CHAPITRE IV
S'il est chose qui doive faire connoistre et admirer la divine Providence'^, c'est l'histoire que je viens de décrire, où on aura peine à distin-
a) Var. 1692 : réjouissance. — i) des acclamations semblables à celles qu'ils avoient coutume de faire dans leurs plus grandes victoires. — c) S'il y a quelque chose au monde qui puisse persuader la fatalité inévitable des choses humaines, et l'acconiplissement infaillible des événements dont la suite compose la destinée des hommes.
guer un trait qui ne serve au dessein qu'elle avoit de me conduire en ce pays^. Il falloit que la quantité des naufrages m'accoutumassent à les pouvoir soutenir, les deux sexes m'éloient nécessaires sous peine d'être perdu à mon arrivée, comme on verra par la suite; il falloit que je fusse tout nud ou j'aiirois été reconnu d'abord et assommé^. Sans ce combat qui me signala et qui me mit en réputation, j'aurois été obligé de subir un examen fort rigoureux, suivy de ma perte. En un mot, plus on considérera toutes les circonstances de ce voyage et de mes périls, plus on y verra éclater la conduite de Dieu qui .sait disposer de ses créatures pour les faire arriver infailliblement au but quelle s'est proposée, bien que par (les chemins qui paroissent contraires*^.
La coutume est entre ces hommes pour souffrir quelqu'un dans un quartier, de savoir sa naissance, sotipays*^ et son humeur; mais le conibat qu'ils admiroient fit que, sans aucune enquête, je fus admis dans le quartier voisin, et qu'un chacun me vint baiser les mains et les parties. Ils vouloient aussi m'élever sur leurs têtes qui est la grande marque de la haute estime qu'ils font d'une personne, mais comme on connut que cela ne se pouvoit faire, sans m'incommoder, on omit cette cérémonie. Ma réception étant faite, ceux qui m'avoient découvert et soulagé, me portèrent dans leur maison du Heb qu'on pourroit rendre en notre langue Maison d'éducation. On avoit pourveu à ma place et à ma nourriture avec un soin, une diligence et une honnêteté qui surpassent la civilité des plus spirituels Européens. A peine fus-je arrivé que deux cens jeunes Australiens me vinrent saluer d'une façon gaye et obligeante. Comme je me trouvay mieux, la démangeaisson que j'avois de parler me lit souvenir de certains mots que j'avois retenus de Congo : « rim lem » c'est-à-dire, « je suis votre serviteur » qu'ils entendirent comme si la force de parler m'étoit revenue et comme si j'avois dit : « je suis du pays supérieur*^ ». Cela fit qu'ih s'écrièrent avec des signes de joye : « le clé, le clé, notre frère, notre frère ». On me présenta deux fruits d'un ronge d'écarlale entre-mêlé d'azur, j'en niangeay un qui me réjouit en me fortifiant. On me donna ensuite une espèce de bourse jaunâtre qui tenoit environ un bon verre, que je beus avec un plaisir que je n'avois pas encore expérimenté. J'étois en ce pays et entre ces nouveaux visages comme un homme tombé des nues, et j'avois peine à croire que je visse véritablement ce que je voyois. Je disois quelquefois en moy-mème que j'étois peut-être ou mort ou du moins aliéné d'esprit et, quand je prouvois par plusieurs raisons que je vivois asseurément et que j'avois le sens bon, je ne pou vois me persuader que je fusse en la même terre, ni avec des hommes de même nature qu'en I^urope. Je fus guéry et dispos en quinze jours, et j'appris sutTisamuient la langue en cinq mois pour entendre les autres et m'ex-
a) Var. tf>92 : ou à nie mniiilcnir dans ce nouveau Vais, où il étoil arrêté que je serois un jour Irnnsporlé. — h) nulicmonl jaurois clé reconnu pour Kiranger dans un Païs où personne n'est habillé. — cj verra clairement qu'il y a un certain ordre de choses dans le sort des hommes, et un enchaînement d'clTets, dont rien ne peut empêcher la suite et qui no«is conduisent par mille roules imperceptibles à la fm pour laquelle nous sommes destinez. — dj sa pairie. — e) à ce mot me croiant de leur Païs.
pliquer. Voicy donc exactement, autant que je l'ay pu compi-endre par plusieurs relations et que je le puis décrire selon les méridiens de Ptolémée, les limites de la terre Australe.
