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SUR LE SENS DU MOT LIBERTIN

Nous devons nous expliquer nettement sur le sens que nous donnons au mot Libertin :

Au XVII® siècle il signifiait : l'esprit d'indépendance et d'hostilité à la tradition et aussi le refus de s'assujettir aux croyances et aux pratiques de la religion; au xvni" siècle son sens s'étend au dérèglement des mœurs. Nous le prenons comme réunissant ces divers sens.

Naudé, Fr. de La Mothe Le Vayer, Saint-Evremond, etc., auraient été au XVII® siècle qualifiés de libertins, ils ne sont que des sceptiques ou, en langage plus moderne, des libres-penseurs, tandis que Théophile de Viau, Des Barreaux, Blot, etc., sont vraiment des libertins.

Cyrano de Bergerac, beaucoup plus assidu aux tables de jeu qu'aux réunions où l'on pouvait discuter et philosopher, n'a pas eu de disciples, et son œuvre maîtresse, publiée seulement au lendemain de sa mort, a été tronquée de presque tous les passages scabreux capables d'éveiller l'attention, soit au point de vue de la religion, soit au point de vue de la sociologie. C'est le premier écrivain de langue française qui, sous le voile de la fiction, a voulu faire connaître ses opinions nettement anti-chrétiennes et ses critiques des bases de la société, indiscutées jusqu'alors. Il est vraiment l'initiateur de l'esprit philosophique, rationaliste, ayant pour objet la destruction du christianisme, c'est-à-dire des religions révélées et particulièrement du catholicisme qui faisait corps avec la monarchie.

Il a eu, au xvu^ siècle, trois successeurs qui possédaient une mentalité analogue à la sienne : Gabriel de Foiffny, Denis Veiras et Claude Gilbert.

Gabriel de Foigny^ dont on lira la biographie suggestive, nous apparaît comme un vulgaire paillard, un déséquilibré complet, présentant comme Cyrano de Bergerac toutes les caractéristiques des libertins du xvn** siècle :

Sans la* moindre conviction, il n'est pas plus protestant que catholique; ce qu'il veut c'est la liberté complète des mœurs, en user et en abuser.

II aime le scandale : les membres de la Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève et des Consistoires de Genève et de Morges en ont su quelque chose.

II sent le besoin de s'affirmer comme un novateur, comme un esprit libéré de la tradition ; il est désireux de faire connaître au monde ses conceptions particulières d'une société idéale, bien difFérente de celle dans laquelle il vivait :

Les Australiens de Foigny, dit M. Gilbert Chinard, qui ne possèdent rien en propre, qui s'en remettent à l'Etat du soin d'élever les citoyens

VIII LES SUCCESSEURS Dli CYRANO DE BERGERAC

et de les former tous sur le même moule, qui passent un tiers de la journée à des recherches scientifiques, ressemblent étrangement aux plus hardis de nos socialistes; en même temps, cette fraternité, cette disparition des sexes, cet emploi du temps, réglé au son de la cloche et le même pour tous les citoyens, ce régime végétarien, et, surtout ses longues méditations silencieuses dans le temple, tout, jusqu'au désir de trouver après les agitations du monde requiem aelernani, nous fait invinciblement penser à la vie monacale. Ce moine défroqué, converti au protestantisme, qui a la cervelle farcie des légendes sur les Hyperboréens des Images du Monde, de rêves scientifiques étranges empruntés sans doute à la Nova Allanlis de Bacon, et de théories matérialistes, n'a abouti, malgré tous ses ellorts, qu'à nous présenter la peinture d'une société conunuiiiste de philosophes épicuriens, qui n'est autre chose qu'un couvent d'où la religion aurait disparu'. »

