CHAPITRE V
Dli: LA CONSTITUTION DES AUSTRALIENS ET DE LEURS COUTUMES
Tous les Australiens ont les deux sexes ^ et s'il arrive qu'un enfant naisse avec un seul, ils l'étouffent comme un monstre. Leurs corps son l fermes, dispos* et fort actifs'', d'une couleur qui lii'e plus surle rouj^e que sur le vermeil, de la hauteur de huit pieds à l'ordinaire; d'un visaj^e médiocrement lon»j, d'un front large avec des yeux à fleur de tête, d'une bouche très petite environnée de lèvres plus rouges que le coral, d'un nez plus rond que long, d'une barbe et d'une chevelure toujours noires et qu'ils ne coupent jamais parce qu'elles croissent très peu, d'un menton fendu et recourbé, d'un cou délié, avec des épaules grosses et élevées, des lêlons ronds et évidens plus vermeils que rouges'^,' leurs bras sont nerveux, leurs mains larges et longues à six doigts, la poitrine fort élevée, le ventre plat et qui ne paroitque peu en leur grossesse, les hanches hautes, les cuisses larges, et les jambes longues avec les pieds à six doigts. Il s'en trouve en plusieurs endroits qui portent sur les hanches une espèce de hras, menus à la vérité mais de la longueur des autres, qu'ils étendent à leur volonté, et avec lesquels ils serrent plus fortement qu'avec les ordinaires^.
La nudité de tout le corps leur est si naturelle qu'ils ne peuvent souffrir qu'on parle de les couvrir, sans se déclarer ennemy de la nature et contraire à la'^ raison.
Ils sont obligez de présenter au moins un enfant au Heb ; mais ils les produisent d'une façon si secrète que c'est un crime entre eux de parler de « conjonction » de l'un avec l'autre à cet effet ; et jamais je n'ay pu connoître comme la génération s'y fait. Ils s'aiment tous d'un amour cordial, et l'amour est égal pour tous. Je puis asseurer qu'en trente ans qu'il y a que je suis parmi eux, je n'y ay remarqué ni querelle, ni diffîculté" telle qu'elle soit. Ils ne savent ce que veut dire le mien et le tien ; tout est commun entre eux, avec une sincérité si entière^ que l'homme et la femme n'en peuvent avoir une plus parfaite parmi les Européens.
a) Vor. JC92 : ils sont fort lé^^ers. — b) leur chair. — c) mammelles fort petites, et fort bas placées, plus rouges que vermeilles. — d) privé de. — e) animosité. — fl bonne foi et un désintéressement.
i. Ce chapitre et les deux suivants, dit M' Lanson, sont infiniment curieux; on les croirait détachés d'un roman du xvni" s. {Orirfines et premières manifestations de l'esprit philosophique dans la lillér. franc, (/e I0:5 à 1748]. — 2. « Nicolas Sadeur est hermaphrodite, et ces aimables peuples (les Australiens! ont le même avantage, ce qui ne laisse pas d'être surprenant et nous reporte encore une fois aux Images du Monde » (Gilbert Ghinard). — 3. Les Androgynes de Platon avoient quatre bras et quatre pieds, deu.v visages tournez l'un vers l'autre et posez sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties génitales, et ainsi du reste. Foigny n'a pas été jusque-là.
96 CONSTlTUTlOiN El COLTL.MliS DES AUST«ALIENS
J'ay toujours été assez libre à dire mes sentiments ; mais je le fus trop à expliquer plusieurs de mes é tonne me nls'-^ tantost à un frère et tantost à un autre, jusqu'à vouloir appuyer par raisons les propositions que Je tenois^\ Je parlois de leur nudité avec certains termes d'aversion*^; je voulus caresser'^ quelque frère, et l'exciter à ce que nous appelions plaisir. Je demandois avec un certain empressement où étoient les pères des enfants qui venoient au monde, et je disois que je ne pouvois (jouter''' le silence quon en faisoil^. Ces discours et quelques semblables ne tardèrent pas à me mettre eu horreur entre les Australiens, et plusieurs, ayant conclu que jétois un demi-homme, disoient hautement qu'il falloitse défaire de moy, ce qui seroit arrivé sans l'assistance et les bons avis d'un vénérable vieillard*, Maître du troisième ordre dans le Heb, nommé « Suains ». J'ay seu que ce dig'ne homme delfendit plusieurs fois ma cause aux Assemblées du Hab, parce qu'il avoit été témoin ocilaire du combat que j'ay décrit. Gomme il vid que je continuois en mes discours qui scandalisoient les frères, il me prit un jour en particulier et médit d'un acce/i/- fort grave : « Ou ne doute plus que tu ne sois des monstres; ton esprit malin et tes mauvaises parolles^ t'ont fait connoître et détester des nôtres. Nous n avons jamais veu un inventeur de crime comme toy. On pense, il y a longtemps, à se delTaire de toy, et n'étoit l'action que tu as faite à nos yeux, lu aurois été détruit^ peu de tems apVès ton arrivée. Dis-moy avec franchise, si lu peux, qui lu es et comment tu es venu icy. » L'épouvante que ces parolles me causèrent, joinle à l'obligation que je lui avois, fit que je lui racontay ingénuument mon pays elles avantures qui m'avoient conduit en ces quartiers.
Le vieillard, témoignant avoir pitié de moi, m'asseura que si je pouvois être retenu enJ mes discours et en mes actions on oublieroit le passé. Il ajouta qu'il vivroit encore deux ans pour me supporter et que, comme son Lieutenant étoit jeune, il me choisiroit en sa place. « Je sais bien — dit-il, qu'étant arrivé dans un pays où tu vois plusieurs choses contraires à celles qu'on pratique au tien, tu as quelque raison d'être surpris et étonné, mais comme c'est une coutume inviolable parmi nous de ne souffrir aucun demi-homme, et que nous les reconnaissons par le sexe et par les actions: Bien que tes deux sexes te sauvent, tes façons de faire te condamnent, et il faut que tu les corriges pour prolonger ta vie'' . // n'est qu'un expédient que je te propose pour la consolation, et que tu peux garder sans crainte, qui est que* tu viennes avec liberté me découvrir tes doutes, et je le donneray toute la satisfaction que tu pourras souhaiter, pourveu que tu sois discret, et que lu ne provoques plus les frères à te
,i) Var. lt)9i : dticlarep tout ce qui me cliocjuoit dans leurs manières. — b) sentiments que javoi.s. — c) qui les clioquoient extrêmement. — d) un jour arrêter. — e) trouvois ridicule. — f/ qu'ils alTecloienl de garder sur cela. — g\ ton fort froid et. — h) discours iusolens. — t; mis à mort. — j) mes manières et en. — k] si tu veuv être soufTert parmy nous. — l) Le meilleur conseil que je puisse te donner pour cela est que.
i . « Comme tous les missionnaires, et suivant la tradition immuable des voyageurs, Sadeur va rencontrer un bon vieillard avec qui il aura de longs entreticas et qui le mettra au courant de la vie des Australiens (Gilbert Chinard}.
vouloir détruire. » Je lui promis une fidélité inviolable; je m'engageay d'être tout sien et lui protestay d'être sur mes gardes pour ne choquer jamais personne. Il accepta toutes mes propositions et dit qu'il me seroit mère aulanlde lems qu'il pourrait me supporter'^. « Sus donc pour commencer la candeur de nos entretiens^ — poursuivit-il — tusauras qu'ayantvu ton combat, je n'ay pu qu'à peine être persuadé que tu fusses des demi hommes. Premièrement. Parce que je connus que tu avois beaucoup de cœur. Secondement. Je te vis sans les pièces qui les couvrent. Troisièmement. Je vis que tu avois toutes les marques d'un homme entier. Quatrièmement. J'apperceus un front largue et un visage des nôtres''. Cinquièmement. Et j'ay ensuite remarqué que tu raisonnois en plusieurs choses. Ces raisons t'ont conservé depuis que tu as découvert que tu étois malicieux'^. Découvre-moi: Premièrement. Gomme on vit en ton pays. Secondement. Si tous sont hommes de corps et d'esprit comme toy. Troisièmement. Si les superfluilez que nous avons remarquées en plusieurs demi-hommes arrivez par accident en ces quartiers en sont bannies. Quatrièmement. Si l'avarice et l'ambition que nous avons connues entre eux en sont excluses^. Cinquièmement. Enfin explique-moy les façons de faire des tiens, sans déguisement quelconque, c'est l'une des lidélitez que je te demande et que tu m'as promises. »
J'étois persuadé, en l'état où je me voyois réduit, que dissimuler c'étoit m'exposer à la perte de ce vieillard et de ma vie. Je crus donc qu'il falloit lui répondre simplement, et sans lui donner aucun sujet de se deffier. Je lui fis le détail de mon pays selon les règles de la géographie; je lui fis comprendre le grand continent que nous habitons, auquel on donne les noms d'Asie, d'Europe et d'Afrique. Je m'étendis assez long-tems sur les dilFérentes espèces des- animaux de toute sorte qui remplissent nos quartiers, et ce bon homme n'admira rien plus que ce que nous méprisons davantage : les moucherons, les poux, les puces^, ne pouvant comprendre comment de si petites pièces jouissoient de la vie et du mouvement arbitraire. Je lui fis le détail des diverses nourritures dont on se servoit, d'oii il conclut par un raisonnement que nos meilleurs médecins n'ont pas ignoré, qu'il étoit impossible qu'on y vécût long-tems, parce que Vestomach étant obligé de ne garder aucune règle ni aucune habitude dans sa digestion, il arrive que le sang étant par nécessité sans liaison, l'animal ne sauroit vivre sans beaucoup d'altération, et sans plusieurs maladies qui conduisent à la mort après plusieurs maux. C'est ce que je luy accorday et Tasseuray que c'étoit rarement qu'une personne parmy les septentrionaux parvenoit à l'âge de quatre-vingts^ ans. Mais que la nature sembloit y pourvoir suffisamment par l'abondance de la génération qui était telle qu'un seul^ produisoit souvent des dix et douze enfants. Il passa légèrement sur cette matière poussé du désir qu'il avoit
a) Var. 1692 : serviroit de père tant que je m'acquitterois des promesses que je lui venois de faire. — b) Et pour commencer le commerce des entretiens que je veux nouer avec toy. — c) long. — d) c'est tout cela qui m'a conduit à prendre ta défense contre des ennemis que tu t'es fait ici. — e) 1692 : y régnent. — /) les insectes, les vermisseaux. — g) cent. — /i) qu'un seul homme et une seule femme.
