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LA RENAISSANCE

Il est d’usage de dater la période artistique désignée sous le nom de Renaissance française, des premières années du xvic siècle. C’est à cette époque, en effet, qu’elle commence à se manifester dans le monde des arts, avec des caractères assez nettement accentués pour être facilement reconnaissables. Mais pour pénétrer et pour préciser les origines de cette grande évolution, il faut remonter beaucoup plus haut.

On dit et on écrit couramment que cette évolution artistique prit naissance à la suite de l’héroïque chevauchée de Charles VIII en Italie. C’est une opinion admise que le roi, et les seigneurs qui l’accompagnaient, surpris, séduits, enthousiasmés par les merveilles qui venaient de défiler sous leurs yeux, par cette fraîche et délicate efflorescence d’un art encore jeune et déjà vigoureux, ouvrirent leurs yeux à des beautés nouvelles. On ajoute qu’ils rapportèrent dans leurs bagages le goût de ces nouveautés et les principes sur lesquels elles s’appuyaient, — principes dont l’application devait révolutionner notre production nationale. Il y a quelque chose de séduisant dans cette affirmation, et de vrai également. L’expédition de Naples, semblable à la goutte qui fait déborder le vase, précipita la transformation; mais celle-ci était en germe chez nous depuis nombre d’années. Elle avait été préparée par toute une suite de découvertes d’une importance capitale, découvertes qui, au point de vue de la civilisation, font du xve siècle un des plus grands et des plus féconds qui soient dans l’histoire du monde.

L’emploi de la poudre sur les champs de bataille, inauguré à Crécy (1338), mais qui pour la première fois fut décisif au combat de Saint-Jacques (1444) et entraîna la

Fig. 45. — Château de Blois, couronnement de la porte d’entrée principale.

victoire de Formigny (1450); la création des Compagnies d’Ordonnance et des Francs-Archers, première apparition des armées permanentes ; l’institution de la taille perpétuelle, qui allait doter la royauté de ressources constantes,

et servir de point de départ à l’assiette de nos impôts ; la substitution de la procédure écrite à la preuve testimoniale, inaugurant l’avènement au pouvoir des « hommes de loi » ; l’établissement des postes, la découverte de l’Amérique et l’invention de l’Imprimerie, certes voilà bien des événements qui ne pouvaient manquer d’être fertiles en conséquences sérieuses. Aucun d’eux, peut-être, pris isolément, n’était capable, à lui seul, de changer la face de la Société française; mais tous réunis, en modifiant les assises sur lesquelles elle avait jusque-là reposé, ne pouvaient manquer d’amener sa transformation radicale.

On peut juger par là, qu’il y a quelque témérité sans doute à ne voir dans le grand mouvement intellectuel et artistique de la Renaissance, que le résultat accidentel d’une campagne follement entreprise et, suivant l’expression de Gomines, « conduite à la grâce de Dieu ».

Sans cette longue préparation, l’équipée victorieuse de Charles VIII n’eût vraisemblablement rien produit, ou peu de chose. Elle n’eût guère exercé plus d’influence sur nos arts, que la conquête de Naples par la maison d’Anjou. On prête, en effet, bien gratuitement à ces envahisseurs hâtifs, des préoccupations d’archéologues, des loisirs de touristes en excursion, — préoccupations d’autant moins vraisemblables que les vainqueurs de Rapallo et de Fornoue, s’il faut en croire Balthazar Castiglione, bon juge en la matière, n’étaient guère capables que d’apprécier les faits d’armes, et ne faisaient pas grand cas du reste. « De telle façon, écrit-il, que non seulement ils n’estiment pas les lettres, mais les abhorrent, et tiennent les lettrés pour les hommes les plus vils. » L’impression était demeurée si forte en Italie, que Benvenuto Gellini lui-même, quoiqu’il ne tarisse pas d’éloges à l’endroit de François Ier, n’hésite pas à mettre dans la bouche de seigneurs milanais parlant au pape, des appréciations tout aussi sévères. Les Français y sont traités de gens grossiers, incapables de comprendre

le mérite, la beauté d’un travail parfait. Même en faisant la part des exagérations probables, de pareils conquérants,

Fig. 46. — Château d’Amboise, porte de la chapelle Saint-Hubert.

semble-t-il, n’étaient guère préparés pour une révélation instantanée, suivie d’une conversion absolue. De même que les compagnons de Philippe- Auguste et de saint

Louis n’avaient rien rapporté de décisif, de leurs téméraires croisades, de même la brillante escorte du jeune roi n’aurait rien récolté dans sa rapide campagne, si le moment n’avait été exceptionnellement propice, et les esprits suffisamment préparés.

