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CHAPITRE XII

C'est un ordre inviolable * en ce monde que l'homme ne peut avoir un bien sans peine ny le conserver sans difficulté. Les Australiens qui seraient heureux dans leurs possessions remplies de tous les avantages dont la nature est capable, ne manquent pas d'ennemis qui les exècrent, ny de guerres pour se deffendre. Les plus ordinaires sont, premièrement : Contre les Fondins ; secondement : Contre les monstres marins ' troisièmement : Contre les oyseaux sauvages et carnassiers. La première et la seconde les oblige de conserver *> plusieurs mille hommes continuellement en garde aux pieds des monts de Juads'^ et beaucoup plus sur les côtes de la mer, à savoir vingt mille en soixante lieues de pays. La troisième les contraint de ne pas s'éloigner en certains temps les uns des autres, et d'être en des précautions très grandes et fort incommodes.

Le choix qu'on fait pour l'envoy des gardes ne souffre aucune difficulté. Il est si bien ordonné de tout temps, tant pour aller que pour séjourner et pour Ventretien, que tout se fait sans quonen parle en façon quelconque. On tire environ six millions de personnes de tout le pays pour la garde de toutes les avenues, el ils sont tellement disposez quil peut y avoir environ trois cent trente hommes en l'espace de chaque lieuë et plus de cent mille en trois cents lieues.

Ceux qui remarquent quelque approche de l'ennemy élèvent un signe quiéclalle comme une flamme brillante, et qui, à même temps, fait un bruit comme d'une cheute d'eau impétueuse qui^ s'entend facilement de deux lieues. Aussitost les autres, à droite et à gauche, dressent le même signal, et toute la côte en vingt-quatre heures est avertie. La moitié des gardes courent vers le lieu de l'alarme avec cette promptitude qu'en six heures des trois et quatre'' mille sont sur la place. Quand on connoît qu'on est assez de monde pour s'opposer et pour ruiner l'ennemy, on ôte le premier signal et, à même temps, tous les autres cessent, et les renforts ne s'augmentent plus.

Ce qui surpasse tous les sujets d'admiration, c'est de voir que sans aucun conducteur^, sans avertissement, et même sans se parler, ils savent se poster avec tant d'exactitude et d'adresse que jamais soldat pour bien commandé et conduit qu'il soit, n'a été plus ponctuel ny mieux dressé qu'ils le sont^. Ceux qui sont les premiers avancent faisant face, selon

a) Var. 1C92 : constant. — b) ainsi on ne doil pas être surpris que les Australiens soient otili^ez quelquefois à soutenir de grandes guerres pour défendre un pais dont leurs voisins connoissant les avantages font tous leurs eflorls pour y pénétrer. Les plus redoutatjlcs de ces voisins sont les Fondins, peuple tien et belliqueux qui est toujours iirèt à faire irruption du côté qu'on les attend le moins. Ce qui oblige les Australiens à avoir. — c) sur les montagnes. — d) Le premier des Gardes qui sapperçoit des approches de l'Ennemi fait aussitôt le signal dont on est convenu. Ce signal consiste à jeter une espèce de fusée volante qui s'élève fort haut et dont le bruit. — ej trente et quarante. — f) chefs. — g) d ordre et de discipline qu'on diroit que ce

le besoin quHls connoissent. Un chacun a la raison pour guide, à laquelle ils s'unissent tous, avec un tel soin qu'on diroit, ou qu'ils ne font qu'un même, ou qu'ils sont autant d'admirables conducteurs qui n'ont qu'un même dessein, et unmême moyen pour l'exécution.

J'ay assisté à deux irruptions que les Fondins ont fait dans le pays, la première fut environ dix-sept ans après mon arrivée, et l'auti'e se fit l'année passée. Les Fondins s'étoient amassez envii'on cent mille pour frayer un passage duquel on ne s'étoit point douté. Ils s'étoient postez plus de trente mille en un endroit, d'où il n'y avoit qu'à descendre cinquante pas pour être dans le pays ^. Ils défîloient en faveur de la nuit, et n'eût été le bruit de quelques inconsidérez, ils seroient entrez plus de dix mille\de\ani que le signal eût été posé. Comme on vid un dangerextraordinaire, ou doubla le signal, marque infaillible que tous les seizains doivent courir.