Denis Veiras est né protestant, c'est un déiste qui met au même plan toutes les sectes chrétiennes. 11 a aussi les plus notables caractéristiques des libertins. La prédominance du moi s'accuse chez Veiras sous une double forme en dehors, bien entendu, des nouveautés hardies sur lesquelles il tondait sa future renommée. Son nom roturier lui pèse; il s'adjuge celui de sa ville natale sous le prétexte d'une parenté fantaisiste avec un baron d' Allais, si bien que son panégyriste, le religionnaire français Prosper Marchand-, réfugié en Hollande, le fait figurer à l'article Allais de son Dictionnaire historique. Personne n'aurait pu supposer que dans son utopie des Sévarambes, il raconte sa vie en retraçant les aventures du capitaine Siden (anagramme de Denis) et l'histoire du législateur sévarambe Sevaris (anagramme de Veiras). M. Georges Ascoli a soupçonné ce travestissement, ce qui lui a permis de contrôler et de rectifier quelques erreurs d'interprétation que P. Marchand avait commises en se servant de la notice rédigée en 1689 par G. Thomasius, et dont les éléments avaient été fournis probablement par un réfugié français des amis de Veiras. De plus, une série de pièces, mises au jour également par M. Ascoli, prouvent que ce réformateur de la société était dénué de tout scrupule : M. D'Allais (sic) appréciait à leur juste valeur les avantages matériels à attendre d'une trahison à l'amitié, avec cette circonstance aggravante qu'il a cherché à en tirer le maximum de profits possible ! Enfin si nous ne connaissons rien de sa vie privée, son existence agitée laisse

1. L'Amérique et le rêve exotique dans la litlérature française au XVII' et au XVIII* siècle, 191S. Nous avons fait do larges emprunts à cet ouvrage absolument remarquable, mais sans oublier de citer son auteur.

t. Prosper Marchand, né à Saint-Germain-en-Laye, le 11 mars 1078.

supposer que sa conduite a été assez irrégulière, d'autant que ce n'est pas son attachement à la religion protestante qui a nécessité ses déplacements à l'étranger. L'auteur de V Histoire des Sévarambes est certainement aussi hostile au christianisme que son prédécesseur Cyrano de Bergerac.

Veiras a eu Thabileté d'obtenir un privilège pour chacune des deux parties* de cette Histoire des SévarambeSy soit quatre volumes assez anodins, et il Ta dédiée à Riquet, baron de Bonrepos, l'un des hommes les plus remarquables du xvii* siècle, créateur du Canal du Midi. Sous la sauvegarde de ces privilèges, il publie au début de 1679, un cinquième volume : la Conclusion de l'Histoire des Sévarambes dans laquelle les attaques sournoises ou brutales contre les religions révélées montrent le fond de sa pensée*. \J Histoire de V imposteur Omigas (ou Stroukaras) serait celle de tous les fondateurs de religions ; les allusions à Jésus-Christ n'y sont pas ménagées et le discours du philosophe sévarambe Scromenas qui engage les compagnons de Siden à se convertir à la religion des Sévarambes réussit à les convaincre !

F'ait surprenant, alors que La Terre Australe connue qui a vu le jour à Genève est réimprimée à Paris par les soins de l'abbé François Raguenet, l'année même de la mort de Foigny (1692), avec un privilège en bonne et due forme, sous le titre : Les Avantures de Jacques Sadeur (probablement sur un manuscrit de l'œuvre de l'excordelier dûment amputée et écrite en quelque soi'te à nouveau par lui-même, sans en modifier cependant ni le fond ni les tendances), l'Histoire des Sévarambes n'est plus rééditée qu'à l'étranger, en terre protestante. Denis Veiras d'abord et les libraires parisiens ensuite ont compris qu'il eût été imprudent de tenter la fortune une seconde fois. Peut-être VHistoire des Sévarambes a-t-elle été interdite en France? C'est possible. Il est à retenir que la fiction de Veiras a rencontré deux apologistes : Pallemand Christian Thomasius et le bibliographe français Prosper Marchand, réfugié en Hollande.

Claude Gilbert, avocat dijonnais, est une figure très effacée; elle ne peut être mise en parallèle avec celles de Foigny et de Veiras.

1. Denis Veiras obtient un premier privilège le 13 février 1676 pour dix ans et un second daté du 20 août 1677. I.a III' partie, cinquième volume : Conclusion n'en a pas.

2. Nous donnons dans la partie de ce livre consacrée à Denis Veiras, l'analyse de ses conceptions sociales et religieuses, d'après Prosper Marchand et M. Gilbert Chinard.