de m'entendre sur les autres. Je luy avouay que les deux sexes en un même étoient si rares en nos quartiers qu'ils passoient pour monstrueux. Pour le raisonnement, j'asseuray qu'il étoit cultivé en. /j/tisieurs personnes^ et qu'on en faisoit des leçons publiques en quantité d'endroits. Alors il m'interrompit et dit : « Tu en avances trop ou trop peu, prends garde à ne te point couper, et à ne te point enlacer en des contradictions. Tu n'accorderas jamais l'usage du raisonnement avec l'exclusion des deux sexes et ce que tu ajoutes, que plusieurs raisonnent entre vous et qu'on y fait des leçons du raisonnement en plusieurs lieux, prouve que le raisonnement est banni de chez vous. Le premier fruit du raisonnement est de se connoître; et cette connoissance comporte par nécessité deux choses : l'une que pour /aire'' un homme, il faut qu'il soit entier ; l'autre, qu'il raisonne'^, ou du moins qu'il puisse raisonner librement et quand il luy plait. Vous manquez au premier puisque tous vos hommes sont tous imparfaits; vous manquez au second puisque vous n'avez que peu de personnes qui puissent raisonner. Pourrois-tu contester ces réponses'^'! » Je lui répondis que c'étoit un principe du raisonnement d'appeler une chose parfaite qui avoit tout ce qui éloit requis à son établissement^, et que c'étoit faire un elîet monstrueux d'y vouloir ajouter tout ce qu on peut s'imaginer^. Par exemple : « vn ne peut dire quun homme manque de perfection parce qu'il n'est pas soleil, autrement on feroil une confusion dans la nature, et il n'y auroit rien de parfait^. Il faut donc connoître ce qui est requis pour établir la perfection d'un homme et, en étant tombé d'accord, on jugera sans doute de ceux qui sont défectueux et de ceux qui sont parfaits. »
« 7'u dis des merveilles — répliqua- fil — ef '' tu sais asseurément que l'homme comprend deux choses, un corps plus parfait que ceux des autres animaux, et un esprit plus éclairé. La perfection du corps dii^ tout ce que le corps doit et peut contenir sans difformité, et celle de l'esprit fait une étendue de ses connoissances sur ce qui peut être connu, ou du moins une facilité^ de raisonner pour s'acheminer à les connoître. Or, de grâce, n'est-ce pas plus de perfection de contenir seul ce qui est requis pour perfectionner le corps d'un homme, que de le partager^'i Pour faire un homme entier, il faut deux sexes; pourquoy donc veux-tu faire deux hommes pour m'en représenter un seul ? et n'avons-nous pas le droit de dire que celuy-là est imparfait, qui n'en peut montrer que la moitié? »
— Je dis que nous devions considérer l'homme comme les autres animaux au regard de son corps, et que comme un animal ne peut être appelé imparfait en son espèce parce qu'il n'a qu'un sexe, de même on ne
a) Var. 1692 : presque partout. — b) être. — c) que pour cela il faut encore pouvoir raisonner sur tout ce qui se présente. — d) conséquences. — e) constituoit sa nature. — f) ce que les autres ont de bon. — g) La lumière du soleil est une chose admirable, ajoûlai-jc : il n'y a rien de plus beau que cette charmante créature par qui nous voions toutes les autres; cependant s'cst-on jamais aviso de dire que Thomme ne fut pas parfait, parce qu'il ne possède pas ce riche trésor de lumière. — h) Tu raisonnes juste, reprit le vieillard, je te prends donc par tes principes. — i) emporte. — j) faculté. — k) à posséder seul tout ce qui compose un corps humain qu'à n'en avoir que la moitié?
peut raisonnablement dire que Thomme soit imparfait, en ce qu'il n'a pas les deux sexes. Au contraire, la confusion des deux sexes dans une même personne devroit plutôt passer pour défectueuse et monstrueuse, que pour un degré de perfection. — Ton raisonnement, répondit-il, vous suppose ce que nous vous croyons, à sçavoir des bêtes et, si on ne peut raisonnablement vous appeler telles, sans quelques limites, parce que vous avez plusieurs marques d'humanité; conmie vous p'artagez entre la bête et l'homme, le plus qu'on vous puisse accorder, pour ne point épargner la vérité, est de vous nommer^ des demi-hommes. Ce que tu dis que nous convenons Rvec^ \si bête en ce que nous avons un même corps est une erreur et, de distinguer l'esprit de l'homme de son corps comme on séparerait une pièce d'une autre pièce, c'est encore une erreur plus lourde. L'union de ces deux parties est telle que l'une est absorbée dans l'autre ; et comme toutes les opérations imaginables ne tireront jamais une partie du corps de l'homme gui ne soit de l'homme, et gui ne le distingue de la liête, c'est-à-dire qui ne soit tellement de l'homme qu'elle ne puisse être de la bête'', par conséquent il faut convenir que l'homme est distingué de la bête par tout ce qui est de l'homme même, et quil na rien qui ne lui convienne privativement à la bête. » Il vit que j'avois une grande démangeaison de parler; m'ayant donc fait signe de me satisfaire : « Peut-on nier — dis-je — que l'homme convienne avec la bête en chair, en os et en sens'^ ? ne dit-on pas de l'un et de l'autre qu'il a de la chair, qu'il voit, qu'il entend, et ne V expérimente-t-on pas autant de fois qu'on yfa.it réflexion^'*. — Oui — répondit-il — on le nie formellement^ ei l'homme n'a rien de l'honmie qui puisse convenir à la bête. Toutes les conceptions chimériques dont tu t'entretiens ne sont que des foiblessesde ton I raisonnement qui unit ce qui ne se peut joindre et qui désunit souvent ce qui est inséparable. Par exemple, quand on dit que la chair" en général convient également à l'homme et à la bête, nous entendons que le mot de chair'^ peut être appliqué à l'un et à l'autre, à cause de quelque analogie qui leur est commune. Mais un foible cerveau conçoit que la chair de l'un est la chair de l'autre, ce qui est une contradiction manifeste, puis qu'il est impossible qu'une chose en soit une autre, en quelque sens qu'on la puisse prendre^^. Il faut donc convenir que la bête est bête et a de la conformité avec une autre bête, en cela particulièrement que leurs sexes sont séparez, et que les deux sexes doivent se joindre pour iaivela production d'un semblable\ Cette division d'opération ne peut faire une union si parfaite qu'elle fasse une identité, c'est pourquoy le produit ne peut être sans beaucoup de deffaulsi, et la nature qui a
a) Var. 1692 : (et) je crois que je ne vous fais point de tort en disant que vous êtes. — h) sommes semblables à. — c) en sorte que les puissances imaginables ne sçauroient rien tirer de l'homme, non pas même de son corps, qui ne soit tellement do riiomme qu'il ne puisse jamais convenir à la bcte et. — d) en ce qui regarde la matière, dont le corps de luu et de lautre est formé. — c) qu'ils sentent, qu'ils crient et qu'ils font toutes les autres opérations des sens. — f) le peut nier et je le nie formellement. — g) le corps. — h) il y a toujours une différence très essentielle entre l'un et l'autre. — i) propagation de leur espèce. — j] aussi ne peuvent-ils être longtemps ensemble sans être obligez à se séparer.
besoin des deux ensemble pour produire, les oblige de se rechercher, faisant que l'un soit en langueur autant de tems qu'il est absent de l'autre. Quant à nous, nous sommes hommes entiers et n'est personne des nôtres qui ne montre toutes les parties de notre nature avec toutes ses perfections; cela fait que nous vivons sans ces ardeurs animales des uns pour les autres, et nous n'en pouvons même cuir parler''. Gela fait encore que nous pouvons vivre seuls, comme n'ayant besoin de rien. Enfin cela fait que nous sommes contents et que notre amour n'a rien de charnel'' ».
Je ne pouvois entendre les paroles de cet homme, sans me souvenir de ce que notre Théologie enseigne de la production de la seconde personne de la sainte Trinité, et de tous ses effets au dehors de la Divinité. Je repassais sans cesse ces grands principes de notre Philosophie ; « que tant plus un être est parfait, tant moins a-t-il de besoin •■ pour agir ». Qu'il se pourroit faire qu'une créature imitât en cela sonCréateur, que d'agir seule en ses productions. Que la concurrence de deux pour agir et pour faire une même chose ne pouvait être sans de grands deffauls, parce qu'étant nécessaire que deux actions s'unissent en un même effet, à peine peuventelles être parfaitement ensemble et, l'une suivant l'autre ou ayant plus de force, il faut un combat, une attente et une liaison pour produire ce qui ne peut être sans causer plusieurs faiblesses en ce qui est produit'^ Il vit assez par la suspension de mon espi-it que je commençois à goûter ses raisons. C'est pourquoi changeant ou plustôt quittant ses preuves", il me demanda : Supposé les deux concurrents à la production d'un enfant, auquel il appartenoit de droit ? Je répondis qu'il appartenoit à l'un et à l'autre par indivis, et j alléguay l'exemple de plusieurs animaux qui font connoître, par leurs soins réciproques, que leurs fruits leur appartiennent indivisiblement. Mais il rejetta, non sans indignation, l'exemple des animaux, et ne voulut plus, sinon que je voulusse cesser la dispute, que j'en usasse davantage, parce que je confîrmois, ce qu'il prélendoit prouver, que notre procédé tenoit plus de la bête que de l'homme, et que c'étoit avec justice qu'ils ne nous regardoient que comme des demihommes. Il ajouta que cet indivis souiïroit de grandes difficultez, parce que les volontez des deux ne pouvoient être si réglées que l'une ne souhaitât quelquefois une chose et l'autre une autre d'où naissoient plusieurs débats. Je répondis qu'ily avoitbeaucoup desubordinationdans cette possession, et que la mère et l'enfant étoient assujettis au père. Mais comme le mot de « père » est inconnu entre les Australiens, et que même je fus obligé de le forger en quelque façon pour m'expliquer, il me le fit répéter jusqu'à trois fois et, de peur de se méprendre, il m'expliqua ce qu'il avoit conceu. Après quoi il fut entièrement persuadé de la pensée commune des .Australiens que nous ne pouvions être hommes. Il s'écria avec une
a) Var. 1C92 : sans liorrcur. — h) ni do brutal. — c) de secours étrangers. — d) Je faisois r'-llexion sur la manière dagir dn souverain être, je voiois bien que la créature ne pouvoil mieux lui ressembler, qu'en agissant seule comme lui en ses productions, et qu'une action qui se fai^oil par le concours de deux personnes ne pouvoit cire aussi parfaite que celles qui se faisoient par une seule et mènie personne. — e) cl changeant de propos.
sévérité extraordinaire : « Hé, ouest le jugement? où est la raison? où est l'homme? où est l'homme? » répéta-t-il jusques h trois fois. Je dis que les loix du pays le portoient ainsi, et que ce n'étoit pas sans fondement puis que la cause première devait êlre préférée et qu'on devait considérer le père de cette façon, en ce qu'il était le premier principe de la génération^.
