‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 66 sur 111 · SENTIMENTS DES AUSTRALIENS SUR CKTTE VIE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DES AUSTRALIENS SUR CKTTE VIE

les remplit d'humeur, ils nous en donnent tant que nous devenons pleins de superfluitez qu'il faut purger sous peine de périr. S'ils excèdent en chaleur, les éhullitions de sang s'ensuivent, avec mille ordures qui paroissent par nécessité sur Jios corps''. Eu un mot, ils nous font tels qu'ils sont parce qu'ils ne peuvent donner que ce qu'ils ont. Leur ardeur fait que nous sommes des chiens en concupiscence et leur bile nous enflamme de colère^\

Les Australiens sont exempts de toutes ces passions parce que leurs parents n'en ayant point, ils ne leur en peuvent communiquer. Gomme ils n'ont nul principe d'altération, ils vivent dans une espèce d'indillerence, sans autre mouvement que celuy que la raison leur imprime'.

Nous pourrions dire le môme de la nourriture, car si les Européens sont assez misérables pour avoir souvent des viandes fort défectueuses'', il arrive communément qu'ils en prennent deux et trois fois plus qu'il n'est requis pour leur entretien'^ : d'où suivent les fièvres, les catarrhes, les foiblesses d'estomach et plusieurs pareilles infirmités inconnues aux Australiens. La grande solidité de leurs fruits et leur admirable tempérance de n'en prendre qu'autant précisément que la nature en demande pour subsister, les éloigne de tous nos maux. Bien loin de faire gloire de manger et d'être somptueux en festin, ils se cachent et ne mangent qu'en secret et comme à la dérobée. Ils n'ont nulle heure réglée pour leur repas^ (sic) parce qu'ils jugent que c'est^ une action trop animale, de laquelle un homme devroit s'abstenir s'il pouvoit. De là provient qu'ils ont si peu de besoin des nécessitez que nous appelions communes, qu'à peine rendent-ils quelques excréments en huit jours.

Us conviennent tous que cette vie n'est qu'une agitation, qu'un trouble et qu'un tourment". Ils sont persuadez que ce que nous appelons la mort est leur repos, et que le plus grand bien de la créature est d'y retourner au plus lôt^. Cette pensée fait qu'ils vivent non seulement avec indifférence pour la vie, mais même avec désir de mourir. Aussitôt qu'ils s'apperçevoient que je témoignois quelque appréhension de la mort, ils se confirmoient dans la pensée que je ne pouvois être homme, parce que je manquois aux principes du vray raisonnement. Mon vieillard m'en parla plusieurs fois, et voici à peu près les raisons qu'il m'en donna : « Nous sommes dillorents des bêtes, en ce que leurs connoissances ne pénétrant pas dans le fond des choses, elles ne tirent leurs conséquences que de

a) Var. 1602 : leur intempérance nons remplit d'une abondance d'humeurs superflues qui nous tuent, quek[ue i-obustes que nous soions, si nous ne nous purjjcous trcf5 souvent. Ce sont les chaleurs excessives qu'ils allument dans leur sanj;^ i)ar leurs débauches qui nous causent ces ébullilions et tous ces autres maux sales et dégoûtants qui nous couvrent souvent tout le corps. — h) Leur bile nous donne des dispositions à la colère et leur lubricité augmente notre concupiscence. — c) malsaines. — d] se rassasier. — e) Ils dorment très peu. — /") le sommeil est. — g) d'arriver à ce terme qui met fin à toutes les peines.

i. « Rousseau ne nous dépeindra pas autrement l'homme naturel, dans la première partie du Discours de ilnégalilé (Gilbert Cliinard). — 2. « Tout cela (comme l'aspiration à se réunir le plus tôt possible à l'Etre universel) est encore dans l'Ecriture, voir le livre de Job. L'origine de ces idées est purement chrétienne (Lanson).

Page 1