Elle commence au trois cent quarantième méridien vers le cinquantedeuxième deg-ré d'élévation australe, et elle avance du côté de la Ligne en quarante méridiens jusques au quarantième degré; toute celte terre se nomme Iluff^. La terre continue dans cette élévation environ quinze | "/ degrez et on l'appelle Ilubc. Depuis le quinzième méridien la mer gagne r <. et enfonce petit à petit en ving-t-cinq méridiens jusques au cinquante et j unième de<jré, et toute celte côte qui est occidentale s'appelle îlump. La mer fait là un golfe fort considérable qu'on appelle Slah^\ La terre repousse ensuite vers la Ligne et, en quatre méridiens, elle avance jusques au quarante-deuxième degré et demi, et cette côte orientale se nomme Hued. La terre continue dans cette élévation environ trente-six méridiens, et on l'appelle Iluod. Après celte longue étendue de terre, la mer regagne et avance jusques au quarante-neuvième degré en trois méridiens, et puis ayant fait une espèce de demi-cercle en cinq méridiens, la terre retourne et pousse jusques au trentième degré en six méridiens. La côte qui est sur l'occident, se nomme Hug; le fond du golfe Pug, et l'autre côte Pur. La terre continue environ trente-quatre méridiens presque dans la même élévation et c'est le pays de Sub. Après quoy la mer s'enfle et étant, ce semble, devenue plus puissante qu'à l'ordinaire, elle l'emporte entièrement sur la terre, et enfonce à peu près jusques au pôle, la terre cédant peu à peu jusques au cent soixantième méridien. On trouve sur cette côte les pays de Sug'^, Pulg, Mulg. Vers le cinquante-quatrième degré d'élévation on voit l'embouchure du fleuve Sulm qui fait un golfe fort considérable. C'est sur les bords de ce fleuve que demeure un peuple qui approche fort des Européens, et qui vit sous l'obéyssance de plusieurs Roys.
Voilà ce que j'ai pu savoir de certain des côtes de la terre Australe qui regardentja Ligne. Pour les limites qui sont vers le pôle, ce sont de prodigieuses montagnes beaucoup plus hautes et inaccessibles que les Pyrénées qui séparent la France de l'Espagne. On les nomme Ivads'^ et elles commencent vers le cinquantième degré, enfonçant insensiblement pendant soixante-cinq méridiens jusques au soixantième degré, et puis remontant jusqu'au quarante-huitième, et retournant ensuite jusqu'au cinquantecinquième degré; après quoy elles s'avancent jusques au quarante-troizième et se terminent en la mer.
Aux pieds de ces montagnes on distingue les pays suivants : le Curf qui s'étend depuis la montagne jusques au Hulï; le Gurd suit et puis le Gurf, le Durf, le lurf, et le Surf qui se termine à la mer. Dans le milieu du pays, entre les montagnes et les côtes Australes, on trouve le Hum", le Sum, le Burd, le Purd, le Rarf^, le Furf^, le lurf ei le Pulg qui aboutit à la mer. Somme de tous ces pays : vingt-sept terres très considérables qui contiennent environ trois mille lieues de longueur et quatre à cinq cens de largeur.
a) Var. 1692 : Ilnst. — h) Ilab. — c^ : Hug. — d) Ivas. — e) Trum. — /) Burf. g) Turf.
La vallée qui est au delà des montagnes est quelquefois de vingt devrez de largeur et quelquefois de dix seulement. Elle est partagée par deux fleuves fort étendus en leurs embouchures, dont l'un coule vers l'occident et s'appelle Sulins^, et l'autre contre l'orient qui se nomme Siilrn^. La longueur de ce pays est environ de huit cens lieues, et sa largeur de six cens en certains endroits et communément de trois cens. Toute cette vaste terre se nomme Fund, et elle est sujette à douze ou treize souverains qui se font ordinairement de cruelles guerres les uns contre les autres et qui ne cherchent que les moyens de fondre dans les pays Australs.
