‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 61 sur 111 · DES AGCIDEXS QUI CONDUISIRENT SADEUR DANS LA TERRE AUSTRALE · texte numérisé non relu

DES AGCIDEXS QUI CONDUISIRENT SADEUR DANS LA TERRE AUSTRALE

Aussilosl que nous fûmes de retour, on fit voiles avec un vent et une mer yutaiit l'avorables que nous les pouvions souhaiter. Nous arrivâmes en huict jours au cap de Bonne-Espérance, où nous ne voulûmes pas séjourner de peur de perdre l'occasion du bon temps qui est fort rare en cet endroit. Nous étions parvenus à la veuë du port d'Annanbolo de l'Isle de Madaji^ascar, lorsqu'une bonnace entière nous arrêta plus de quarantesix heures en la même place. Après celle bonnace un vent d'Est agita si puissamment la mer contre sa coutume, et nous poussa avec tant d'impétuosité qu'il brisa tous nos cordages et nous jetta à plus de mille lieues du côté de l'Ouest. Plusieurs virent quelques Isles à la droite vers le Nord et les prirent pour celles qu'on nomme de la Trinité. Ce fut là qu'un rocher à lleur d'eau fendit notre vaisseau en deux parties et que nous nous trouvâmes aussitost, tant Pilotes que Capitaines et Mariniers et tous les autres, exposez à la merci du plus impitoyable de tous les éléments. Je n'ay jamais pu savoir ce que devinrent les autres navires, ny quelle fut la fortune de mes compag-nons de naufrage, parce que nous étions dans une nuit fort obscure, et que je ne pris garde qu'aux moyens de pouvoir me sauver. Mon autre naufrage m'avoit donné de l'expérience et de la conliance, J'avois cherché une planche légère à manier, et avais disposé^ pendant les dangers de la tempête tous les moyens les plus propres pour échapper. Je diray à ma confusion qu'étant éloigné des prises^' de la mort, j'ay toujours fait paroistre beaucoup d'indilférence pour la vie. Mais les dangers évidens se présentant, je n'ay jamais été capable d'aucune autre pensée que de celle de pouvoir être sauf. Je flottay plusieurs heures à la faveur de mon appuy, avec une agitation et un bouleversement qu'on ne sçauroit s'imaginer sans frémir; tantôt l'impétuosité des ondes m'enfonçoit, tantôt la pesanteur des Ilots me renversoit, et ma nature eut assez de forces pour supporter toutes ces détresses, jusqu'à ce qu'ayant perdu et sens'' et connoisance je ne sais bonnement ny ce que je devins, ny par quel moyen je fus préservé. Ce dont je me souviens est, qu'ouvrant les yeux, et l'entrant aucunement en moy-même, je trouvay du calme à la mer; j'apperceus une Isle fort proche, et je sentis mes mains si collées à mon ais, qu'à peine pûs-je les détacher, et les doigts m'en sont restez courbes, sans aucun moyen de pouvoir les redresser. La veuë de cette Isle m'encouragea beaucoup et, enfin estant venu à bord, je me traînay sous un arbre avec plus de regret de me voir encore en vie que de consolation, considéranf^ fiue je ne pouvois plus vivre que pour languir et être plus longtemps à mourir. Je trouvay sous cet arbre

a) Var. 1692 : je l'avois préparée. — b) approches. — c) sentiment. — d) sans penser à aucune autre chose, sinon.

