté exubérante, cette majestueuse grandeur, qui constituent la personnalité si tranchée de la première période. L’éclat triomphant et la symétrie poussée à l’ex-
cès s'accordent mal avec les concessions imposées par les déboires de l’âge, ou avec les revers de la politique.
A peine le soleil qui éclairait ce fas1;e débordant s’est-il voilé, que tout change. Les lignes de construction s’assouplissent et ne présentent plus guère que des courbes. Les contours s’amollissent; les angles s’émoussent. Des coquilles prodiguées un peu partout, s’élancent des rinceaux de feuillages tourmentés, mêlés de guirlandes ou aboutissant à des chutes. Les culots, également nombreux, servent de point de départ à des volutes, qui fatalement s’entre-croisent. Lepautre meurt en 1682, Le Brun en 1690, Berain en 1697, et tous trois semblent déjà bien loin, quand le clair et galant esprit de Claude Gillot, d’Antoine Watteau et de Lancret apparaît à son tour pour prendre leur place.
Fig. 75. — Panneau décoratif.
Trophée d’outils de jardinage.