LE STYLE LOUIS XIII
Ainsi que nous venons de le constater, avec l’assassinat de Henri III et l’effondrement de la branche des Valois, la Renaissance a pris fin. Un monde nouveau se lève et grandit, et l’Art, interprète respectueux de la société qui lui donne la vie, va revêtir des formes sensiblement différentes. Faut-il regretter la disparition si rapide de cette floraison charmante, séduisante en ses aspirations, aimable en ses œuvres, toujours délicate et gracieuse? Assurément. — Faut- il se montrer surpris de cette transformation nouvelle? Nullement. — Cet épanouissement, nous l’avons expliqué, ne pouvait être qu’éphémère. On lui donne le nom de Style, et cependant toute son esthétique se borne à des concessions, et ses principes à l’accommodation de maximes opposées. Peut-être même est-ce bien cette surprenante flexibilité, ce manque de rigorisme, cette confusion plus ou moins préméditée, qui fait son charme à nos yeux et rend sa séduction si pénétrante. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher l’explication de cet engouement général et du succès si particulier qui lui ont valu, de nos jours, avec des admirations enthousiastes, un nombre extraordinaire de copistes. Ses règles accommodantes se prêtent, en effet, à des compromis si faciles, à des applications si nombreuses, que nos architectes et nos décorateurs, dépourvus, hélas! de ce feu sacré qui invente et qui crée, incertains et forcés souvent de composer avec des besoins très divers, interprètes de goûts variables et de mœurs en perpétuelle transformation, ont trouvé, dans son absence de tout rigorisme, le moyen de mettre d’accord des aspirations vagues, mal
définies, parfois même contraires, et qui n’ont d’autre rapport entre elles que leur simultanéité.
Avec la période suivante, il n’en allait plus être de même. Le demi-siècle compris entre 1590 et 1640, véritable entrée en matière des temps modernes, ne pouvait manquer d’affirmer sa vitalité, par un art qui fut la vivante expression de ses idées et de ses moeurs. Avec Henri III, monarque avili, semblable à ces princes du sérail par lesquels ont fini la plupart des dynasties orientales, les barrières qui parquaient les divers « états » ont été fortement ébranlées. Progressivement, les classes énergiques et laborieuses vont se substituer aux classes privilégiées, qui, depuis près d’un siècle, ont cessé de jouer dans l’Etat un rôle nécessaire. Déjà, les ambitions grandissent, les démarcations s’effacent, et les moralistes s’en plaignent. « L’artisan, dit l’un d’eux, imite le marchand; celui-ci tranche du gentilhomme, et le gentilhomme désire être prince. » La vérité c’est que le peuple cesse d’être une quantité négligeable. Pour la première fois, on voit un roi de France discuter avec ses conseillers les moyens les plus propres à augmenter la richesse publique, à développer l’industrie, à protéger les métiers, à rendre le commerce florissant. Pour la première fois, on s’efforce d’établir dans les finances royales une comptabilité régulière; et — signe des temps! — pour la première fois, les économistes saisissent le public de ces graves questions.
Envisagé à ce point de vue, l’avènement du Béarnais succédant à la Ligue, rappelle, avec des allures moins archaïques, le règne de Charles V succédant à la Jacquerie. Au milieu de cette reconstitution de l’Etat sur un plan si nouveau, Henri IV prend la figure et l’aspect d’un monarque réparateur. Désormais la royauté apparaît comme une fonction supérieure, indestructible; et si la noblesse, en partie ruinée par le faste de l’ancienne Cour, et assouplie, domptée par la main robuste et puissante du nouveau maître,
manifeste sous Richelieu ou Mazarin des velléités d’indiscipline, ce n’est plus le trône qu’on essayera de mettre en péril, mais simplement le ministère qui sera menacé.
