SENTIMENTS ©ES AUSTRALIENS SUR CETTE VIE
parable de nous-même et que nous voir en toutes nos parties c'est ne voir rien que de mortel. Pouvoir craindre la mort c'est pouvoir accorder deux choses contradictoires, puisque craindre suppose un doute de ce qui arrivera, et que nous savons que la mort arrive indubitablement. C'est encore pis de prendre des préservatifs pour la détourner puisque nous sommes asseurez que cela est impossible. »
Je répliquay que nous pouvions avec justice craindre non la mort, mais ses approches, et que les préservatifs étoient utiles, au moins pour nous en éloi^^ner pour un temps.
« Très bien — répartil-il — mais ne vois-tu pas qu'étant un faire le faut de mourir, le retard ne cause qu'une suite de peines, de cha<,^rins, do regrets, d'ennuis, et que ce n'est que se peiner pour augmenter sa misère. »
J'ajoutay que ces raisons auroient beaucoup plus de poids parmy les Européens qu'en leurs quartiers, où ils ne savent ce que c'est que souffrir, au lieu que la vie des Européens est une vraye chaîne de misères.
« Quoy donc — dit-il — avez-vous d'autres infîrmitez que celles d'être mortels et de vous connoître mourants? »
Je l'asseuray qu'on mouroit souvent plusieui's fois, auparavant que d'achever de mourir, et que la mort ne provenoit aux Européens qu'à force de maladies qui les abattoient et les faisoient enfin défaillir. Cette réponse lui fut un mystère, et il la prit à contre sens des combats des uns contre les autres dont nous avons parlé, et comme je m'efforçois de lui faire comprendre nos gouttes, nos migraines, nos coliques, je vis qu'il n'entendoit pas ce que je voulois dire. Il fallut donc pour lui faire connoître ma proposition que je lui expliquasse en particulier quelques-unes des douleurs que nous souffrons et, comme il m'entendit, il ajouta : « Seroit-il bien possible qu'on pût aimer une telle vie? » Je répondis que non seulement on l'aimoit, mais encore qu'on n'omeltoit rien pour la prolonger. D'où il prit un nouveau sujet de nous condamner ou d'insensibilité, ou d'extravagance insupportable, parce qu'être^ asseuré de mourir tout à fait, se voir mourir à force de souffrance, ne pouvoir étendre sa vie sans une continuelle langueur, et chercher de ne point achever promptement de mourir, sont des conduites qui ne peuvent être conceues d'un esprit capable de raison^.
« Nos sentiments sont bien éloignez de ce procédé — ajouta-t-il — aussitôt que nous sommes capables de nous connoître. comme nous sommes obligez de nous aimer, et que nous nous considérons les victimes nécessaires d'une cause supérieure qui ^e plaît de'^ nous détruire, nous faisons un extrême mépris de notre vie et nous ne la regardons que comme un bien étranger que nous ne pouvons posséder qu'en fuyant. Le temps que nous la conservons'^ nous est à charge parce qu'il ne sert qu'il nous faire regretter un bien qu'on nous ôteplus facilemeuL qu'où ne uous le donne. Enfin nous nous ennuyons de vivre, parce que nous ft'osons nous
a) Var. i692 : ne pouvant, disoit-il, comprendre qu'un homme raisonnable. — b) pût ne pas souhaiter la mort comme son plus grand bien. — c) ]>eut 4 tous momens. — (/) pendant lequel nous en jouissons.