Au commencement les Fondins qui enti'oient en foule, ne trouvèrent que trois cents Australiens qui faisoient ferme avec tant de vigueur qu'ils arrêtèi'ent l'entrée. Mais comme ceux qui étoient déjà dans le pays les environnèrent, il n'en resta pas un. Cependant comme ils vendirent leur vie très chèrement et qu'ils combattirent plus de deux heures, les deux seizains voisins eurent le temps de s'approcher, de sorte que pendant que ceux-cy succomboient, un autre gros se forma d'environ quinze cents personnes. Les Fondins, ayant passé sur le ventre aux premiers, se jeltèrent plus de soixante mille dans le pays, criant « ham^ham», victoire, victoire. Les quinze cents s'opposèrent comme un rocher quarré faisant front de toute part. Mais les Fondins les environnèrent facilement et en firent une grande boucherie.

Le jour commença, et une partie des Fondins s'étant opiniatrez au combat contre les quinze cents firent un grand feu de tous les cotez, ou pour les brûler, ou, du moins, pour les empêcher de fuir. Les Australiens'^ formèrent environ vingt-cinq mille hommes entre lesquels j'étois et, ayant fait trois corps, le plus petit, qui éloit de cinq à six mille, tâcha de gagner le passage par où les Fondins étoient entrez. Les Fondins 1res bien avertis de leur procédé, avoient laissé vingt mille hommes en embuscade sur les avenues pour les delîendre, et ils donnèrent si rudement contre les Australiens pendant cinq heures entières qu'ils les auroient tous delîaits, sans un renfort de trois mille qui survint et soutint le combat cin(( autres heures, avec un carnage*' de part et d'autre qu'on ne sauroit expliquer. Les deux autres corps combattoient avec la même vigueur et occupoient entièrement les Fondins. La boucherie fut si grande que le lieu du combat faisoit un mortier du sang des corps morts, où on enfonçoit jusqu'aux genoux. Les Fondins commençoient à se lasser lorsqu'un autre secours de vingt mille Australiens arriva qui, ayant percé les Fondins sans grande difTiculté, vint à nous pour nous donner de la nourriture. Cela fail^, on détacha dix mille hommes pour aller secourir les frères du passage

sont autant d'admirables capitaines qui n'ont tous qu'un même dessein, et un môme moïen pour l'exécuter. — a) Var. 1692 : moins bien gardé. — b) tous entrez. — c) mais le reste des Australiens qui accouroicnt de toutes parts. — d) horrible. — e) Comme nous nous trouvions de beaucoup supérieurs à nos ennemis.

qui souffroient beaucoup parce que les Fondine les assommoient de leurs embuscades sans pouvoir se de/fendre. On redoubla le combat contre ceux qui étaient dans le pays, mais comme ils étoient fort fatiguez^, ils quittèrent bientôt la place, et se disposèrent à fiiir. Comme ils trouvèrent les chemins fermez et qu'ils virent que la perte leur étoit inévitable, ils retournèrent contre les Australiens qui les poursuivoient en queue, et se delfendant en désespérez, ils fendirent plus de vingt mille Australiens^ qui se lassoient de les tuer.

Ayant gagné la liberté de fuir dans le pays, ils se dispersèrent qui çà, qui là. Le combat dura jusqu'au milieu de la nuit suivante que les Australiens ne cessèrent d'accourir de toute par], au secours, et comme ils rencontroient les Fondins fuyards, ils n'en laissoient échapper aucun. On courut promptement au passage où les Fondins se deirendoient encore avec beaucoup de vigueur. Mais, voyant ce grand secours, ils lâchèrent pied et tâchèrent de se retirer. Le combat étant finy, les Australiens qui avoient combattu, ayant mis bas les signes, se rafraîchirent et se reposèrent pendant que les nouveaux venus cherchèrent tous les frères qui étoient morts dans cette deffaite. On trouva plus de dix-neuf mille Australiens tuez sur la place, et les blessez faisoient nombre de douze mille, du nombre desquels je dois me mettre puisque j'y eus un bras cassé et une cuisse percée. Un chacun reconnut ses morts et des combattants des deux seizains plus proches du combat, il n'en resta que vingt-sept. On mit les ordres nécessaires pour transporter tous les tuez dans leurs départements, et pour amasser tous les corps des Fondins au lieu de leur irruption. On en compta près de quatre-vingt et dix mille qn'on mit les uns sur les autres, presque Vespace d'une lieuë et demie de chemin.