X LES SUCCESSEURS DE CYRANO DE lŒRGERAC

Ces derniers cherchaient à créer une illusion; ils ont produit leurs opinions dans le cadre de voyages imaginaires qui expliquent et excusent en quelque sorte leurs audaces de pensée. Chez Gilbert, dans son Histoire de Calejava, la fiction, à peine ébauchée, nous met en face de discussions philosophiques. L'œuvre mutilée' est restée inconnue du public, la destruction en ayant été faite par les soins de l'auteur au lendemain de son impression. Gilbert a eu aussi la sagesse de percevoir le danger auquel il s'exposait, danger très relatif, mais qui aurait profondément troublé sa quiétude ; il n'avait probablement ni l'âme d'un apôtre, ni celle d'un martyr.

Il serait injuste de ne pas citer à leur suite le protestant Simon Tyssot de Patot, professeur de mathématiques à l'école illustre de Deventer, parce qu'il forme le trait d'union entre ces utopistes et ceux du xvni** siècle. Ses Voyages et Avantures de Jacques Massé sont de 1710, ils ont vu le jour également en Hollande sous la rubrique : Bordeaux. Ce religionnaire est féroce contre la Bible et le Christianisme; il est plus brutal encore que Veiras et Gilbert, mais avec moins de prétentions à réformer la société ; c'est un esprit aifranchi de tout dogme ^.

Les trois premières fictions à tendances philosophiques et réformatrices ont été imprimées en France, nous le répétons, avec privilège : UHistoire comique de Cyrano (tronquée, il est vrai) en 1657, la deuxième édition remaniée de La Terre Australe sous le titre : Les Avantures de Jacques Sadeur en 169'2 et 1105 <> et V Histoire des Sévarambes, de 1677 à 1679. La liberté d'exprimer sa pensée n'était pas si jugulée dans la France de Louis XIV qu'on le suppose généralement. D'ailleurs, il faut l'avouer, ni Cyrano, ni Gabriel de Foigny,

i. Il manque dans l'imprimé les chapitres suivants supprimes par Gilbert luimême. Dans le Livre second : Des disposilions requises pour devenir Avuïle, le III* dialogue; dans le Livre troisième : De l existence de Dieu, le IV* dialo{!;ue ; dans le Livre quatrième : De V immortalité de Vâme, le III' dialof^^uc; dans K; Livre sixième : Abréyéde lu morale et de lu théologie des Avnïles, la Vil' leçon; le Livre septième : Du judaïsme, eu entier; le Livre huitième : Du christianisme, en entier. — Un manuscrit de l'Histoire de Calejavn, déposé à la liibliotliè<iuo de Dijon, n'est qu'une copie de l'imprimé dont Inniquc exemplaire connu se trouve à la Bibliothèque nationale. ■

2. On trouvera à la fin de cet ouvrage un résumé de la vie de Tyssot de Patot et l'analyse des Voyages et Avantures de Jacques Massé, d'après le D' J.-C. van SIce. etc.

ni Veiras, n'ont retenu l'attention. Cyrano a été considéré comme fou, Foigny et Veiras ont sombré dans une indifférence complète. Leurs élucubrations n'ont trouvé de lecteurs et de commentateurs que dans les pays où la religion réformée dominait^ c'est-à-dire dans les Pays-Bas et en Allemagne. Comme ce n'est pas le libertinage qui a incliné l'esprit de Christian Thomasius et de Prosper Marchand à admirer les conceptions de Veiras, il faut en conclure qu'ils devaient cette tendance à ce que M. Faguet a appelé « l'indiscipline intellectuelle », caractéristique de la mentalité protestante. Le protestantisme, en effet, a sa part de responsabilité dans l'éclipsé complète du bon sens et dans l'entrée en scène de la chimère qui est la dominante du xviii^ siècle. Le vieil édifice social, fondé sur le principe d'autorité, est jeté par terre et la reconstitution de la société se fait sur des principes nouveaux dont la malfaisance de certains* éclate à tous les yeux. Pour comprendre cette action du protestantisme il faut remonter à ses origines. Au quinzième siècle le catholicisme, la plus magnifique expression de l'ordre moral, régnait en maître et Vunilé intellectuelle^ au point de vue seulement de la religion^ était maintenue dans la nation autant qu'il est possible de la maintenir. Avec l'entrée en scène de Calvin et de Luther la situation se modifie. Sous prétexte d'établir le véritable christianisme — il y avait quatorze siècles qu'il existait seulement en apparence — ces deux révoltés se dressent contre la Papauté, c'est-àdire contre l'unité en matière d'interprétation des textes bibliques et évangéliques ; à la foi collective ils opposent la foi individuelle, ils créent, en un mot, l'anarchie en matière doctrinale. 11 est certain que les premiers adeptes de la Réforme ne l'ont pas envisagée sous cet angle, mais, le principe accepté, les conséquences, en dépit des intentions, suivaient inéluctables. 11 est inutile de nous étendre longuement sur ce sujet, les faits sont là qui témoignent. Le protestantisme a été, dans sa lettre et dans son esprit, une régression