Les effets de cette importation ne furent point immédiats, du reste; ils ne se firent sentir que progressivement, à me sure que les transformations politiques et sociales s’accen tuaient, pour n’apparaître complets et définitifs que quarante ans plus tard. Tous les monuments de ce temps qui sont demeurés debout attestent, en effet, la durée de cette période d’incubation. Malgré la venue en France, à la suite de Charles VIII, de « plusieurs ouvriers excellens en plusieurs ouvraiges, comme tailleurs (sculpteurs) etpainctres », parmi lesquels on comptait Guido Paganino, qui exécuta le tombeau du jeune roi ; malgré la présence à la Cour de Louis XII de fra Giovanni Gioccondo, à la fois théologien, helléniste et architecte ; malgré l’installation sur les bords de la Loire, résidence préférée de la Cour, d’une famille illustre de sculpteurs, les Juste, qui allaient fournir à la France une dynastie de statuaires émérites, on n’aperçoit guère à Amboise, asile d’élection du frêle époux d’Anne de Bretagne, le cachet, la marque, la griffe de ces étrangers qui devaient, paraît-il, transformer notre art de fond en comble. Leur intervention est si peu évidente, que les morceaux mêmes plus spécialement attribués à leur talent, bas-reliefs ou ornements, ne discordent en rien avec les constructions qu’ils décorent. Sous le règne suivant, à Blois, si cher à Louis XII, à Gaillon, que le cardinal d’Amboise prit tant de soin d’embellir, et pour lequel il fit venir à grands frais des marbres d’Italie, les influences exotiques ne se manifestent que dans quelques détails, dans l’agencement des chapiteaux, dans l’emploi des pilastres historiés, dans l’ornementation courante des frises. La structure reste nationale. Même lorsque nous aurons poussé plus

Fig. 47. — Château de Blois. — Escalier et façade sur la cour. (Règne de François Ier.)

avant dans le xvie siècle, nous pourrons constater combien, dans un pays possédant un art bien à lui, la main-d’œuvre est longue à se transformer, et rebelle aux impulsions étrangères. Noël du Fail, dans ses Contes d’Eutrapel, raconte bien plaisamment la stupéfaction de maître Pihourt, maçon de Rennes, qui, s’étant rendu à Châteaubriant pour la construction d’un riche manoir, « ouït les grands ouvriers de toute la France, illec mandés et assemblés, qui n’avoient autres mots en bouche, que frontispices, piédestals, obélisques, colonnes, chapiteaux, frises, cornices,

Fig. 48. — Château de Blois (frise sculptée).

soubassemens, et desquels il n’avoit oncques ouï parler. Il fut bien esbahi, continue notre conteur, et, son rang venu de parler, attendant quelque brave dessein, il leur dit, payant en monnoie de singe, estre d’avis que le bâtiment fût faict en franche et bonne matière, de piaison compétente, selon que l’œuvre le requéroit. »

Ainsi, en dépit des savantes dissertations, des théories sonores, le talent laborieusement acquis persistait dans ses loyales et habiles pratiques. C’est pourquoi, dans l’exécution des pilastres à candélabres, des rinceaux enrichis de chérubins et d’animaux, des denticules, des oves, des rais de cœur, ornements relevant d’origines diverses, antiques

Fig. 49. — Maison dite de Diane de Poitiers, à Orléans.

parfois ou simplement florentins, qui caractérisent l’art nouveau et cisèlent à plaisir la carcasse vieillie de l’architecture gothique, il est facile de reconnaître la main à la fois experte et naïve des ornemanistes, qui, hier encore, fleurissaient du foisonnement mousseux de leurs choux frisés et de leurs chicorées typiques, les archivoltes des ogives et les gablés des portails. La confusion du travail est parfois si complète, qu’on s’explique comment les observateurs superficiels, incapables de distinguer ces premières manifestations, datent simplement du règne de François Ier, les débuts de la Renaissance.

