‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 58 sur 111 · LA JEUNESSE DE SADEUR · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE SADEUR

Monsieur de Sare, plus soldat qu homme de lellreSy se résolut, de peur d'avoir fait un voyage à sa confusion, de m'enlever et de fuir à la faveur du vent qui étoit alors favorable. Il entra brusquement avec un valet dans la maison et, n'y voyant qu'une servante qui me tenoit, il m'arracha de ses bras et gagna la barque qui étoit disposée à faire voiles.

La crainte, jointe à l'émotion suivie de mes cris, me réduisit à pâmer et me causa une lièvre qui devait être mortelle. Mon nourricier, averty et justement irrité de cet attentat, courut avec quelques-uns de ses amis'"^ au port, où étant et voyant que nous étions hors d'attaque, ils firent une décharge qui donna occasion à un vaisseau portugais qui alloit au Sud de décharger une volée de canons, avec tant de fatalité^' qu'un boulet fracassa la planche de fleur d'eau de notre vaisseau et le coula à fond, non sans regret de causer la mort à des personnes qu'ils ne connoissoient pas. Ceux de la rade voyant cet accident fuirent, et les Portugais envoyèrent deux chaloupes pour tâcher de sauver ceux qui périssoient.

Toute leur diligence profita seulement à la vie d'un valet qui savoit mieux nager que les autres et, comme je llollois sur les eaux à la faveur de la paille du berceau où j'étois, il arriva aussi que je fus recueilli. Je frémis d'écrire ce qu'on ne sçauroit lire sans me considérer pis qu'un vipéreau", puisqu'il semble que je ne vivois que pour causer la mort à ceux qui travailloient davantage à me conserver la vie. Les Portugais craignant un juste reproche d'un crime si déréglé, se mirent promptement en pleine mer et, trouvant que j'avois encore de la vie bien que fort altérée, ils eurent pitié de moy, et me donnèrent au soin d'une matrone portugaise qui se trouva dans le vaisseau. Elle témoigna beaucoup de désir de me servir jusqu'à ce qu'elle eut reconnu que j'étois des deux sexes, je veux dire Hermaphrodite. Depuis cette connoissance cette femme conceut tant d'aversion de ma personne qu'à peine pouvoitelle me regarder et, comme ma fièvre s'augmentoit beaucoup, ma mort étoit inévitable sans les soins particuliers du valet de monsieur de Sare. On pourroit croire que Dieu ne l'avoit conservé que pour me soulager, si j'avois été utile de quelque façon à son service. Etant arrivé à Leiria, il me portoit de porte en porte, et me recommandoit avec autant de tendresse que si j'eusse été son enfant. Les Portugais, bien aises de s'être déchargez de nous pour plusieurs raisons, partirent à l'insu de cet homme qui, étant averti qu'il trouveroit plus d'assistance au grand Hospital de Lisbonne que dans Leiria, se résolut de m'y porter. Il fut receu avec d'autant plus d'humanité qu'on le reconnut François; mais à peine fut-il enrepos'^ qu'il se sentit saisi d'une fièvre mortelle qui l'emporta au septième [jourj entre les bras d'un jésuite, auquel il communiqua toutes les particularilez que j'ay rapportées, et dont il me donna un mémoii'e quinze ans après, comme j'ay dit. Le pauvre mourant au lieu de regretter son malheur et de me détester, comme en étant la cause, ne cessoit de me recommander à ceux qui l'assistoient, avec plus d'empressement que si je luy eusse appartenu.

a) Var. 1692 : gens. — b) malheur pour nous. — c) comme une espèce de vipère. — d) arrivé.

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