AVIS AU LECTEUR
à cause qu'il éloit trançois, et qui eut pitié de ce pauvre Voyageur inasseurant qu'il luiavoit donné beaucoup de lumière de la terre Australe pendant le voyaç/e. Etant de retour au loqis, j'apperceus que ce bon vieillard étoit baigné dans ses larmes, et je fis mon possible pour le consoler. Il me répéta plusieurs fois qu'il croyoil que fétois son Ange et que Dieu m'avoit envoyé pour le secourir. Je le priai instamment de s'acquiter de ses promesses, et il entra en discours de ses avantures avec une nayvete que j'admirois. Il parla presque deux heures entières en Latin, et je prenois tant de satisfaction à l'entendre que le temps ne me paroissoit rien. Je vis cependant qu'il se lassait, et préférant sa santé à mon contentement, je souhaitois qu'il interrompit son histoire, a Je voudrois — aiouta-t-ii — pouvoir achever maintenant ce que je désire vous communiquer. Je ne crois pas que nous puissions trouver d'autres occasions. Je sens bien que je suis enfin au bout de ma fusée, et en vérité je trouve qu'elle a été bien longue et bien pénible ». Je tâtai son poulx et j'y reconnus beaucoup d'altération, ce qui m'obligea de le faire cesser de parler, et de le prier de prendre du repos. Le jour suivant je connus qu'il étoit effectivement malade, et ayant fait venir le Médecin, il lui ordonna une saignée qu'il ne voulut point accepter disant que c'estoit un remède inutile et qu'il étoit à la fin de sa vie. La fièvre redoublant le soir, il fit ce que doit faire un Chrétien pour se préparer au qrand voyage de l' Eternité. Le lendemain qui estoit le vingt-cinq de mars et le jour de l'Incarnation du Fils de Dieu, il m'appella vers les trois heures du malin, et me dit qu'il étoit sur le point de quitter ce Monde ; il me remercia fort affectueusement de mes soins et, m' ayant prié d'ouvrir sa valise, j'y trouvai une espèce de livre fait de feuilles, long de demi-pied, large de six doigts et épais de deux : c étoit un recueil de ses avantures écrit en Latin, partie à Crin dans la terre Australe, partie à Madagascar. Il y avoit encore quatre petits rouleaux chacun de deux aunes de longueur, et d'un pied de largeur, d'un ouvrage fort délicat, et qui aurait eu du lustre si l'eau ne l'eût pas terni.
C'est ce qu'il m'offrit de fort bonne grâce en la présence de notre hôte, me priant à même temps d'avoir le soin de le satisfaire et de faire les frais de sa sépulture. A peine eut-il achevé ce discours qu'il me présenta la main et, comme il me la serrait d'une façon extraordinaire, j'apperceus qu'il rendait les derniers soupirs. On ne tarda pas d'avertir le Gouverneur qu'un Etranger étoit mort, et qu'il avoit laissé des pièces rares et précieuses en mourant. Je fus donc obligé de les lui porter et, comme il menaçait de les faire confisquer pour son Altesse, je les quittai à la réserve du livre qui me coûta la dépense du Deffunl. Je l'ai leu, bien qu'avec beaucoup de peine, à cause des taches que l'eau de mer y avoit causées ; je l'ai gardé quinze ans entiers comme un thrésar inestimable. Enfin je me suis déterminé à le donner au Public parce qu'en découvrant une infinité de traits de la divine Sagesse, il nous oblige d'en admirer la conduite, et donne de la confusion à ceux qui se disent Chrétiens, et assistez très particulièrement de la grâce, vivent pis que des Bêtes, pendant que des Payens, fondez seulement sur des lumières naturelles, font paraître plus de vertus que les Réformez ne font profession d'en garder.