DE LA NAISSANCE DE SADEUR ET DE SON ÉDUCATION
Gomme il m'est impossible de faire réflexion sur toutes les aventures de ma vie, sans admirer la divine Conduite sur ses créatures'^, j'ai crû que j'en devois faire un recueil, et en marquer toutes les particularitez plus considérables. Et bien que je ne connoisse aucun moyen d'en pouvoir édifier^ mon païs puisque je ne vois aucune apparence d'y retourner, je trouve à propos de les réduire par écrit pour ma satisfaction particulière, afin de les repasser plus souvent par ma mémoire pour bénir mon adorable Conducteur, et lui rendre de continuelles actions de grâces.
J'ai receu un mémoire d'un P. Jésuite de Lisbonne en Portugal, lors que j'étois à Villafranca qui contient ma naissance et ses suites" comme je vais les décrire.
Mon père s'appeloit Jaques Sadeur et ma mère Guillemette Oltin**, l'un et l'autre de Ghatillon-sur-Bar, du ressort de Relhel en Ghampagne, province de France. Mon père connoissoit plusieurs secrets dans les Mathématiques, plutôt de nature que par étude ou par l'assistance de quelque Maitre.
Il excelloit particulièrement aux inventions pour faciliter le transport des gros fardeaux. Monsieur de Vanre qui avoit alors quelque intendance sur la Marine l'ayant connu, l'attira à Bourdeau, et de Bourdeau aux Indes occidentales, avec des promesses qui eurent autant d'elfet qu'il le crut nécessaire à son service.
Ma mère qui l'avoit suivi, le pressa de retourner après neuf ou dix mois de séjour au port Royal et, s'étant embarquée le 25 avril 1603, elle me mit au monde quinze jours après son embarquement. Monsieur de Sare qui étoit capitaine du vaisseau voulut être mou parrain, et on trouva à propos de me nommer Nicolas, parce que festois né sur les eaux où ce saint est particulièrement invoqué. J'ay donc esté conceu dans l'Amérique, et je suis né sur l'Océan, présage tropasseuré de ce que je devois être unjour'^.
Le voyage fut heureux dans toutes les routes qu'on estime dangereuses jusques à ce que, voyant les côtes d'Aquitaine, une tempête imprévue secoua si furieusement le vaisseau qu'elle le jetta contre les côtes d'Es-
a) Var. 1692 : variété prodigieuse des événemens dont elle a été remplie. — b) de les envoier en. — c) les avantures de mes premières années. — d) Itin. — e) des malheurs dont je devois être agité pendant toute ma vie.
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pagne, et le fît eschoûer proche le Gap de « fine terrae^ », en la province de Gallice, avec la perte de mon père et de ma mère. Le même mémoire porte comme ma mère, voyant que le navire faisoit eau de toute part, me leva de mon berceau, et m'embrassant d'une extrême tendresse dit, avec deux ruisseaux de larmes ; « Ah, mon cher enfant, t'ay-jefait sur les eaux, pour te voir aussitost être englouti des mêmes eaux, au moins aurayje la consolation de périr avec toy ». Elle n'avoit point achevé cette plainte qu'un flot plus impétueux que les autres, enfonçant le vaisseau, la jetta assez loin de mon père. Ce fut en cette extrémité que chacun connut qu'on n'estime rien de plus cher que la conservation de sa vie. II n'y eut que mes parens qui, me préférant à leurs propres personnes, s'exposèrent au danger évident de périr pour tâcher de me conserver. L'amour de ma mère fit qu'elle ne me quitta point et que, nie levant sans cesse de ses bras sur les eaux, elle en fut entin suffoquée. Le courage que mon père fit paroître en cette occasion fut assez particulier puis que, s'oubliant de soy-même, au lieu de se porter vers le bord comme les autres, il vint à nous à la mercy des ondes et, embrassant ma mère qui me soulevoit encore, nous tira à la rive et nous mit sur le sable. Mais soit qu'il épuisa entièrement ses forces en cette action, soit qu'il crût que nous fussions sans vie, il tomba évanoiii en me tenant entre ses bras. Bien que tous les Particuliers fussent alors fort embarrassez, il n'y en eut pas un qui ne considérât ce spectacle et qui n'en fût étonné, plusieurs même coururent pour nous soulager. Comme on reconnut que j'avois encore du souffle, on m'arracha des bras de mon père, et on m'ètendit auprès du feu que les habitans avaient allumé par compassion. On ne trouva aucune marque de vie en ma mère et, l'ayant exposée quelque temps au feu, on fut persuadé qu'elle ne demandoit plus que la terre.
Ceux qui avoient plus particulièrement connu mon père, le déploroient avec des cris qui liroient les larmes des naturels du pays. « 0 homme d'éternelle mémoire! » disoient les uns, « 0 cœur trop généreux! faut-il que tu meures pour avoir voulu sauver la vie à ta famille? — Ah v, disoient les autres, « a-t-on jamais ouï parler^ f/'une pareille tragédie! Une mère s'expose pour son enfant, un père s'expose pour la mère, et tous ces courages se terminent à ne voir que des morts'' ».