Le reflet d’un état d’esprit si nouveau ne pouvait manquer d’apparaître dans les arts. Désormais, en architecture,
Fig. 60. — Hôtel de ville de Lyon.
la fantaisie ou les commodités de celui qui édifie; ne sont plus les seules exigences dont on doive tenir compte, et les bâtiments royaux, aussi bien que les habitations privées, vont concourir, par l’ampleur et la régularité de leurs façades, à la beauté de l’ensemble et à l’agrément du public. Sans prétendre dénigrer les exquis palais du siècle précé-
dent, il faut bien reconnaître, avec M. Lechevallier-Chevignard, que ce sont avant tout « des œuvres de satisfaction personnelle et quelque peu égoïste ». A Blois, à Fontainebleau, à Chambord, le grand luxe, la splendeur, la magnificence, n’apparaissent presque point au dehors. Elles échappent au passant. A Chenonceau, qui ne s’abrite plus pourtant derrière les grands arbres, qui ne semble pas se dissimuler au regard, mais enjambe la rivière, il n’en est pas autrement. Opposez à cela le château neuf de Saint- Germain étageant ses arcades sur les coteaux qui bordent la Seine, la monumentale galerie qui relie les Tuileries au Louvre, ou l’hôtel de ville de Lyon. Puis, descendant du prince à ses sujets, et des édifices publics aux constructions particulières, envisagez les hôtels de la place Royale, les maisons mutilées de la place Dauphine, destinées à l’habitation de simples marchands. Ce sont autant de témoins éloquents, racontant à tous les yeux les changements extraordinaires qui, en un temps bien court, se sont opérés dans les esprits et dans les mœurs.
Si nous avançons de quelques années, nous allons trouver le Marais transformé et peuplé de superbes demeures aux allures de palais, l’hôtel de ville accru, le quai Malaquais bâti, le Luxembourg achevé, la Sorbonne et le Palais-Cardinal faisant presque oublier le Louvre et ses splendeurs. Ainsi, en dépit des troubles de la minorité de Louis XIII et des agitations de son règne, l’aspect de la vieille et grande capitale a été renouvelé. Paris est devenu digne des louangeuses épithètes dont Montaigne la gratifiait par anticipation, l’appelant « la gloire de la France et l’un des plus beaux monuments du monde ». Ajoutons qu’une fois entré dans cette voie nouvelle, on ne s’arrêtera plus en chemin. La préoccupation de flatter les yeux du public, par le régulier alignement de belles et nobles façades, apparaîtra aussi bien dans la construction des simples maisons de rapport
Fig. 61. — Grande galerie du Louvre,
que dans l’édification des palais. Elle se manifestera à ce point qu’un vieil économiste, Monchrestien de Watteville, reprochera à ses contemporains de bâtir comme s’ils ne devaient jamais mourir.
Nous voilà bien loin de ces monuments isolés, péniblem ent entrepris , et conduits à leur achèvement par une succession de générations acharnées à la même œuvre. La réalisation de ces plans d’ensemble n’est devenue possible que parce qu’on a introduit dans le fonctionnement général de l’Etat des améliorations nombreuses et décisives. La méthode dans les plans, la suite dans les entreprises, l’ordre dans les finances, quoique encore vacillants et incertains, permettent cependant de mener à bonne fin, et dans un court espace de temps, les travaux de longue haleine. C’est grâce à ces qualités administratives, essentiellement modernes, que Henri IV put en quelques années réaliser la Grande Galerie du Louvre, « pensée grandiose, dont le but apparent n’était que d’embellir Paris et la rive droite de la Seine, mais qui, au fond, devait servir à la sûreté du roi et, partant, au salut du royaume ». Combien d’autres ouvrages furent aussi rapidement exécutés ! La création de la place Royale dura dix ans à peine ; et il ne fallut guère plus de cinq ans à Jacques Debrosse pour terminer le palais du Luxembourg.
On voit par là quel caractère absolument nouveau marque, dès le début, l’art du xvne siècle. Les Valois et leurs prédécesseurs — ne craignons pas d’insister sur ce point — n’avaient presque uniquement en vue, dans l’érection de leurs gracieux palais, que la satisfaction du faste royal. Henri IV et ses successeurs s’efforcent, au contraire, de mettre ce faste à la portée de leurs sujets. Avec eux l’art prend un caractère public. Il se démocratise; voilà pourquoi la vieille Lutèce fait place au moderne Paris. Celui qui naît alors est, en effet, notre Paris à nous, non seulement la capitale politique de la France, le Paris matériel que nous
voyons, mais le Paris intellectuel, littéraire, sociable, le foyer des arts, avec sa vie de salon, de théâtre, de promenades. « Entre nous et ce Paris-là, a écrit avec beaucoup de justesse M. Baudrillart, il y a moins loin qu’entre ce même Paris du xvne siècle et celui de la Ligue, qui n’en était séparé pourtant que par un petit nombre d’années. »
Fig 62. — Génie portant les armes de Navarre, par Jacquet. (Grande galerie du Louvre.)
