LA PREMIÈRE UTOPIE DU XVII« SIÈCLE
LE ROYAUME D'ANTANGIL
L'attention a été attirée sur les utopies françaises du xvn* siècle par M. André Lichtenber^er : Le Socialisme au XVIII^ siècle, puis par M. Gustave Lanson : Origine et premières manifestations de l'esprit philosophique de 1 675 k I 748 *, et ensuite par M. Gilbert Chinard '.{L'Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVII^et au XVIII' siècle. Enfin un américain, M. Geoffroy Atkinson, qui avait suivi le cours professé à la Sorbonne par M"" Lanson, vient de publier deux volumes consacrés aux voyages aux pays de la chimère : The extraordinary voyage in the french litérature.
La première de ces utopies a été ignoréejusqu'ici. Après en avoir trouvé trace dans le Catalogue Méon, nous avons pu la lire à la Bibliothèque nationale.
Disons-le tout de suite, l'auteur n'est pas un libertin, c'est un protestant encore fortement imprégné de catholicisme et d'une imagination tant soit peu terre à terre. Son utopie nous donne une idée de ce qu'aurait pu être l'organisation politique, sociale et religieuse d'une république d'inspiration réformée si on avait chei'ché à l'établir au xvii® siècle en ce bas monde, après l'expérience de celle organisée à Genève par Calvin.
Voici le titre de l'ouvrage de ce gentilhomme tourangeau dont nous n'avons pu identifier les initiales I. D. M. :
Histoire || du grand || et admira- || ble royaume I| d'anlangiP. |j Incogneu jusques à présent à tous Historiens || et Cosmographes : composé de six vingts || Provinces très belles et très-fertiles. Avec |1 la description d'icelui, et de sa police nom- || pareille, tant civile que militaire. De rin-|| struclion de la jeunesse. Et de la religion. || Le tout compris en cinq livres. || Par I. D. M. G. T. || A Saumur || Par Thomas Maire H M.DC.XVI (1616). In-8 de 4 ff., 1 carie, la table des lieux principaux et 203 pp. chiff. (N, Y^ 2062 Rés.).
La qualité de réformé du gentilhomme tourangeau ressort clairement du lieu d'impression (Saumur), de l'épître dédicatoire à Très hauts, très puissans et très illustres Seigneurs, Messieurs les Estats des Provinces unies du païs bas, et de la religion pratiquée au royaume d'Antangil : une théologie protestante sans la base de la doctrine de Calvin: la prédestina-
1. Revut des cours et conférences, 1908. — 2. Antangil signifie grâce céleste.
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tion, ou de Luther, la juslification par la foi, mais, au contraire, avec celle même du catholicisme : le mérite des œuvres.
La fiction est réduite à rien. L'auteur raconte (dans Tépître dédicatoire) que, s'étant embarqué pour les Indes Orientales, sous la conduite de l'amiral Jacques Corneille Necq, il est arrivé à Bandan, ville principale de la grande Jave, en 4598, où il se fixa momentanément. Là il apprit la langue « moclaïque et Javane » et fit la connaissance d'un nommé Renuchio, italien, qui le mit en rapport avec l'ambassadeur « d'un grand roy très chrestien devers le Su» en mission à Bandan. Notre tourangeau s'entretint avec ce dernier, en présencede Renuchio, « de nosanciens preux », delà France, de ses institutions et, de son côté, l'ambaï-sadeur exposa l'origine, les coutumes, la religion, etc., du royaume d'Antangil, dont voici le résumé :
Le royaume d'Antangil est situé au sud delà grande Jave, sa longueur s'étend six degrés par deçà le Tropique du Capricorne, et à l'Ouest vers le pôle Antarctique jusqu'au 50" degré, soit 22 degrés en tout « revenant à 330 lieues. » Sa largeur est un peu moins de deux cents lieues, tellement que sa figure est comme un « quarré longuet » et contient de tour mil soixante lieues.
Il est limité, du côté de notre Pôle, par la grande mer des Indes : De l'Antarctique, par certaines hautes montagnes toujours pleines de neiges, nommées Sanéhé, habitées de gens fort barbares et cruels. A l'est, par un grand fleuve nommé Tarrit qui va tomber dans la mer des Indes. A l'ouest, par un autre fleuve nommé Bachi. Au milieu, il y a un grand golfe nommé Pachinquir qui s'étend jusques à cent lieues dans les terres, etc., etc., et dont la longueur est de dix-sept lieues. Il reçoit quatre grands fleuves. Le pays est naturellement fertile et agréable...
L'évangélisation d'Antangil fut l'œuvre d'un « Braquemane très savant nommé Byrachil (colonne de foi et de piété), disciple de Saint-Thomas ». Ce Byrachil, accueilli avec enthousiasme à Sangil, capitale du l'oyaume, par le roi et ses sujets, qu'il convertit en un tournemain, fut moins heureux dans un des états païens du voisinage, où on le martyrisa.