SENÎIMKNTS DES AUSTRALIENS SL'ft CETTE VIE 123
allacher à nous-mêmes de loule la tendresse que nous pourrions avoir, comme celuy (jni niiroit une pièce charmante pour un temps seulement crtiindroit de huj donner son cœur, de peur de trop souffrir, élant contraint de la quitter. »
Je dis f/ue la Nature enseic/noit'^ quo l'Klre étoit préférable au lîien^, et qu'il valoit mieux vivre, cjuand ce ne seroit que pour un jour, que de ne vivre pas. Mais il me répondit de la force que je vais expliquer :
« Il faut distinguer deux choses dans notre Etre, l'une est l'existence i,''énérale qui ne périt point, l'autre est cette existence en particulier" qui périt. La première est meilleure que sa privation, et c'est ce qu'on doit absolument entendre quand on dit que l'Etre est préférable au Non-Etre^^; la seconde est souvent pire que sa privation*, surtout si c'es< izne'* connoissance qui ne tende qu'à nous rendre malheureux. »
Je répartis : « Que si l'Etre en général étoit meilleur que le Non Etre, il s'ensuivoit que l'Etre en particulier valoit mieux que sa néijation^. » Mais il me satisfit en me proposant l'exemple même de l'état où j'avois été. « Dis-moy, de grâce — dit-il — quand tu te considérois seul, dans les lieux dont tu nous as parlé, environné de toute part de la mort, pouvois-tu croire alors que ta vie fût un bien, et l'estimois-tu plus que sa privalion^l N'est-il pas vray que tes connoissances ne servoient qu'à le rendre misérable, et que tu aurois préféré d'être insensible aux sentiments que tu avois de ta misère? Il ne sert donc de rien de vouloir s'opiniàtrer^ que connoîtreest un bien, puisque la connoissance qui m'afflige, non seulement ne m'est pas un bien, mais encore un mal que Je dois éviterK C'est de ce principe que suit notre vra^-e misère en ce monde et le grand défjoût que nous avons d'y demeurerK Nous nous considérons ce que nous sommes et ce que nous devrions être; nous savons que nous sommes'^ fort nobles, fort parfaits et^ dignes d'une éternité. Nous voyons que, nonobstant ces excellences"^, nous sommes obligez de dépendre de mille pièces^ qui sont beaucoup au-dessous de nous, et que nous sommes soumis à la liberté d'un Souveraiii qui ne nous a faits que pour nous changer, quand et comme il veut, et qui fait consister sa toute puissance à 710US détruire, autant qu'à nous faire exceller. Voilà ce qui nous chagrine, ce qui nous cause de tennuy et qui fait que nous avons plus de penchant à nôtre pas, quà être si élevez, jwur nous voir autant et plus maltraitez que les plus chétives et les plus abjectes créatures. Nous nous considérons comme des personnes qu'on n'élève que pour les rendre plus malheureuses, en quoy on nous traite pis que des bêles et il faut être plus insensible qu'elles pour n'en être pas persuadé^.
a) Var. 1692 : à cela que la raison nous apprcnoit. — b} néant. — c) ou cet Etre individuel. — d) néant. — e) elle est aecompajînéc d\nu'. — f) privation. — g) le ui^ant. — /») soustenir. — - i) d'autant plus sensible que je le connois mieux. — j) de connoitre. — k) des Etres. — 1} excellents, en un mot. — ni) notre noblesse et notre excellence. — u) créatures. — o) Voilà ce qui est cause que nous ne nous regardons que comme des Etres quon n"a élevez que pour les rendre plus malheureux, et ce qui fait que nous aimerions mieux n'être point du tout, que d'être tout ensemble et si exçellens et si misérables.
1. Après la doctrine des sto'icicns, voilà maintenant celle du nirvana (Lanson).
124 SENTIMEMS DES AUSTRALIENS SUU CETTE VIE
« Nos Ancêtres éloicnl lellciuenl convaincus de celle vérilc quils cherclioicnt de mourir avec empressemenl. Et comme nos pays se déserloienl, on trouva des raisons pour convaincre ceux qui resloient de s'épargner quelque temps. On leur remontra qu'il ne falloit pas rendre inutile une si belle et si grande terre; que nous faisions un ornement de cet Univers, et (|uc nous devions complaire au premier Soiiuerain de taules les façons''. Quelque temps après, pour remplacer toutes les places vacantes, les particuliers^ s'obligèrent de présenter jusqu'il trois enfants aux Hebs. Tout le i)ays étant repeuplé, il y a enfin environ cent cinquante ans, on restreignit Tobligation à ce qu'on n'accorderoit à personne la permission du grand repos qu'il n'eût présenté un Lieutenant" . Que s'il manque de fils naturel, il est obligé d'en substituer un d'ailleurs. // n'est que vingtneuf ans qu'on conclut dans une Assemblée du Ifab'^ qu'on ne pourroit demander la permission de cesser [d'être] qu'on eût au moins cent ans, ou qu'on ne lltparoître quelque blessure qui alFoiblît ou gâtât notablement le corps. »
Deux autres frères nous vinrent joindre, à mon grand regret, parce que ce Philosophe ne m'avoit jamais paru plus disposé à me satisfaire qu'il l'étoil alors'^.