C’est, en effet, à l’avènement de ce prince que cette longue incubation aboutit à une éclosion longtemps attendue. Elle se produisit alors rapide et puissante, non seulement parce que le vainqueur de Marignan était un prince jeune, ardent, « adventureux « et passionné pour les nouveautés, mais parce qu’il fut le premier monarque français, au sens précis du mot, le premier qui vécut entouré d’une Cour , en prenant l’expression dans son acception moderne.

Quand, en 1515, il plaça sur son front la couronne fleurdelisée, l’œuvre de Charles VII et celle de Louis XI avaient porté leurs fruits. Le roi de France était désormais maître de son royaume, et maître incontesté. Ses anciens rivaux en autorité, ses féodaux alliés, étaient transformés en courtisans, c’est-à-dire réduits à une pseudo-domesticité, — condition bien différente de ce qu’avait été la monarchie

sous ses prédécesseurs. — Et c’est là ce qui permit à François Ier d’inaugurer ce faste royal qui, sous le règne de Louis XIV, allait atteindre son apogée.

Actionnée par cette évolution politique, — événement considérable, capital dans notre histoire, — l’architecture civile prend une importance décisive. C’est elle qui exercera dorénavant sur les autres arts cette influence si spéciale , qui antérieurement appartenait plus particulièrement à l’architecture religieuse. La noblesse, qui voit sa condition transformée, commence d’habiter les villes. Le château, cessant d’être pour son seigneur un refuge inexpugnable, modifie ses allures et change d’aspect. Progressivement il renonce à sa physionomie rébarbative, à cette inaccessibilité qui, pendant tout le Moyen Age, avait constitué son caractère primordial. Le besoin de lumière se fait partout sentir. En même temps que les intelligences s’ouvrent aux idées de pondération, de stabilité, de justice, l’art de construire substitue la large croisée, à peine coupée par de légers meneaux, à la triste et menaçante meur-

Fig. 51. — Château de Chenonceau (vue générale).

trière. On cesse de se passionner pour le développement exagéré en hauteur; on renonce à la prédominance préméditée et si énergiquement voulue des lignes verticales ; les plates-bandes horizontales reprennent l’importance qu’elles avaient si longtemps abdiquée; et le cintre romain substitue sa courbe régulière à l’ogive mystique, en même temps que l’esprit de recherche, de discussion, d’analyse, porte un coup fatal au Dogme, et met la Réforme aux prises avec l’hégémonie du catholicisme romain.

La constatation de cette marche parallèle de la Philosophie et de l’Art suffit à démontrer que ce retour volontaire vers l’Antiquité constitue moins une révolution qu’une évolution. La Renaissance ainsi considérée forme le point de rencontre, de jonction, de soudure, de deux civilisations poursuivant un objectif différent, un résultat distinct, un idéal presque contradictoire. C’est ce qui explique comment l’effort de cette féconde période fut toujours considéré, par les architectes les plus éminents du xvnc et du xviii6 siècle, par Davilers notamment et par Rlondel, « comme une tentative imparfaite ». Elle n’offre pas, en effet, dans ses productions, cette fermeté de conceptions, cette netteté de principes, cette pureté, cette unité surtout, qui caractérisent tout art vraiment autochtone, jaillissant en quelque sorte du sol, et n’empruntant rien qu’à luimême et à la Nature. Les mœurs d’un peuple, ses préjugés, ses croyances, ses usages, sont toujours longs à changer. Ses traditions sont tenaces. Modifier le fond, c’est affaire de temps; l’avenir s’en charge. Aux préoccupations actuelles, aux engouements de la mode, appartient au contraire le privilège de parer ces choses difficilement muables, d’ornements empruntés à d’autres climats ou à d’autres époques. Au xvie siècle, l’Italie fournit le décor, mais la France continue d’imposer la forme. — Maquillage, dira-t-on! mais assez habile pour dissimuler les rides, et trop charmant surtout pour ne point faire illusion.

Château de Chambord (vue générale).

