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MUSÉE CARNAVALET

destitués de ces représentations emblématiques, de ces chasses funèbres, de ces combats traditionnels, auxquels le Christianisme naissant avait donné une interprétation liturgique. Sur tous ces objets on ne trouve plus, pour tout ornement, que de curieux entrelacs, des raies pointées, des roues, des imbrications, des zigzags, des chevrons, des méandres. Et ce sont ces mêmes éléments décoratifs qui, passant de la parure des personnes à celle des édifices, des tombeaux aux monuments, escaladant l’extrados des arcs, s’incrustant dans les saillies de pierre, se greffant au relief des frises et au fût des colonnes, emboîtant les corbeilles des chapiteaux, accompagneront, jusqu’au xne siècle, les lignes principales de l’architecture, marquetant les

façades de leurs combinaisons à la fois ingénieuses et barbares.

Quant aux représentations humaines, à ces belles statues de bronze ou de marbre dont le sol de la vieille Gaule était comme peuplé, elles ont aussi disparu. Ce n’est pas cependant que les Francs fussent iconomaques par atavisme ou par religion; mais l’Eglise, conservatrice des lettres antiques, se montra peu soucieuse d’encourager un art qui avait servi à glorifier les faux dieux, et ne fut guère plus respectueuse des chefs-d’œuvre de la Statuaire, que les vainqueurs ne pouvaient l’être d’images déifiant leurs ennemis. Aussi ne semble-t-il pas que le grand artiste de ces temps troublés, le doux saint Eloi lui-même, ait jamais songé à faire intervenir la figure humaine dans la composition de ces monuments d’argent et d’or, dans la création de ces joyaux admirables qu’il exécuta pour les principaux sanctuaires du royaume, aussi bien que pour les palais de Clotaire et de Dagobert son fils. Cependant, s’il est vrai que le trône conservé au Cabinet des Médailles soit de lui, on peut, en dépouillant ce siège si remarquable des adjonctions que Suger lui fît subir, admirer sa structure inspirée des formes antiques, et la perfection du travail, qui a longtemps fait réfléchir les savants les plus compétents.

Avec les rois de la seconde race, ce dédain des représentations humaines, cette haine des images prend heureusement fin; et, fait extrêmement remarquable, cette évolution caractéristique coïncide avec un retour marqué non seulement vers la civilisation, mais encore vers la concentration romaine. Cette invincible unité, qui marchait à la suite des armées de Rome et s’était implantée dans les Gaules, avait été détruite en effet par l’invasion germaine, qui, laissant aux populations submergées leurs lois, leurs institutions locales et leur langue, créait partout la diver-

site. Charlemagne, Germain de mœurs et de façon de vivre, au point, si nous en croyons Eginhard, de demeurer jusqu’à la lin fidèle à l’habit de ses pères, à l’habit des Francs, Charlemagne, en rendant à l’Empire son nom, en essayant de reconstituer l’unité d’administration, en s’efforçant de revenir à la concentration impériale, fut amené non seulement à remettre en honneur les lettres et les sciences antiques, qu’il ne connaissait guère, mais encore à restaurer dans

la mesure du possible les arts gallo-romains, et à présider ainsi à une première « Renaissance ».

« Renaissance » très éclectique, empruntant à Ryzance et même à Eagdad ce que Rome ne pouvait plus lui donner, mais demandant à celle-ci des statues et embellissant Aixla-Chapelle, Nimègue et les autres résidences impériales de colonnes et de chapiteaux antiques, amenés à grands frais. Il fallut toutefois une préparation assez longue pour que, dans le domaine de la Peinture et de la Statuaire, les artistes carolingiens se soient sérieusement essayés aux représentations humaines. Du moins on le peut conclure

de l’inspection des quelques joyaux, vraisemblablement authentiques, remontant à ces temps lointains et parvenus jusqu’à nous.

Ni VA de Charlemagne conservé dans la petite église de Conques, ni la couronne et l’épée du grand empereur, faisant partie aujourd’hui du trésor de Vienne, ni son oratoire,

que le trésor de Saint- Denis possédait encore au siècle dernier, et que nous connaissons par une gravure de Guérard , ne témoignent de préoccupations ou d’essais de ce genre.

De même pour ses successeurs médiats. Ni la croix dont Charles le Chauve gratifia l’ahbaye de Saint-Denis, ni le calice de saint Goslin, s’ils attestent une main-d’œuvre experte, ne diffèrent radicalement des productions de la période précédente; et, dans les monuments d’un ordre plus élevé, comportant des figurations artistiques, — comme certaines reliures enrichies de diptyques d’ivoire, ou encore comme la coupe dite des Ptolémées, — les fragments décorés de personnages ou d’attributs bien caractérisés, sont de provenance antique.