Je fis plusieurs réflexions sur les discours qu'il m'avoit tenus, et j'y découvris des matières de très grande consolation. Je vis que si cette nation jouissait des lumières que la foy nous enseigne, elle serait d'autant plus heureuse qu'elle est misérable en étant privée. Sa tristesse de se voir obligée de cesser d'être se changerait en une joye incroyable si elle était éclairée comme nous, que notre mort n'est pas pour nous détruire, mais plutôt nous exempter de mourir, et pour nous élever à une pleine et éternelle béatitude. Si le chagrin de périr bientôt l'oblige de souhaiter de n'être pas et même de n'avoir jamais été, l'asseurance qu'elle aurait d'être toujours, et que son changement n'est que pour la rendre glorieuse, comblerait son bonheur.
Pour dire mon sentiment de ce procédé des Australiens au regard de la vie, je ne sais s'il faut l'attribuer plutôt à un dédain d'être pour vivre si peu, et au grand amour qu'ils se portent, qu'à une certaine force d'esprit qu'ils veulent faire paraître par tout. J'ay remarqué qu'ils ont tant d'ardeur pour être estimez de grand jugement, qu'ils ne se mettent en peine que d'exceller en ce point. De là vient qu'ils se piquent d'embrasser tout ce qu'on peut leur proposer de plus conforme à la raison. Comme ils ont peut être ouï que c'est le plus haut point d'un esprit généreux de mépriser cette vie, et de regarder la mort d'un courage inébranlable, ils ont receu et embrassé cette opinion comme un principe.
Il n'est point d'assemblée au Ilab, où des vingt et trente [personnes] ne demandent la liberté de retourner au repos; et il en est fort peu où on ne l'accorde à quelqu'un, quand les raisons qu'il donne sont approuvées.
«) Vur. 1692 : endurer la vie quand ce ne seroit que pour complaire au Souverain Mailre qui nous l'avoit donnée. — b) ceux qui avoient cherche leur repos dans une mort volontaire, tous ceux qui resloient. — c) homme au Hcb. — d) mais on délibéra en môme temps. — e) découvrir les mystères de toutes les choses sur lesquelles je lui dcmandois quelque éclaircissement.
La permission étant donnée, il présente son Lieutenant qui doit avoir au moins trente-cinq ans: la compagnie le reçoit avec joye, et on luy donne le nom du vieillard qui veut cesser de vivre. Cela étant fait, on luv représente les belles actions de celuy dont il occupe la place, et on dit qu'on est asseuré qu'il n'est pas capable de dégénérer. Celte céx-émonie étant achevée, le vieillard vient payement à la table des fruits du repos, où il en mange jusqu'à huit d'un visage serein et riant. En ayant mangé quatre, son cœur se dilate par dessus Vordinaire^^ et il commet plusieurs extravagances comme sont celles de sauter, de danser, et de dire toutes sortes de sottises, auxquelles les frères ne font point de réflexion parce qu'elles proviennent d'un esprit qui perd la raison. On luy en présente ensuite encore deux qui altèrent tout à fait son cerveau. Alors son Lieutenant avec un autre le conduisent au lieu qu'il s'est choisy et ajusté quelque temps auparavant'', où étant, et luy ayant donné deux autres fruits, il s'endort entièrement. Puis ayant fermé proprement le lieu, ils s'en retournent, témoignant quils souhaitent avec ardeur de jouir de son bonheur'^. Voilà comme^ vivent et comme meurent les Australiens.