Voilà le premier combat des Australiens contre les Fondins que je décris comme témoin oculaire et comme combattant; je n'y remarquay nulle régularité de notre côté que de tenir ferme et d'être inébranlables jusqu'à la mort. Ceux qui font haye, s'occupent à parer les coups qu'on décharge, et les autres de derrière en déchargent contre les assaillants avec tant de vitesse et tant d'impétuosité que cinquante Australiens sont capables d'embarrasser dix mille hommes,\ls ont tous dans le combat une espèce de petite cuirasse légère et délicate'^ comme notre papier, mais si dure et si difficile à pénétrer qu'il faut un coup extraordinaire pour la percer. Pour leur nourriture, elle se tire pour un chacun en particulier de l'appartement d'où il est, avec une addresse d'autant plus grande qu'on s'en aperçoit moins. Les frères la portent en leur Hab le matin; les frères du Hab voisin la transportent dans le leur, et ainsi des autres jusqu'à l'endroit où sont les gardes auxquels les fruits sont destinez. S'd arrive que la distance des lieux cause quelque altération aux fruits, on les change dans un Hab, et on en met des frais.

Le second combat arri\a seize ans après celuy-cy. Les Fondins s'étoient emparez d'une Isle fort considérable à dix lieues du seizain de Puis. Elle

a) Var. 1692 : jettoient sur eux de grosses pierres du haut des montagnes où ils étoient en embuscade. De notre côté, nous qui avions des troupes toutes fraîches, nous recommençâmes comme un nouveau combat contre des gens presque abatus de fatigue. — f)} s'ouvrirent un passage au travers de nos soldats. — c) mince.

avoit neuf heures*^ de largeur, et comme c'étoit une très bonne ferre, ils s'y étoient fortifiés et multipliez. La douceur de l'air, jointe à l'abondance, y atliroit tous les jours de nouvelles colonies. Ils avoient même trouvé le secret de faire des courses dans le continent des Australiens.

Comme on fut résolu de les chasser de là, on ne trouva pas à propos de mettre aucun signal. On en écrivit seulement aux cinq cents seizains voisins qui détachèrent chacun quatre cents personnes, et ainsi on eut une armée de deux cent mille hommes. On fit aussitost une espèce de plateforme qui contenoit trois cents hommes de front et quatre cents de côté, et ainsi elle portoit six vingt mille^ hommes rangez en bataille qui marchèrent dans Veau, autant de temps que la plateforme ne les put porter'^. De plus ils équipèrent six cents petits vaisseaux pour contenir chacun cent hommes, ayec toutes les provisions nécessaires pour vivre huit jours, et quatre cents autres vaisseaux qui portoient les vivres de l'armée de la plateforme, et deux cents autres qui alloient et venaient selon les diverses nécessitez de toute l'armée'^. Davantage il y avoit trois machines conduites par deux cents vaisseaux des six cents susdits. La première contenoit une espèce d'orgue de mille tuyaux pour tirer mille coups différents tout de suite. La seconde étoit toute d'échelles artificielles, et la troisième étoit de plusieurs roues artificielles^ qui poussoient certaines pointes dans les murailles où, étant, elle s'élargissoient en crochet'et puis en tournant les roues, elles tiroient les murs et les renversoient. J'étois placé sur la plateforme quand toutce prodigieux attirail commença à marcher contre les Fondins qui se préparoient depuis trois mois à se deffendre très courageusement. C'étoit la première fois, de toute mémoire, que les Australiens allaquoient les Fondins, qui ne les croyaient pas capables de sortir de leurs terres, ny même de se deffendre hors de leur pays. Ils étoient garnis de toute sorte de provisions; ils s' étoient remparez tout à l'entour de l'isle de bons fossez et d'une double muraille. Enfin ils faisoient plus de trois cent mille combattants sans les femmes et les filles qui doublaient le nombre, et tous étoient résolus ou de vaincre ou de mourir. Les Australiens, étant arrivez à h\ portée des machines^ des Fondins, s'arrêtèrent assez long-temps pour délibérer de quelle façon on les pourroit forcer. Après une sérieuse délibération, la conclusion fut qu'on déchargeroit la nuit vingt mille hommes de la plateforme dans les petits vaisseaux pour environner l'isle et provoquer les Fondins, pendant que dix mille se jetteroient à la nage avec les instruments nécessaires pour creuser^^ les murailles. Gela fut exécuté d'une diligence extrême, sans que les Fondins eussent le temps d'y apporter aucun remède, ny même de le connaître^. Les dix mille s'allachèrent sans délai à la première muraille, et, l'ayant percée, deux mille passèrent le fossé à la nage et s'attachèrent au second mur. Gomnie il commençoit à être troué, les sentinelles ouïrent le bruit, et firent tout ce qui était passible en cette rencontre.

a) Var. 1692 : dix-huit lieues de longueur et qualorzc. — 7)) douze mille. — c) qu'on fit avancer de cette sorte vers l'isle. — d) qu'on chargea de vivres et de munitions. — e) Entre toutes les machines de guerre que j'y vis, j'en remarquai une bien particulière; elle consistoit en plusieurs échelles. — fj par le moyen d'un ressort. — g) vue de l'isle. — /») renverser. — t) se rcconnoilre.

