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BYZANCE. — LES CAROLINGIENS ET LA PREMIÈRE RENAIS- SANCE

Après une iiïitiation à la fois si complète et si rapide, dès le début si franchement acceptée par une race à l’esprit ouvert, et qui dès l’abord avait fait sienne la civilisation qu’on lui apportait; après une consécration résultant de quatre siècles de volontaire pratique, il semble que nul événement ne pouvait arrêter un si bel et si généreux essor, et que la culture gallo-romaine, suivant une marche rationnelle et cohérente, allait imprimer à ses productions artistiques un développement régulier et normal.

Il n’en fut rien !

La Gaule envahie, subjuguée, asservie par les Francs et les Burgondes, lutta bien pour défendre cette initiation romaine, qui avait déjà fait jaillir de son sol tant de beaux fruits et de si savoureux. Mais sa résistance ne fut que temporaire. Le Gallo-Romain eut beau se cramponner à ses traditions précieuses; vainement il invoqua le bon sens, la raison, le bon goût : le Barbare victorieux refusa de se laisser persuader. Il ne montra que dédain et mépris pour un peuple qui s’était laissé trop facilement soumettre; et, courbé sous le joug implacable, le vaincu, doutant de luimême, corrompu par l’exemple, incapable de lutter davantage, se laissa imposer l’art naïf et rudimentaire de l’envahisseur.

Et voilà comment une civilisation, hier encore radieuse, se vit enveloppée par une obscurité progressive ; et comment les arts, qui, en notre pays, approchaient de leur

apogée, se virent contraints de rétrograder jusqu’à leur berceau, jusqu’à cet ornement géométrique, point de départ inéluctable de toutes les manifestations plastiques en leur enfance. Une fois la civilisation gallo-romaine « dévorée par la barbarie franque », il fallut à nos infortunés ancêtres près d’un millier d’années pour parcourir de nouveau les étapes successives qui devaient ramener leur idéal esthétique et leur production au point où les avait trouvés l’invasion germaine.

Tout ne sombra pas, cependant, dans ce lamentable naufrage. Le vainqueur, dédaigneux des arts du vaincu au point de ne songer même pas à se parer de sa dépouille, de mépriser ses bijoux, de répudier ses ornements, ne put se refuser d’utiliser, pour ses propres besoins, quelquesunes de ces qualités que les Gallo-Romains avaient acquises au contact de leurs premiers maîtres. Ils mirent surtout à profit cette remarquable aptitude dans l’art de bâtir, qui avait déjà donné à la Gaule tant d’admirables monuments, et qui, soigneusement transmise de génération en génération, à travers les plus lamentables épreuves, devait faire de nos ancêtres du Moyen Age les premiers constructeurs de leur temps.

Nous savons, toutefois, peu de chose des palais où résidaient les rois francs, et des habitations de leurs leudes. On nous représente ces dernières comme de vastes métairies fortifiées, renfermant dans leurs dépendances tout un village de guerriers, d’esclaves et de serviteurs. Augustin Thierry pense que ces rustiques demeures, mieux appropriées que les habitations des villes au caractère un peu sauvage, aux indépendantes allures de ces chasseurs indomptés, étaient entourées de portiques rappelant l’architecture romaine, et ornées de sculptures ne manquant pas d’une certaine élégance. C’est assurément donner beaucoup d’importance à de simples conjectures. Avec les monuments religieux, nous sommes mieux renseignés.

Le temple antique n’était que l’asile, la demeure des dieux. Le peuple n’y était point admis ; c’est ce qui explique ses dimensions relativement exiguës. Quand, pour obéir aux nécessités du culte nouveau, le clergé catholique se décida d’ouvrir l’église à la masse des fidèles et d’admettre la foule au spectacle des saints mystères, les basiliques

civiles, à la fois palais et tribunaux, construites et disposées pour recevoir un grand nombre d’assistants, offrirent le lieu de réunion le mieux distribué pour abriter les adeptes de la religion nouvelle. Le Christianisme, à ses débuts, s’empara donc, chaque fois qu’il le put, des basiliques existantes, et les adapta à ses besoins sans rien changer d’essentiel à leurs aménagements intérieurs, et sans introduire d’autre modification dans leur décoration, que la substitution des emblèmes chrétiens à ceux du paganisme.

Plus tard, quand le Christianisme, reconnu en 313 par Constantin comme religion d’Etat, eut officiellement acquis le droit d’élever des églises, les premiers architectes chrétiens prirent bien garde de ne modifier en rien les dispositions générales des basiliques ainsi appropriées à une destination nouvelle. Ils eurent grand soin, au contraire,

de respecter un plan dont on avait reconnu l’heureuse disposition, de se conformer à des formes auxquelles on était déjà accoutumé, et enfin de réaliser leur construction avec des matériaux qui leur étaient familiers, et dont l’appareillage et l’emploi rentraient dans des habitudes de bâtir devenues traditionnelles. « C’est ainsi qu’ils sauvèrent l’art antique de la ruine et de l’oubli , en gardant ce qui leur était utile, en ajoutant ce qui répondait à leurs besoins nouveaux, et en maintenant les principes de construction consacrés par un usage séculaire. »