Les Australiens comptent leurs années depuis le premier point du solstice du Capricorne jusqu'à la révolution du même point, et ils en jugent exactement par l'ombre d'une pointe attachée contre une muraille et opposée directement au midy. Etant arrivée au point le plus bas qui est marqué en tous leurs départements^, ils reconnoissent l'année finie et le commencement de la suivante.
Depuis ce Solstice jusqu'à l'Equinoxe de Mars, ils comptent un Sueb ou un mois; depuis l'Equinoxe de Mars jusqu'au Solstice de l'Ecrevisse, un autre mois ; depuis ce tempsjusqu'à l'autre Equinoxe un troisième mois; et le quatrième s'étend jusques au Solstice du Capricorne. Ils n'ont conséquemment que quatre mois en l'année. Ils nomment Suem ce que nous appelons semaines, et ils en comptent autant que de lunaisons et non plus ; la semaine est passée quand une lunaison est finie. Ils divisent les jours qu'ils nomment Suec en trois parties, Sluec'', le jour commençant, Suecz", le jour avancé; S/)»ec'' le jour finissant. Ils ne font qu'un ,article de la nuit parce qu'ils la passent dans un profond sommeil à cause des fruits qu'ils mangent à cet elTet. // nest que les gardes des avenues qui veillent jusqu^à ce que d'autres frères viennent prendre leur place, ce
.1) Var. IB92 : sa rate s'épanouit. — h) pour sépulture. — c) conjurant le souverain Etre d'avancer les bienheureux moments auxquels ils doivent jouir du repos pareil à celui de leur frère. — d) naissent. — e) appartemens. — /') Mure. — g) Dure. — h) Spurc.
qu'ils font quand ils s'éveillent, et ils s'éveillent selon la quantité de fruits qu'ils ont mangez^.
Ils commencent le Sluec à cinq heures da matin et il dure jusques à dix heures; le Suecz suit qui dure jusques à trois heures du soir, api'ès lequel est le Spuec qui finit à huit heures. L'une^ de ces parties est pour le Hab etles sciences, la seconde pour le travail, latroisième pour l'exercice public. Ils vont au Hab de cinq en cinq jours. L'ordre qu'ils observent est que le premier quartier vient y passer le Sluec, le second quartier le Suecz, le troisième le Spuec. Le second jour le quatrième quartier vient au Sluec, le cinquième au Suecz, le sixième au Spuec. Le troisième jour, le septième et puis le huitième, et neuvième, et ainsi des autres ; de sorte que le sixième jour le premier quartier recommence non au Sluec ou au matin, mais au Suecz. On voit ainsi sans cesse dans le Ilab nu moins quatre cens personnes sans compter celles des Hebs qui suivent leui-s quartiers. Ils passent donc le tiers du jour au Hab sans prononcer une seule parole, éloignez d'un pas les uns des autres, et si attentifs à ce qu'ils pensent que rien n'est capable de les divertir. J'ay appris qu'ils faisoient les temps passez certains signes extérieurs accompagnez de gi*imaces, et de contorsions Je membres, mais qu'on avoit trouvé à propos de les bannir entièrement parce qu'ils étoient indignes de l'esprit de l'homme''. Les jours qu'ils ne vont pas au Hab, ils sont obligez de se trouver au Ileb pour traiter des sciences, ce qu'ils font avec un si bel ordre'' que félois ravy de voir la diligence qu'ils apportent pour employer le temps avec profit. Ils proposent, les uns après les autres, leurs diflicultez qu'ils appuyent de puissantes raisons. Ils répondent ensuite à toutes les instances qu'on leur oppose. La dispute étant finie, si on a proposé quelque chose d'important, on l'écrit dans le livre public et un chacun le remarque eu particulier avec grand soin. S'il arrive que quelqu'un ait connu quelque chose qui luy déplaise, ou qu'il juge nécessaire au bien commun'^, il le propose aux frères, et on conclut ce qu'on juge de plus raisonnable, sans autre égard qu'aux intérêts du paysK
Ils occupent l'autre tiers du jour à leurs parteri'es qu'ils cultivent avec une adresse que nous ignorons" en Europe. Ils savent procurer une douceur si agréable à leurs fruits par de certaines mixtions qu'ils mettent en la racine quelle passerait pour un miracle en nos quartiers. Il n'est chambre ou salle Royale aussi proprement ni autant richement préparée que leurs allées. L'art y conduit la nature pour y représenter un grand nombre de si vifs portraits qu'ils surpassent les idées de nos meilleurs peintres. Ce qui est au-dessus de toutes nos admirations c'est que tout y paroit d'abord semblable, mais plus on y arrête la veuë, plus on y trouve de diversité. Ce n'est, à vray dire, qu'une ressemblance de différence continuelle et, si une pièce est charmante, sa voisine est ravissante. Ce qui fait le souverain degré de la perfection imaginable c'est que ces
a) Var. 1092 : cap ces fruits los assoupissent tellement que rien n'est capable de les réveiller Uni leurs .sens sont cn^^ourdis par la vorlu de ces fruits. — b} La première. — c) d'un homme raisonnable. — d) et une méthode (si) merveilleusement claire et bien suivie. — e) à l'avantage de la patrie. — /) ù autre chose qu'au biau public. — g) dont r.\rt n'est point connu.