Il faudrait singulièrement méconnaître les rapports intimes qui unissent les arts et les mœurs, pour supposer que cette stabilité si laborieusement acquise, cet équilibre social mieux pondéré, cette régularité dans les institutions, n’eurent pas leur contre-coup direct dans les productions de l’esprit. Conséquence facile à prévoir, l’élégance dégagée et plutôt fragile des époques précédentes disparaît promptement de l’architecture. Les formes se montrent partout
plus trapues, plus carrées, plus robustes. La solidité un peu trop massive des édifices est rendue plus sensible par le mariage fréquent des briques et de la pierre. La sobriété de l’ornementation à la fois austère et tourmentée, un peu lourde, qui lient de la sévérité française et du gongorisme espagnol, — cette enflure qu’on retrouve jusque dans la littérature de ce temps, — ajoute à l’aspect énergique et vaillant de la construction.
Plus de frêles colonnettes, mais de solides pilastres affectant des allures de contreforts; à plus forte raison plus d’arcs aigus, fleuronnés, trilobés, de lucarnes historiées; partout de longues frises, d’énormes entablements, de larges plates-bandes ; partout le plein cintre et même l’arc surbaissé avec la voûte elliptique, écrasée; plus de fantaisies ailées égayant les surfaces de la pierre; plus de ces lacs ou de ces banderoles enlaçant les fûts, contournant les baies, allégeant les saillies; une mouluration pesante, des profils énergiques, des colonnes annelées, des cartouches compliqués, des murs appesantis par des bossages vermiculés; partout les lignes verticales coupées et morcelées; les lignes horizontales, au contraire, multipliées et développées, achèvent d’imprimer aux monuments une allure forte et résistante, conforme aux institutions dont la royauté, sous la pression des événements, a doté le pays, et s’harmonisant avec les mœurs de la société nouvelle.
« Veut-on se rendre compte du prodigieux chemin qu’avaient fait, en trente années, nos idées architecturales? écrit M. Vitet. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le pavillon de Flore et le corps de logis qui le relie au pavillon de Bullant1. Vit-on jamais plus monstrueuse alliance, plus choquante anomalie? A côté de cette délicate finesse, com-
1. Le pavillon de Flore et la partie qui l’avoisine à l’heure actuelle ont été reconstruits sous le second Empire. Ceux auxquels M. Yitet fait allusion rappelaient par leur pesanteur les travées qui confinent, dans la cour du Carrousel, au pavillon de Marsan.
ment comprendre cette gigantesque lourdeur?... Aussi le public de nos jours, ne pouvant supposer un si brusque revirement, s’est-il avisé d’imputer à Louis XIV, à son siècle, à ses idées, cette façon irrévérencieuse d’achever les Tuileries. »
En même temps que l’architecture s’alourdit et que l’or-
Fig. 63. — Jubé de Saint-Étienne-du-Mont.
nementation perd sa gracile sveltesse, la Statuaire abandonne ses formes élancées et abdique sa souveraine élégance. C’est en vain qu’on chercherait sous le ciseau de Simon Guillain, de Barthélemy Prieur, des frères Lheureux, de Jacquet et de Franqueville, l’incomparable distinction d’un Jean Goujon ou d’un Germain Pilon. Personnages et ornements appartiennent cependant à la même famille. Statuaires et sculpteurs vivent sur le même fond que
leurs devanciers. Mais, en passant en d’autres mains, le gracieux bagage s’est alourdi. Les types se font plus trapus, plus mafflés; les guirlandes s’empâtent, les rinceaux deviennent moins souples, le faire moins nerveux; l’ordonnance surtout est moins claire. La flore elle-même s’épaissit et s’engonce, jusqu’au jour où, grande innovation! les conquêtes de la botanique prodiguées en gerbes, en chutes, en bouquets mêlés d’écureuils, d’insectes et d’oiseaux, marqueront une révolution dans la traduction ornementale de la nature : l’interprétation remplacée par la copie exacte, et sincère au point de paraître sèche et dure.