Pour se rendre bien compte de ces vérités, il suffit d’étudier Chambord, l’œuvre capitale du Roi Chevalier et sa résidence préférée. Le château, il est vrai, a quitté les sommets escarpés, pour s’installer dans la forêt giboyeuse ; mais il a conservé ses tours, ses portes, ses fossés; et sa lanterne , comme un donjon , se dresse à cent mètres audessus des terrasses. Ne sontce pas les traits principaux, les dispositions essentielles du castel féodal? Et Chambord ne constitue pas un exemple unique : Saint-Eustache n’est-il pas, dans son plan et son élévation, la reproduction suffisamment fidèle d’une église gothique? Et l’hôtel de Bourgtheroulde, qui déroule sur ses murs l’épopée du Camp du Drap d’or, ne produit-il pas à première vue, avec sa tourelle hexagone, ses lucarnes dentelées, et leurs contreforts à pinacles, l’impression d’un monument purement ogival ?

Ainsi, ne craignons pas de le redire et d’insister sur ce point, même au beau temps de François Ier, la Renaissance n’a encore produit, dans le domaine des arts, qu’un aimable compromis. De ce compromis se dégage — il est vrai — une esthétique nouvelle, gracieuse, accommodante, et n’offrant plus cette parfaite unité de conception, cette convenance absolue, ces déductions logiques, ces principes conséquents et sévères, qui distinguent l’austère majesté de l’art grec et de l’art ogival. Son aspect varié, fleuri, printanier, festoyant, semble au contraire être un dernier écho de l’architecture flamboyante.

L’Antiquité, qu’on croit ressusciter, prend, en effet, sous

Fig. 53. — Château de Chambord (chapiteau).

le ciseau du sculpteur, des allures singulièrement rajeunies. Celui-ci brode aux fûts des pilastres des trophées, des cartouches, des bandelettes, des candélabres. Il couvre les frises de bucranes, d’emblèmes, de rinceaux, de guirlandes. Il prodigue partout ces délicieux grotesques qui décorent si plaisamment armes, émaux, cabinets et faïences, et qu’on retrouve jusque sur cette bijouterie ingénieuse et délicate, pour laquelle les plus grandes dames combinaient des devises quintessenciées. Mais cette ornementation fine, gracieuse et vibrante, malgré son caractère très profane, n’offre rien de bien sincèrement antique. Elle rappelle infiniment plus la prolixe abondance du gothique fleuri que la mâle ordonnance de l’architecture grecque ou romaine.

C’est seulement vers le milieu du xvie siècle que cette floraison, atteignant son point culminant d’élégance et de distinction, arrivera à se débarrasser complètement de ses langes. A ce moment, les emprunts faits au dehors sont devenus des biens nationaux. Les semences jetées au vent par le Rosso et le Primatice, ont porté leurs fruits. Les enseignements et les préceptes prodigués par l’école de Fontainebleau ont été recueillis, absorbés, digérés et transformés comme ce miel, dont parle Montaigne, que les abeilles « pillotent » dans le calice des fleurs, et qui n’est cependant « ni thym ni marjolaine ». Dans cet art renouvelé, l’imagination, toutefois , demeure volontairement au second plan. C’est à Vitruve revu par Serlio, Palladio et Vignole , ou interprété par Philibert de Lorme, qu’on emprunte les différents ordres,

Fig. 54. — Château de Chambord (chapiteau).

pour les superposer, en ingénieux placages, sur les façades des vieilles églises et des palais nouveaux; mais la fantaisie s’épure, le goût devient plus austère, les amalgames imprévus, les contresens élégants, les aimables inconséquences se font plus rares. Les arabesques compliquées, qui dessinaient sur le nu des pilastres leurs éléments étranges, font place à de savantes cannelures. L’interprétation de la flore se réduit et se tempère. Elle se borne à une sélection de plantes « nobles », ou du moins considérées comme telles. Les folles vignettes, les rameaux échevelés, font place au laurier et au myrte emblématiques; le chêne et l’olivier substituent leur sévère feuillage aux dentelles de chou frisé. Ecouen, la cour carrée du Louvre, Anet, marquent l’apogée de cette brillante période.