Mais comme la nuit étoit des plus obscures et que les Australiens nageoient entre deux eaux avec autant de facilité que nous marchons, ils disparurent sans perte.

Us étaient entrés plus de vingt-cinq mille dans les fossez et ils firent un silence extrême pendant que les Fondins Louchèrent les deux trous. D'ailleurs les Australiens pressaient terriblement par dix ou douze endroits, plusieurs monloient même sur les murailles et s'alloient sacrifier à la mercy des Fondins, qui connurent enfin, mais trop tard, que leurs ennemis étaient autant et plus puissants dans les attaques que dans la deffense. Les Australiens qui étaient dans les fossez, ayant respiré quelque temps, commencèrent à monter les secondes murailles, et cinq cents s'étant jetiez de Vautre côté s'allièrent pour tenir ferme et^ soutenir les autres qui moutoieiit avec tant d'ardeur, qu'en une heure vingt mille les joignirent malgré tous les efforts des Fondins. Le Roy étant averty que c'étoit tout de bon que les Australiens entroyent dans l'isle prit soixante mille^ hommes d'un corps de réserve et vint à leur tête pour les reconnoître et les assommer.

Les Australiens commencèrent à crier de leurs voix accoutumées pour asseurer les autres qu'ils étoient dedans, et il se fit une bataille si opiniâtrée de part et d'autre que les morts et les blessez tombaient comme les fruits d'un arbre fortement secoué. Les Frères, sachant le courage et le danger inévitable des autres'^, grimpoient de tous les cotez et nonobstant la résistance des Fondins, qui était autant généreuse qu'on la puisse dépeindre, ils montèrenf^ plus de cinquante mille, partie pour secourir les autres, partie pour se saisir de Vlsle. Aussitast que le jour commença, ils dégagèrent leurs Frères qui commençaient à succomber. Ils redoublèrent leurs cris et, s'étant rendus maîtres d'un côté des murailles^, les vaisseaux y abordèrent promptement ; il y monta à la faveur de leurs échelles en deux heures plus de vingt mille hommes. Les Fondins firent un auti'e corps d'armée de cent mille soldats à dessein de bazarder le tout pour le tout, et ils donnèrent avec tant d'ardeur contre cinquante mille' qui faisoient feime, qu'ils auroiçnt été perdus si un autre corps d'Australiens, qui avoient tiré bas plus de deux cents toises de murailles, ne fût venu à leur secours. C'étoit un détachement de soixante milieu hommes de la plate-forme, tous frais et en bon ordre, qui prirent les Fondins en queue et qui en iirent un tel carnage qu'à peine en resta-t-il deux mille qui fuirent dans une petite forteresse voisine. Enfin l'isle fut gagnée vers les trois heures après-midy, et^ avant que de faire aucune violence à tous les forts, qui étoient (/ia;-/i»/7' dans toute l'isle, ils s'emparèrent de tous les dehors, et de tous les vaisseaux qui étoient à l'entour. Leur dessein étoit d'ôter tous les moyens aux Fondins de fuir et de pouvoir

a) Var. 1692 : allèrent aussitôt avertir le corps de garde le plus proche, mais l'ardeur des Australiens étoit si grande, qu'avant que leurs ennemis eussent été avertis, il y en avoit déjà plus de cinq cents au delà de la muraille qui faisoient ferme pour. — b] six mille. — c) Les Australiens. — d) il y en eut. — e) qui passèrent et qui se rendirent maîtres d'une partie de la muraille dans le temps que le jour commença à paroître. — /") un gros d'ennemis. — g) six mille. — h) ainsi les Australiens se trouvèrent maîtres de la campagne. Néanmoins. — /) plus avant.

échapper. On mit deux jours à cette exécution, et deux autres à reconnoître les corps des frères morts, qu'on compta jusqu'à quarante-deux mille ei plus. On les chargea sur la plaie-forme, et on les conduisit dans l'Australie pour leur donner la sépulture'^. On fît aussi le compte des Fondins morts qu'on trouva au nombre de six vingt mille. On receut ensuite un renfort de cinquante mille hommes qui vint aux Australiens.

