DES « PSEAUMES DE MAROT ET DE BÈZE
Pendant les dix mois que se déroulent les incidents relatifs à sa candidature de chantre au Temple de Saint-Pierre, Foigny, ayant une femme et des enfants à nourrir, se préoccupe d'améliorer sa situation pécuniaire; elle était loin d'être brillante. Une vie dissipée ne vise guère à l'économie. Les élèves se recrutaient aussi difficilement qu'à Lausanne et à Morges, et seulement parmi les étrangers venant séjourner quelque temps à Genève, car les vrais genevois, en rapports permanents avec les pasteurs, le tenaient toujours pour suspect; ils se gardaient d'oublier sa tare d'ancien papiste. Ce qu'il était impuissant à obtenir directement en payant de sa personne, Foigny le cherchera encore une fois indirectement. Il utilisera ses dons d'écrivain. Durant ses loisirs à Morges il avait composé une sorte de grammaire latine et française destinée à faciliter l'étude des deux langues ; il la met au point, la fait imprimer chez La Pierre, et la publie chez Jean llerman Widerhold sous le titre: La Facilité et V Elégance des langues latine et françoise^. Le Mécène auquel il dédie son travail est allemand, le prince Ferdinand de Wirtemberg. Nous sommes fondé à croire que le noble seigneur se montra plutôt chiche; en tout cas l'écoulement de l'ouvrage fut laborieux. Les élèves du régent d'école achetèrent peu d'exemplaires, et pour cause. L'année suivante La Facililé et V Elégance des langues latine et française, complétée d'une partie nouvelle de 96 pages : L'usage du jeu royal de la langue latine se présente en effet sous le patronage du Conseiller d'Etat de Genève, Marc de Roset, seigneur de Fernex, non plus à Genève, mais à Lyon
i. Vénérable Compagnie, M, vendredi 14 novembre i673.
2. La facililé et Vélégance des Lingnes latine et française comprises en XCI leçons, expliquées avec tant de clarté qu'une personne de jugement pourra se perfectionner en l'une et en l autre langue en un an cl moins; de plus un abrégé de loutes les phrases françaises plus difficiles à expliquer en latin, avec un petit traité des poésies latine et française. A Genève, pour Jean llerman Widerhold, 1673, iu-8 en 2 parties.
chez la Veuve de Benoit Goral, Rue Mercière, à la Victoire. Pourquoi? N'est-ce pas tout simplement parce que l'édition dite de Lyon serait celle de Genève, augmentée du Jeu Boyal, avec un nouveau titrée
Le plaisir de se voir imprimé pour la première fois fortifie sa vocation littéraire. Foig-ny se délasse l'esprit en lançant un almanach où il laisse libre cours à sa verve légèrement satirique. Cet almanach : Le Grand Gafantus- renfermait probablement, à côté de renseignements astronomiques, d'indications pratiques, des historiettes divertissantes, de façon à instruire en amusant.
L'idée était heureuse, elle rencontre l'hostilité d'un concurrent : Gentil, de Lausanne', qui la manifeste ouvertement en achetant à Ravey tous les exemplaires du Grand Garantus afin de vendre seul son propre almanach. Foigny porte ses doléances au Conseil de Genève, expose qu'il débite son almanach, au grand bénéfice du public, à moitié prix de celui de Gentil, obligeant ainsi ce dernier à suivre son exemple, et ajoute — le trait est joli et peint l'homme — qu'il distribuera gratuitement chaque année le Grand Garantus aux nobles seigneurs du Conseil pour leurs étrennes ! Cet appât a certainement été sans influence sur l'acceptation ou le rejet de sa protestation.