Ce point culminant est d’autant plus facilement atteint que cette gracieuse époque n’eut pas à connaître les enfantements douloureux, mais seulement lesjoies de la récolte. Héritière de cette prodigieuse habileté de main, de cette sûreté d’œil, de cette netteté de discernement, qui semblaient, à la chute de la domination gallo-romaine, anéanties pour toujours, et que six siècles de persistants efforts, de progrès incessants et d’infatigable labeur avaient pu reconstituer, elle devait ignorer, en effet, les angoisses de la gestation, les hésitations des débuts. Ses architectes Martin Chambiges, Pierre Trinqueau, Jean Bullant, Pierre Lescot et Philibert de Lorme, ont hérité de l’acquit des siècles précédents et, comme constructeurs, montrent une égale habileté , sinon une pareille audace. Ses statuaires, Pierre Bontemps, Jean Goujon, Germain Pilon, Roussel, Bachelier, sont les disciples plus ou moins directs, mais très expérimentés, du vieux Michel Colombe. Enfin, pour expliquer la grâce parfaite qui domine dans cet épanouissement, ajoutez, à ces traditions fécondes et précieuses, à ces doctes enseignements, l’influence grandissante de la femme. Le long règne de Catherine de Médicis nous fera com-

Hôtel de ville de Paris, façade du Boccador.

prendre pourquoi cette action directrice est plus florentine que romaine.

Devons-nous constater que les arts mobiliers, comme sous la période précédente, s’inspirent de l’architecture, lui empruntent leurs modèles et se plient à ses lois? Gela

Fig. 56. — Fontaine des Innocents (aspect primitif ).

semble superflu. Tous les meubles dont la forme n’est pas strictement commandée par un usage vulgaire et journalier, s’enveloppent de vraies façades de palais; les pieds des sièges s’arrondissent en colonnes; armoires, buffets, cabinets et crédences revêtent l’aspect de menus édicules surmontés de frontons, décorés de niches et de pilastres, enrichis de bas-reliefs, de tables d’attente et d’entablements. Mais, quelques variations que l’artiste exécute, aucune de

ses créations n’échappe au caractère qui domine l’évolution. Le développement en largeur partout s’accentue, les lignes horizontales prennent une importance précédemment inconnue. Ce sont elles qui donnent, non seulement à la structure du meuble, mais aussi à son ornementation, sa signification et son importance.

Dans tous les autres arts, qu’on qualifie de décoratifs, dans l’orfèvrerie, la bijouterie, la serrurerie, le tissage et le brochage des étoffes, on retrouve les mêmes qualités de distinction et d’élégance, un dessin aux proportions heureuses, une ornementation gracieuse et légère, un coloris délicat et brillant. Aux époques antérieures, la valeur intrinsèque tenait dans l’estimation des joyaux et des meubles une place décisive. La main-d’œuvre peu coûteuse était appréciée assurément, mais beaucoup moins que le poids du métal ou la rareté des joyaux.

Désormais, dans les ouvrages de l’orfèvre, l’argent et l’or employés n’occupent plus que le second rang.

La ciselure, l’émaillerie, la niellure, décuplent parfois le prix des bijoux. L’art a définitivement triomphé de la matière.

Cette perfection de main-

Fig. 58. — ■ Panneau de la porte de 1 .

Saint-Maclou, à Rouen. d’œuvre, inspirée, dirigée,

Fig. 57. — Grotesques décorant un plateau en émail.

gouvernée par un goût exquis, ne cessera d’enfanter des œuvres charmantes qu’à la chute des Valois. Les dernières années de cette dynastie si brillante en son principe, si triste en son déclin, eurent beau être troublées par les horreurs d’inutiles massacres, par les navrantes incertitudes de la guerre civile et des conspirations religieuses, jusqu’à son dernier souffle, l’art inauguré sous Charles VIII et si brillamment encouragé par François Ier, resta fidèle à ses origines et conséquent avec lui-même. Si, à la mort de Henri III, il prend fin, c’est que son rôle est terminé. Sa fonction historique était double, en effet. D’une part, il avait pour devoir de rompre avec les traditions d’un passé à la fois long et glorieux. D’autre part, il avait pour mission de préparer une expression nouvelle de l’esprit humain, expression s’accordant avec les aspirations de la société moderne, qui, refondue, transformée, pleine de sève et de force, d’ardeur et de jeunesse, allait s’établir sur les ruines d’un vieux monde appelé à disparaître bientôt.

Ce qu’il faut ajouter, pour être juste, c’est que la Renaissance remplit ce rôle transitoire, avec autant d’élégance que de distinction.

Fig. 59. — Chiffre de Claude de Franco. (Château de Blois.)

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