On peut, en effet, en suivant à travers les âges les transformations subies par notre architecture religieuse, démêler facilement la persistance des formes romaines, et reconnaître l’adaptation de formules très anciennes, devenues traditionnelles, à des exigences qui devaient aller en se modifiant sans cesse. Accommodant ces formules suivant les nécessités locales et les matériaux mis à sa disposition, l’architecte respecta les dispositions essentielles du plan primitif, au point qu’on retrouve, non seulement dans nos

Fig. 12. — Plan de la basilique de Constantin à Rome.

grandes églises des périodes romane et gothique, mais jusque dans celles que l’on élève encore de nos jours, les lignes principales et les aménagements intérieurs des plus vieilles basiliques romaines :

celles de Constantin, de Sainte-Marie Majeure, de Saint- Paul hors les Murs, etc.

En quoi consistent ces primitifs sanctuaires ? En une nef flanquée de deux bas côtés et se terminant par un hémicycle voûté en quart de sphère.

Développez cet hémicycle de façon à en former l’abside de nos cathédrales, et coupez la nef par les bras du transept, vous obtiendrez ainsi une disposition architectonique à laquelle l’église chrétienne est demeurée fidèle pendant quinze cents ans.

Cette fidélité est, en outre, d’autant plus remarquable , qu’elle ne fut pas sans subir quelques rudes assauts. Et le plus dangereux de tous vint du prestige incontesté de Byzance resplendissante de ri-

chesse et de gloire. Pendant

Fig. 13. — Plan de la cathédrale de Reims.

cinq cents ans, ce prestige

essaya de battre en brèche, chez nous, les traditions du vieux monde romain. Du ve au xie siècle, en effet, Constantinople exerça une sorte de fascination sur les populations occidentales. Et n’était-ce pas naturel? Siège rayonnant de l’Empire; réservoir où allaient s’amonceler les

richesses de l’Orient et de l’Occident; grand foyer d’art où une main-d’œuvre sans rivale se chargeait de répondre aux exigences d’une société au goût déjà corrompu, mais dont l’opulence fastueuse et le raffinement outré dépassaient de cent coudées tout ce qui s’admirait ailleurs, Constantinople devait voir son autorité, son influence, confirmées par les emprunts mêmes que nos premiers princes ne manquèrent pas de lui faire, chaque fois qu’ils voulurent restituer à leurs Etats un peu de cette civilisation qui s’était brusquement effondrée.

Cette fascination de l’Orient, inaugurée dès l’avènement des rois francs, par les titres et la pourpre dont les détenteurs de la couronne impériale daignaient gratifier les grands chefs barbares, entretenue par l’importation des ivoires sculptés, des coffrets incrustés, des joyaux ornés de pierreries, des étoffes tramées d’or et de soie, que l’Asie excella toujours à tisser, et dont les prêtres et les leudes aimaient à se parer aux grands jours; par l’envoi des livres liturgiques, aux pesantes reliures en métal précieux, enrichis de dévotes images, auxquelles leur origine, plus voisine du berceau du christianisme, semblait donner un redoublement de sainteté; cette fascination devait, quelques siècles plus tard, se traduire, dans le domaine architectonique, par des innovations audacieuses qui — si elles ne se fussent pas heurtées à une inflexible fidélité aux traditions romaines implantées en notre sol — auraient infailliblement bouleversé et transformé le plan et la forme de nos sanctuaires.

Jaloux de s’émanciper de toute tutelle occidentale, les Byzantins avaient de bonne heure renoncé, pour les édifices religieux, à la basilique et à son plan consacré. Ils avaient transformé leurs églises en un assemblage de pièces polygonales, séparées par des jambages de maçonnerie assez épais et par des clôtures assez robustes, pour leur permettre d’asseoir des coupoles sur cette base immuable.

Ces coupoles, dont ils se montraient si fort épris, ne constituaient pas, cependant, une invention de leurs architectes. Les Romains, avant eux, les avaient connues et pratiquées, et le Panthéon aussi bien que les thermes d’Antonin Caracalla en offraient d’admirables modèles. Mais il fallait concilier la construction de ces coupoles avec le plan rectangulaire imposé par le culte chrétien, et cette nécessité amena les architectes byzantins à réaliser une conception singulièrement hardie. Aux colonnes de la basilique latine

ils substituèrent de robustes piliers, qu’ils joignirent à leur sommet par de grands arcs, constituant ainsi les quatre côtés ajourés d’un vaste rectangle, dont la coupole allait recouvrir l’intérieur. Puis, pour passer de cette base rectangulaire au plan circulaire de son couronnement , ils eurent recours à des pendentifs appareillés normalement à la courbe, et qui rejetaient sur les quatre piliers la charge énorme de cette coupole hémisphérique.