deux fruits de la grosseur et presque de la couleur de nos grenades, avec cette différence que le suc^ me parut plus délicat, plus substantiel et plus nourrissant. Ayant mangé le premier, mon cœur se fortifia et se réjouit, et en mangeant le second, je me trouvay avec une nouvelle vigueur^\^ Mais comme j'étois tellement brisé que j'avois une peine extrême de me soutenir, je m'élendis et m'endormis d'un si profond sommeil que je fus au moins vingt-quatre heures sans me réveiller. Après ce sommeil je fus fort dispos, mes habits se trouvèrent secs, et le beau Soleil qui m'éclairoit m'anima d'un certain courage qui me faisoit espérer. Je rencontray deux autres fruits que je mangeay et, m'étant appliqué à chercher l'élévation du soleil, je jugeay que je pouvois être au trente-troisième degré de latitude Austr-ale, mais je ne pus rien connoîlre de la longitude. Après quelque repos, je me résolus d'avancer dans cette Isle pour découvrir les habitans qu'elle pouvoit avoir. Je voyois effectivement quelques apparences de chemins, mais ils conduisoient dans des broussailles fort espaisses et , on n'y pouvoit passer sans se baisser, ce qui me donnoit d'étranges pensées. Ayant l'encontré un arbre d'une hauteur plus considérable que les autres, je crus qu'en y montant je pourrois appercevoir quelque chose. Mais comme je montois, j'oiiis un grand bruit et vis à même temps deux prodigieuses bêtes volantes qui vinrent fondre sur cet arbre, et qui m'obligèrent de descendre beaucoup plus viste que je ne montois. Je piùe le Lecteur de ne pas s'étonner de ce nom de bêtes que je donne à des oyseaux; leur grosseur démesurée me surprit, et je parle comme je pensois alors. Je me jettay"^ d'une extrême vitesse sous des arbrisseaux voisins allendant avec une grande suspension d'esprit ce qui devait suivre. Je ne fus pas longtemps sans oûir des cris si prodigieux et si effroyables que je croyois à tout moment me voir dévoré. Enfin je rentray aucunement en moy-même et, faisant réflexion sur la misère où je me voyois réduit, je conclus qu'il valoit mieux périr bientôt que de chercher de languir davantage. « Après tout — disois-je — c'est une nécessité que je périsse d'une façon ou d'une autre, et je ne puis éviter un danger que pour retomber dans un plus grand. »

Je lournay donc mes yeux vers le Ciel d'un cœur serré et contrit disant : « Seigneur, jç vous remercie de ce que vous avez daigné me faire » connottre que vous êtes le Maître de ma vie. comme vous en êtes l'Au- » theur. Je sais aussi, mon Dieu, qu'il est très juste que je vous glorifie » de la façon qui vous est la plus agréable et que les faveurs que j'ay » receuës jusqu'ici de vostre divine conduite surpassent tout ce qu'on en » peut penser. Il est vray, mon Sauveur, que je ne puis et ne dois sans » témérité en attendre ni en espérer davantage et, en vérité, l'état où je » suis réduit fait que je suis persuadé que la faveur la plus signalée que » je puisse recevoir de votre paternelle bonté, est de ne point tarder de » mourir. Miséricorde, mon Rédempteur, Miséricorde, à cette pauvre » créature que vous avez daigné créer et racheter de votre sang précieux, n et accordez-moy que les extrémitez où je suis réduit soyenl le chemin » de la félicité que vous m'avez voulu mériter. »

a) Var, 1692 : goust.,— b) pleinement rassasié. — c) à terre.

Ma, prière étant achevée, je me levay avec toute la résolution de mourir, et la pensée que mon père et ma mère étoient morts sur le bord de la mer fit que je m'avançay de ce côté auprès de ma planche. A peine fus-je sorty de ma place que je fus suivy d'un si g-rand nombre d'animaux, qu'il me fut impossible de les distinguer. J'avois cependant l'esprit fort tranquille et le juf,'ement aussi entier qu'on peut l'avoir en pareille occasion. Il me semble que je vis certaines espèces de chevaux, mais avec des têtes pointues et des pattes qui finissoient en griffes; je ne puis dire si c'étoit ces bêtes qui étoient venues fondre sur l'arbre où j'étois. Je crois cependant qu'elles étoient emplumées et qu'elles avoient des ailes. Je vis certaines espèces de gros chiens, et plusieurs autres sortes d'animaux qui n'ont rien de semblable dans l'Europe, d'un air, selon qu'ils me paraissaient, fort gay, et comme étonnez de voir ce qu'ils n avoient sans