Mais il est un autre ordre d’ouvrages où la figure humaine apparaît d’une façon curieuse et progressive. Nous voulons parler de ces précieux manuscrits sur vélin pourpré, enrichis par une chrysographie savante de lettres historiées, d’élégants portiques abritant les premières lignes des textes sacrés, et de méandres encadrant les pages. Peu à peu, la figure dessinée cesse d’être enfermée dans le linéament de

la lettre initiale ou capitulaire. Dans la Bible de Théodulfe, dans l’Evangéliaire de Charlemagne, dans celui de Lothaire, comme dans le Sacramentaire de Drogon, évêque de Metz, elle s’en détache pour se réfugier dans la panse ou entre les jambages, et c’est toute une métamorphose qui s’opère. Encore un pas, et nous arrivons à la vignette, au tableau, à la représentation de scènes et de personnages indépendants du texte, à cette Bible magnifique, offerte par le comte Vivien à Charles le Chauve, où l’on admire des épisodes tirés de l’Ecriture et de la Vie des saints; au Sacramentaire d’Autun, où les figures en or s’enlèvent sur un fond d’azur.

Les Carolingiens, du reste, n’auront pas cessé de régner, que la Statuaire, elle aussi, aura ressaisi la figure humaine, et cette fois pour ne plus jamais l’abandonner.

En la tenant pour une œuvre de ce temps, la figure de sainte Foy, conservée à Conques, avec sa rigidité grave et symétrique, avec son visage modelé à grands plans, ses cheveux relevés en bourrelet, son regard fixe et ses traits sauvages, constitue un précieux spécimen de ce retour à un art trop longtemps oublié, trop profondément méconnu. Elle nous fournit, en outre, un renseignement d’un prix inestimable sur le mobilier de l’époque, puisque le

remarquable fauteuil d’or sur lequel la figure est assise nous révèle la structure et la décoration de ces trônes splendides, sur lesquels les empereurs d’Occident aimaient à prendre place.

La Vierge de Beaulieu (Corrèze), joyau de moindre prix à tous égards, moins élégant et d’une opulence plus barbare, nous offre également un curieux point de repère. Tout cela cependant demeure encore bien incertain, bien vague. Néanmoins il était utile, je dirai même indispensable d’ouvrir quelques vues sur ces premiers temps trop mal connus, et de pénétrer ainsi les dessous d’une civilisation dont on n’a guère l’habitude de considérer que l’efflorescence. De la sorte, nous pourrons mieux nous rendre compte des influences initiales et persistantes au milieu desquelles l’âme française va se débattre pendant huit cents ans.

Comme l’avait si ingénieusement remarqué notre cher et regretté Benjamin Fillon, la marche des idées et des arts celtiques coïncide chez nous avec la puissance grandissante ou déclinante de la féodalité, et leur triomphe passager sur la culture latine, avec b amoindrissement de la royauté subalternisée par la noblesse. Par contre, chaque fois que le pouvoir royal s’affermit, que le pays, grâce à lui, retrouve une certaine cohésion, que l’unité tend à prévaloir, les influences antiques reprennent progressivement le dessus, pour reparaître maîtresses et radieuses quand la monarchie, définitivement victorieuse, aura à son tour anéanti la féodalité et domestiqué l’aristocratie.

Le règne si rempli de Charlemagne ne forme guère qu’un épisode, un intermède dans cette lutte séculaire, commencée au lendemain de l’invasion. Après lui, le terrain reconquis va être perdu de nouveau. Il nous était toutefois d’autant moins permis de refuser notre attention à cette tentative sans effet durable, il est vrai, mais qu’on peut considérer cependant comme un premier essai de Renaissance, que le grand mouvement provoqué par le premier empereur

d’Occident est rendu plus remarquable encore par l’intention élevée qui l’anime, et le domine en quelque sorte. Ce retour vers l’art antique n’est pas provoqué, en effet, par un besoin plus raffiné de somptuosité et de pompe. Il prend sa source dans le désir hautement avoué de se servir des modèles qui sont restés de l’Antiquité, pour améliorer la production, permettre de créer des œuvres mieux conçues et de les exécuter avec un goût plus pur. Nous verrons, hélas! dans les chapitres suivants, que cette tentative généreuse et hardie, dont l’objectif était le relèvement de la culture intellectuelle, n’eut pas les conséquences immédiates sur lesquelles leur auteur était en droit de compter.

Fig. 23. — Couronne de Guarrazar.

(musée de cluny.)

(Figure empruntée à Y Orfèvrerie.)

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