LE STYLE POMPADOUR. LE STYLE LOUIS XY
Rien ne montre mieux le danger des classifications superficielles et des qualifications hâtives, que l’usage journalier de ces deux termes : Style Louis XV et Style Pompadour appliqués à des meubles, à des décorations, ou même à des parties d’architecture qui, sentant la rocaille , semblent avoir pour principe le tarabiscotage et le contourné.
Assurément Louis XV, à l’âge où il put raisonner ses préférences et faire prévaloir ses goûts, exerça sur la production artistique une influence directe et déterminante. — Le nier, ce serait méconnaître la lumière. — Quelque avilie que fût déjà la royauté à cette époque, l’édifice monarchiquereposait sur des assises trop larges, trop puissantes, pour qu’un reste de respect n’enchaînât pas l’admiration des fidèles sujets aux actes du maître, en provoquant, au moins dans le domaine des arts, une déférente imitation. En outre, le prince demeurait l’arbitre souverain de toutes les entreprises d’un ordre général. Décoration de villes, constructions publiques, édifices royaux, embellissements des châteaux et palais, rien ne s’accomplissait, dans ce vaste domaine, sans son préalable assentiment. Gomment ces ouvrages n’auraient-ils pas porté l’estampille de son goût et reflété ses préférences? De même pour celle qu’on appela « la divine marquise », premier ministre en jupons et paniers de ce monarque indolent et ennuyé. Tous les contemporains s’accordent à vanter ses aptitudes multiples. Au temps de sa plus haute faveur, Voltaire n’hésitait pas à lui dire :
... Pompadour, vous réunissez Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire.
Il célébrait son « divin crayon ». Et du reste, le soin qu’elle prit, dès son arrivée au pouvoir, d’introniser un de ses plus affectionnés parents, Le Normand de Tournehem, à la Surintendance des Bâtiments; la peine qu’elle se donna pour préparer l’éducation de son jeune frère, le marquis de Marigny, qu’elle destinait à succéder à M. de Tournehem dans ce même poste choisi, montrent assez qu’elle le voulait occuper elle -même et, par cette parenté interposée, gouverner les artistes et le monde des arts. N’oublions pas que son intervention personnelle provoqua l’établissement de la Manufacture de Sèvres, et que lorsqu’elle se mêla de conduire de grands travaux, elle y excella.
Son château de Bellevue, qui passa justement pour un parfait modèle de décoration intérieure, charmante, élégante et délicate, en est la preuve. Faut-il rappeler enfin que, comme amateur de tableaux et collectionneur de curiosités, elle ne fut pas moins célèbre? — - Non, tout le monde est d’accord sur ces différents points; et personne n’oserait contester que la « divine marquise » continua de développer, d’accentuer cette influence féminine que nous avons signalée plus haut, comme caractéristique du siècle. Mais où les opinions cessent de concorder, c’est quand il s’agit de déterminer le caractère précis qu’imprimèrent à l’art et au mobilier français cette impulsion directe et cette indiscutable influence.
C’est, en effet, une sorte de lieu commun de penser, de croire ou tout au moins de prétendre que Mme de Pompadour se borna à accentuer les principes et les idées de la période précédente, et qu’en matière de décoration, elle continua d’accorder sa préférence aux formes contournées, bistournées, tarabiscotées, aux ornements dénués d’aplomb et de symétrie. Elle usa, au contraire, de toute son autorité pour ramener les arts de l’ameublement, à des principes plus conformes aux grandes traditions si brusquement
méconnues, et son « règne », si l’on peut dire ainsi, est marqué par un énergique retour vers les idées classiques.
En faut-il des preuves? Si l’on peut, il est vrai, lui reprocher ses sympathies pour Boucher; par contre, il faut observer que, voulant dessiner, elle prit pour maître Bouchardon, l’auteur fameux de la fontaine de la rue de Grenelle, et le moins fantaisiste assurément des statuaires de son temps. C’est avec Gay, non moins épris de l’antique Beauté, qu’elle grava la suite de camées consacrés par elle à l’histoire du roi. Enfin, quand elle jugea son frère en état de comprendre les chefs-d’œuvre anciens, pour le préparer dignement aux hautes fonctions qu’elle lui destinait, elle lui fit entreprendre un voyage en Italie, en lui donnant pour compagnons et pour guides l’abbé Leblanc, dont il n’y a rien à dire, bien qu’il ait publié quelques ouvrages sur les beaux-arts animés d’un sage esprit; le graveur Charles-Nicolas Cochin, qui à son retour publia des Observations sur les antiquités ci Herculanum, dont la tendance se devine; et Soufflot, l’auteur du Panthéon, dont le chef-d’œuvre suffit à nous renseigner sur le peu de goût qu’il professait contre le tarabiscotage et la rocaille. Et quant aux arts de l’ameublement, qui nous intéressent d’une façon plus directe, si l’on veut avoir l’avis de Cochin sur le style tourmenté si cher à la Bégence, qu’on veuille bien interroger le Mercure de 1754, on verra comme il admoneste dessinateurs et artistes, et tâche de les ramener « à certaines lois dictées par la raison ».