Cent-vingt provinces forment le royaume d'Antangil ayant chacune une capitale qui porte le nom de la province composée elle-même de cent villes ou villages; cette capitale est le siège de la justice en dernier ressort.
Les maisons de la capitale provinciale et des villes et villages qui en relèvent sont divisées par dizaines, centaines, milliers, dizaines de milliers et centaines de milliers, si la grandeur et l'amplitude des villes le permettent. Dans chaque groupe de dix maisons, le père de famille, le plus « sufTisant » et habile commande leurs habitants, surveille les mœurs et doit connaître « à point nommé, jusques à unliard, la valeur des biens tant meubles que immeubles ». On voit que l'inquisition fiscale était très habilement organisée par notre « réformé », devançant en cela nos amis anglais et suisses. Le recouvrement de l'impôt sur le revenu — et, au besoin, sur le capital, et sa confiscation même — n'aurait souffert aucune difficulté dans Antangil. Nous ne parlerons pas de la pi'océdure à suivre contre le contribuable récalcitrant : elle part du dizainier pour aboutir au centrai-
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lenier, mais aucun juge ni auxiliaire de justice n'étant rémunéré, les procès ont chance d'être étouffés dès leur naissance.
Passons maintenant au Gouvernement, ensuite aux finances, au service militaire, à l'instruction publique et enfin à la religion d'Antangil.
Gouvernement.
Le Gouvernement est exercé nominalement par un roi, un vice-roy et deux conseils : Le Conseil de S, M. royale ou Sénat et le Conseil des Etats. Nous disons nominalement, le roi n'ayant aucune autorité réelle. Il pi'éside le Sénat, reçoit les ambassadeurs, commande les armées, assisté de dix sénateurs, quand il est à leur tête, mais sans pouvoir infliger aucun châtiment. Ce Sénat, élu par le Conseil des Etats et composé de cent Grands et Savants personnages du royaume non en richesse mais en considération, âgés d'au moins quarante ans, est souverain; il élit le Roi et le Vice-Roi, dispose de la paix et de la guerre, conclut les alliances, nomme les juges, les dépose et les châtie s'ils attentent « à remuer ou à modifier aucune chose de l'Etat ». Une seule restriction à ses pouvoirs existe, c'est celle qui a trait à l'intérêt des provinces, le Conseil des Etats ayant voix délibérative pour accorder, refuser ou modifier.
Ce Conseil des Etats se recrute dans chaque province qui est représentée par un noble, un citoyen de la ville capitale et un pour les bourgs et villages. Cent-vingt Provinces élisent ainsi trois cent-soixante conseillers en résidence permanente à Sangil, dont la mission est de renseigner le roi et son Conseil sur toute question intéressant la chose publique. Le Conseil des Etats peut l'ejeter ou accepter les décisions du roi et de son Conseil, il envoie dans les provinces les ordres d'exécution, reçoit ou transmet les doléances de leurs habitants. La durée des pouvoirs de ses membres est d'une année.
Finances.
Le Trésor public est alimenté pour faire face aux charges de l'Etat :
i° Par les sommes provenant de l'affermage annuel des mines d'or, d'argent, pierreries et autres minéraux, produisant un revenu annuel d'environ quatre millions,
2° Par l'affermage des terres labourables, bois, taillis, })rairies, lacs, rivières et étangs, haras de chevaux et grands troupeaux de bœufs, moutons, chameaux, éléphants et buffles, d'un revenu annuel de six millions.
Soit ensemble dix millions environ.
L'adjudication par lots a lieu chaque année au plus offrant et dernier enchérisseur. liCS fermages sont payés dans chaque ville capitale à des Trésoriers, assistés de deux commis et de « dix sergents », ceux-ci étant là pour contraindre, exécuter ou emprisonner les fermiers lors qu'ils ne s'exécutent pas au terme de la demi-année.
Le cas échéant, des taxes sont établies sur l'avoir de chaque particulier dont la valeur, nous l'avons dit, est connue du dizainier jusqu'au dernier sou. En cas de résistance, la prison est de rigueur.
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Service militaire.
Le service militaire est obligatoire. Tout homme propre à porter les armes est enrégimenté depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de cinquante-cinq ans. Les exercices militaires commencent à l'école. Le refus d'obéissance entraîne la dégradation et la peine des galères. Si un soldat revient sans congé, il est pendu haut et court.
Les cadres élevés de l'armée sont recrutés en presque totalité dans la noblesse. Tout noble entretient un cheval de service par 500 livres de revenu. Les chevaux en excédent sont attribués aux nobles qui ont un revenu inférieur à ce chiffre.
Les capitaines, élus parles soldats, désignent les sergents, etc.
Instruction.
Au point de vue de l'instruction, la nation est divisée en deux catégories de citoyens :
La première comprend les nobles et les riches du « commun ».
La seconde, le « commun » c'est-à-dire le peuple.
Les nobles et les riches du « commun » sont instruits dans une Académie oià les professeurs les plus distingués enseignent les arts et les sciences et dans les collèges des villes capitales des provinces. Les nobles paient une pension selon la valeur de leurs biens, et l'excédent de cette pension sert en partie à l'instruction des nobles pauvres.