figures ne sorti point momentanées on de deux ou trois jours, comme on en voit quelquefois en Europe, mais elles durent les années entières et, bien loin de se flétrir après un long temps, elles deviennent plus vives, plus riches et avec des entrelassenients plus pressez et plus considérables.'^ Le dei'nier tiers du jour est pour trois sortes d'exercices fort divertissnnts. Le premier consiste à faire paroUre ce qu'ils ont inventé de nouveau, ou à répéter ce qu'on a déjà fait auparavant. Mais c'est assez l'arement qu'on le passe sans proposer quelque rareté inouyë jusques alors^. Ceux qui l'ont trouvée obtiennent l'honneur d'être écr'xl avec leur invention dans le Livre des Curiosités publiques, ce quiU prisent comme on estime une très haute dignité parmy les Européens'^. En trente-deux ans qu'il y a que je suis dans le pays, j'en ay remarqué plus de cinq mille qui passeroient pour des prodiges entre nos meilleurs esprits'^. En voicy quelques-unes des plus récentes dont je me souviens.
I. Un frère parut avec un morceau de bois fort dur en sa main, il donna le secret de ramollir comme de la cire échauffée, et ensuite de le liquéfier; étant liquide et y ayant mêlé la pesanteur d'une once d'eau de mer, on vid quil se changea en trois heures en une tige chargée d'une belle fleur incarnate. Celle fleur étant pétrie et mélangée d'une espèce de vitriol, on en vil sortir un petit animal de la grosseur d'un chat, trois heures après.
II. Ayant un petit morceau de terre prise à liberté, Varrousanl, la salant d'un sel de vitriol, y mêlant deux cuillerez de jus du fruit du repos, la soufflant ensuite d'un certain biais, et l'exposant avec quelque^ couvertures de feuilles au Soleil, il en sort en deux heures un bel oyseau comme une mésange, mais j'ay remarqué qu'il ne vivoii pas longtemps.
III. Prenant un verre d'eau de mer, y mêlant six onces de terre ou environ, y versant demie cuillerée du fruit du repos, mettant le tout empaqueté de feuilles sous l'aisselle environ six heures, il en sort une espèce de petit chien merveilleux.
IV. Ayant recueilly demi-once de rosée, y mêlant du jus d'une fleur qu'ils ont d'un rouge fort haut, et l'ayant laissé cuire au Soleil un jour entier, le lendemain, au lever du même Soleil, il en sort une fleur incarnate sans pareille.
V. Ayant amassé une once de rosée, y ayant mêlé deux gouttes d'eau de mer, si on souffle dedans au Soleil avec un petit tuyau, il se forme une petite bouteille d'un Cristal inestimable.