Ce qui passe toute admiration'^, c'est que toute la terre Australe est sans montagne, et fay appris de très bonne part que les Australiens les avoient toutes aplanies. 11 faut ajouter à ce miracle de l'art ou de la nature'^ l'uniformité admirable de langues, de coutumes, de bâtiments, et de culture de la terre" qui se rencontrent en ce grand pays. C'est assez d'en connoître un quartier pour porter jugement de tous les autres. Ce qui provient du naturel de tous les particuliers qui sont nés avec cette inclination de ne vouloir absolument rien plus que les autres, et s'il arrivoit que quelqu'un eût quelque chose qui ne fut pas commun, il luy seroit impossible de s'en servir.
On compte quinze mille seizains dans cette prodigieuse étendue de pays. Chaque seizain contient seize quartiers sans compter le Ilab et les quatre Hebs. On trouve vingt-cinq maisons dans chaque quartier, et chaque maison a quatre séparations qui contiennent chacune quatre hommes. Il y a conséquemment quatre cens maisons dans chaque seizain, et six mille quatre cens personnes, lesquelles multipliant par quinze mille seizains, on trouvera le compte de tous les habitans de la terre Australe qui sont environ quatre-vingt et seize millions, sans compter toute la jeunesse et tous les maîtres qui sont dans les Hebs qui sont au moins en chacun huit cens personnes. Ainsi se trouvant soixante mille Hebs dans quinze mille seizains on y compte quarante-huit millions ou environ tant de jeunes gens que de maîtres qui les enseignent.
La grande maison du seizain qu'ils appellent Hab, c'est-à-dire maison d'élévation, est toute bâtie de pierres diaphanes et transparentes que nous pourrions comparer à notre plus fin chrystal de roche, pourvu que nous y ajoutions certaines figures naturelles inestimables de bleu, de rouge, de verd, de jaune c^ore'' qu'il renferme avec un mélange qui forme tantôt des personnes humaines, tantôt des paysages, quelquefois des soleils, et d'autrefois d'autres figures d'une vivacité qu'on ne sçauroit croire, quand je pourrais l'expliquer^. Tout le bâtiment est sans aucun autre artifice que de la taille très polie de cette pierre, avec des reposoirs tout à l'entour, et seize grandes tables d'un rouge qui surpasse notre pourpre.
Il a quatre entrées fort considérables qui répondent aux quatre grands chemins sur lesquels il est situé. Tout le dehors est par degrez d'une invention d'autant plus rare qu'elle pareil moins. On y peut monter
a) Var. 1C92 : Sulm. — b) Ilulm. — cj surprend davanluge. — d\ prodige. — e) des autres choses. — /) toutes sortes de couleurs. — g) assez admirer.
jusques au sommet par mille degré/, après lesquels on est sur une espèce de plateforme qui peut contenir aisément quarante personnes. Le pavé de celte superbe maison n'est pas beaucoup éloigné de notre Jaspe, pourveu que nous y concevions des couleurs plus vives, avec des veines d'un riche bleu et jaune qui surpasse l'éclat de l'or. Personne n'y l'ait sa demeure ordinaire, mais chaque quartier doit, par tour, garnir tous les jours sa table pour douze personnes, afin que les passants y trouvent leur subsistance sans aucune difficulté. EWe est située au milieu de seizain et elle a environ cent pas de diamètre et trois cens et treize pas de circuit.