« Parlons avec quelque ordre sur cette matière — me dit-il — . Tu as avancé qu'ils agissoient ensemble pour engendrer, tu m'as fait comprendre que l'action se passoit dans la mère. D'où est-ce donc que tu peux savoir que le père agit premier que la mère 2 S'ils agissent ensemble, où est le premier^? S'il y a de la primauté, sur quel fondement l'attribue l-on au père? Si tout se passe chez la mère, pourquoi l'exclut-on d'être première ? Neseroit-ce pas avec plus de i-aison qu'on regarderoit ce prétendu père comme une condition'^ étrangère, et que la mère dans laquelle se fait tout, et sans laquelle tout seroit impossible, seroit considéi-ée comme la vraye cause''? Mais, dis-moy de grâce, cette mère est-elle si attachée à ce père qu'elle ne puisse concourir avec un autre? Je luy répartis avec une grande candeur qu'il n'en fallait point douter et que c'était un chemin par où plusieurs pouvaient passer avec autant de liberté que la mère en pouvait donner^.
« C'est une autre raison de l'extrême absurdité où vous tombez — repliqua-t-il — ce premier principe prétendu sur quel fondement peut-il soutenir son assurance d'être tel qu'on le veut croire ? Il faut s'en rapporter au second et ainsi le second devient le premier, et on ne luy saurait^ refuser cette qualité sans quatre ou cinq injustices^ ».
Ne doutez pas que je fusse fort surpris des^ discours de ce veillard, et bien que je ne peusse consentir à ses raisons qui renversoient toutes nos loix, je ne pouvois m'empêcher d'y faire mille réflexions, et d'avouer qu'on traitoit avec trop de sévérité un sexe à qui toute la nature a tant d'obligations. Mes pensées me fournissoient alors cent raisons pour appuyer ce vieux Philosophe, et je me voyois forcé de croire que ce grand empire que le mâle^'^ avoit usurpé sur la femelle^, étoit plutôt une espèce de^ tyrannie, que de conduite de Justice^.
La première partie de ma proposition étant vuidée,nous entrâmes dans la seconde, qui étoit du raisonnement des Septentrionaux^ mais il en parla comme par manière d'acquit pensant m'avoir poussé à bout sur la première, que nous ne pouvions être hommes. « Ce qui m'avoit donné
a) Var. 1692 : puisque le père étant la principale cause de la génération, c'étoit à lui que le fruit qui en provenoit devoit principalement appartenir. — b) conclus que le père doit être regardé comme cause principale. — c) cause. — d) cause naturelle et première. — e) sincérité, que non seulement cela étoit possible, mais encore qu'on le voioit arriver très souvent. — f) Si cela est, répliqua-t-il en m'interrompant, on ne peut être jamais assuré que celui qui prend le titre de père le soit effectivement; rien n'est donc plus ridicule que de le regarder comme la principale cause qui ait concouru à produire l'enfant, puisqu'il est toujours incertain qu'il ait aucune part à sa production, et l'on ne peut, sans injustice, ravir celte qualité à celle des deux personnes que vous nommez la mère, pour dire les choses comme elles sont. — g) Je me sentois ébranlé par le. — h) l'homme. — i] femme. — j) l'effet dune odieuse. — k) d'une autorité légitime. — l) Européens.
lot CONSTITUTION ET COUTUMES DES AUSTRALIENS
des doutes de ce que vous pouviez être, s'est éclairci — dit-il — . Cependant comme on ne peut nier que tu n'ayes fait paroître quelque chose d'extraordinaire, il faut que je sache d'où cela peut provenir, soit pour ton courage, soit pour tes raisonnements, soit pour ta naissance. » Je l'asseuray que ce qu'il avoit veu en cette dernière action'^ étoit plutôt l'effet d'un désespoir que d'un courage ordinaire, qu'on n'a point d'oyseau à combattre en nos quartiers, que les combats sont d'égaux à égaux avec des efforts, des adresses et des boucheries fort cruelles ^.
« Il en est au juste comme des Fondins" — répartit-il — et comme j'en fus demeuré d'accord, il ajouta : « Il est assez de temps que tu demeures avec nous pour nous connoître, et pour être persuadé'' de notre conduite. Ce mot d'homme, qui emporte par une suite nécessaire la raison et l'humanité, nous oblige à l'union qui est telle que nous ne savons pas même ce que c'est que division et discorde entre nous. Il faut donc que tu sois convaincu^, ou que nous sommes plus qu'hommes, ou que vous êtes moins qu'hommes, puisque vous êtes si éloignez de nos perfections. » Je dis qu'on ne pouvoit nier que les diverses situations^ ne contribuassent beaucoup aux différentes inclinations de leurs habilans, d'où suivoit que les uns étoient moins bilieux^, les autres plus actif s^\ les uns plus pesants et les autres plus légers', cause principale i des divisions, des dissensions, des guerres et de tous les maux qui s'ensuivent. Mais il rejetta puissamment cette proposition^ soutenant que l'homme demeurant^ homme étoit toujours homme, c'est-à-dire humain, raisonnable, débonnaire, sans passion, parce ce que c'est en ce point que consiste la nature de l'homme. Gomme le Soleil ne peut être Soleil qu'il n'éclaire, et Veau ne peut être eau quelle ne soit humide : ainsi l'homme ne peut être homme qu'il ne diffère des bêtes, en ce qu elles sont pleines dépassions et dedeffauts,et l'homme en doit êtreexempt. La preuve infaillible que ce n'est pas un homme, et qu'il n'en a au plus qu'une image vaine et trompeuse, se connoît lorsqu'il est emporté, querelleux, gourmand, luxurieux, ou autrement défectueux, parce que l'homme consiste en l'exemption de ces défauts qui sont naturels à la bête, laquelle approche plus ou moins de l'homme selon qu'elle est plus ou moins vicieuse'^.
J'avoue que je ne pouvois entendre ce discours sans admiration. Quand faurois leu un livre très spirituel ou que fauroisoûi un puissant Prédicateur, je n' au rois pas été plus édifié que je le fus alors. Je me souvins de ce beau passage de l'Ecclésiaste qui nous fait entendre que « le lout de
a) Var. 1692 : de moi dans le dernier combat. — b) mais que les hommes y combattoient jusques à s'entre-massacrer et s'entr'égorger les uns les autres. — c) Note : Espèces de barbares dont le pays voisine de celui des Australiens. — rf) de la sagesse. — e) avoues. — /) divers climats. — g) plus emportez. — h) tranquilles. — i) laquelle diversité de tempéramcns dtoit la. — j] ordinaire. — k) qui armoient les hommes les uns contre les autres; mais il se niocqua de cette raison. — l) vi'ritablcment. — m) essentiellement des bôtcs, en qui la fureur, la gourmandise, la cruiiuté et les autres vices et passions, sont comme une suite de leur nature imparfaite et défectueuse, que celui qui étoit sujet à ces mômes deffauls n'étoit donc qu'une image vainc et trompeuse de l'homme, ou plutôt une vérilable béte.
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r homme consiste en la garde des Commandements de Dieu » sans laquelle Vhomme nest plus homme, mais seulement une image trompeuse de l'homme *.
M'ayant interrogé sur le raisonnement que je faisois paroître, je lui répondis qu'effectivement j'avois été cultivé dans les études et qu'on n'avoit rien omis pour éclairer mon esprit^. Sur quoy, il demanda si le soin n'étoit pas égal envers tous et, ayant connu qu'il étoit fort inégal*^, il conceut par ses conclusions ordinaires que cette inégalité^ causoit nécessairement plusieurs divisions, d'où suivoient les chagrins, les désordres, les débats elles contentions^ parce que celuy qui en sait moins, se voyant au dessous de celuy qui en sait davantage, sestime d'autant plus malheureux que la naissance les fait semblables^. « Quand à nous — ajouta-t-il — nous faisons profession d'être égaux en tout; notre gloire consiste à paroître les mêmes et à être cultivez^ de « même façon.
Toute la différence que nous recherchons est dans les exercices communs, afin de trouver quelque subtilité et quelque secret pour l'utilité « commune^\ » // passa sur ma naissance, sur laquelle je ne m'étendis que fort peu, parce que j'avois déjà dit que bien loin de me donner quelque avantage sur les autres, c'était plutôt un effet d'une nature défaillante que d'une vertu particulière. Après cela, il me parla des « superiluitez ». Je connus qu'il entendoit par les superfluitez dont il parloit, les habits dont les Européens sont couverts, et je l'asseuray qu'on avoit autant d'horreur de voir une personne sans habit en nos quartiers qu'on en a de la voir avec des habits entre les Australiens. J'apportay la coutume, l'intempérie du pays, et la pudeur pour raisons. // connut sans difficulté que^ la coutume faisoit tant d'effort sur nos esprits qu'on croyoit nécessaire ce qu'on praliquoit de naissance, et qu'on ne le pouvoit changer sans se faire une violence aussi grande que de se changer soy-même. J'ajoutay que le pays des Européens souffrait des rigueurs d'un froidi insupportable à des corps qui étoient beaucoup plus délicats que ceux des Australiens, qu'on en trouvoit même qui en mouroient et qu'il étoit impossible d'y subsister sans couverture. Enfin je dis que la foiblesse de la nature de l'un et de l'autre sexe, faisoit qu'on ne se pouvoit voir nud sans^ confusion, et sans des émotions que la pudeur oblige dé passer sous silence.