Gela fait, on alla par toutes les villes et bourg-ades; on en força cinq assez promplenient qui comptaient plus de quarante mille feux, avec un carnage effroyable de tous ceux qu'on rencontroit. Il est difficile de s'imaginer d'aussi belles créatures que celles que je vis alors, et je ne pouvoia les voir égorger sans une compassion qui ne fut que trop connue de plusieurs Australiens. J'entray dans une maison qui paraissoit plus considérable que les autres, où je trouvay une vénérable matronne avec deux filles de vingt-cinq à vingt-six ans qui se jettèrent à mes pieds. Ce fut alors que Vamour me transporta etqueles^ chaimes de leurs visages et de leurs seins nuds, me fit perdre raison et connoissance. Je les relevaq et les ayant embrassées*^, j'en pris une qui me donna la liberté. Mais à peine avois-je commencé que deux Australiens entrèrent et me trouvèrent sur le fait. Je vis bien par les traits du visage qu'ils firent paroître que j'étois perdu. Ils se contentèrent cependant d'égorger ces Dames en ma présence. Je ne savois ny ce que je devois devenir, ny à quoy me résoudre, et je ne pouvois plus envisager un Australien sans honte. Aussitost qu'ils s'approchoient de moy, la confusion me contraignoit de baisser la tête. Je retournay dans un vaisseau, où je fis semblant d'être blessé et hors de combat et, en effet, j'avois l'esprit si abbatu d'ennuy et de tristesse, que j'avois peine à me soutenir'^.

Le plat pays et toutes les villes étant saccagées, on se résolut d'attaquer les places fortes. On en environna trois d'un coup. Le siège qu'ils formèrent fut de remuer la terre d'une façon particulière. Trente mille'' furent occupez à creuser à l'entour d'une place, pendant que le reste les soutenoient. Ils arrivèrent aux murailles en trois jours, et nonobstant toutes les contremines des Fondins, et les diverses sorties qu'ils faisoient tant dessous terre que par dessus, il sapèrent toutes les murailles, et démantelèrent les villes au grand étonnement, et à la grande consternation de tous les habitants. Ils firent aussitost un assaut général, et toute l'ardeur des Fondins qui sedelîendirenttrès généreusement, n'empêcha pas que les trois forts ne fussent pris en quatre jours. Le massacre qui se fit feroit frémir les plus résolus, si on le pouvoit dépeindre. On voyoit le père, la mère, et cinq ou six enfants égorgez les uns sur les autres. On voyoit des ruisseaux de sang qui couloient au milieu des rues. Enfin on ne pardonnait à personne de quelque Age et de quelque condition qu'il fût'.

Les autres forts prévinrent le siège des Australiens, et vuidèrent la nuit du jour qu'on alloit les investir. On vit sur le bord de la mer plus de cin-

a) Var. 1692 : on leur rendit les devoirs ordinaires de la sépulture. — b) leurs. — c) et m'étant avancé vers une de ces filles que j'embrassois en la relevant. — d} soufTrir moi-même. — e) trois cents. — f) Le carnage y fut génZ-ral, et on n'éparg'na ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants : tout fut enveloppé dans un commun massacre.

quanle mille'^ personnes de toute softe, dont les unes se précipitoient dans Teau, les autres se jetloient à la mercy de leurs ennemis, et les autres attendoient, en levant les mains au Ciel, la mort qu'elles voyoient inévitable.

Voilà comme cette belle Isle fut dépeuplée, el le compte étant fait des tuez, on en trouva ttois cent quatre-vingt et dix-huit mille neuf cent cinquante-six de toute sorte que les Australiens amassçi^ent en quatre monceaux*' sur les bords de la mer, à la mercy des oyseaux carnassiers. Outre les Australiens morts, dont nous avons parlé à l'assaut de Tlsle, on en trouva plus de dix-huit mille qu'on transporta dans plusieurs vaisseaux au pays, et les blessez des deux attaques faisoient plus de trente mille qu'on ramena de même.

Il est à remarquer que les Australiens observent les Assemblées du Hab et du Heb, aussi bien hors du pays que dedans, avec cette seule différence que le temps n'est pas si réc/lé que chez eux. Ils s'assemblèrent donc aussitôt que l'isle fut paisiblement en leur possession pour loiier Dieu et pour délibérer sur quantité d'affaires survenues, dont les principales étoient, comme on devoit disposer de ma personne, et comme on devoit travailler à la destruction de Tlsle. Je fus accusé de cinq chefs, dont chacun méritoit la mort et, ayant été oûy, je fus renvoyé en mon seizain. On délibéra de raser l'isle par deux troupes, chacune de cinquante mille hommes, et toute cette prodigieuse masse de terre fut détruite et couverte d'eau en dix de leurs mois, ouvrage non seulement impossible en dix ans aux Européens, mais même inconcevable et épouvantable ^. Voilà ce que j'ay veu des combats des Australiens.