La durée des études à l'Académie est dedix-huit années divisées en trois âges: Le premier commence à six ans et finit à douze ans. Les enfants apprennent à lire et à écrire, la grammaire, la poésie, l'histoire, la musique et quelques petits principes de géométrie et de cosmographie ; au second âge : la rhétorique, les mathématiques, la dialectique, la physique, la métaphysique et la médecine ; entre temps l'architecture, la fortification, etc.; au troisième âge, les mêmes matières et, deux ans durant, les lois el ordonnances du royaume. La théologie est réservée à ceux qui se destinent aux dignités ecclésiastiques.
Chaque matin l'écolier se lève à quatre heures, s'habille et fait la prière, lisant et interprétant le catéchisme ou les commandements de Dieu. Ensuite les élèves chantent un psaume et vont une heure au presche. Après la classe qui dure jusqu'à huit heures, on mange un morceau de pain, puis exercices de huit heures et demie à onze heures et déjeuner. Les tables levées après le repas, on rend grâces à Dieu en musique, avec voix et instruments, selon qu'il plaît aux maîtres, etc.
Pour le « commun» l'instruction est rudimentaire. Il y a dans chaque paroisse des« régents » et « régentes ». Ils apprennent à lire, écrire et calculer aux garçons et filles, ainsi que le catéchisme et les principaux points de la foi chrétienne. L'élève qui se dislingue entre ses camarades est envoyé à l'Académie où il est reçu gratuitement si ses parents ne peuvent payer la pension; il en sort pour être docteur, c'est-à-dire professeur dans les collèges des villes capitales.
Antangil ne connaissait pas l'instruction primaire laïque.
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Leurs études terminées, les nobles et les riches du « commun » sont appelés à remplirles charges publiques. Leurs noms « mis dans une grande bouëte» en la salle du Sénat, sont tirés au sort en assemblée publique. Il leur est assigné d'abord divers postes en province de mileniers populaires ou d'avocats suivant les présidents et conseillers, ensuite de commis de trésoriers et receveurs généraux appelés à visiter les terres et domaines de la Couronne. Rentrés à Sangil, leur stage d'une année accompli, ils sont loués ou blâmés, puis mis en congé pour trois mois. Cette première sélection est suivie de deux autres, toujours par tirage au sort, de façon que toutes les charges de l'Etat soient remplies y compris les plus hautes.
Religion.
Non seulement la Religion d'Antangil a, nous l'avons dit, le principe catholique du « mérite des œuvres », mais encore ses ministres exercent sous les noms de curés et d'archi-prêtres; mais c'est là tout ce qu'elle emprunte à la communion romaine. Pour le reste, elle est protestante.
Voici d'ailleurs le texte même de l'auteur.
De quelques principaux points de leur religion.
Premièrement, ils (les Antangiliens) ne croient que deux sacrements, sçavoir est, le Baptesme et la saincte Cène; l'un qui nous lave du péché originel, nous donnant entrée au royaume de Dieu; l'autre qui nous nourrit et unit avec Jésus-Christ, par le moyen de son S. Esprit en toute sanctification.
Ils croient que sans les œuvres nul ne peut estre sauvé, et qu'il les faut nécessairement faire qui veut parvenir à la vie éternelle, d'autant que bien que ce soit la cause efliciente du salut estant mis en liberté par le lavement du baptesme, si est-ce qu'il requiert les bonnes œuvres, comme estant signe et marque nécessaire de la vraie foi (laquelle comme dit Saint-Jacques opère par bonnes œuvres) promettant rémunérer jusques à un verre d'eau.
Il faut donc nécessairement que qui veut estre en sa grâce et avoir la vie éternelle, il prie qu'il supplée à ses défauts par ses infinis mérites. C'est pourquoi il faut courre incessamment pour remporter le prix de la supernelle (sic) vocation que les violens seulement ravissent, de peur que nous ne nous confions trop en la vocation supernelle, et par ce moien n'opérant point nostre salut avec crainte, nous ne soions en fin réprouvez.
On ne prie aucunement pour les deffuncts, ne croians point ceste chimère de Purgatoire, ni qu'il se puisse faire aucune satisfaction par delà, car là où il n'y a plus de quoi paier, de quoi peuvent-ils satisfaire ? Et si eux-mesmes ne peuvent contenter leur Créancier, comment les autres paieront-ils pour eux? Veu que c'est par la foi et repentance qu'on satisfait à la justice de Dieu, et que par delà, il n'y en a plus, mais toute finition et jouissance de félicité pour les bons, et punitions pour les mauvais.
La prière des Saincts trespassez n'est aussi non plus en usage, d'autant, disent-ils, qu'il nous est donné un seul Advocat du Père, pour intercéder pour nous, lequel promet nous exaucer toutesfois et quantes que nous le prierons en son Nom, de façon, disent-ils, que ce seroit grande folie de laisser le certain pour courir après l'incertain : ne sachant si ceux qu'ils prieroient sont