La maison des quatre quartiers qu'ils appellent Heb. c'est-à-dire maison d'éducation, est toute bâtie de la matière dont le pavé du Hab est composé, à la réserve du dessus qui est de pierres transparentes pour l'éclairer et lui communiquer le jour. Le pavé a quelque rapport à notre marbre blanc, mais il est mêlé de plusieurs traces d'un rouge et d'un vert très précieux^. Ce beau bâtiment est partagé en quatre quartiei-s par deux murs croisez^ qui font comme quatre demi-diamètres. Il est placé sur /a croisée des quatre quartiers; il a cinquante pas de diamètre et environ cinquante-trois pas de circuit; le pas faisant cinq pieds et demy à treize poulces royaux le pied. Chaque sépai*ation est destinée à la jeunesse du quartier qu'elle regarde, et il y a au moins deux cens jeunes hommes'^ qu'on élève avec un grand soin et avec les mères des petits depuis qu'elles ont conceu jusques à deux ans après la naissance de leurs fruits. Ce nombre est divisé en cinq bandes'^. La première est occupée à se perfectionner aux principes, et elle a six Maîtres ; la seconde est de ceux à qui on expose les raisormemens communs des choses naturelles, et ils ont quatre Maîtres; la troisième de ceux à qui on permet de raisonner, et ils ont deux Maîtres; la quatrième de ceux qui peuvent opposer^, et ils ont un Maître; la cinquième de ceux qui attendent d'être Lieutenants, c'est-à-dire de prendre la place d'un frère qui se relire de ce monde, comme je dois l'expliquei".
La nourriture de tout ce peuple se lire de tous les particuliers de chaque quartier qui portent régulièrement lors qu'ils viennent à la conférence du matin, ce qui est nécessaire pour l'entretien de cette nombreuse famille.
Les maisons communes qu'ils nomment Hiebs, c'est-à-dire demeures d'hommes, sont vingt-cinq en chaque quartier; chacune de vingt-cinq pas de diamètre et de quatre-vingts pas ou environ de circuit. Elles sont partagées comme les Hebs par deux maîtresses murailles qui font quatre séparations qui aboutissent chacune à un département^; elles sont toutes bâties de marbre blanc du pavé des Hebs, excepté les lieux des fenêtres^ qui sont du chryslal des Habs pour donner du jour. Chaque séparation est habitée par quatre personnes qu'ils nomment « clé » que nous rendrions en notre langue « frère ». On ne voit rien dans ces bâtimens que quatre reposoirs^^ qui servent à leur repos, et sept ou huit formes' de sièges.
a) Var. 1692 : vif. — b) douze grandes croisées. — c) enfans. — d) Alors les mères sortent, et leurs enfans sont élevez avec les jeunes hommes qu'on y instruit. Ces jeunes hommes, dont il y a un très grand nombre, sont divisez en cinq bandes. — e) composer. — /*) appartement. — g) croisées. — h) espèces de bancs. — i) quelques.
Les départenienls qu'ils appellent Huids, sont environ de trois cens pas de circuit, et de soixante et quinze de diamètre. La figure en est parfailenient quarrée, et ils se partagent en douze belles allées dont chacune fait le tour du départemeul*. avec une place quarrée au milieu de six pas de diamètre.
Les trois premiers et plus grands rangs sont garnis d'arbres de cinq à cinq pas qui portent des fruits qu'ils estiment moins délicats. Ils sont gros comme nos calebasses du Portugal, de sept ou huit poulces de diamètre. La chair en est rouge comme celle des calvilles et d'un goût qui surpasse celui de nos viandes les plus délicates, mêlé du jus d'oninc/e le plus pur el le plus déUiché d\'iinerlume. Un seul fruit est capable de rassasier quatre hommes quand ils seroieul grands mangeurs^'. Les cinq qui suivent sont plantés de petits arbres qui portent de petites bourses d'un jaune charmant, remplies d'un jus très substantiel pour rafraîchir, désaltérer el réjouir. Le contenu d'une bourse suffît pour étancher la soif, et l'ordinaire est d'en vuider trois en chaque repas.
Les quatre derniers rangs sont remplis de moindres arbrisseaux qui portent un fruit de la grosseur des pommes reinettes, d'une couleur plus éclatante que notre pourpre, d'une odeur charmante et d'un goût incomparable dans l'Europe. Sa propriété est d'exciler'^le sommeil à proportion qu'on en mange, aussi est-ce la coutume de n'en manger que le soir et, eu en mangeant un, on est excité à dormir pour trois heures. ^^^ Ils creusent en chaque allée deux rayes d'une médiocre profondeur, dans lesquelles ils entretiennent des racines qui produisent de trois sortes de fruits, dont les uns ne s'éloignent pas beaucoup de nos plus beaux melons; les autres sont gros comme les bons chrétiens, mais d'un bleu merveilleux; et les troisièmes approchent des petites courges d'Espagne, mais la couleur et le goût en sont entièrement dillërents.