Les seconds ennemis que les Australiens ont à combattre sont les monstres marins et, à ce que j'ay pu connoître, ce sont des Européens qu'ils distinguent des Fondins, en ce qu'ils savent la demeure de ceux-ci, mais il ne savent d'où viennent les autres et ils en parlent avec des connoissances toutes confuses. Ils ne peuvent nier quils ne soient des demihommes, mais comme leurs façons de parler et de se couvrir sont toutes différentes, et qu'ils ne peuvent distinguer d'où ils viennent*^, ils les nomment communément monstres marins, monstres inconnus, demi-hommes marins. Auparavant que mon bon Amy se fut relire de ce monde, il m'entretint plusieurs fois de nos pays, et bien qu'il n'ajoutât pas toute la foy que faurois souhaitée aux véritez que je lui proposois, je voyois bien qu'il y prenoit une satisfaction fort particulière. Il me décrivit qu'il avoit veu des personnes semblables à celles que je marquois, qu'il avoit admiré la fabrique de leurs vaisseaux, et la gentillesse de certains ouvrages dont il m'en montra quelque échantillon. Il ajouta qu'il avoit toujours souhaité quelque éclaircissement du pays de ces demi-hommes, et qu'il trouvoit beaucoup de conformité à ce que je disois avec ses l'aisonnements.

Il me fit entendre qu'il en avoit veu de bien plus courageux les

a) Var. 1692 : deux cent mille. — b) les corps des Fondins. — c) encore qu'ils n'auroient jamais osé entreprendre. — d) et qu'ils ne les voient jamais venir que du côté de la mer.

uns que les autres. Il m'expliqua qu'une fois entre les autres, les Australiens eurent affaire à de puissants Guerriers qui étoient dans sept grands vaisseaux qui se deflendirent trois jours entiers. J'ay veu leurs vaisseaux et plus de cinq cents autres qui sont sur le sable de temps immémorial, parce qu'ils n'en détruisent aucun'^. Il n'y avoit pas six mois qu'il avoient defîait une flotte quand j'arrivay et, même, il y restoit encore vingt-huit^ corps pendus aux mâts des vaisseaux ^ Je distingua}/ facilement quecétoit une, où plutôt deux flottes jointes ensemble de François et de Portugais. Le chef des vaisseaux français avoit pour devise « uni », avec les armes de France chargées d'un lamhel. Le plus considérable de Portugal avoit les armes de la maison du Portugal écartelées avec celles de Bragance. Mon vieillard, qui fut spectateur du combat qui se fit alors, m'asseura qu'après ce que j'avois fait contre les oyseaux, il n'avoit rien veu de pareil. L'adresse du maître pilote fit qu'ayant reconnu les veines de la terre, il enfonça à demi-heure des côtes, et comme il n'y restoit pas demi-pied d'eau^, on commanda mille hommes de mettre pied à terre et d'aller reconnoître le pays. Ils abordèrent d'une hardiesse extraordinaire, et forcèrent facilement les gardes de la mer. On se dépêcha d'arborer le signal, et comme ces nouveaux venus foncèrent dans le premier quartier d'un seizain du pays de Puis avec beaucoup de violence, on le doubla de telle sorte qu'auparavant que les Eui'opéens eussent achevé le butin qu'ils vouloient ramasser, plus de huit mille Australiens parurent sur le bord de la mer. Le canon des vaisseaux ronfloit terriblement, mais la distance étoit trop grande pour porter des coups asseurez. On envii'onna les mille qui forcèrent une maison, d'où ils se deffendirent quelque temps; mais enfin il fallut succomber à la quantité qui les assailloient de toute part, et pas un ne put l'eporter aucune nouvelle à la flotte. Les Austi'aliens firent ensuite un détour assez long pour aller boucher l'entrée aux vaisseaux, ce qu'ils savent faire si adroitement par certains monceaux de terre dont ils couvrent les avenues, qu'il n'est nul moyen de se dégager. Cela fait, on entreprit de les aborder; mais le carnage qui se fit surprit effectivement ces gens qui veulent passer pour incapables de crainte. De huit mille qui approchoient, six mille furent renversez d'une décharge de tous les vaisseaux ensemble, et mon vieillard m'avoua qu'il n'avoit jamais rien veu ny creu de pareil^. Mais les secours de toute part fournissant à la perte avec beaucoup de surcroit, on recommença une seconde attaque avec douze mille hommes qui furent traitez fort rudement, non pas toutefois avec autant de perte que les premiers. Ils arrivèrent jusqu'aux vaisseaux d'un courage, ou plutôt d'une conduite de désespéré^, et comme ils montoient, nonobstant une boucherie elfroyable que les Européens en faisoient, on les tira à brûle pourpoint, comme on dit, et on en tua plus de sept ^ mille, (^ette attaque dura plus de deux heures, et aussi-