« Il y a de la suite dans tout ce que tu avances, — répondit-il — , mais
a) Var. 1692 : et que rien ne m'avoit jamais tant édifié que cette pureté de morale, inspirée par les seules lumières de la nature et de la raison. — b) de tout ce qui pouvoit servir à former le jugement dans le soin qu'on avoit eu de mon éducation. — c) lui aiant répondu qu'il y avoit beaucoup à dire. — d) irrégularité. — e) querelles. — f) tous semblables, et qu'il n'a pas tenu à eux qu'ils ne surpassassent ceux à qui ils se trouvent beaucoup inférieurs. — g) élevez avec les mêmes soins et. — II) qu'on y trouve n'est que dans les divers exercices auxquels nous nous appliquons afin de trouver les uns et les autres, les diverses inventions dont les découvertes peuvent contribuer à l'utilité commune. — i) A ce que je puis comprendre, me ditil. — j) Je répartis, en insistant sur la raison des divers climats, et lui dis qu'il y avoit des pays parmi les Européens où il faisoit un froid absolument. — k) sans rougir de.
104 CONSTITUTION liT COUTUMES DES AUSTRALIENS
d'où celte coutume peut-elle provenir? Gomment s'est-il pu faire que tout un monde embrassât ce qui est si contraire à la Nature? Nous naissons ce que nous sommes'^ et on ne peut nous couvrir sans croire que nous sommes indignes^' d'être veus". D'ajouter foy à la rigueur des saisons que tu allègues, je ne puis et même je ne dois pas : Si le pays est insupportable, rien n'oblige celuy qui sait raisonner d'en faire sa patrie et il faut être pis que bête pour faire séjour où on n'est accueilly que de maux, surtout quand ils sont mortels.
La Nature faisant un animal luy donne la liberté du mouvement pour chercher son bien et fuir son mal. Quand donc il s'opiniâtre de demeurer où il est menacé de toute part et où il faut qu'il soit en deffense*^ continuelle pour se conserver, je perds le sens s'il luy en reste un degré". Pour ce qui est de la foiblesse dont tu as parlé \ il ne me reste rien à dire puisque tu avoues^ avec tant de sincérité ce que je prétends te faire comprendre k force de raisons^\ Il faut effectivement une' foiblesse qui vous abaisse au dessous des bêtes pour ne vous pouvoir regarder sans les ardeurs^ dont tu as parlé. Les bêtes se voyent, et cette vue ne les altère nullement; comment se peut-il faire que vous, qui vous croyez plus qu'elles^, soyez plus fragiles que les plus foibles^. Ou bien êtes-vous assez peu oculatifs pour ne pouvoir regarder au travers d'une couverture ce qui est dessous? La brute a plus de sentiment, et un chétif rideau n empêchera jamais qu^elle ne suive sa pointe. A connoître les tiens parce que tu me découvres, ils ont de petites^ étincelles de raison, mais elles s'étouffent aussitost qu'on pense en être éclairé^. S'il est vray que leur pays est inhabitable sans fourrure", ils font comme ceux qui, au lieu de s'éloigner d'un danger évident, raisonnent pour trouver mille préservatifs p. S'il est vray «que les habits les puissent conserver sages et sans chaleurs 'i, ils imitent les petits enfants qui ne connoissent plus un objet aussitost qu'il est voilé. La raison se porte au meilleur, elle pénètre dans les profondeurs et il n'est aucun arrêt qui puisse la retenir. Le raisonnement ne s'attache à la circonstance que lors qu'il ne peut éviter le principal. Quand le lieu de sa nature est mortel, il ne s'occupe pas à la recherche des lénilifs, mais au moyen de le fuir. Et s'il est persuadé de la poursuite d'un objet, une ombre ou un voile ne l'arrête pas, mais l'impossible seul cause ses barrières. Pour moy, je crois qu'il n'est que la difformité qui ait causé les habits dans vos quartiers, qui les ait conservés et qui les autorise;
a) Var. 1692 : tous nuds. — b) qu'il soit honteux. — c) tels que nous sommes. — d) dans une génc. — e) il faut qu'il ait tout à fait perdu le sens s'il en a jamais eu. — f) que tu nommes pudeur. — g) conviens. — h\ de ce défaut. — i) grande. — j) ressentir les mouvemens brûlants. — k) d'un ordre bien supérieur à elles. — l) qu'elles ne sont. — m) D'ailleurs, il faut que vous aiez la vue beaucoup plus foible que le animaux, puisque vous ne pouvez voir à travers une simple couverture, ce qui est au-dessous, et qu'il s'en trouve parmi eux qui ont les yeux assez pénétrans pour voir à travers une muraille ce qui est derrière. Tout ce que je puis juger de ceux de ton pays parce que tu m'en apprens c'est qu'il peuvent avoir quelques. — n) sont si foiblcs que bien loin de les éclairer, elles ne leur servent qu'à les conduire plus sûrement dans l'erreur. — o) à moins qu'ils ne se servent d'habits et de couvertures. — p) pour s'en mettre à couvert sans le fiiir. — g) à la vue les uns des autres.
coNSTnmiON et coutumes des australiens 105
l'homme n'a rien de plus beau que l'homme même, et il n'est beau que par la heaulê de ses parties. Aiissilost qiion les cache, on déclare qu'elles sont indignes d'être veuës. Enfin on ne me fera jamais comprendre qu'on puisse cacher avec justice ce qu'on juge parfait et agréable^ ».
J'écoutois cet homme plutôt comme un oracle que comme un philosophe; toutes les propositions qu'il formoit me fournissoient des raisonnements que festimois invincibles^. « Vray Dieu — disois-je — que les lumières de cet homme approchent des sentiments de notre foy, et qu'il est aisé de marier celles-là avec ceux-ci. Nous sommes venus nuds et, autant de temps que nous sommes demeurez innocens, autant de temps notre nudité nous a été agréable. Il n'est que le péché qui nous ait donné de l'horreur de nous-méme et qui, ayant sali notre âme devant Dieu, nous ait rendus insupportables. A voir ces gens, on diroit facilement qu'Adam n'a pas péché en eux, et qu'ils sont ce que nous aurions été sans cette cheu le fatale. Bien loin d'avoir quelque pudeur ou quelque honte de paroislre nuds, ils en font leur principale qloire, et ils ne peuvent concevoir comment on peut supporter la moindre couverture sans avouer de la difformité. » Il en est parmy eux en tout leur corps, quand il est question d'habit, comme de ceux qui ont quelque laideur au visage entre nous, ils cachent cette partie avec soin parce qu'ils sont honteux de paroilre deffectueux. Les Australiens ne cachent rien de peur d'eslre estimés sales et vilains en ce qu'ils pour roie ni cacher. Nous apportons pour excuser notre procédé les émotions et les ardeurs que causent les nuditez, mais je ne doute pas, si on y fait réflexion, que cette raison ne soit très foible. C'est une propriété de notre nature de souhaiter et de se porter avec chaleur à ce qu'elle ne voit pas, et de faire mépris de ce dont elle jouit avec liberté. Un homme marié verra la nudité de sa femme et couchera avec elle plusieurs nuits sans aucun inconvénient parce qu'il la voit souvent, au lieu qu'en voi/ant une autre il sentira des mouvements auxquels il ne pourra résister sans violence. C'est un proverbe que les choses accoutumées ne causent point d'émotion, mais celles qui ne sont point en usage surprennent, excitent et emportent. D'abord que je me vis nud, je fus honteux et demeuray quelque temps sans pouvoir regarder les autres avec innocence, mais enfin je m'accoutumay et devins si indifférent que je n'y faisois pas même réflexion. Maintenant la seule pensée des habits me donne de la confusion et je ne les pourrois souffrir sans honneur. Puisque Dieu nous a fait nuds, c'est une preuve infaillible que nous ne pouvons pas être couverts sans deffaut, et puisqu'il nous a donné les habits comme la marque de notre désobéissance, nous ne les pouvons porter qu'en nous déclarant criminels, ni les aimer sans faire gloire de la marque de notre servitude et de notre péché qui en est la cause''.
a) Var. 1602 : lorsqu'il est sans défauts et qu'il a toutes les qualités naturelles qui concourent à son entière perfection. — h) avanyoit nie paroissoient appûiées sur des raisonnemens invincibles. — c) Toute cette longue digression sur la nudité est supprimée dans 1092 et remplacée par les ligues suivantes : « 11 n'en dit pas davantage touchant cet article, et sans me laisser le temps de lui rien répondre, il passa ù celui de l'avarice.
Nous passâmes ù la proposition de l'avarice et je connus très bien qu'il n'en counoissoit que le nom parce que Tayant prié de m'cxpliquer ce qu'il vouloil dire, il me fit entendre une foiblesse d'esprit de faire des amas de choses curieuses et sans profit. Tous les Australiens ont en abondance ce qui est requis à leur entretien, ils ne savent ce que c'est qu'amasser ni même de garder quelque chose pour le lendemain; d'où vient que leur vie peut passer pour une vérilahle^ image de la béatitude naturelle, n'y ayant bonnement que la veiië du futur qui nous fasse malheureux.
Pour l'ambition, il en avoit quelque grossière connoissance, mais elle se terminoit à concevoir des hommes au dessus des autres.