On ne peut protester, en effet, avec plus d’esprit et d’une façon plus mordante contre des excès parfois charmants, mais assurément blâmables. Cette critique spirituelle, aidée du reste, en France et au dehors, par la publication de nombre d’ouvrages d’une indiscutable valeur, au premier rang desquels il faut placer le Recueil ci antiquités grecques et romaines du comte de Caylus, Y Histoire de l’art de Winckelmann, le Laocoon de Lessing, les Réflexions de Watelet,
Fig. 82. — Porte cochère (rue du Bac).
devait promptement porter ses fruits. Ce qu’on est convenu d’appeler le Style Louis XVI en fut la suite médiate, et l’on peut dire la conséquence. Mais à quelle époque le changement réclamé commença-t-il de s’accentuer ? A quel moment précis l’évolution fut-elle achevée? C’est ce dont on ne s’est peut-être pas assez préoccupé. Or, il résulte de monuments encore très visibles et de textes certains, que la transformation s’accomplit du vivant même de Mme de Pompadour.
On sait que la belle marquise mourut en 1764. Or le 1er mai 1761 Grimm écrivait : « Depuis quelques années on a recherché les ornements et les formes antiques ; le goût y a gagné considérablement, et la mode en est devenue si générale que tout se fait aujourd’hui à la grecque. La décoration intérieure et extérieure des bâtiments, les meubles, les étoffes, les bijoux de toute espèce, tout est, à Paris, à la grecque. Ce goût a passé de l’architecture dans les boutiques des marchandes de modes... Quand il deviendrait la manie de nos perruquiers et de nos cuisiniers, il n’en serait pas moins vrai que les bijoux qu’on fait aujourd’hui à Paris sont d’un très bon goût, que les formes en sont belles, nobles et agréables, au lieu qu’elles étaient toutes arbitraires, bizarres, absurdes, il y a dix ou douze ans. »
Qu’on remarque surtout cette dernière phrase : « Il y a dix ou douze ans. » Non seulement elle coïncide avec la croisade entreprise par Cochin, mais elle nous explique comment on se plaignait, avant même que Mme de Pompadour eût fermé les yeux pour toujours, de l’exagération de ce retour si rapide vers l’Antique; et comment la verve des caricaturistes et des auteurs dramatiques était tentée par cette transformation subite des arts et des modes.
Heureusement pour nous,
La mode est pour le grec ; nos meubles, nos bijoux, Etoffe, coeffure, équipage,
Tout est grec...
dit un personnage de la Comédie de l’amateur (1764). Vers le même temps, M. de Carmontelle, lecteur du duc d'Orléans et dessinateur de beaucoup de talent, voulant « se moquer un peu de la fureur du goût grec », publia « un projet d’habillement d’homme et de femme, dont les pièces
Fig. 83. — Vestibule de l’hôtel de Roquelaure (aujourd’hui ministère des Travaux publics).
sont imitées d’après les ornements que l’architecture grecque emploie le plus communément dans la décoration des édifices ». Enfin Diderot allait bientôt s’écrier : « Les Modernes, n’ayant d’autre projet que d’imiter servilement les Anciens, ont tout gâté, tout perdu ! »
On voit que l’on était déjà loin des formes contournées de la Régence, et l’on peut conclure de ces quelques
citations que lorsque la « divine marquise » dit un éternel adieu à cette Cour de Versailles, qu’elle avait éblouie de son esprit et de son faste, le retour aux principes classiques était depuis longtemps un fait accompli.
Nous avons parlé tout à l'heure de monuments capables de confirmer les textes par nous cités. Un certain nombre d’exemples vont témoigner de l’esprit qui animait les architectes contemporains de Mme de Pompadour. Nous savons que sa faveur date de 1744 ; or le portail de Saint-Sulpice remonte à 1745, l’Ecole militaire à 1752, les deux admirables palais de la place de la Concorde et la rue Royale à 1762, et le Panthéon fut commencé en 1764. Il faut bien convenir qu’on chercherait vainement dans ces divers édifices aucune trace de Style Rocaille et de goût baroque.
