‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 59 sur 111 · LA JEUNESSE DE SADEUR · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE SADEUR

J'ay sceu que les P. Jésuites, avertis de tous les maux dont j'avois été occasion jusques-là, firent une consulte fort sérieuse de ce que je devois être, et que le i-ésultat fut qu'il falloit avoir un soin particulier de connoître mes inclinations et de se comporter selon icelles^. A peine eus-je atteint l'âge de cinq ans qu'ils en connurent assez pour juger asseurément que je n'avois aucun mauvais penchant, et qu'il falloit plutost attribuer au hazard qu'à ma nature les désordres qui avaient suivy de ma naissance^. On vid que j'aimois la vie dévote, et que si mon esprit étoit cultivé, il ne promettoit rien de médiocre. Ils me présentèrent à la comtesse de Villa-Franca en ma huitième année, après luy avoir fait le récit de mes tristes avantures. Cette dame, qu'on pouvoit avec justice comparer aux plus illustres de toutes celles qui l'ont précédée, me receut avec tant de tendresse qu'elle voulut qu'on me traitât et qu'on m'enseignât comme le Comte, son fils, âgé alors de neuf ans. Bien que je portasse les couleurs pendant huit ans, je n'avois autre obligation que celle de luy tenir compagnie en ses études, et j'appris avec luy les langues Latine, Grecque, Françoise, Italienne et les principes de l'Africaine, la Géométrie, la Géographie, la Philosophie et l'Histoire d'Espagne avec la Chronologie. La Comtesse qui me témoignoit les mêmes affections que si j'avois été de ses Proches, apprenant que je servois beaucoup aux progrès du Comte, voulut que je quittasse les couleurs entrant en Philosophie; et, l'ayant achevée, on trouva bon de disposer le Comte à des thèses publiques dans l'Université de Coïmbre, où je fus obligé de haranguera son honneur et de donner ouverture à la dispute. Je fus plus de quinze jours auparavant notre départ tellement agité et boulleversé en mon esprit que je desséchois visiblement. Tantôt le sang me glaçoit, comme si on me devoit bientost supplicier, et le cœur me palpitoit comme si j'eusse été sur le bord d'un précipice'^, tantôt on me voyoit pâlir et incontinent après rougir. Ce qui m'étoit le plus fâcheux dans cette suitte d'accidens, c'est que tout le monde croyoit qu'ils n'étoient causez que de la crainte que j'avois de paroîlre en public. Je ne dis rien des songes, des spectres et de mille cas'^, semblables qui me menaçoient' sans cesse d'une extrême désolation. Comme je sçûs que le Comte étoit résolu d'aller par mer, tout ce qu'on m'avoit dit des malheurs qui étoient arrivez sur l'eau à ma considération, se représenta si fortement en ma mémoire que je croyois qu'il n'y avoit aucun milieu entre m'embarquer en sa compagnie et entre sa perte asseurée'^. Je fis donc en sorte qu'on m'accordât que je ferois le voyage par terre avec une partie de son train. Mais que les précautions servent de peu pour combattre notre destin! Ce que je cherchois avec plus d'empressement pour éviter le mal dont j'étois menacé, fut justement ce qui me le rendit inévitable. Je faisois tant d'Adieu quelques jours auparavant mon départ qu'on m'estimoit ridicule, et la Comtesse me voyant pleurer à ses pieds me traita de foible et d'efféminé. Le Comte avec qui j'étois familier comme avec mon frère, me dit un jour : « Sadeur, nous voulez-vous quitter? Vous n'êtes plus vous-même, qu'est-ce qui vous

a) Var. 1692 : afin de régler sur cela mon sexe. — b) juger que je devois être élevé parmi les hommes. — c) point d'être précipité. — d) choses. — e) et périr.

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tourmente? Je crois que vous roulez quelque dessein particulier dans votre esprit; la crainte de paroître en public n'est pas capable de vous ap^iter d'une telle force que vous perdiez le sens commun. — Monsieur » luy dis-je « si Dieu me lait la grâce de i*etourner j'auray sujet d'avouer la foiblesse de mon esprit, mais accordez-moy cette faveur de suspendre votre Jugement jusqu'au retour ». Cette réponse donna tant de surprise à ce jeune Seigneur, qu'il protesta, ou de ne me point quitter, ou que je ne ferois point le voyage.

« Pour le voyage, répondis-je, « comme il s'agit de votre honneur, je le feray ou je mourray à la peine'^; pour vous accompagner sur l'eau, s'il n'étoit question que de ma vie je l'abandonnerois avec plaisir, mais de souffrir que la vôtre soit exposée, je serois homme à trouver quelque extrémité violente, plutôt que de vous obéyr ». Ce discours, joint à l'affection qu'il avoit pour moy, lit qu'il ne dit plus rien, et nous partîmes le jour suivant. Il faut se souvenir que Philippe second, roy de Castille, ayant pris possession du royaume de Portugal l'an mille cinq cens quatre vingt-et-un, éleva plusieurs Familles pour soutenir cette illustre conqueste avec plus de facilité. L'une de celles qu'il rendit plus puissantes fut la Seigneurie de Villa-franca, non sans la jalousie de plusieurs qui s'eslimoient autant et plus qu'elle. Comme il est plus facile de conquérir des terres que des cœurs, plusieurs Portugais demeurèrent si attachez à la famille de Bragance qu'ils ne cherchoient que le moyen de secouer le joug des Castillans, et de couronner le Duc de cette Maison. Bien que le pays fût entièrement soumis à l'obéissance des Rois d'Espagne, les révoltes secrettes des particuliers estoient fort fréquentes, et la Mer n'estoit pas sans Ecumeurs qui faisoient voir en toutes les rencontres qu'ils avoient de l'aversion pour la domination espagnole, et qu'ils ne pouvoient supporter ses créatures. On sceut l'embarquement du Comte qui fut le quinze may de l'an mil six cens vingt-trois, et deux vaisseaux, partisans de Bragance, se résolurent de l'enlever. Ils attaquèrent à cet ellet deux Voiles qui l'escortoient, vers les côtes de Tomar^\ mais elles soutinrent leur choc avec' tant de vigueur que l'atlaque ne fut qu'à leur confusion et à la gloire du Comte. Je suivois de loin avec le train qui étoif^ par terre, et je n'apperceus aucune chose de ce qui s'étoit passé jusques à ce que ces injustes ennemis, nous distinguant par les couleurs éclatantes du Comte, mirent à terre une trentaine de mousquetaires qui firent leurs décharges d'une embuscade, et tuèrent un Page, deux Valets et ma monture. Le reste étant incapable de se défendre prit la fuite au grand galop, et ces inhumains'^, pis que loups carnaciers, m'ayant tiré avec beaucoup de précipitation^ dans leurs vaisseaux, gagnèrent la pleine mer.

a) Var. 1692 ; en cliemin. — jb) Ternais. — c) alloit. — d) je me trouvay seul abandonné à la discrétion de ces pirates qui. — e) emn^ené.

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