Je lui dis qu'on étoit persuadé en notre pays qu'une multitude ne pouvoit pas être sans ordre, qu'elle ne fut en confusion^', et que l'ordre supposoit par nécessité un premier'', à qui les autres fussent obligés de se soumetti-e. Le vieillard, sans pénétrer plus avant dans les diverses façons de supériorité qui sont parniy nous, prit sujet de m'expliquer une doctrine dont je conceus effectivement le sens, mais que je ne saurois expliquer de la force qu'il la débita. Il me fit comprendre que c"étoit de la nature de l'homme de naître*' libre, qu'on ne pouvoit l'assujettir sans le faire renoncer à soy-môme'^; qu'en l'assujettissant il devenoit pis que la bête, parce que la bête n'étant que pour le service de l'homme, la captivité luy est en quelque sorte naturelle. Mais l'homme ne /je!//*^ naître pour le service d'un autre homme, parce que la fin doit toujours être plus noble que son effet. Il s'étendit avec des propositions dif/nes d' admiration pour me faire comprendre''^ qu'assujettir un homme à un autre homme, c'étoit l'assujettir à sa propre nature, et le faire aucunement^ esclave de soy-même, ce qui ne peut être sans contradiction et sans une violence extrême. Il me i)rouva que l'essence de l'homme consistoit en sa liberté et que la lui vouloir ôter, sans la détruire, c'étoit le vouloir faire subsister sans son essence. Que s'il arrive qu'on le lie et qu'on le captive, il perd bien le mouvement extérieur de sa liberté, mais l'intérieur ne diminué point. Comme la pierre ne perd rien de sa pesanteur, Lien qu'on l'élève ou qu'on la retienne, parce qu'elle pèse toujours et refient toujours sa gravité puisqu'elle se porte en bas aussitost qu'on cesse de lui faire violence; de même l'homme ne souffre sa captivité que parce qu'on le tourmente. Aussitost que la force cesse, il fait paroitre ce qu'il est, et sa gloire est de mourir plutôt que d'être contraint. Ce n'est pas qu'il ne fasse souvent ce que d'autres désirent, mais il n'agit pas parce qu'on lui dicte ou commande. Le mot de commandement lui est odieux, il fait ce que sa raison lui dicte de faire; sa raison c'est la loy, c'est la règle, c'est son unique guide. Il y a cette différence entre les vrais hommes et entre les demihommes, que toutes les pensées et toutes les volontez de ceux-là, étant parfaitement unies, sont les mêmes sans différence, c'est assez de les
a) Var. 1G03 : parfaite. — 1)) imc confusion clans laquelle on ne pouvoit goiilcp aucun bien de la vie. — c) chef. — d) et de vivre. — c) dépouiller de sa nature. — f) pouvant. — g] on ne pouvoit le contraindre sans lui faire une violence qui le dégrade en quelque façon de sa propre existence. 11 s'étendit fort au long pour nje prouver, — fi) en «juclque manière.
expliquer pour les faire embrasser sans opposition comme les personnes raisonnables suivent avec plaisir le vray chemin aussilost qu'il est marqué. Mais parce que les demi-hommes n'ont que des commencements de connaissance et de faibles lumières, il arrive par nécessité que l'un pense une chose et Vautre une autre; et que l'un ar/rée un chemin pendant que l'autre le fiïil avec des oppositions et des répuffnances presque continuelles. La preuve en est claire, puisque celuy qui ne fait quenlrevoir ne peut éviter les dangers de se tromper et de prendre souvent l'un pour Vautre.
Cette conférence avoit déjà duré quatre heures et plus, et n'eut été que l'heure d'une assemblée publique nous obligea de l'interrompre, nous étions en disposition de la faire beaucoup plus long^ue. J'entray au Hab l'esprit tout plein des raisonnements que j'avois oûy, admii'ant les connoissances et les grandes lumières dont ce peuple étoit remply. La force des raisons de cet homme suspendoit tous mes sens, et je passois le temps de cette conqréqalion^ dans une espèce d'étourdissement. Il me sembloit ([ue plusieurs écailles éloient tombées de mes yeux, et que je voyois les choses tout d'une autre façon qu'auparavant. Je fus plus de huit jours comme forcé à faire des compai-aisons continuelles de ce que nous étions par rapport à ce que je voyois. Je ne pouvois que je n'admirasse leur conduite opposée à nos déliants, et j'étois honteux d'être obligé d'avouer^' en nioy-mème que nous étions si éloignez de leurs perfections. « Hé — disoisje — seroit-il vray que nous ne fussions pas tout à fait hommes? » et lors que f avais rejette cette pensée par les principes de notre foy, « mais — ajoutois-je — leurs maximes surpassent non seulement toutes nos actions, mais encore foule notre morale naturelle*^, on ne peut rien concevoir de plus raisonnable, ny de plus exact que ce qu'ils pratiquent sans deffauVK » Cette union inviolable de tous", sans c/uils sachent mêmece que peut être la division; ce détachement de tous les biens sans qu'ils connaissent comment on peut les aimer; cette pureté inviolable entre eux, sans qu'on puisse savoir comment ils produisent ics enfants; enfin cette attache si étroite à la raison qui les unit tous, et les porte à tout ce qui est honel nécessaire, sont des fruits de personnes consommées en tout ce que nous pouvons concevoir naturellement de parfait^, et si Dieu daignait encore les éclairer de la grâce, ce serait un peuple qui ferait un Paradis en ce monde ^.
Mais lors que je venais à donner la liberté à toutes nos imperfeclians de s'opposer à tant de vertus, quand nos dissentions continuelles, nos
a) Var. 1692 : assemblée. — 7j) de reconnoîlre. — c) si cela n'est pas, quelle différence de CCS f^cns à nous? Ils se trouvent par l'i tat de leur vie ordinaire élevez à un point de vertu où nous ne sçaurions atteindre ([ue par les plus grands efforts de nos plus nobles idées. Notre Morale la plus jiure. — cl) comme naturellement sans règles et sans préceptes. — e) que rien ne peut altérer. — /) qu'il y a de meilleur et de plus juste, ne peuvent être que les fruits d'une vertu consommée au-delà de laquelle on ne peut rien concevoir de plus parlait.
i. « Nous sommes encore ches nos bons sauvages; tout y est, jusqu'à la phrase de restriction prudente, destinée à racheter ce que l'éloge de ces pa'tens pourrait avoir de trop hardi » (Gilbert Chiuftrd).
108 DE LA UELlGlOiN DES AUSTRALIENS
querelles el nos boucheries effroyables de frère à frère se prèsenloienl à mes yeux, quand celle soif insatiable d'en avoir à loul prix el à loul risque paroissoil, lors que les désordres houleux de nos lubricilez me confondoienl, enfin quand Je me voyois obliqé de confesser que la passion nous conduisoit beaucoup plus que la raison, je Vavouë, f admirois ce peuple, el je souhaitois que V exemple d'un vray homme pût servir à confondre la vanilé de plusieurs qui, faisant gloire d'être éclairez des lumières surnaturelles, vivent comme des bêles, pendant que ceux qui ne sont conduits que de l'humanité font paroilre tant d'exemples de vertu".
C'est le sujet le plus délicat et le plus caché qui soit parmy les Australiens que celuy de la Religion. C'est un crime inoûy que d'en parler, soit par dispute, soit par forme d'éclaircissement. Il n'est que les mères qui, leur donnant les premières connoissances, leur inspirent celle du Haab, c'est-à-dire de « l'Incompréhensible* » On le suppose^ et on l'honore partout avec tous les respects imaginables, mais on élève la jeunesse à l'adorer sans en pai'ler, et on la persuade qu'elle ne sauroit discourir de ses perfections sans l'olFenser''. D'où suit qu'on pourroit dire que leur grande Religion est de ne point parler de Religion.
Comme j'ay toujours conservé de grands respects pour la Religion, fay vécu fort longtemps avec beaucoup d'inquiétudes de n'y voir aucune cérémonie et de ny entendre aucun discours de Dieu'^. Je découvris mes
a) Var. 1692 : Nous autres, au contraire, à combien de vices et dimpcrfections en sommes-nous pas sujets? Cette soif insatiable des richesses, ces dissentions continuelles, ces trahisons noires, ces conspirations sanglantes et ces boucheries effroiablcs par lesquelles nous nous égorgeons les uns les autres tous les jours, ne nous forcent-elles pas de reconnoître que nous nous conduisons bien plus par la passion que par la raison? Et dans cet état ne seroit-il pas à souhaiter qu'un de ces hommes que nous croions barbares, vint nous désabuser et parût avec tant de vertus qu'ils pratiquent par les seules vues de la lumière naturelle, pour confondre la vanité que nous tirons de nos prétendues connoissances, avec lesquelles toutefois nous ne laissons pas de vivre comme des bûtes. — b) Ils croient que cet être incompréhensible est partout. — c) par l'cndi-oit le plus sensible. — (/) Conmie j'avois été élevé dans des maximes bien dilTérentes de celles-ci, je ne pus goûter un culte sans cérémonies, ni m'accomoder d'une religion où je n'entendois jamais parier de Dieu, cela me causa beaucoup d'inquiétude pendant un temps mais enlin.
1. M. Lanson explique avec beaucoup de vraisemblance cette conception de Foigny : « ... l'idée «lu Dieu « incompréhensible » lui vient peut-être de la tradition thomiste oplhodoxc : njysli<(ucs et scolastiques, après avoir énuméré tous les attributs de Dieu, s'accordaient à reconnaître que Dieu, inlini en tout, est très au dessus de notre faible entendement, et ils en arrivaient sous le prétexte de ne pas altérer l'idée de Dieu, à nier tout attribut délini et à n'allirmer que son existence. La notion de Dieu devenait ainsi très-indéterminée. « Dieu, dit saint Thonuis, excède toute connaissance. » Autrement dit, Dieu est incompréhensible.
peines à mon vieux Philosophe qui, m'ayant oïiy, me tira par la main, me conduisit clans une allée et me dit de fort bonne grtice^ : « Seroit-il bien possible, que vous fussiez plus hommes enla connoissance du Ilaab qu'en vos autres actions : Ouvre-moy ton cœur, et je ne te céleray rien de mes conceptions. » Je fus ravy d'avoir rencontré une occasion si favorable pour donner des lumières de ma croyance, et je me flatlois que Dieu peut-être m'avoit conduit en ce pays pour se servir de moy, afin d'éclairer un peuple qui ne manque de rien en ce monde que de sa connoiss-ince parfaite^.