Je ne sçais si tant de cris rendirent quelque sentiment à ce bon homme, mais on apperceut qu'il ouvrit doucement les yeux, et on ouït qu'il dit d'une voix foible et languissante : « Où es-tu, chère Amie? » Ce discours qui n'estoit pas attendu surprit l'assemblée et, comme on ne luy répondit pas assez promptement, il ajouta : « Mourons donc tous trois ensemble ». Ce sont les dernières paroles qu'il prononça, après quoy il ferma les yeux à cette vie. On dit qu'il s'étoit signalé en plusieurs choses'^ dans ce voyage, mais il tira l'admiration de tout le monde en celte extrémité. Pendant qu'il poussoit les derniers soupirs, je donnais plusieurs marques de vie, et on m'a dit que quelques-uns de la compagnie avoient peine de me voir sans indir/nation^. « Pauvre rejetton »,
a) Var. 1692 : Finistère. — b) veu. — c) la mort des uns et des autres. — d) occasions. — e) être touchés de compassion.
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disoient-ils, « que peux-tu devenir? Peux-tu avoir quelque bonheur en ce monde étant la cause si funeste de la mort de ceux qui t'ont donné la vie? » Quelques-uns pensoient que je ne pouvois survivre parce que mon père mavoit demandé en mourant. Mais ce nétoit que des paroles qui n avaient point d'autre fondement qu'une vaine imagination^. Je ne faisois que commencer une trag^édie qui dure déjà depuis cinquantecinq ans, avec tant et de si étranges catastrophes qu'on ne les sçauroit croire^ quand je les pourrois toutes raconter. La chaleur du feu me donna assez de vigueur pour me plaindre, et pleurer d'un accent qui fit connoître que j'élois hors des prises de la mort.
Un naturel du pays savoit suffisamment de françois pour entendre ce qui se passoit, et le souvenir qu'il avoit d'un unique [enfant] qui luy étoit mort depuis peu, à qui je ressemblois en quelque chose, l'obligea de me demander. On représenta à monsieur de Sare que cette occasion étoit très favorable, et qu'il ne la pouvoit refuser sans s'embarrasser et me mettre en un danger évident. Il m'accorda donc plutôt par la nécessité qui le contraignoit que par aucune autre considération. Cet homme me prit d'abord en la place de son fils et sa femme, ayant ouy le récit de ce qui s'étoit passé, m'embrassa et me receut d'une extrême tendresse'^. Monsieur de Sare et quelques-uns des plus qualifiez du vaisseau, connoissant qu'ils étoient assez proches de S. Jaques, prirent la résolution de le visiter^, et ils y trouvèrent par bon-heur des marchands de connoissance pour s'équiper, et avoir le moyen de retourner honnêtement à Oléron. 11 ne tarda guaire après son arrivée à faire le détail de ses avantures, et à décrire le naufrage qu'il avoit échappé. Mais sa femme fut quelque temps sans y faire réflexion parce que la joye de revoir son mary, délivré des dangers d'un si long et si fâcheux voyage, divertissait alors toutes les tendresses qu'elle fit paraître ensuite pour ma personne*'. Elle pria son mary quelque temps après de luy répéter l'histoire de son naufrage, et elle ne j)Ouvoit cesser d'admirer l'amour conjugal et paternel de mes parensqui les avoit réduits à une mort volontaire. Au lieu de concevoir de l'indignation pour ma chétive personne, elle me prit en telle alTection, sur tout après avoir appris que son mary étoit mon parrain, qu'elle le pressoit continuellement de trouver les moyens de me ravoir. 11 s'embarqua donc environ vingt-deux mois après son retour, et il vint en quinze jours à Gamarinas où il me trouva en très bonne disposition, aagé environ de trente mois, chéry également du père et de la mère que je croyois mes parens. Ayant fait ouverture des raisons de sa venue, et du dessein qu'il avoit de les satisfaire^ du tems qu'ils mavoient gardé, ces bonnes gens s'oiïencèrent fort et se déterminèrent de ne me pas quitter : Monsieur de Sare alléguoit son droit de parrain, et l'Espagnol insistoit sur sa donation et sur sa possession. La cause fut agitée devant la justice de Gamarinas qui l'ayant décidée en faveur de mes nourriciers,
a) Var. 1692 : de beaucoup après les violens efforts que j'avois essuie dans un naufrage presque consommé. Mais hélas. — b) pourroit jamais se les figurer dans toute leur étendue. — c) avec beaucoup de caresses. — d) d'aller visiter l'Eglise qui est consacrée à Dieu sous le nom de ce Saint. — e) l'occupoit tout entière dans ces premiers momens de son retour. — f] leur paier ma pension à proportion.