a) Var. 1692 : car les Australiens conservent tous ceux qu'ils prennent, comme des Trophées de leur valeur et des monuments de leurs Victoires. — b) plusieurs. — c) entre lesquels je reconnus des Portugais, des l<"rançois et des Espagnols à leurs habillements qui s'étoient conservez. — d) deux pieds d eau, il fut contraint de s'arrêter. — e) qu'ils n'avoient jamais éprouvé tant de bravoure dans aucun des ennemis dont ils eussent été attaquez. — /) et d'une fierté surprenante. — g) quatre.

tost vingt mille Australiens survinrent qui, trouvant les ennemis recrus d'une fatigue incroyable et même sans munitions autant que je Vay pu comprendre, ils les obligèrent de succomber. Il y avoit trois mille soldats dans les navires et autant de mariniers qu'ils égorgèrent et pendirent tous à leurs vaisseaux ". Ayant fait le compte des Australiens tuez, on en trouva dix mille six cent et quinze et six mille de blessez.

Les combats ordinaires qu'ils ont contre les oyseaux, desquels nous avons parlé, les embarrassent bien davantage, parce que venant et retournant par l'air-, il n'est aucun moyen, ny de les détruire, ny de les empêcher.

On^ combat de trois façons contre ces effroyables bêtes : elles attaquent aux deux premiers combats, et on va les attaquer au troisième. Le premier combat est tout de surprise'^; tantôt ces oyseaux se couvrent à la faveur des arbres, tantôt ils s'élèvent dans l'air à perte de veuë pour fondre sur leur proye en un instant. Les petits oyseaux dont j'ay parlé les sentent de très loin et ils crient dune façon triste et empressée jusqu'à donner plusieurs coups de bec pour obliger les Australiens à se mettre sur leur garde. Cependant, nonobstant toutes leurs précautions, ces ennemis sont si subtils et si adroits qu'à peine peut-on les éviter. J'allois un jour au Hab en la compagnie de mon Philosophe et de trois autres, nous étions avec nos armes ordinaires, je veux dire avec nos hallebardes, nos façons de casques et nos cuirasses. A peine eûmes-nous fait la moitié du chemin que nos petits oyseaux crièrent extraordinairement, et voltigèrent d'une façon effarée pour nous obliger à connoîlre le danger oîi nous étions. Aussitost voicy six de ces bêtes qui nous attaquèrent très furieusement. Nous nous pressâmes l'un contre l'autre, nous nous couvrîmes de nos armes et nous disposâmes à parer les coups. L'une se jetta sur le bois de ma hallebarde, et l'enleva de mes mains d'uiie façon étonnante^, les" autres embarrassoient si fort mes compagnons qu'ils avoient une peine incroyable à se deffendrc, A peine eus-je tourné la tête pour voir comme je pourrois les seconder que je fus enlevé, et j'aurois été asseurément perdu si je n'eusse été secouru de cinq autres frères qui accoururent et me dégagèrent. Leur addresse est si grande que c'est rarement quon leur porte un coup étant en moindre nombre, quelles n enlèvent celuy qui les a voulu frapper. Aussi les mieux sensez ne font aucun semblant de les attaquer en ces rencontres, et certes cest s'exposer en un grand danger, sans aucune utilité, parce que leur estomach étant comme une cuirasse à Vépreuve, ce nest que rarement qu'on peut les blesser^.

Outre ces surprises, elles paroissent quelquefois les quatre ou cinq cents ensemble avec un bruit qui cause de la frayeur aux plus résolus. On jugeroit facilement qu'il y a de la conduite particulière entre elles et qu'elles forment une espèce de corps d'armée pour assaillir les Austra-

a) Var. 1692 : en moins d'une heure. — jb) Ils (les Australiens). — c) parce quils en sont attaquez de trois manières différentes. — d\ avec une force à laquelle il n'y a point dhomme qui puisse résister. — e) cinq. — /) des serres de l'oiseau qui me tenoit; plusieurs autres Frères étant encore venus à notre secours, les Oiseaux s'envolèrent.

