VOYAGES ET AVENTURES DE J. MASSÉ
sans aucune prétention pour l'avenir, et bien moins après la mort, puisqu'alors, n'existant plus, nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez notre prêtre. Mais nous ne pensons pas qu'un jour soit en rien plus excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux; et quoique nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos églises, nous ne laissons pas de consacrer à Dieu le reste de la journée, de méditer à chaque moment sur sa grandeur et d'admirer sa bonté envers toutes ses créatures. »
En outre Massé apprit que la peine de mort, même pour les plus grands délits, répugnait à leurs idées, parce que « la vie de l'homme dépend uniquement de Dieu qui la lui a donnée » : que c'était un blasphème contre Dieu d'honorer un homme mortel du nom de Fils de Dieu; et que ce serait « rendre Dieu le plus cruel des Etres » que de prétendre qu'il aui"ait « créé l'homme pour le damner éternellement sous prétexte qu'il avoit enfreint le commandement de ne pas manger une pomme. »
Massé entretint surtout le Roi de nos découvertes et inventions et des choses de l'histoire et de la politique. Le Roi prit un grand intérêt à l'exposé du système de Copernic. Quant aux armes à feu, qui lui étaient totalement inconnues, « il les auraient estimées n'eût été le mauvais usage qu'on en fait ». Le récit de nos guerres le faisait frémir, et la supposition que Dieu pût les autoriser même justes, et qu'il souffrît d'être appelé'alors le Dieu des Armées, lui faisait horreur. « Je vous jure », disait-il, « qu'au lieu d'exposer des armées à la fureur de mes ennemis, j'aimerois mieux mille fois devenir le moindre de mon royaume, que d'en conserver la souveraineté aux dépens de la vie d'un seul homme ». Et au bout de son discours, il dit à Massé : « Je trouve bien des charmes dans vos sciences, mais votre religion et vos maximes ne m'agréent pas. »
Gela ressemblait quelque peu à un congé. Massé et La Forêt quittent donc le « Pays de Bénédiction », et regagnent l'endroit d'où ils étaient partis. Ils y retrouvent la plupart de leurs anciens compagnons. Quelques mois plus tard, un vaisseau espagnol s'approche de la côte, les prend à son bord, et les débarque, le 13 avril 1663, à Goa. Là un moine Dominicain porte devant le tribunal de l'Inquisition une accusation d'hérésie contre Jacques Massé, que l'on incarcère dans un cachot sordide. Il y rencontre un Chinois, qui était chrétien, et qui lui communique des opinions fort suspectes, touchant la personne de Jésus. Il soutenait que « sa naissance d'une vierge immaculée, son nom de Fils de Dieu, ses guérisons miraculeuses, aussi bien que la résurrection des morts, se doivent entendre spirituellement, car alors il n'y a aucune difficulté à expliquer l'Ecriture. »
En 1670, Massé est condamné aux galères pour la durée de sa vie. On le transporte à Lisbonne, Mais, à la hauteur des îles Canaries, le vaisseau est attaqué par des pirates. L'équipage, fait prisonnier, est emmené à Serselli, à vingt lieues d'Alger, et Massé est vendu à un charpentier de navires, qui le traite fort bien. Massé rencontre là l'Athée ou Déiste le plus déterminé qu'il eût jamais vu. Cet homme, un nommé Gaston, lui raconte, un jour qu'ils discutaient sur la religion, une « Fable des Abeilles » que voici en plus bref :
Un roi puissant avait dans son île une grande quantité d'abeilles,