Je dis, le mieux qu'il me fut possible, que nous avions deux sortes de connoissance de Dieu en nos quartiers" : Tune naturelle, et l'autre qui surpassoitla nature. Lanatux'e nous enseigne un Etre Souverain, l'Autheur et le Conservateur de toutes choses. Cette vérité éclate âmes yeux, ajoulay-je, soit que je considère la Terre, soit que je regarde les Gieux, soit que je fasse réflexion sur moy-même. Aussitostque je x'econnois des ouvi'ages qui n'ont pas pu être faits que d'une cause supérieure, je suis obligé d'y reconnoistre et d'y adorer un Etre qui n'a pu être fait, et qui les a faits. Et quand je me considère moy-même, je suis asseuré que comme je ne puis être sans avoir commencé, il s'ensuit que pas une personne semblable à moy n'a pu être sans commencement et, conséquemment, il faut que je parvienne"^ h un premier Etre qui, n'ayant point eu de principe, soit l'origine de tous les autres. Lors que ma raison m"a conduit à ce premier principe, je conclus sans dilficulté qu'il ne peut être borné, parce que les limites supposent de nécessité une production et une dépendance.
Le vieillard ne soufl'ritpas que j'étendisse davantage mon discours et, en m'interrompant, il répartit avec plusieurs marques de satisfaction que si ma nature" pouvoit former ce raisonnement, elle n'étoit pas privée des plus solides cormoissances.
« Je /'ay toujours médité^, comme tu viens de l'expliquer — ajouta-A-il — et bien que le chemin qu'il faut faire, ponv appuyer cette méditation^., soit extrêmement long, je suis persuadé qu'il est faisable. J'avoue cependant que les grandes révolutions de plusieurs milliers de siècles peuvent avoir causé de grands changements dans ce que nous voyons. Mais mon esprit ne me pei-met pas ny d'y concevoir une éteimite, ny d'y comprendre une totale production, sans la conduite d'un Souverain Etre qui en soit le grand Architecte et le suprême Modérateur.
De laisser voguer son imagination parmy des millions de milliasses^^ de révolutions, et de rapporter tout ce que nous voyons à des cas fortuits qui n'ayent aucun autre principe qu'un mouvement local et le rencontre de plusieurs petits corps', c'est s'embarrasser en des difFicultez qu'on ne résoudra jamais, et se mettre en danger de commettre un blasphème exécrable' ; c'est donnera la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur, c'est
a) Var. 1602 : d'un air fort grave. — h) apprendre le détail de la croiance de ces Peuples. — c) Kurope. — d) remonte. — e) nos Européens. — /") formé ce raisonnement. — g) arriver à la vérité par ces sortes de réflexions. — h) milliers. — i) c'est s'abuser soy-même,
1. On voit que Foigny rejette la théorie épicurienne des atomes (Lanson).
11§ t)E LA RELIGION DES AUSTRALIENS
conséquemment payer d'une ingratitude insupportable celuy n qUi nous avons l'obligation de tout ce que nous sommes, iiianl qu'il soil le principe de tous les cires, et le voulant ignorer bien (fuit soit visible en tousses effets. Quand même on pourroit accorder'^ que réternitc de ces petits corps est possible, parce qu'il est certain que l'auti-e opinion est au moins autant pour ne pas dire plus probable que celle-là, c'est s'exposer à un crime volontaire de la laisser pour /ai'077se?r'' des corps sans sentiment et incapables d'aucune reconnaissance'^. Je veux dire que disputant pour détruire l'Etre des Etres, on s'expose à commettre une fausseté criminelle, on mérite sa disgrâce, et on ne doit pas échapper à sa juste vengeance. Au contraire se rangeant de son côté, on ne peut que s'acquitter de son devoir, on est incapable de repentir, et on attire les reconnaissances de cet Infini. Enfin cette proposition est tt'ès probable, et on ne peut que bien faire en la suivant; l'autre eèt dangereuse, et on ne peut y acquiescer sans se déclarer coupable. Celte considération nous obligea, il y a environ quarante-cinq révolutions, de supprimer ce premier de tous les Etres, et de l'enseigner comme le fondement de tous nos principes, sans qu'on soull'rit aucune raison contraire.'^ »
J'écoutois les oracles" de cet homme avec une attention toute particulière; la grâce dont il parloit et le poids qu'il donnoit à ses paroles alliraienl autant mon cœur que mes oreilles^. Comme je vis qu'il étoit sur le point de me faire quelque nouvelle question, j'ajoutay que, quand même on poufroit accorder que l'existence de ces petits corps seroit éternelle^ on ne pl'ouveroit jamais qu'ils ayent pu distinguer ce monde et le diversifier, comme nous voyons qu'il l'est maintenant, suivant ce principe incontestable que « les choses étant les mêmes ne peuvent faire que le même^ », et ainsi ces atomes n'ayant aucune diilerence entre eux que celle des nombres et de la pluralité, n'auroient pu faire au plus que des masses'» de même qualité', u Ce qui cause de la diflîculté à certains esprits — reprit-il — c'est la grande abstraction de cet Etre des Etres qui ne se découvre non plus que s'il n'étoit pas. Mais je trouve que cette raison n'a point de force parce que nous en avons plusieurs autres qui nous obligent de croire qu'il est trop au-dessus de nous pour se manifester à nous autrement que par ses effetsK Si sa conduite pouvoit être particulière, j'aurois peine à me persuader qu'elle pût être sienne, puisqu'un Etre universel ne doit agir qu'universellement et sans particularité. »
Mais s'il est ainsi — répliquay-je — que vous ne révoquiez point en doute, ce'' grand Souverain', d'où vient que vous n'établissez aucune Religion pour l'honorer? Nous qui le recannoissons"^ avons nos heures réglées pour l'adorei-, nous avons nos prières pour l'invoquer, nos louanges pour le glorifier, et ses commandements pour les garder.
« Vous parle/, donc librement du Ilaab », dit-il « Guy, sans doute, et ce
a) Var. 1092 : concevoir. — b) admetlrc. — c) connoissance. — </| depuis qu'on parlât d'aucune doctrine qui put donner atteinte à celte grande vériLé. — e) le discours. — /) ne me persuadoient pas moins que ses raisons. — jf) les choses demeurant les mêmes, ne peuvent rien faire qui soit dilTcrent d'elles-mômos. — /t| informes. — i\ qu'eux. — j\ ouvrages. — k) premier et-. — l) principe do toutes choses. — m) Les Européens qui le connoissent comme vous.
sont nos plus beaux et nos plus justes discours — rcpondis-je — nos plus beaux, puisque nous ne devons rien avoir de plus agréable que de parler de celuy duquel nous dépendons pour la vie et pour la mort, et nos plus justes, puisque cet entretien doit être préféré à tous les autres, ■pour exciter nos respects et nosreconnoissances*. « Il n'est rien de inieitx^',
— rdpartil-il — mais vos sentiments sont-ils les mêmes sur cet [Etre! Incompréhensible*? — Il en est peu — dis-je — qui ne le reconnoissent dans ses souveraines perfections de même sorte. » Parle-moy positivement et clairement — reprit-il avec empressement — êtes-vous les mêmes dans vos raisonnements sur ce premier Principe''? »; j'avouay qu'effectivement les esprits étaient fort partagez dans les conclusions, ce qui causoit plusieurs mépris et plusieurs haines, d'où naissaient des querres, des meurtres, et d'autres suites très malheureuses'^.
Ce bon vieillard répliqua avec beaucoup de naïveté que si j'avois répondu d'une autre manière, il auroit laissé ma conférence et m'auroit méprisé, parce que cest une suite nécessaire que parlant d'une chose incompréhensible, on en parle avec beaucoup de diversité'^. Il faut être dangereux'^ pour vouloir ignorer nn premier Principe, mais il faut être infiny comme luy pour pouvoir en parler également'-^ parce que nous supposons^^ qu'il est Incompréhensible. D'oii suit qu aussitost qu'on s'expose d'en entamer la matière, 'comme on n'en peut parler que par conjectures, on satisfait plutôt son esprit qu'on n'aj)prochc de la vérité. Et comme on est plus qu'aveugle en ces considérations, on est excusable si l'un pense d'une façon et l'autre d'une autre. C'est la raison qui nous oblige de n'en point parler parce que nous sommes persuadez qu'on n'en saurait parler sans faillira Les assemblées que nous faisons au Ilab sont pour le reconnoîtreJ et pour l'adorer '% mais c'est avec cette circonstance inviolablement observée de ne prononcer nulle parole' et de laisser un chacun dans la liberté d'en penser ce que son esprit lui en suggère'"^. Cette conduite
a) Var. 1G92 : envers lui. — h) plus raisonnable. — c) Etre. — (/) de bonne l'oy que les sentiments étoient fort parla^^ez dans les conclusions que chacun tiroit souvent des mêmes principes, ce i|ui causoit plusieurs contestations fort aigres, d'où naissoient souvent des haines très envenimées, et quelquefois même dos guerres sanglantes et d'autres suites non moins funestes. — e) des opinions fort dilTérentes et même tout à fait contraires. — f) aveugle. — g) exactement. — h] i-econnoissons.
— i) tout ce que nous en pouvons dire, peut bien contenter les curieux, mais ne sçauroit satisfaire les personnes raisonnables. Et nous aimons mieux nous taire absolument que de nous exposer à débiter quantité de faussetez touchant la nature d'un Etre qui est si fort au-dessus de la portée de nos esprits-. — j) [en] sa suprême grandeur. — h) [en] sa souveraine puissance. — l) de peur de nous engager par nos discours datts des erreurs qui pourroient l'offenser. — m) qu'il voudra.
i. « On reconnaît ici l'argument ad hoininen des sauvages américains qui s'étonnaient tellement qu'Anglais et Erançais, adorant le même Dieu ne i)ussent arriver i\ fi'entcitdre sur quelques-uns des attlùbutsde ce Dieu... » (Gilbert Chinard). — 2. « Il y a quelque chose de si spécieux dans ces paroles, qu'un honnête homme ma «tssuré, dit Bayle, que les aiant lues à son valet, et lui aiant demandé : Qu'eu dis-tu, La Fleur? on lui répondit : Parl)leU, Monsieur, ce vieillard n'étoit pas manciiot, je voudrois lui ressembler, je scrois bien sage. {Dict. hist. et critique). — 3. « Il est assez piquant de constater la ressemblance qui existe entre certains cliapitres de LIrrélitjion de rAvenir du philosophe Guyau et le livre de le.x-capu-
est cause que nous sommes toujours unis et toujours en respect qunnd on en profère le nom, ce qui serait impossible si nous voulions nous donner la liberté d'en discourir, comme celuy qui s'engage dans un précipice s'expose nécessairement à périr.