La marquise disparue, l'impulsion qu’elle avait donnée continua d’être suivie. Louis XV vit, dans les dernières années de son règne, s’élever Saint-Philippe du Roule (1769), la façade de Saint-Thomas-d’Aquin (1770), et enfin la Monnaie, monuments qui se distinguent — il faut bien l’avouer — par une allure franchement classique. Même dans les habitations privées, le retour à l'Antiquité était si peu déguisé, que les critiques d’art réclamaient pour les maisons de rapport une «architecture bourgeoise», de préférence à des restitutions qui pouvaient, à bon droit, paraître ridicules. Ainsi se trouve démontrée l’erreur si généralement admise, qui consiste à faire des Styles Louis XV et Pompadour une simple continuation, une prolongation du baroque et du rococo de la Régence.
Ne craignons donc pas d’insister sur ce point : à partir de 1750, on assiste à un retour accentué et fortement prémédité vers les arts de la Grèce et le style classique; mais, curiosité singulière, mixture inexplicable, à un retour teinté de chinoiserie. Ce n’est pas, en effet, une des particularités les moins surprenantes de l’art décoratif, dans la seconde
moitié du xvine siècle, que son goût persistant pour les fantaisies de l’extrême Orient. On s’explique facilement qu’elles aient séduit les contemporains d’Oppenoord et deMeissonnier, et peut-être ne furentelles pas sans influence sur le manque d’équilibre et de symétrie du Style Rocaille ; mais , sous Louis XIV aussi bien qu’au temps de Gabriel et de Soufflot, la chose paraît étrange.
Cependant ce fut à la cour du Grand Roi, aux premières fêtes données à la jeune duchesse de Bourgogne , qu’on vit apparaître les premiers travestissements chinois; puis ceux-ci du parquet sautèrent sur les murailles. Watteau en décora le cabinet royal au château de la Muette, et pour cette fois le vieux roi n’osa pas protester contre l’intrusion de ces « magots ». Jeaurat et Aubert, en reproduisant ces amusantes composi-
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ade du Ministère de la Marine (ancien Garde-Meuble).
lions, popularisèrent ce genre nouveau, et Boucher, qui grava une douzaine de ces motifs, s’en inspira plus tard pour enrichir de chinoiseries les dessus de porte du château de Bellevue. A Chantilly, à Bagnolet, à l’hôtel de Bohan, on put également contempler des décorations de ce genre, et Pillement, en une série d’estampes ingénieuses, exécuta, à l’usage des peintres à court d’imagination , une infinité de petites scènes enfantines, d’un exotisme mitigé, où de jeunes mandarines roses et bouffies donnent la réplique à des garçonnets à la tête rasée, en des jeux qui n’ont du reste rien que de très européen. Cet étrange amalgame persista jusqu’à la mort de Louis XV. Il n’était, au surplus, que le reflet, dans les arts, d’un engouement assez singulier de philosophes épris de l’Antiquité , mais qui confondaient dans un même enthousiasme Platon, Aristote et Confucius.
Sans trop insister sur ce point, toutefois, le règne « personnel » de Louis XV aussi bien que la domination de Mme de Pompadour, envisagés sous l’aspect que nous venons d’esquisser, — et qui nous paraît le seul juste, le seul bon, — revêtent, semble-t-il, l’apparence d’une troisième Renaissance. Ainsi que cela s’était produit déjà par deux fois, à l’époque carolingienne et à l’avènement des Valois- Orléans, on voit en effet un art fortement teinté de réminiscences classiques se substituer à un autre art relativement autochtone, et ne se recommandant, celui-là, d’aucun précédent historique. Et ainsi se trouve justifiée cette loi au moins singulière : chaque fois qu’en France, l’esprit de la nation est à la veille d’accomplir une de ces grandes évolutions qui transforment la Société, les arts font un retour marqué vers le passé, et principalement vers l’Antiquité classique.
Le nouveau venu, cette fois, — et le fait mérite d’être noté, — ne s’inspire plus, comme ses prédécesseurs , de la Rome ancienne, en passant par Ravenne ou Florence.
Il est renouvelé des Grecs, en passant par Herculanum et Pompéi. Les mêmes causes, cependant, amenant des effets identiques, ainsi que cela s’était produit au xvie siècle, on put voir de nouveau, à la lin du xvme, une décoration et
Fig. 85. — Décoration chinoise, par Pillement.
des accessoires affectant la prétention de restitutions archaïques, s’appliquer sur des formes acquises, commandées à la fois par des habitudes persistantes et des besoins absolument récents.
Gela, du reste, était en quelque sorte naturel et fatal. II
est des exigences qui s’imposent, avec lesquelles, quoiqu’on en ait, on se voit forcé de composer; et, suivant la spirituelle boutade de la marquise de Créqui parlant de l’adoption, par les dames de son temps, de ces petits sacs nommés réticules : « Ce n’est pas le tout que de s’habiller à la grecque, il faut encore pouvoir se moucher. »
Fig. 86. — Vase monté en bronze doré, par Duplessis. (Vignette empruntée aux Bronzes d’art et d’ ameublement.)