\. Deux ou trois exemples sufllsent à justifier noti-e assertion : la suppression de la liberté de tester qui équivaut à la destruction de la famille et à l'extinction de la race ; le service militaire obligatoire qui a entraîné des guei res cent fois plus coûteuses que celles du passé et causé réf,'^orgcment de millions d'hommes au lieu de quelques dizaines de mille ; la pleine licence accordée aux paroles et aux écrits qui a permis l'exploitation de toutes les convoitises et entraîné des répressions épouvantables au lieu de la suppression de quelques mauvais bergers. Qu'on regarde ractif)n d'un Lénine causant la mort de centaines de milliers d'hommes, réduisant un peuple entier à la famine et anéantissant des centaines de milliards de richesses et on se demandera si une pareille aberration « la liberté absolue de parole » est explicable autrement que par l'éclipsc complète du bon sens, etc., etc.

vers le judaïsme'; il a fait perdre au christianisme son caractère de religion universelle-, il l'a morcelé, il a essayé de le décapiter, il a annihilé en partie son action générale.

En fait le protestantisme en inclinant l'esprit au doute a, nous le répétons, ouvert la voie au libertinage, à l'exaltation et à la suprématie du moi. Le plus pauvre d'esprit, le plus dépourvu d'intelligence acquérait du coup la faculté de discerner le vrai du faux en matière de religion, Calvin a entendu conquérir les intelligences par l'orgueil. La prédestination : se créer soi-même Elu de Dieu, à la condition d'adhérer aux doctrines du grand Réformateur, n'a pas eu d'autre but. L'absurdité manifeste d'une pareille prétention a fait qu'elle n'a pu persister. Le calvinisme a subi le sort qui l'attendait : la prédestination disparue, il ne restait que le libre-examen illimité, auquel d'ailleurs le Réformateur n'avait jamais pensé, et ce libreexamen ne pouvait rien laisser debout d'une croyance basée sur la révélation et les prophéties. A Genève, l'ex « Rome protestante » le calvinisme existe à l'état de souvenir. Point n'est besoin aujourd'hui de croire à la divinité du Christ pour être reçu pasteur. Calvin serait un étranger dans la vieille cité où il a vu allumer tant de bûchers pour la bonne cause !

Le protestantisme a eu également une répercussion indirecte sur les mœurs. En attaquant violemment et grossièrement la religion catholique, en cherchant à couvrir de ridicule ses pratiques et ses sacrements, il a discrédité dans les esprits areligieux les moyens

1, « Un incendie causé par la foudre ayant abattu en 1556 la grande croix qui surmontait l'église de Saint-Pierre à Genève, on en conclut qu'aux yeux de Dieu c'était honte que telle croix, marque et enseigne de la diablerie papale, fut là laissée », et le Conseil décida que toutes les croix qui se trouvaient encore sur les églises devaient être enlevées. Dans cette cité du Dieu justicier, les signes séculaires du pardon divin disparurent. L'esprit de l'ancien Testament planait désormais, sans rival. Nombreux étaient les enfants qui recevaient, au baptême, <les prénoms empruntés A l'ancienne histoire d'Israël et qui semblaient prédestinés. Les petits Genevois de ce temps étaient des Abraham, des Isaac, des Mo'ise, des Isaïe, des Jonathas (Georges Goyau).