J'ay remarqué — ajouta-l-il — ce que tu as avancé des dissentions et des suites funestes que causent vos diverses connoissances, et il faut que tu conclues que c'est un procédé inexcusable que celuy-là. La commune doctrine de cette première cause doit être le principe de notre union, comme elle l'est de notre production. Et bien quon doive avouer qu'on n'en sçauroit parler longtemps sans division, il faut conclure que lors que celte division forme des querelles et des guerres, on abuse du père commun au point essentiel qui nous doit unir. Mais comment peut-on penser qu'on, luy est agréable, quand on se détruit l'un l'autre sous prétexte de tuy plaire? Un ne le peut bien connoître que comme une cause uiiiverselle à qui tout appartient de même façon, qui donne le branle et la cadence à t<ms les particuliers telle qu'il veut, et qui dispose de tout purement selon sa volonté. N'est-ce pas donc abuser de sa bonté que de se déchirer les uns les autres, parce que les uns s'imaginent qu'ils le connoissent mieux que les autres?
.le répondis qu'on pouvait excuser ce procédé par le zèle que chaque partie conserve d'étendre sa Religion, qu'un chacun croit si bonne qu'il l'appuyé sur des révélations particulières, la confirme par des miracles, et en prend Dieu pour l'Autheur. Ce discours le surprit au-delà de toute imagination et, comme il ne put l'accorder avec les apparences de raisonnement qu'il avait remarquées auparavant, il me dit d'un accent fort grave: <■< N'est-ce pas peut-être que pensant me complaire tu m'en fais accroire, et que tu imposes à t,i. nation? Est-il possible qu'avec les lumières que tu as fait paraître, on puisse accorder ces révélations^ » Je luy protestay que j'étois sincère, et que bien que je fusse ravy de luy complaire, je ne le pouvais faire aux dépens de la vérité. J'ajautay que ce n était pas un même peuple qui avait des sentiments différents, mais qu'il en était comme il en serait des seizains, si l'un croyait d'une façon et l'autre autrement : d'où suivait qu'ils se méprisaient, se disputaient, se haïssaient, et se déchiraient assez souvent.
« Mais ne sont-ils pas capables — dit-il — de faire réftexian sur leur procédé et, suivant la connaissance que tu dis qu'ils ont de l'infinie bonté et sagesse de cet Etre divin, ne peuvent-ils pas penser qu'il ne saurait agréer ces contradictions? Ne doivent-ils pas craindre que leurs frères croyant d'eux ce qu'ils en croient, il est possible que les uns et les autres soient trompez? Quelle grande asseurance ont-ils pour .s'exempter de cette juste crainte ? » ./e répondis qu'ils étaient puissamment persuadez que Dieu s'était lui-même découvert à quelques particuliers des leurs \ et qu'il avait commandé qu'an les écoulât et qu'on leur ajoul&l
cin Foipny. « II arrivera un jour, dit Guyau, où la manière la'plus haute de prier, sera encore de penser », C'est précisément ce que font les Australiens (Gilbert C.iiinard). — 1. « C'est là, je erois. la partie la plus neuve des Aventures de Jacques Snrieur; nulle part encore on n'avait attaqué si hardiment les religions révélées » (Gilbert. Chinard). Foi^'ny n'est pas plus net que GenlTroy Vallée, qui. cent ans avant
foy comme k sa personne, ne forçant lontefois aucun, mais aUendant là mort d'un chacun pour récompenser ceux qui auront bien cru, et châtier ceux qui auront été incrédules.
« Mais comment croire — dit-il — que le Ilaah a plutôt parlé aux uns qu'aux autres? Et d'où peut provenir cette acception de personnes, qu'il préfère plutôt les uns que les autres pour les favoriser dcses lumières* ?m
Je répondis que les merveilles quils avaient faites en et oient des preuves asseurées, que Dieu étoit maître de ses volontez pour faire ce qu'il lui plaisoit, et que c étoit à la créature de les adorer et de .s'y soumettre.
Il me demanda « d'oii l'on pouvoit connoître que ces merveilles avoient été faites, veu que les autres qui étaient de créance contraire ne les admet toient pas ».
Je dis quon le tenait de père en fils. « Si cela est — répartit-il — la Reliqian qu'ils observent n'est fondée, ny sur la parole de Dieu puisqu'ils disputent entre eux si elle l'est véritahlement où si elle ne Vest pas, ny sur aucune merveille qui l'autorise puis que personne de ceux qui crayent ne se peut vanter d'en avoir veu, et que les autres, qui ne croyent pas, les rejettent comme supposées et, canséquemment, elle n'a nul autre fondement que la crédulité de ceux qui se laissent plus facilement persuader ».
Je répondis qu'il en était très peu qui ne crussent les mêmes révélations, mais que la diversité des Religions provenait des différentes explications qu'on leur donnait.
« Passons cette matière — dit-il — tu t'embarrasses et tu tombes d'erreur en erreur pour te vouloir trop expliquer. Si tout ce que tu avances pouvait subsister, tu ferais paraître ta nation comme des personnes qui n'ont des lumières que pour envisacfer des précipices inévitables, et pour se rendre nécessairement malheureuses. Ce que tu dis prouve qu'ils savent entrevoir un premier Etre, mais cette cannoissance ne sert qu'à les diviser, les tourmenter et leur donner mille faux préjuçjés de ce Saui'erain, le faisant partial, prenant ses révélations comme obscures et qui ont besoin d'explication, le considérant comme indifférent dans toutes les disputes qui se font pour sa gloire, et le traitant de cruel de perdre à la fin ceux qui ont travaillé avec plus de chaleur pour luy plaire, s'il arrive qu'ils n'ayent pas bien canceu ses volontez. Toutes ces procédures ne sont que des chicanes indignes d'être proposées quand il s'agit d'un Etre suprême qui ne peut agir qu'avec toute la prudence et toute la sagesse. Quant à nous, nous connaissons la primauté et la haute Souveraineté de cette première cause. Nous trouvons par nos raisonnements que toutes les créatures étant également siennes, il les regarde de même œil et de même affection. Enfin nous sommes persuadés que nous sommes si peu de chose à son égard que nous ne méritons pas qu'il fasse aucun état de nous, ny qu'il nous considère en façon c/uelcanque. Ce que
lui, tivait publié ce véritable manifeste qui a pour titre : La Béatitude des Cfirestiens ou le Fléau de la Foy. — 1. Dans ce chapitre Foigny fait la critique du miracle et (le la révélation dans des termes ([ui semblent annoncer le vicaire Savoyard (Lanson).
iu as apparié pour conclitsian de la fin d'un chacun est la preuve d'une chose obscure par une autre qui est plus obscure. Nous sommes encore à chercher s'il est quelque différence entre un homme mort et un autre nnimalparce que les suites étant les mêmes, sans aucune différence et n'y pouvant fonder de distinction, on nen peut parler que par des conjectures fort lé(jères. Nous voyons à la vérité quun homme vivant fait paraître plus de vivacité qu'une hrule, mais c'est trop peu pour nous persuader qu'il luy reste quelque avantarje sur elle après la mort. Puisque les brutes qui ont plusieurs derjrez de perfection entre elles, sont toutes éffales en celte extrémité, je ne puis former aucun juc/ejnent positif de l'excellence de l'homme après sa mort, de ce qu il excelle pendant sa vie.
« // en est cependant parmi nous qui, trouvant trop d'opposition entre l'homme et la brute, ne peuvent souffrir qu'il meure tout à fait comme elle. Mais quand nous les voulons oblir/er d'expliquer la différence, ils hésitent, ils s'évanouissent dans leurs pensées, et ils ne donnent aucune satisfaction. Car dire que ce (.^ plus ;> reste avec le corps dans la terre, c'est un «. pltis n superflu ; dire qu' il se retire^ on ne peut assigner le lieu, si ce n'est qu'il rentre en d'autres corps, mais ces pensées sont enveloppées de plusieurs difficullez qu'on ne peut résoudre ».
L'heure du Hah nous obligea de quitter, et Je lapassay toute à repasser par ma mémoire ce qu'il niavoil expliqué, et comme j'y trouvay des embarras qui surpassaient la portée de mon esprit, j'adoray la divine Providence de m'avoir donné d'autres lumières plus claires et plus asseurées, et de m'avoir fait comprendre qu'étant mon Sauveur comme il avait été mon Créateur, il m'avait doué d'une âme immortelle qui devoit jouir de sa gloire. Je fus ensuite fart douteux pour me déterminer, si je devois luy découvrir la foy que nous avons d'un Dieu mort et ressuscité pour notre Salut. Enfin, après mille combats, je conclus que c'était présenter des pierres précieuses à des aveugles, que d'en vouloir entamer le discours. Comme je connoissois son humeur et son génie, je fus asseuré qu'il m'enlacerait dans cent difficullez, et qu'il nous ferait passer, selon sa coutume, pour des ridicules. Je me souvins des paroles de l'Apôtre : « que la doctrine de l'Evangile était opposée à la vaine sagesse des mondains, que c'est une folie à ceux qui périssent, et que Dieu ne se donne pas à connaître aux orgueilleux de ce monde. » El certes la connoissance que j'ay pu avoir de celle Nation, fait que Je tiens pour asseuré qu'elle est d'autant plus incapable des connoissances surnaturelles qu'elle croit impossible, ou incompréhensible , tout ce qu'elle ne peut comprendre. Il est vray qu'elle est capable de beaucoup, et que la raison qui est sa guide, la ferait incaniparable si Dieu voulait l'éclairer, mais celle même raison qui l'élève tant sur les autres, nu regard des connoissances naturelles, l'abaisse au dessous de loules en ce qu'elle ne connoît pas son salut. On peut donc dire que sa science ne sert qu'à l'abuser, et que la vivacité de son esprit, jointe à la douceur de son naturel, pour obéir avec plaisir à la raison, la faisant un miracle sur la terre, sera la cause de son malheur dans l'Eternité '.