Voilà ce qui est également en usage en toutes les parties de ce vaste pays pour la sustentation des hommes. Ils n'ont ni four, ni marmilc^ pour cuire aucune viande, ils ne sçavent ce que c'est que cuisine et cuisinier. Leurs fruits les contentent avec des avantages si puissants qu'ils satisfont pleinement leurs goûts, sans offenser ou blesser en façon quelconque leurs estomachs, et avec une pleine vigueur qu'ils causent sans les charger, et sans leur causer aucune indigestion, ce qui provient r.ilp ce qu'étant parfaitement cuits' ils n'ont nul reste de verdure^.
On ne voit qu'un arbre dans le quartier du milieu qui est plus haut que les autres et d'un fruit de la grosseur de nos olives, mais d'une couleur rougeûtre, ils le nomment Balf, ou arbre de Béatitude. Si on en mange quatre, on devient gay par excès; en mangeant six, on s'endort pour vingt-quatre heures. Mais si on passe outre, on s'endort d'un dormir qui n'a point de réveil. Et ce dormir est précédé de tant de gayelé el de réjouïssance qu'à les voir, bien loin déjuger (fu'ils vont mourir, on diroit qu'ils vont jouir du plus grand bonheur''^ du monde. Ce n'est que lare-
a) Var. 1692 : appartiennent. — h) fort nlTamcz. — c) de causer. — d) cheminées. — e) meurs. — f) verdeur. — g) des marques de la plus grande joie.
menl qu'ils chantent pendant leur vie, et jamais ils ne dansent, mais ce fruit les fait chanter et sauter jusqu'au tombeau.
Je ne dois pas omettre que tous les arbres dont j'ay parlé ont cet avantag-e qu'ils sont chargés en tout temps de fruits meurs, de fruits meurissans, de fleurs et de boutons. Nous avons un crayon de celle incomparable bénédiclion^ en nos orangers, mais avec cette dilférence que les rigueurs de nos Hyvers et les ardeurs de nos Etés les allèrent beaucoup; au lieu qu'en ce pays, il est très difficile d'y pouvoir remarquer aucune distincUon^\
De ce que j'ai dit, il est aisé de juger que ce grand pays est plat, sans forêts, sans marais, sans déserts, et également habité par tout. Il est cependant facile de concevoir qu'il a de la pente contre la Ligne, et qu'on monte insensiblement du côté du Pôle, mais la montée en quatre et cinq cens lieues n'en fait qu'environ trois de hauteur.
11 y découle quantité d'eaux des monts luads, et les Australiens savent si adroitement les conduire qu'elles environnent tous les seizains, tous les quartiers et tous les déparlements, el ils la font entrer dedans, quand et comme il leur plaît, ce qui contribue beaucoup à la fertilité de la terre.
La penle sus expliquée de celte terre Australe ne se voit pas seulement au regard du Continent, mais encore dans la mer qui est si basse l'espace de plus de trois lieues qu'à peine peut-elle porter un bateau. Elle n'a pas sur les bords un doigt de profondeur et, après une lieuë, elle ne fait pas un pied, et ainsi à proportion. De là suit qu'à la réserve de quelques veines qui ne sont connues qu'à ceux du pays, il est impossible d'approcher de celle terre du côté de la mer.
Cette même pente fait que toute cette prodigieuse terre est directement tournée au soleil pour en l'ecevoir les influences avec tant d'avantage qu'elle est presque partout également fertile. On diroit facilement que les montagnes qui sont opposées à son pôle n'ont été élevées de la nature que pour la mettre à couvert de ses rigueurs, et pour luy donner toutes les eaux nécessaires et utiles à son abondance. Davantage ces affreux boulevards servent à arrêter les rayons du soleil et à les réfléchir contre les extrémités de ce pays. C'est de là que provient ce bonheur incomparable, duquel les Septentrionaux sont privés, de n'avoir aucun excès de froidure en Ilyver, ni trop de chaleur en Eté, ou plutôt de n'avoir jamais ny Eté, ny Hyver.