Lorsque, en 538, Anthémius de Tralles et Isidore de Milet eurent édifié, par ordre de Justinien, l’église de Sainte- Sophie, demeurée la merveille du genre et l’expression par excellence de l’architecture byzantine, « les basiliques du

type latin, comme le remarque M. Ch. Bayet, devinrent l’exception en Orient, et la coupole fut comme le thème autour duquel on exécuta des variations nombreuses. »

Etant donnés, nous l’avons dit, le prestige et l’influence que Byzance exerçait sur le monde occidental, il ne faut pas s’étonner qu’on ait tenté d’acclimater ce nouveau type en Italie d’abord, et ensuite dans notre vieille Gaule. Empruntant soit le plan carré de Sainte-Sophie, soit la forme en rotonde ou octogonale de l’église des Saints-Serge-et-Bacchus, l’église à coupole passa donc d’Orient en Occident. Saint-Vital de Ravenne, la chapelle du palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle ; en France, la chapelle de Sainte- Croix à Montmajour, l’église de Rieux-Mérinville, celle de Quiquerville, Saint-Front de Périgueux, la cathédrale d’Angoulême, les églises de Cahors, de Solignac, Saint- Ours de Loches et d’autres encore, témoignent qu’à des époques différentes, assez éloignées même, en prenant des routes mal connues et insuffisamment expliquées, la nouvelle conception pénétra dans un certain nombre de nos provinces, où elle paraît avoir exercé sur les esprits une temporaire séduction.

Indépendamment de sa portée historique, cet embolisme singulier offre pour nous un intérêt extrême. Il prouve, en effet, que l’aventureuse hardiesse de cette audacieuse architecture n’était pas supérieure à l’habileté de nos constructeurs , demeurés , malgré l’invasion et ses conséquences déprimantes, maîtres de leur art et capables de se mesurer avec les plus redoutables difficultés.

Cette incursion byzantine ne fut pas, au surplus, perdue pour nos architectes. Nous verrons plus tard que notre architecture religieuse en fit son profit ; mais, en dépit du prestige de Byzance , notre vieille Gaule garda au fond de son cœur une préférence marquée à la culture latine. Le plan de la chère et traditionnelle basilique prévalut, et

« jusqu’au xi° siècle, comme l’écrit Viollet-le-Duc, les établissements religieux, grands centres d’art, ne firent que

suivre les traditions romaines. » Car ce n’est pas seulement dans l’édification des églises que cette préférence irréductible se révèle, mais aussi dans la construction et la disposition des monastères.

Ainsi que plusieurs historiens l’ont fait judicieusement remarquer, une abbaye, sous la première et la seconde race, n’était guère autre chose que la demeure d’un riche patricien romain, avec les diverses catégories d’ouvriers, de ser viteurs et d’esclaves attachés au service du domaine et de son propriétaire. « L’abbé était le maître; les Pères sous ses ordres, comme les affranchis romains, cultivaient les lettres, les sciences et les arts; quant aux frères convers, employés aux travaux de l’atelier ou attachés à la glèbe, ils étaient souvent la propriété personnelle de l’abbé ou les serfs de l’abbaye. » Quoi de surprenant, après cela, que les moines, comme le remarque M. de Gaumont, aient emprunté les dispositions principales de leurs maisons conventuelles aux habitations romaines, et que leurs abbayes aient offert la copie des anciennes villæ, établies par les antiques conquérants de la Gaule? Quoi d’étonnant aussi que, pendant les premières dynasties au moins, les établissements religieux et les retraites monastiques, conséquents avec euxmêmes, aient constitué une sorte de conservatoire des traditions latines et de la culture antique ?

Ainsi, malgré le dédain qu’ils professaient pour le vaincu, malgré le hautain mépris qu’ils affectaient pour les productions de l’art gallo-romain, les fiers envahisseurs durent subir, dans toutes les manifestations d’art relatives au culte, une influence détestée. Ils empruntèrent aux vaincus jusqu’à leur appareil de construction et leurs revêtements extérieurs. Mais, incapables de produire des formes architectoniques nouvelles et de résoudre les problèmes de stabilité qui forment l’essentiel de l’architecture, ils imposèrent à celle-ci l’ornementation naïve qui faisait le fond de leur système de décoration, et qui seule était en état d’être appréciée par ces cerveaux rudimentaires.

C’est une particularité très curieuse, en effet, que ce brusque et universel retour en arrière. En vain d’infatigables profanateurs ont-ils, depuis un demi-siècle, boule-

versé les cimetières contemporains de l’invasion franque et de la dynastie mérovingienne, et rempli nos musées de plaques, de boucles, d’agrafes, de fibules. En vain des trouvailles heureuses nous ont-elles restitué des joyaux d’un prix inestimable, comme le glaive de Childéric, le trésor de Gourdon, les couronnes de Guarrazar. Nulle trace n’apparaît plus, sur ces précieux ouvrages, de ces basreliefs délicats, de ces élégants trophées, de ces aimables guirlandes, ornements classiques quelques années plus tôt, et dont l’art gallo-romain s’était montré si prodigue. Les sarcophages eux-mêmes, qui nous livrent ces joj^aux, sont

Fig. 16. — Tombeau mérovingien découvert à Paris.

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