Voici sa requête :
Magnifiques et très honnorez Seigneurs,
Représente humblement à vos Seig-neuries leur très humble serviteur, Gabriel De Foig-ny, qu'ayant l'emarqué plusieurs deiïauts dans les Almanachs ordinaires, il fit l'année passée un essay pour éprouver s'il réussiroit mieux. Ce qu'ayant fait avec succès on l'a prié de continuer cette année et d'accommoder la pièce aux deux stils pour la rendre plus utile en ce pays. A cet effet il en a demandé et obtenu la permission de M. le Syndic LuUin, vôtre Scholarque en charge pendant cette année, et s'est mis en frais pour laditte impression. Or comme il apprend qu'un certain Gentil cherche de le traverser parce qu'il prétend que ce travail lui est préjudiciable, il supplie vos seigneuries de l'appuïer de votre autorité et ce d'autant plus que Gentil vend ses almanachs le double de ceux du suppliant et même a acheté les copies de Ravey afin d'être seul et de les vendre à sa volonté. Ce faisant vos Seigneuries pourvoiront au bien du public en empêchant ce monopole et obligeront Gentil de les vendre à
1. LUisage du jeu royal de la langue latine. Avec la facilité et l'élégance des langues latine et fninçoise comprises en XCI leçons. Le tout expliqué avec tant de clarté qu'on pourra se perfectionner en l'une et en l'autre langue, en six ou sept mois.... Lyon, Vve Benoist Coral, 1674, in-8.
2. Nous n'en connaissons pas d'exempl., ni à Paris, ni à Genève.
3. Registre du Conseil de Genève, 173, f. 91" : mardi 22 août 1673.
^8 tA vit? DE GAlîUIRL DK FOIGNY
meilleur compte et le suppliant ne manquera pas d'en offrir libéralement à vos Seigneuries pour leurs étreines autant de l'ois qu'il en imprimera*.
Après Le Grand Garanlus il lance un « Jeu de cartes en blason » ; nous ne savons s'il en tira un petit profit.
Foigny s'était ménagé dans la ville quelques relations intéressées à lui procurer des élèves en vantant ses méthodes et en dénigrant celles appliquées au Collège. Des parents se plaignent au Consistoire de cette concurrence au Collège, sous prétexte qu*on les contraint de s'adresser à Foigny et à un nommé Floud, professeur libre, en leur faisant payer un écu par enfant, dépense considérée comme excessive*. Le Consistoire ne semble pas avoir réprimandé Foigny à ce sujet.
Ces déboires successifs l'aiguillonnent plutôt qu'ils ne le découragent. Il est prêt à engager la lutte contre des adversaires se dissimulant dans l'ombre, il se le figure tout au moins alors que son véritable adversaire c'est lui-même : sa légèreté et son absence de sens moral. Faute de mieux il recommence la tentative avortée des Attraits au service divin. Cette fois il se gardera de faire œuvre originale. Rééditer les Pseau mes de Marotetde Bèze en les entourant d'arguments et de prières affirmerait hautement son zèle pour la religion réformée et atténuerait peut-être l'hostilité du Consistoire et de la Vénérable Compagnie. A peine formé le projet est exécuté. Dans sa précipitation Foigny néglige de solliciter une permission. En cela il est excusable, la nécessité d'une permission ne s'explique guère quand on a en vue d'offrir aux fidèles les cantiques rituels de l'Eglise de Genève, imprimés plus de cent fois depuis 1560, Les effusions de son cœur vers Christ qui les accompagnaient lui étaient personnelles, il est vrai, mais en quoi ces témoignages d'adoration dépendaient-ils de la censure ecclésiastique? Si la conscience religieuse n'était pas opprimée à Genève comme dans les pays catholiques, elle pouvait s'épanchera l'aise. Le malheureux se trompait doublement et sur le libéralisme de l'Eglise de Genève et sur ses propres forces. Sa mentalité, toujours sous Tinfluence de la corruption romaine, l'avait entraîné à un lyrisme qui sentait vraisemblablement l'idôlatrie papistique. Foigny respirant depuis huit ans l'air delà Suisse, dont quatre dans la Cité de Calvin, était loin de posséder l'esprit évangélique ; cet esprit lui manquait à tel point