Je ne doute pas que cette proposition ne doive surprendre les Géographes qui, ayant divisé la terre en deux parties égales par la Ligne qu'ils nomment Equinoxiale, mettent autant de chaleur et de froid d'un côté que de l'autre, fondez sur ce principe que l'IIyver consiste en l'éloignement du soleil et l'Eté en ses approches.
Il y en a cependant qui ont corrigé cette erreur el qui, sans connoissance de la terre Australe, ont l'emarqué que si celle proposition avoit lieu, il faudroitque la Guinée, les Abyssins et les Moluques reçeussent toujours beaucoup plus de chaleur que le Portugal et l'Italie, parce que le Soleil n'en est jamais tant éloigné, ce qui est contraire aux expériences
a) Var. 1G'.)2 : une image de celle merveilleuse fécondilc. — h) allératiou.
94 DIÎSCRIPTION DL LA TERUli AUSTRALE
de tous ceux qui ont voyagé el demeuré en ces quartiers, qui asseurent que le temps des chaleurs est au juste celui de la canicule, et que les grands froids sont plus ordinaires aux signes du Verseau et des Poissons qu'en celui du Capricorne bien que le soleil soit alors plus éloigné. Il faut donc être asseuré que IKté est par toute la terre en même temps, et que l'Hyver est universellement partout, bien qu'avec une grande dilférence selon les différentes situations du pays. Les approches du Soleil y contribuent si peu que, si on y prend garde, on sera obligé de conclure qu'au temps même qu'il est plus proche, on expérimente qu'il est moins, chaud que lorsqu'il est plus éloigné. On sait dans l'Europe que les chaleurs de may el de juin ne ressemblent pas à celles de juillet et d'aousl, les ardeurs de ces deux derniers mois le prouvent sans aucune contestalion. On est souvent gelé en juin lorsque le soleil est en sa plus grande élévalion, et on est l'ôli en juillet quand il se retire. 11 faut donc autre chose que sa présence pour être échaulfé, el il arrive souvenl qu'en son absence la chaleur esl plus grande, à savoir la nuil, qu'en sa présence. Quand le soleil nous hrûle, c'est à cause de lu compar/nie où il se retrouve, el c'est pour la même raison qu'il nous gèle.
De ces principes évidents il esl aisé de conclure de la situation de la terre Australe. Au temps que le Soleil s'approche de l'Europe, les étoiles ardentes qui l'accompagnent alors font qu'il nous cause une excessive chaleur, el comme c'est en ce temps qu'il s'éloigne de la terre Australe, son éloignemenl diminue son excès, et il n échauffe qu'avec médiocrité. Au temps qu'il se retire de l'Europe, il se sépare de ses compagnies brûlantes, d'où suit un rigoureux hyver. Mais comme il s'approche de la terre Australe, sa présence empêche la rigueur du froid, et son éloignemenl des signes ardents est cause que sa chaleur est fort tempérée. En Eté, le soleil est trop éloigné pour la rôtir et, en Hi/ver, il esl assez proche pour échauffer suffisamment la terre afin de meurir ses fruits. Celte disposition c,%use une espèce d'Eté perpétuelle en ce riche pays, el fait que tout s'y perfectionne en tout temps, bien qu'à la vérité on expérimente vers le mois de juillet el d'aoust un air plus desséchant, et au mois de janvier el de février des fraîcheurs plus considérables el plus de tardive té à meurir. ,
On ne sait ce que c'est que la pluye du Ciel en ces quartiers, non plus qu'en Afrique : les tonnerres ne s'y rencontrent jamais et c'est fort rarement qu'on y voit quelques légères nuées. On n'y voit iiy mouches, ny chenilles, ny aucun insecte, ils ne savent ce que c'est qu'araignée, que serpens et qu'autres bêles venimeuses. En un mot c'est un pais de bénédiction qui, contenant toutes les raretez et toutes les délicatesses imaginables, est exempt de toutes les incommoditez qui nous environnent.
CONSTITUTIOiN ET COUTUMES DES AUSTRALIENS 95