doute jamais veu. Je leur dis en langue Castillane : « Dieu vous garde mes amis. » Et, à même temps elles firent un bruit qui étoit, ce me semhloit, de joi/e et d'allégresse. J'ajoutay : « Vous m'êtes bien obligées, puis que je suis venu de si loin pour vous divertir, et pour être votre victime^. » Comme elles redoubloient leurs cris, je me résolus de vendre plutôt ma vie que de la donner avec lâcheté. Je pris ma planche, et fis quelque forme d'exercice, la tournant et la retournant, ce qui les l'endoit fort attentives, jusqu'à ce que deux des plus grosses s'approchant pour me joindre, j'en rencontray une et la frappay assez rudement pour l'obliger à retourner. Etant de retour, leurs voix de réjouissances se changèrent en hurlements et, après s'être retirées à quelques pas de là, je fus saisi d'une extrême crainte par le redoublement des cris effroyables que j'entendois. Je recueillis promptement trois fruits de l'arbre dont j'ay parlé, et me jettay dans l'eau avec mon ais. Après avoir nagé une distance assez raisonnable pour être éloigné du danger, j'arrêtay ma veuë sur l'Isle pendant quelque temps. Lors que tout à coup le même nombre de ces bêtes parut sur le bord de l'eau, dont une partie se mit promptement à la nage et me poursuivit avec tant de vigueur et tant de légèreté qu'elles ne furent pas longtemps à m'approcher. Elles faisaient comme un grand U renversé en nageant. Gomme je vis que c'étoit une nécessité que fusse attrapé, je me tournay contre elles, et leur présentay le bout de ma planche avec un succez assez heureux. A mesure qu'elles s'efforçoient d'en prendre et d'en mordre le bout, elles la poussoient et me faisoient avancer autant qu'elles. Ce train continua jusqu'à ce que j'arrivay sur une espèce d'Isle à fleur d'eau, qui se trouva flottante et qui me porta avec assez de vitesse pour ôter les moyens à mes ennemies de me joindre. Elles suivoient cependant avec un courage ou plutôt avec une rage qui saugmentoit, à mesure qu'elles me voyoient hors de leur prise. Enfin mon Isle perdant son mouvement, elles eurent le tems de me rapprocher. Je ne savois ny où j'étois, ny ce qui niavoit porté^, lors que quatre de ces gros animaux volants, venant au secours des

a) Var. 1(>92 : ils firent de grands cris sitôt qu'ils m'apperçurent. ils s'avancèrent vers mui. — b) plus où j'en étois, et je faisois dinutiles réflexions pour deviner la cause de l'immobilité de l'Isle dont le mouvement m'avoit été si favorable.

84 EN ROUTE POUR LA TERRE AUSlRALE

autres, foiulireiit sur nioy. J'eus Tadresse de me couvrir de ma planche pour éviter leur première attaque qui l'ut si rude que, d'un coup de bec, elles la percèrent. Ce fut alors que mon Isle se dressant tout à coup d'une extrême impétuosité me secoua à plus de cinquante pas d'elle*. Je crois que c'étoit une espèce de baleine dont /es* naturalistes ne l'ont point de mention; et que l'un de ces monstrueux oiseaux s'étant assis sur son dos avoit enfoncé ses griffes dans sa chair. Elle s'éleva, ce me semble, plus de cent coudées hors de l'eau avec un bruit si terrible qu'il s'approchoit de nos tonnerres.