VI. Une feuille d'un arbre telle qu'on voudra, lavée le matin du jus
a) Var. 1692 : certaines liqueurs dont ils arrosent leurs arbres, qu'on ne peut rien manger de plus délicieux. Leurs parterres sont émaillez de mille sortes de fleurs, les unes plus belles que les autres, et (jui semblent se disputer lavanlage de l'éclat de la variété des couleurs, et des charmes de l'odeur. Leurs allées y sont d'une lon- {jfueur à perte de vue et dune propreté à laquelle on ne sauroit rien ajouter. Tout cela est entrecoupé de mille pièces d'eau toutes différentes qui forment des bassins, des canaux, des cascades et tout ce que l'Art peut inventer pour le plaisir des sens, si bien que ces jardins sont réellement tels que nous nous en ligurons quelquefois en idée, lorsque nous laissons agir notre imagination au gré de nos désirs. — b) invention nouvelle. — c) estiment le plus grand honneur qu'on puisse recevoir parmi eu.v. — d) parmi nous.
du fruit de l'arbre du repos, devient ferme et beaucoup plus dure que notre fer; étant relavée de la même eau, elle blanchit et devient mollasse comme notre fin papier, c'est ce de quoy je me suis servy pour écrire ces lignes .
VII. Un fruit (jros comme nos calebasses coupé par le milieu, et vuidé de son cœur, y mettant un verre d'eau marine, avec demi-once d'eau de vitriol, et quelques gouttes du fruit de l'arbre du repos, les parties étant rejointes et exposées au Soleil deux fois vingt-quatre heures, il en sort un animal de figure de nos levrots, qui court et dresse les oreilles avec étonnement, mais il ne vit qu'environ trois heures parce qu'il n'est pas percé au fondement.
VIII. Une certaine huile tirée des feuilles des racines des parterres, mêlée avec de l'eau de mer, remuée par le mouvement d'une petite roue, éclaire comme un gros flambeau, sans chaleur cependant, et l'on s'en sert communément pour les quartiers.
IX. Une perche ronde frottée d'une petite herbe égale à notre cerfeuille, empêche que l'eau découle à terre, ou plutôt l'eau s'y attache, comme le fer s'attache à Vaymanl dans l'Europe.
X. Une roue à quatre pointes et à quatre boulets qui s'étendent et se rétraignent fait un mouvement perpétuel. J'ay remarqué que cela provient d'un bois suspendu qui tire le boulet du côté droit et le chasse au gauche.
XI. Des feuilles cousues ensemble, frottées deux fois du jus du fruit du repos, y mêlant quelques gouttes exprimées des feuilles du même arbre, font une toile plus brillante et plus polie que nos toiles d'or.
XII. S'étant frotté avec de l'eau de mer mêlée du jus des fruits des parterres, on devient rouge comme écarlate et, se frottant ensuite de la même eau, on est invisible durant deux heures.
Le livre de semblables merveilles est gros comme une vie des saints et il est presque plein.
Le second exercice est de manier deux sortes d'armes, dont les unes ont beaucoup de rajDport à nos hallebardes, et les autres à nos tuyaux d'orgues. Ils manient celles-là avec une grande agilité, mais non pas cependant avec toute la dextérité que j'ay remarquée en Europe. Leurs hallebardes sont si grosses et si fortes qu'elles peuvent percer facilement six hommes ensemble. Ce sont des pièces de bois façonnées et trempées quelques heures dans une eau de mer mêlée du jus du fruit du repos* qui les endurcit et les rend en même temps plus légères.
J'appelle orgues, dix, douze et quinze^ tuyaux, qui ont certains ressorts au bout, lesquels étant lâchez poussent des balles avec tant d'impétuosité qu'elles percent les cinq et six hommes d'un coup. L'agilité dont ils les lâchent fait" qu'il est presque impossible de se sam^'er*^, et on est plutôt fi-appé qu'on n'a pensé à plier ou à se contregarder. Ils jettent leurs hallebardes de trente et de quarante pas avec tant d'adresse qu'ils donnent les dix ou les quinze fois de suite dans un même trou^. Mais leur
a) Vap. 1692 : de quelques autres dropucs. — b) ou douze. — c) l'action de ce rapport est si rapide et si prompte. — d) sen {,'arantir. — e) et de quinze coups ils n'en manqueront pas deux h frapper au blanc.