Cette substitution s’opère un peu partout à la fois, même dans l’orfèvrerie, — témoin le coffret d’Anne d’Autriche conservé au Louvre, — mais c’est surtout dans l’art du peintre qu’elle se manifeste avec éclat. Les grotesques fleuris signés par Simon Vouet, attestent cette transformation féconde et très particulière. Dans ses autres productions la peinture — est-il nécessaire de le dire ? - — suit une marche latérale. Un beau corps souple, élancé, sain et vigoureux, des traits nobles et réguliers, ne suffisent plus à inspirer aux artistes des œuvres durables et à contenter leurs admirateurs. On préfère des attraits plus touchants, des beautés plus sensuelles. On exige des séductions plus provoquantes, une langueur mystérieuse, un abandon caressant et rêveur. Sous l’empire de ces préoccupations, les contours s’amollissent, les draperies s’enroulent, et la peinture, grâce au clair-obscur, s’enveloppe de teintes alanguies. La nudité des « Madeleines au désert » se charge d’un embonpoint engageant, de carnations potelées, fraîches, appétissantes. Les saints, dans leurs extases, se complaisent en des attitudes trop gracieuses, en des gestes trop nobles, pour ne pas paraître affectés.
Cette évolution si curieuse n’est pas — cela va de soi — sans provoquer quelques résistances. La lutte tout d’abord
Cour d’honneur du château do Blois, façade du corps de logis reconstruit par Gaston d'Orléans.
semble ouverte entre deux tendances opposées, mais participant toutefois des préoccupations nouvelles. L’une, empreinte d’une grandeur austère et classique, s’inspirant des admirables exemples que lui livrent et Poussin et Le Sueur, cherche à réagir contre l’excès de ces représentations maniérées. L’autre, éblouie par le charme débordant de Rubens et par l’étalage de science des Italiens décadents, aboutira aux pompes solennelles de Le Brun, et interprétera les magnificences du Grand Règne.
Enfin, dernière constatation, et non la moindre à nos yeux, l’ameublement, lui aussi, met ses formes d’accord avec les principes qui gouvernent les autres arts. La table et le lit, la chaise et l’armoire, le cabinet lui-même, se font plus massifs, plus carrés et plus lourds. S’inspirant des rondeurs du balustre à mollet, qui fait son apparition dans l’architecture, où il va prendre une place importante, les pieds des meubles à bâtis s’engorgent et se gonflent; le dossier des sièges s’élargit et se carre; les dressoirs cessent d’échafauder, sur de frêles colonnettes, de multiples étages chargés de vaisselles de prix. Les quenouilles du lit s’enflent pour mieux supporter le fardeau des draperies pesantes, ■ — car l’art du tapissier, indice d’un essor surprenant de bien-être, prend un développement soudain. — En même temps, une profession nouvelle, l’ébénisterie, substitue, dans les meubles de prix, la marqueterie sévère de ses bois de rapport, aux élégantes saillies, aux gracieux bas-reliefs ingénieusement combinés par l’ornemaniste , et largement rendus par le ciseau du sculpteur.
Ainsi le mobilier, lui aussi, subit l’influence efficace des idées ambiantes; mais, grande et surprenante nouveauté! il commence à répudier la subordination étroite dans laquelle l’architecture le tenait depuis cinq cents ans. Sans cesser d’être le serviteur fidèle des besoins et des mœurs, il se prend à vivre de sa vie propre. Sous quelque forme qu’on l’envisage, — orfèvrerie, menuiserie, serrurerie, — il affecte
désormais d’avoir sa personnalité, et la main-d’œuvre des métaux et du bois cesse de s’inspirer du travail de la pierre. Cet accès d’indépendance naît, du reste, d’un accès de logique. Sans répudier le devoir de le faire concourir, avec les autres arts, à l’indispensable unité que doit pré-
Fig. 65. — Panneau décoré de fleurs et de fruits au naturel.
senter tout ensemble décoratif, on admet cependant qu’il est en droit de se plier aux exigences très spéciales auxquelles il a mission de pourvoir, en même temps qu’aux nécessités découlant de la nature même des matériaux qu’il ouvre. Mais le plus remarquable en cet affranchissement, c’est que cette autonomie, rationnelle en son principe, finira,
comme tant d’autres choses, par s’exagérer. Bien mieux, l’affranchi d’hier deviendra l’oppresseur de demain, et avant la fin du xvne siècle nous pourrons voir, suivant la judicieuse remarque de Quatremère de Quincy, « le goût des meubles en bois et de la menuiserie influer non seulement sur les ornements, mais encore sur les formes de l’architecture ».
Fig. 66. — Calice de Saint-Jean du Doigt.