DES RARETEZ UTILES A L'EUROPE QUI SE TROUVENT DANS LE PAYS AUSTRAL
Ceux-là sont aveugles et sans expérience^ qui s'imaginent que l'Europe est un pays plein qui n'a aucun besoin de ses voisins. Les nouvelles conimoditez que le commerce avec l'Asie et avec l'Amérique a découvertes^ depuis cent ans, sont des preuves certaines de cette erreur. Il n'est point de doute que, si elle pouvoit communiquer avec les Australiens, elle ne fût tout autre qu'elle nest maintenanf^. Je ne veux rien dire du naturel de ce peuple, et des vertus morales que tous les particuliers font paraître, ce qu'on doit considérer comme un thrésor incomparable qui servirait d'exemple et de modèle à ceux qui, après des trente et quarante ans de mortification, n'approchent pas de leurs perfections. Je veux seulement faire mention de quatre avantages admirables qu'on en retireroit infailliblement.
Entre les animaux dont j'ay parlé, les Ilums rendroient des services incroyables puisqu'ils exempteroient les hommes de ces peines étranges^, qu'il faut avoir pour labourer la terre. Mais les Suefs donneroient encore plus de contentement. Ce sont des bêtes si douces qu'elles surpassent les bœufs les plus traitables, et elles sont d'un entretien si facile que deux livres dherbe les nourrissent plus de trois jours. Il est plus, car elles demeurent des jours entiers" sans manger, et il n'est pas nécessaire de s'arrêter durant les dix ou douze heures de chemin pour les repaître quand on est en voi/age. Cependant leurs pas sont grands et vites, et^ elles font les dix-huit ou vingt lieues sans incommodité. Le fruit que les marchands et les Seigneurs en retireroient n'est pas explicable^; ils ne feroient pas la dixième partie de la dépense qu'ils sont obligez de îaire pour voyager, et pour le transport des marchandises. Deux de ces animaux portent la charge d'un grand char tiré à six chevaux. Les Australiens, qui n'ont besoin d'aucun trafic, sont excusables d'en faire si peu d'état; mais les Européens devroient les rechercher à tout risque, à cause de l'avantage incroyable qu'ils en peuvent prétendre.
Mais ce qui passe tout ce que l'Europe a jamais connu de commode, c'est l'utilité des oyseaux carnassiers dont j'ay parlé. Ces animaux, qui sont fort cruels étant sauvages, s'apprivoisent facilement, et deviennent si domestiques ef SI amis de TAo/nme, étant apprivoisez, crue nos chiens ne le
a) Var. 1692 : se trompent. — b) nous a apportées. — c) elle n'en retirât des avantages tout autrement considérables. — d| extraordinaires. — e) un jour. — f) dans les voïages les plus difficiles. — g) est aisé à comprendre.
Î38 ftARETEZ UTILES A l'eUROPE
sont pas davantage. On en conservoit encore dans le seizain de Burd, quand i'arrivay dans la terre Australe, qui portoient un homme avec plus de facilité qu'un cheval d'Espag-ne. On monte sur le delFaut de leurs ailes, et les plumes de leur dos servent d'un coussin fort délicaf^. Il n'est que de leur attacher une petite ficelle au bec pour les conduire où et comme Ton veut, et on fait, sans se peiner, les quinze et seize heures^ d'une traite. Après s'être reposé environ deux heures pour les repaître de viandes, on en fait encore autant. Ainsi on avance en un jour, sans aucune incommodité, sans crainte et sans danger, les trente et trente-cinq lieues en ligne droite'^ sans se mettre en peine ny des ruisseaux, ny des rivières, ny des bois, ny des montagnes, ny d'aucune mauvaise rencontre. En un mol, c'est une commodité sans pareille et un divertissement indicible. Deux raisons ont obligé les Australiens à s'en défaire, qui n'ont aucun lieu en Europe; l'une est qu'ils sont d'une ardeur extrême pour la conjonction charnelle, ce qui causoit qu'un mâle portoit quelquefois celuy qui le monloit dans une Isle oiî il sentoit quelque femelle, et l'Australien y étoit dévoré par les oyseaux sauvages. L'autre est qu'ils se persuadèrent que les privez attiroieiil les carnassiers sur leur terre, d'où suivoient les g-rands désordres qu'ils étoient oblig'ez de soulfrir. Ces considérations n'auroient aucun elFet dans les pays septentrionaux parce qu'il n'y auroit que des oyseaux privez, desquels on ne recevroit que des services. Il est vray quils sont carnassiers, mais ils ne sont anthropophages que parce qu'on leur donne des appas etdes allèchemenls pour Vêtre, comme je dois l'expliquer^.