La secousse m'enfonça dans Veau el le hoiiUerersenienl d'esprit où félois réduit^ fit que je ne puis dire ce qui se passa en ce rencontre. Mes doigts crochus furent cause que je ne quittay point ma planche. Etant un peu rentré en moy-même, je vis encore la bête qui sifïloit et qui jetoit de l'eau par tant de pattes ou de têtes que f en distinguais plus de cent, qui avoienl à peu près la figure de nos ff rosses araic/nées de Portugal. Le poisson enfin rentra'' dans la mer; les oiseaux qui me poursuivoient s'étoient retirez, et la conclusion de toutes ces catastrophes fut que'^ je restayseul au milieu des eauK sa/ts pouvoir distinguer autre chose que les quatre maistresses parties du monde, à la faveur d'un agréable soleil qui étoit le seul spectateur de cette tragédie. On aurait veu alors un pauvre homme exposé à la merci/ des ondes, sans autre secours que d'un morceau de bois, et sans autre pensée que celle du tenis auquel il achèverait de mourir. On aurait veu un languissant recru de tant de fatigues et d'eau salée, qu'il fallait sans cesse avaler, qu'on ne croirait jamais qu'un homme fût capable d'en tant souffrir. Enfin on aurait veu un homme nonobstant tant de peines, d'un esprit fort rassis, soumis à la volonté de Dieu et résigné parfaitement à ses ordres. Bien que tous les maux m'accablassent, et que je ne visse aucune apparence d'échapper, j'espérais toujours et je ne pouvais me persuader que je deusse mourir dans cet amas de morts qui m'environnaient^. Je me souvins de mes fruits, et j'en mangeay dQwxavec appétit et courage. Après les avoir mangez je me sentis tout abbatu de sommeil, et je fus obligé de me renverser sur ma planche la face contre le Ciel pour être en quelque façon hore du danger d'être suffoqué des eaux. Voilà l'état auquel je fermay les yeux, et je ne sais le temps que je demeuray en cette posture. Je m'éveillay excité, à ce que je pense, par les rayons qu'un soleil fort éclatant dardoit sur mon visage, et je trouvay que j'étois poussé d'un vent de Nordouest avec beaucoup de vitesse, bien que sans agitation considérable de

a) Var. 1692 : quelques. — h) me bouleversa tellement l'esprit. — c) les na.seau.v, avec des sifflements horribles. Kndu elle s'enfonça tout à fait. — d) Ainsi. — e) de la mort, à laquelle je voiois bien que je ne pouvois échapper. J'étois si abalu des fatigues que j'avoiseuôs el si incommodé de l'eau que j'avois avalée, qu'on ne croiroit jamais qu'un homme fût capable de résister à tant de maux, dans cet état.

t « Il est inutile de faire remarquer combien les souvenirs du Moyen-ûge abondent dans toute celte partie des aventures de Sadeur; on a reconnu le Kmlcen de Norwège, ou le monstrueux Phygelere de Ilabelais el l'oiseau Rolt dont les serres pouvaienl supporter le poids d'un éléphant, el, à plus forte raison, d'un homme. Foigiiy a certainement lu les vieilles cosmographics (Gilbert Chinard).