1. « Foigny a exposé avec trop d'enthousiasme la philosophie des Aiislralions
Je laisse aux savants déjuger de leur conduile à^ ne point parler de Dieu en façon quelconque, et d'en remarquer plusieurs traces dans V Antiquité. Ce que puis dire, c'est que ce procédé les contient dans^' un respect et dans une union admirable au regard des choses divines ^
Ils m'ont rencontré plusieurs fuis les genoux en terre, les mains jointes et les yeux levez vers le Ciel et, comme ifs s'élonnoienf de cette posture, mon vieillard ni interrogea un jour de ce que je prétendois faire. Ayanl répondu que je priois Dieu, il ajouta quil ne crogoit pas qu'on le pût prier sans Voffenser, et voici/ à peu prés le raisonnement qu'il forma : « Pour prier et invoquer le Haah, c'est une nécessité de supposer ou qu'il ignore ce que nous souhaitons, ou que, s'il le connoit, il ne le veut pas, et que nous prétendons le fléchir par notre iniportunité, ou du moins qu'il est indifférent, et que nous espérons le tirer à notre faveur. Penser le premier c'est blasphémer ; vouloir le second c'est impiété; croire le troisième c'est sacrilège... C'est un blasphème de ct'oire que celuy qui fait tout ignore quelque chose, et on ne peut, sans impiété, s'imaginer qu'on puisse l'obliger à vouloir ce qu'il ne vouloil pas auparavant, puisque c'est croire qu'on le peut changer, et qu'on peut le porter à vouloir ce qui n'est pas le meilleur. Quant à nous^ nous concevons cet Etre Souverain comme incapable de changement et comme voulant toujours ce qui est plus parfait. Nous ne pouvons avoir d'autres pensées, sans manquer au premier principe du raisonnement qui nous enseigne que le Ilaab ne peut faillir et ne peut vouloir que ce qui est très bon. Cette vérité nous est si claire quelle passe pour l'une des premières règles de notre raison. Je dis plus, on ne sauroit rien demander au Haab sans témérité ou sans ignorance : La témérité éclate en ce qu'on s'attribue de meilleurs sentiments que luy, et en ce qu'on veut réformer le cours ordinaire de sa conduite, l'obligeant à donner ce qu'il n'avoit pas dessein d'accorder. Car ou nous demandons ce que nous croyons le meilleur, ou ce qui, n'étant pas absolument le meilleur, nous est plus convenable. Si nous croyons qu'il est le meilleur, c'est témérité et peine perdue de le demander, puisque cette cause ne peut faire que le meilleur. Si on sait que ce n'est pas le meilleur, c'est une autre témérité d'oser le demander. Enfin c'est une ignorance insupportable de demander, sans faire réflexion, si c'est le meilleur qu'on demande ou si ce n'est pas le meilleur. Ces considérations nous obligent de tout attendre sans rien demander, et de
a) Var. 1692 : crime conduite aussi extraordinaire qui est celle de. — h) leur imprime. — c) dont nous ne voyons pas d'exemple parmi nous.
pour que nous soyons dupes de cette restriction; c'est bien à la religion chrétienne qu'il en a, il est véritablement ww libertin; toutes ses attaques contre les l'cligions révéléçs subsistent et seront reprises, nous savons par qui, au siècle suivant. Uayle, à l'article Spinosa, fait remarquer la ressemblance qui existe entre la doctrine du ^rand métaphysicien, et celle attribuée aux Chinois par le P. Bernier. Il y a entre les récits de voyages et les théories philosophiques et sociales du xvni* siècle, des pénétrations réciproques que l'on pourra seulement déterminer le jour où nous aurons une histoire et des éditions critiques des plus grands voyageurs. Je me borne à signaler les rapports, et à reconnaître que Foigny s'inspire très probablement directement de Spinoza (Gilbert Chinard).
recevoir tout ce qui nous arrive sans aucune répugnance, étant pleinement persuadez que cesf ainsi qu'il doit ,ir river, bien qu'il nous paroisse contraire et fâcheux.
Je répliquay qu'on croyoit parniy nous qu'il nous commandoit de prier et qu'au moins, étant sur le point de mourir et de chanqer de monde, nous devions implorer sa miséricorde. J'avançay expressément celte proposition pour connoître ses sentiments. Aussitôt, selon son activité ordinaire, il me dit que ma réponse contenoit tant de difpcullcz qu'il ne l'entendoit pas, et il m'obligea de m'éclaircir. Je lui fis donc connoître qu'en mourant nous changions de monde, et que nous étions placés selon la volonté de Dieu.
« Changer de monde — répondit-il — suppose deux mondes, et faire changement suppose nécessairement un grand voyage. Tu t^eux qu'on meure, c'est-à-dire qu'on cesse de pouvoir aller et, à même temps, tu veux qu'on fasse ce t^oyage, c'est-à-dire qu'on aille plus vite que si l'on vivoit. Tu veux deux choses fort opposées, un vivant qui ne puisse voyager en l'autre monde, et un mourant qui puisse faire ce voyage. Tu donnes plus de mouvement aux morts qu'à ceux qui vivent. Fais au moins réflexion sur ce que tu avances )>. Je répartis que je n'avois pas apporté cette façon de parler : « changer de monde » à dessein d'expliquer un autre séjour éloigné de cet Univers, mais seulement pour faire entendre une façon de demeurer toute autre et toute différente de celle-cy. Que quand j'avois dit que nous changions de monde, je n'aurois jamais cru qu'on prit ma proposition, de tous nous-mêmes, ny d'un voyage matériel^' j'ajoutay que nous avions accoutumé de nous servir de celte façon de parler pour faire connoître la séparation de notre principale partie que nous appelons notre âme qui, nous distinguant des bêtes, nous fait raisonnables. Qu'il falloit être pis que stupide pour s'imaginer que le corps ne se changeât pas en terre: Que ce dont nous étions bien persuadez étoit que ce qui nous faisoit raisonnables, se dégageant des liens qui l'unissoit au corps devenoit libre, et se portoit, en un moment, au lieu que Dieu lui a destiné selon la qualité de ses actions. »
2'a croîs donc — dit-il — que nous devenons des Habis, c'est-à-dire des Anges en notre mort et, qu'en cessant d'être, nous sommes beaucoup plus parfaits que nous ne sommes pendant que nous vivons, et tu t'embarrasses trop pour pouvoir l'expliquer. Notre vie n'étant qu'une suite de mouvement, il s'ensuit que la cessation de notre vie n'est qu'une cessation de mouvement, et ainsi bien loin de pouvoir a,ffir plus parfaitement étant morts, nous sommes incapables d'actions, puisque nous ne sommes plus susceptibles de mouvement. »
Je le priay de se conformer à ma pensée pour me répondre plus positivement, parce que je prétendois faire une distinction fort considérable entre nous-mêmes et entre notre âme qui n'en est qu'une partie. « Mais quand tu veux que cette partie se meuve, agisse, soit heureuse ou malheureuse, ou c'est le même, ou ce n'est plus le même qu'auparavant? — reprit-il — Si c'est le même, lu ne peux condamner mon raisonnement. Si ce n'est pas le même, tu as mal parlé, quand tu
lis dit qu'en mourant on est placé selon ses œuvres. » Je dis que c'étoit le même en partie. « Très hien — dii-il — et en la partie la plus noble qui est prise pour le tout. » D'accord — fis-je — « et ainsi fay raison — reprit-il — d'avoir avancé ce que tu ne pouvois approuver : Quand tu veux que vous mouriez et, à même temps, que tu entends qu'au lieu de mourir, vous vivez beaucoup plus parfaitement que devant la mort.
« Les pensées que lu as voulu expliquer vous représentent comme une pièce de grand prix, enfermée dans une matière crasse, à qui la mort, au lieu de iiuirc, sert merveilleusement puisqu'elle ne fait que vous en séparer et vous dégager de la corruption. D'où suit que ce que vous appelez mort est votre perfection et non pas votre destruction. Ou plutôt jHOurir, selon ton dire, ce n'est pas mourir, mais cesser de mourir, ce qu'il est impossible d'accorder, puisque c'est mourir et ne pas mourir ensemble; cesser d'être et être plus parfaitement; être détruit et subsister mieux que devant. »
Je connus que je Jie pouvois pousser plus avant les ouvertures de notre croyance qu'en scandcilisant cet homme et attirant son aversion. Je le priay d'excuser ma foiblesse et de m'expliquer ses sentiments, ce qu'il fit d'un air si relevé que je ne pus retenir ce qu'il dit, bien qu'en l'écoutant je comprisse en quelque façon toutes ses propositions'^.
Il entra autant que je puis me souvenir dans^ la doctrine d'un génie universel qui se communique par parties à chaque particulier, et qui a la vertu, ïors qu'un animal meurt, de se conserver jusques à ce qu'il soit communiqué à un autre, comme je le dois expliquer plus amplement dans leur philosophie, tellement que ce génie s'éteint en la mort*^ sans cependant être détruit, puisqu'il n'attend que l'occasion d'une nouvelle disposition*^ pour se rallumer* et qu'il se rallume selon la qualité du feu qui luy est communiqué.
a) Var. 1002 : Toutes ces longues dissertations depuis la p. 11j sont remplacées dans rédilion de 1602 par les lignes suivantes : « Comme je voiois bien que l'heure du Haab nous alloit obliger à nous séparer, je le pressai de me dire quels étoient les sentiments des Australiens touchant la nature de râmc; il m'expliqua donc leurs sentimens sur ce sujet, mais il le fit d'une manière si relevée que je ne pus retenir ce qu'il me dit, quoiqu'en l'écoutant, je comprisse en quelque façon toutes ses idées. — b) L'essentiel de leurs opinions touchant cette matière, autant que je puis m'en ressouvenir, roule sur. — c) de cet animal. — d) de nouveaux organes et la disposition d'une nouvelle machine.
1. Pour Bayle la doctrine de Sadeur (texte de 1692), est ici « d'un galimatias aussi absurde que VAme du Monde de quelques anciens philosophes. M. Lansou, estime, au contraire, que cette doctrine de l'âme universelle fait songer aux sto'icicns et à Spinoza.
im SENTIMENTS DES AUSTRALIENS SUR CETTE VIE