Voilà ce que j'ay remarqué de plus considérable touchant les animaux de la terre Australe. Pour les fruits qu'elle porte, ils surpassent tout ce qu'on peut s'imaginer de beau et de délicat, et les lahles des Princes et des Rois seroient enrichies de leurs services. Outre leur beauté et leur délicatesse, le fruit du repos a des propriétez que nous estimerions miraculeuses ; le dormir nourrissant qu'il provoque tel qu'on veut, sans aucune incommodité, et toutes les playes que son jus guérit en très peu de temps, m'obligent de croire qu'il n'est aucun mal en Europe duquel il ne seroit le remède très asseuré. J'ay seu que ce fut l'unique moyen dont on se servit pour panser mes playes à mon ari'ivée et, ayant receu ensuite en plusieurs combats quantité de coups, soit par ouverture, soit en contusion et en fracassement, j'ay toujours été parfaitement rétably en trois jours. Ce qu'étant ainsi on abrégeroit ce nombre sans nombre de drogues et de remèdes, on seroit soulagé sans frais, et on vivrait sans danger de ces longues infîrmitez qui tuent la plupart du monde en nos quartiers^.
J'étois sujet à plusieurs foiblesses pendant mon séjour dans le Portugal, et les elFroyables secousses que j'avois souffertes sur la mer dévoient m'alFoiblir beaucoup. Cependant depuis que je suis en ce pays, et que je vis des fruits qui y servent de nourriture, je dois dire je n'ay senty nulle infirmité corporelle telle qu'elle soit, et bien que mes deffauts m'ayent causé des traverses très considérables, et que réloignement de
a) Var. 1692 : commode. — b) quarante h cinquante lieut's tout. — c) cent lieues. — d| et où il n'y en auroit point de sauva;j;es. — c) qui coûtent si cher en Europe, et qui tuent la plupart des malades & qui on les donne.
BARETEZ UTILES A L EUROPE 139
mon pays joint à des coutumes toutes extraordinaires, que je suis obligé de pratiquer, me donnent plusieurs ennuis; aussitost queje mange un fruit du repos, mes ressentiments s'adoucissent, mon cœur devient gay, et je me trouve d'une humeur qui me rend très content. C'est ce qu'on eslimeroit à poids d'or dans les pays septentrionaux où les tristesses en tuent la plupart, et où les chagrins causent des langueurs qui sont pires que la mort.
Mais que peul-on s'imaginer de plus souhaitable que de vivre splendidement et très délicatement, sans dépense, sans nécessité ny de cuisine ny de cuisinier, ny de tous les attirails qui s'en suivent? Que peut-on penser de plus délicieux que de jouir d'un boire cordial, plus nourrissant et plus roboratif que toutes Iss boissons naturelles et artificielles de l'Europe, sans peine, sans travail et en se divertissant? Quel repos d'esprit pour les Ames Religieuses de pouvoir vivre quasi sans manger et sans boire, je veux dire sans être obligées de perdre et temps et argent à mille sortes d'apprêts, puisqu'on n'auroit besoin que de trois ou quati*e morceaux d'un fruit plus doux et plus appétissant que nos viandes les plus substantielles et les mieux assaisonnées, et de boire d'une espèce de nectar naturel dont on ignore la délicatesse en nos pays, sans autre soin que de le recevoir de la nature, après quelque médiocre culture'^.
Davantage comme les Européens sont extrêmement curieux de nouveautez, ils pourroient, avec le jus du fruit du repos et quelques cuillerées d'eau salée diversement mélangée, faire quasi toutes sortes d'inventions utiles, nécessaires et admirables. On peut faire quelle couleur on veut; on peut changer ce qui est mol en des matières plus dures que l'acier sans besoin de fonte, ny de coup de marteau. On peut rendre ce qui est dur, trailahle et maniable comme de la cire fondue. Enfin jamais magicien ny joueur de passe-passe n'est approché et n'approchera des gentillesses et des curiositez qui suivent de ce mélange, et il se fait avec tant de facilité qu'il n'est personne, pour peu expérimentée qu'elle soit, qui ne puisse présenter des effets que nous jugerions miraculeux.