la mer. Je sentis mon cœur si gay en mon réveil, et mon esprit dans une si douce assiette que je ne pus m empêcher de chanter el d'entonner le Pseaume « Dominas illuminalio mea et snlus mea », que je chantay tout du long avec un contentement intérieur qui faisoit que je mêlois mes larmes de joye avec les eaux de la mer. Je m'estimois heureux d'être tout à mon Dieu, et de ne dépendre que de sa Providence. J'employay près de trois heures en celle méditation, avec un plaisir qui suj-passoit toutes les' récréations que favois jamais eues' après quoy je me trouvay assez proche d'une terre, où le vent me poussa sans de particulières incommodilez. Mes doii;1s crochus étoient si collez à ma planche qu'il me fut presque impossible de les détacher pour monter sur la rive. Mes habits étoient si pesants de l'eau salée dont ils étoient pénétrez que j'avois peine à les porter. Le yrand tems que j'avois été agité el houlleversé, joint auxeaux^ que j'avois'avallées, avoit tellement chargé ma tète que je ne pouvois presque me soutenir. J'étois comme un homme que l'excès du vin ou plusieurs tours ont étourdi et rendu incapable de faire un pas à propos. Tout ce que je pus faire, fut de me traîner à quatre pas du hord^ et de me coucher, attendant de la conduite de Dieu tout ce quelle avoit ordonné de sa pauvre Créature. Je m'endormis aussitôt et mon sommeil qui fut, autant que je pus compter de seize heures entières, rétablit en quelque manière mon cerveau, et dessécha mes habits que je frottay pour les rendre moins incommodes. Je me souvins que j'avois encore un fruit de ceux dont j'ay parlé et, l'ayant mangé, je connus que ma foiblesse n'était causée que d'un défaut de "nourriture. J'avançay donc dans l'Isle pour rencontrer quelque chose et, après deux cens pas ou environ, je trouvay plusieurs arbres, mais je n'apperceus aucun fruit, soit quen effet ils en fussent privez, soit que la foiblesse de ma venë fort altérée m'empêchât de les voir. Je me prosternay la ^ace contre terre et poussay ces mots du fond de mon cœur : « Ah, Seigneur, avez-vous voulu me conserver « au milieu de tant de périls sur les eaux, et me mettre sur la terre pour « y mourir de faim ! Seigneur, votre volonté soit faite, je mourray avec « plaisir, pourveu que je meure selon vos ordres. « A peine eus-je achevé ma prière que, me tournant pour voir où je pourrois me coucher et attendre la fin de ma chélive vie, je vis'^ deux fruits qui étoient couverts de quelques feuilles. Je les pris comme un présent du Ciel et une marque asseurée que Dieu ne vouloit pas que je périsse. Après en avoir mangé un, je sentis une certaine force qui m'encouragea d'avancer chemin, et de considérer le lieu où je pouvois être, qui étoit environ au trente cinquième degré Austral, Je voyois plusieurs signes qui me faisoient croire que la terre ferme n'étoit pas beaucoup éloignée, l'eau se trouvoit fort douce, les vents soulïloientafu côté du Sud, et je les remarquois fortentrecouppez, je sentois certaines vapeurs extraordinaires; en un mot je me flaltois que je voyois quelque apparence de pays. A force d'avancer je trouvay un arbre chargé de gros fruits dont les branches étoient abbais-

a) Var. 1692 : L'agitation de la mer et l'eau salée. — b) jusqu'à une certaine distance. — cl je tombay alors dans une profonde rêverie, pendant laquelle je ne lais- F.ois pas de toujours avancer, et comme j'allois la tête baissée, je vis à terre.

sées jusqu'h terre, la place était tapissée d'un coloris de diverses fleurs très belles et d'une senteur afj^réable. Aussitôt que j'eus mangé de ces fruits, je tombay dans un grand assoupissement. Je dormois ou plulôl j'étois abbatu de telle sorte que j'apperçevois et connoissois tout ce qui se passoit aux environs, sans en pouvoir être énieu ni louché'^.

J'ouïs d'abord plusieurs voix confuses qui me causoienl un je ne sais quel divertissement. Je vis en après ** sept bêtes de la grosseur et de la couleur de nos gros ours, à la réserve que chaque patte me paroissoit aussi grosse que toute la tête. 11 me sembloit qu'elles s'approchoient de moy, et que, sans me toucher, elles se retiroient; cela se fit à diverses reprises. Enlin elles commencèrent tout de bon à me dévorer et j'étois déjà tout en sang lors que deux gros oyseaux de la forme de ceux dont j'ay parlé vinrent fondre sur la place" et les obligèrent à fuir dans des trous voisins. Ces nouveaux venus firent de longues poursuites pour les attraper mais comme ils n'avançoient rien, ils vinrent à moy et, après quelques coups de griffes, l'un m'empoigna de ses deux serres et m'enleva. La ceinture de plusieurs doubles dont j'étois ceint par le milieu du corps me sauva la vie parce qu'elle empêcha que je ne fusse percé jusqu'aux entrailles. Le sentiment m'étant revenu, je souffris des peines difficiles à expliquer^.