liens. Elles campent indifféremment partout où elles trouvent mieux à -se repaîti'e, et elles perdent pour deux ou trois mois les parterres où elles se placent. Les Australiens des quartiers se cantonnent alors dans leurs maisons et personne n'ose sortir. On plante le signal pour faire connoître l'ennemy, et les seizains voisins font les quatre et cinq mille hommes, afin de secourir les frères'^. La régularité qu'ils observent alors pour les combattre est beaucoup plus exacte que celle qu'ils gardent contre les Fondins. Ils se pressent les uns contre les autres, ils font un quarré fort exact, qui fait front de tous les cotez, ils ont leurs orgues ou canons^* dont j'ay pai"lé, enfin ils ont des hallebardes et plusieurs coutelals. D'abord que les ojseaux apperçoivent l'armée qui vient contre eux, ils se séparent d'une dextérité qui peut passer pour un stratagème très spirituel; les uns tirent de çà; les autres de là et la plupart s'élèvent à perte de veuë. Mais ce n'est que pour se réunir bientôt et fondre tous ensemble sur les Australiens qui, nonobstant toutes leurs gardes et toutes leurs dell'enses, perdent toujoui's quelques-uns de leur compagnie. Je me suis trouvé trois fois en ce combat. Nous perdîmes au premier six hommes, au second huit et au dernier trois; et aux trois combats ensemble, nous ne tuâmes que sept de ces oyseaux. 11 est impossible d'expliquer l'impétuosité dont ils se jettent à la mercy des coups, la violence dont ils frappent et l'activité dont ils se détournent. Je vis une action au dernier combat où j'assistay qui mérite d'être racontée : Un Urg enleva la hallebarde de mon compagnon ; un autre Urg à même temps se saisit de sa personne; je voulus le delfendre avec ma hallebarde, mais un troisième Urg me l'arracha; mon voisin s'attacha à celuy qu'on enlevoit, et le même oyseaules soulevoit l'un et l'autre; un troisième embrassa le second, mais un autre Urg me lança terriblement sur lui. Comme il l'enlevoit, je rfn'atlachay à luy pour le retenir, mais nous étions infailliblement perdus tous quatre si, à force de coups, on n'en eût enfm assommé un. Le premier enlevé se trouva mort et étranglé quand il fut lâché.

Ce combat dure toujours jusqu'à la nuit, avec tant de violence quon ne peut respirer avec liberté, ny même détourner les yeux, sous peine d'être frappé. S'écarter pour peu que ce soit, et être enlevé, c'est le même. Je ne sais si c'est la faim ou l'amour, ou bien la rage qui les transportent inais ds sont comme des désespérez en ces rencontres et, si cette humeur continuait longtemps, le pays seroit malheureux et inhabitable. On l'emarque que la mer continuant à être orageuse des cinq ou six jours de suite, ils entrent dans cette mauvaise constitution, soif qu'ils ne peuvent prendre les poissons nécessaires à leur nourriture, soit parce que ce trouble de la mer altère leurs cerveaux.

J'ay déjà dit que les Australiens ont fait et font encore tous les ans de très grands efforts pour détruire ces effroyables ennemis. Us ont rasé trois Isles considérables de deux lieues de longueur en trente ans, et ils travaillent maintenant à la destruction d'une autre qui est à six heures"^

a) Var. 1692 : chacun se lient sur ses gardes. — b) sarbacanes. — c) une espèce de rage parce. — d) lieues.

de leur pays. Ils sonl alors attaquant, et l'ordre qu'ils observent à cet effet est de choisir le temps propre, et de s'y transporter avec trente mille hommes qu'on change par quatre mille de mois en mois. Le temps le plus commode à cet effet est le tropique du Capricorne, /jarce que ces oy seaux ont alors je ne sais quelle timidité qui fait quils se retirent sans beaucoup de résistance, après trois ou quatre tours aux environs de VIsle. Aussitost que les Australiens sont entrez dans l'isle, ils ont certaines machines pour faire un grand bruit qui donne Valarme aux ennemis. Ils mettent ensuite le feu partout, ce qui donne frayeur à ces animaux. Ils travaillent en après fort paisiblement à la démolition de l'isle jusqu'à Téquinoxe de mars, auquel temps ces oyseaux commençant à entrer en chaleur font plusieurs menaces, mais sans effet jusqu'à ce que le Soleil entre au signe de Taurus. C'est alors qu'ils viennent en troupe attaquer les Australiens avec tant de rage et tant d'impétuosité, que quoy qu'on fasse et qu'on résiste, il faut se résoudre à perdre plusieurs hommes et quantité d'utiles. La chaleur de cet horrible combat dure quelquefois des dix^ heures entières, sans aucune relâche durant trente jours. Après ce temps, ils quittent peu à peu jusqu'au mois d'octobre, où le combat recommence avec la même ardeur qu'en avril.

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