J'ay admiré cent fois comme la nature donne en se jouant et même avec profusion en ce pays, ce dont elle est avaricieuse en nos quartiers. 7'out ce que nous estimons rare, charmant et ravissant, y est si commun qu'on n'y voit rien de moindre considération. Enfin ce que les Européens ne peuvent avoir sans de très longs et de très pénibles travaux ne coûte qu'une production momentanée en ce pays. Je ne puis passer sous silence cette abondance de fin crystal qui s'y rencontre, qu'ils savent tailler et poser l'un sur l'autre, avec tant de propreté et tant d'artifice qu'on a peine d'en connoître la séparation ; et qui est si transparent qu'on n'en sauroit distinguer les pores, si les riches figures de diverses couleurs que la nature y a entrelassées ne les faisoient connoître. Jay pris pour une marque infaillible que ce pays a été applany qu'on voit, dans le seizain de Huff, un Hab qui^ est asseurément d'une seule pierre ", ce qui n'a
a) Var. if)92 : qui coule par ruisseaux en ce pais, où chacun peut s'en rassasier sans être obligé ni à labourer la terre, ni à cultiver les arbres. — b) Mais ce qui passe, à mon sens, tout ce qu'on peut voir de plus prodigieux au monde, c'est un Hab qui se void dans le seizain de Huf, lequel. — c) de Cristal.
UO RARETKZ utiles a L EUROPE
pû être qu'à force de picquer et de tailler dans un roc de cette nature. C'est une pièce si riche et si prodiçfieuse qu'elle n'est pas concevable. Ce miraculeux ouvrage surpasse les ordinaires en hauteur et en larg-eur. Il est en haut de quinze cents^ pieds et large de deux mille^ ; les ligures dont le crystal est entremêlé sont plus rnres quk Vordinaire'', et on voit bien qu'elles sont de toutes leurs longueurs sans aucune coupure'^. On m"a asseuré qu'on avoit déjà proposé plusieurs fois dans les assemblées s'il ne valoit pas mieux le détruire que de le conserver, premièrement : Parce qu'il cause de la curiosité ; secondement : Parce qu'il est occasion de distraction^; troisièmement : Parce que c'est une particularité; mais je ne sçay quelle conclusion on a prise. Les Chrétiens Européens qui recherchent avec tant de soin V enrichissement et la décoration de leurs Eglises, trouveroient là tout ce qu ils peuvent souhaiter pour faire éclater et admirer leurs saints lieux.
La grande difTiculté est de trouver le moyen de pouvoir communiquer^ avec ces peuples et, aprèsy avoir fait toutes les réflexions possibles, j'y vois des peines insurmontables. Comme ils ne souhaitent rien ^', il n'est aucune apparence qu'on les puisse attirer par l'amorce du gain, de la récompense ou du plaisir. D'ailleurs l'aversion inexplicable^^ qu'ils conservent et quils cultivent pour notre nation' est cause qu'ils ne nous peuvent voir sans horreur. Nous n avons pas plus de haine contre les loups et contre les serpents qu'ils en ont contre nous, et ils ne peuvent oûir parler de notre nature i, sans témoigner la passion qu'ils ont de nous détruire. Tout ce que nous portons aux terres qu'on appelle neuves^, (yii nous en a procuré l'entrée et l'accès favorable auprès des habitants, leur paroît des sottises, des jeux^ d'enfant, et indignes de l'estime d'un homme. Ils regardent toutes nos étoiles comme nous considérons nos toiles d'araignées; ils ne savent ce que signifient les mots d'or et d'argent. En un mot, tout ce que nous croyons précieux passe en leur jugement pour ridicule et pour recherche de bêtes. Mais ce qui rebulte toutes les recherches que je puis faire, pour asseurer le moyen de communiquer avec eux, c'est le grand avantage qu'ils ont de la mer. Elle ^ est si peu profonde en ces pays, qu'elle ne peut soutenir un vaisseau à deux ou trois lieues de leurs bords ny même une chaloupe à cinq ou six cents pas, exceptez les détours particuliers qu'on ne peut connoître, sans une longue expérience. Davantage ils ont des gardes si exacts sur les rivages qu'il est impossible de les surprendre, ny môme de les attaquer, avec espérance de succez, comme on verra dans la suite.
a) Var. 1692 : deux cents. — b) cent cinquante. — c) grandes que les autres. — d) pièce rapportée. — e) à ceux qiii s'y assemblent; cependant il subsiste encore et j'ai peine à croire qu'on puisse se résoudre à détruire une pièce si riche et si rare. — /) et avoir commerce. — g) et qu'ils n'ont besoin de rien. — /«) étrange. — i) ont pour nous. — j) nous. — k\ nouvellement découvertes et ce. — l) bagatelles et des jouets. — m\ il ne nous resteroit plus que la voie des armes pour nous faire une entrée chez eux par la force ouverte ; mais ils ont en cela un avantage sur nous qui rendroit tous nos efforts inutiles, car la Mer.
GL'ICRKES ORDINAIRES DES AUSTRAMEiNS 14 J