Après un assez long chemin ces animaux se posèrent sur un rocher, où mon porteur se déchargea pour charger son compagnon qui m'empoigna à peu près comme l'autre. La douleur qu'il me causa m'étant enfin insupportable et, me portant dans une espèce de Ifirie, je me jettay brusquement à son col, et je trouvay assez de forces dans mon désespoir pour luy arracher les yeux à belles dents. Son aveuglement l'obligea à tomber dans l'eau, et à penser plutôt à me laisser qu'à me seiTer davantage, et j'eus la liberté de me mettre sur son dos. Son compagnon qui avoit pris le devant pour fendre l'air s'étant avisé que l'autre ne suivoit pas et, nous ayant veus sur l'eau, rebroussa chemin, et fondit sur moy avec une impétuosité incroyable^. Il se percha sur mes épaules et me lança des coups qui dévoient être tous mortels s'ils m'avoient rencontré. J'avois toujours gardé un petit poignard à ma ceinture que j'enfonçay dans son ventre à force de sonder et de pousser. Car c'est chose étonnante que ces oyseaux sont presque impénétrables comme nous verrons ensuite, et on pourroit les comparer à nos tortues à cause des deux écailles qui les environnent et qui les delfendent. Pendant que je combatlois contre ce second ennemi, le premier se glissa de dessous mes cuisses et me quitta, cela fit que je m'attachay si fortement à l'une des j)attes de celui-cy que bien qu'il m'élevât fort haut, je tins ferme de peur de périr. 11 crioit terriblement comme un animal qu'on assomme. Après s'être fort élevé, il se précipiloit dans la mer et, à la faveur de cet élément, j'eus la liberté de me jelter à son col, et ensuite de monter sur son dos. Il hurloiten perdant son sang, et il me tourmenloit avec autant d'adresse que plusieurs

a) Var. 1692 : sans remarquer rien de distinct. — b) Peu de temps après jentendis plusieurs hurlements de b»'lcs qui me semblèrent être fort jjrès de moi ri presque aussitôt j'en apperceus. — c) ces animaux. — d) maux eiTroiables. — e) épouvcntable.

hommes de grand jugement Vnuroient pu faire, ou pour me noyer ou du moins pour me contraindre à l'abandonner.

Il virevoltait, volli<^eoit et se contournoit pour me secouer. Je n'avois alors autre pensée que de me tenir ferme pour empêcher l'edet de ses efforts, parce que ma planche étant perdue, qui étoit mon seul appuy et ma seule garde, je ne voyois point de milieu entre périr et le quiter. Enfin il s'arrêta sur l'eau sans autre mouvement que celuy d'un bœuf égorg-é qui se meurt, confessant par son repos qu'il étoit vaincu. Ayant donc quelque loisir de respirer et de sentir mes playes, je ne sus distinguer nulle partie en tout mon corps qui ne fut marquée de quelque coup et couverte de sang-. Mes habits furent tous déchirez sans qu'il m'en restât aucune pièce. L'eau de la mer, bien que fort douce en cet endroit, avoit encore assez de sel pour me causer des douleurs qui firent que je perdis tout sentiment.

Je sus quelque temps après que quelques Gardes de la mer virent une partie de ce combat, et que quatre se détachèrent sur une petite chaloupe pour venir reconnoître qui j'élois. Il me crurent sans vie et me tirèrent dans leur bateau comme un mort qui avoit expiré dans sa victoire. Aussitost qu'ils reconnurent du mouvement en mon cœur, ils mirent dans ma bouche, dans mon nez, dans mes oreilles et dans les fondements une liqueur qui me fit bientost ouvrir les yeux, et voir mes bienfaiteurs. Ils me firent boire une sorte d'eau qui liie donna, même en la heuvanl, de nouvelles forces, et qui me réjoiiit le cœ'ur. Ils me lavèrent le corps d'une eau odoriférante, ils oignirent mes playes, et les bandèrent fort proprement. M'ayant mis hors de danger, il poursuivirent mes ennemis, et ayant tiré le dernier dans le bateau, ils le mirent à mes pieds. L'autre avoit encore du mouvement et, comme je leur eus expliqué par signes que je luy avois ari'aché les yeux, ils le poursuivirent, l'assommèrent et le tirèrent sur l'autre avec des marques de conjoflissance^ (sic) dilTiciles à expliquer. Ils retournèrent à terre d'où nous étions éloignez à peu près de trois heures, où étant, et m'ayant mis sur le bord, ils apportèrent les deux oyseaux à mes pieds avec une espèce de titre, en leur langue, qui portoit « Victoire miraculeuse du vainqueur^ ».

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