2. « La Rome catholique du xvn* siècle organisera la Propagande pour épanouir à travers les terres pa'iennes les bienfaits de l'Evangile, et son impulsion fera surgir de grandes sociétés de missionnaires qui porteront aux Pa'i'ens avec la chair et le sang du Christ, leur j)roprc sang. Mais dans la Réforme, alors même que l'Angleterre et la Hollande, nations protestantes, seront devenues de grandes puissances coloniales, il faudra attendre jusqu'au xvni' siècle pour qu'en Allemagne les Moraves. pour qu'en Angleterre, le savetier (>arey, commencent à songer aux Pa'iens... L'esprit de l'Ancien Testament fera parfois oublier au.v Genevois de Calvin les instructions qu'avaient données le Nouveau. Trois cents ans plus tard, à la date de 1885, le théologien Auguste Houvier, parlant sur les missions, observera que l'Eglise de Genève n'a encore produit aucun missionnaire! Dans l'histoire de la diffusion du nom du Christ, la Genève de (<alvin tient très peu de place (Georges Goyau).

matériels qui obligeaient l'homme à un examen de conscience et, de la sorte, il a contribué à laisser le champ libre aux passions. Il a facilité l'appétit de jouissance qui a caractérisé le xviii*' siècle et les progrès de la philosophie matérialiste, contribuant ainsi au déséquilibre général de cette époque. C'est d'ailleurs le genevois Rousseau qui a commencé à s'élever éloquemment contre les malheurs de l'homme civilisé et à mettre en lumière les vices de la société fondée sur l'inégalité des conditions et sur la propriété, divagations manifestes qui ont permis aux rhéteurs et aux mauvais bergers d'exploiter les plus bas instincts de l'humanité, à ce point que la société moderne, issue de l'Encyclopédie, incapable de se défendre, paralysée qu'elle est par des formules généreuses mais absurdes, retourne à la barbarie primitive en glissant lentement vers l'anarchie.

Nous terminons cette rapide esquisse de quelques-unes des conséquences de la Réforme, au point de vue du libertinage', en reproduisant la page, admirable d'élévation de pensée et de style, dans laquelle Charles Maurras a synthétisé la modification profonde que Luther a apporté à la marche de l'humanité :

« Le 31 oclobre 1517, il y a quatre siècles aujourd'hui^, Martin Luther affichait ses propositions à la porte de l'église de Wittemberg, Une immense révolution commença ce jour-là sur le monde et, comme toujours, elle se lit d'abord sentir dans le royaume de l'esprit. On la définirait d'un mot pour toute la région qui fut influencée par le luthéiianisme : le ciel fut, ce jour-là, séparé de la terre, les morts du cœur des vivants. Tout le Moyen-Age catholique avait cru que le sublime de l'existence des hommes et son sacriiice supérieur pouvait être offert par les survivants, pour l'amour de ceux qui les avaient précédés et que le poids de leur faute tenait encore prisonniers de leur peine expiatoire. Le moine allemand se rua au travers de cette foi magnifique et pour quelques abus certains que les indulgences avaient suscités, il en supprima tout l'usage; il fit disparaître des intelligences d'abord, des consciences ensuite, cette haute pensée que les mérites sont recueillis et que les vivants éprouvés peuvent encore mériter pour ceux qui sont sortis de l'épreuve et obtenir d'une bonté supérieure la substitution de leurs propres maux sur terre. Par un mouvement très logique, l'esprit de la Réforme finit par supprimer jusqu'à la notion de purgatoire qui, de Platon à Dante, avait satisfait et ennobli tant de grandes âmes. L'homme fut seul, en tête-à-tête avec une altière Justice dépouillée de tous les tempéraments de la charité. Le culte de la Viergemère, l'idée de Notre-Dame, honneur, joie et gloire du Moyen-Age

1. Sur le libertinage, signalons l'étude maîtresse de M. René dePlanhol qui a paru dans l'excellente Revue critique des Idées et des Livres, juillet-septembre 1921 : Les libertins du XVII' siècle.

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