‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 76 sur 111 · CHAPITRE XIII DU RETOUR DE SADEUR JUSQU'A L'ISLE DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII DU RETOUR DE SADEUR JUSQU'A L'ISLE DE MADAGASCAR

J'écris ce qui suit de l'isle de Madagascar, et je commence à me flatter que cette histoire pourra donner de l'édification^ à mon pays.

Il est aysé de juger de tout ce que fay avancé que la différence de mon naturelet la contraire éducation que favois receuë me rendaient incompatible aux Australiens. Il est aussi asseuré"^ que je ne devois la conservation de ma vie parmy ce peuple, qu'à l'action de désespéré que je fis paroîlre /Jcir cas fortuit en y arrivant, et à la violence continuelle que je faisois sur mon esprit pour me conformer à leurs façons de faire, après les avertissements du'^ vieillard qui me servit de protecteur. Cependant comme la nature ne se peut détruire, j'étois toujours forcé, malgré toutes mes diligences, de donner quelque marque de ce que j'étois. Tout le temps que mon vieux philosophe vécut, il fit cent harangues pour arrêter les desseins que les frères formoient de se deffaire de moy,il dépeignoit mon combat comme un prodige inoûy, qui seul devoit me conserver en leurs bonnes grâces, nonobstant tous mes deffauts. Il disoit que depuis qu'on m'avoit accordé la vie, bien qu'on connût que je n'étois pas naturel, on ne pouvoit me l'ôter avec justice à cause des deffauts qui provenoient de ma nature. Il ajoutoit qu'après tout, étant étranger, on ne pouvoit me

a) Var. 1692 : six. — b) aller avec moi jusqucs. — c) par tout ce que j'ay dit de l'incompatibilité des Australiens avec les peuples de rÊurope. — d\ et aux soins que prit de moy le.

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condamner sans in avoir averty, et sans pouvoir être asseuré de mon incorrigihilité^. Quand il voulut se retirer de cette vie, il redoubla ses prières et ses raisons pour les obliger à me conserver, il me nomma pour tenir sa place, après une exhortation vraiment paternelle qu'il me fit, et tous les frères m'acceptèrent d'un commun consentement. Enfin on me supporta jusqu'à la guerre des Fondins dont j'ay parlé où ma perte fut arrestée.

Les chefs d'accusation qu'on forma contre moy se peuvent réduire à cinq principaux. Premièrement : Que je n'avois point combattu, en preuve de quoy je n'avois produit aucune oreille des Fondins; secondement : Que j'avois témoigné de la douleur en la destruction de leurs ennemis; troisièmement : Que je m'élois joint avec^ une Fondine; quatrièmement : Que j'avois mangé des viandes des Fondins ; cinquièmement : Que j'avois faitdes questions malicieuses. Pour entendre toutes ces plaintes, il faut savoir que c'est la coutume des Australiens de couper toutes les oreilles de ceux qu'ils tuent au combat et d'en faire une ceinture. Celuy qui en apporte davantage est estimé plus généreux, et tel étoit, en la prise de risle, qui en avoit apporté jusques à deux cents. Bien loin d'avoir tué, j'avois témoigné un extrême regret de voir la sanglante boucherie de ces pauvres malheureux. J'ay parlé de ma concupiscence au Chapitre IV. Pour la conjonction charnelle avec les Fondines, ils la considèrent comme nous considérons le crime de heslialité en Europe'^. Aussitost que cette action fut connue, ils ne daignèrent plus me regarder ny me parler. Ils détestent aussi les apprests que font les Fondins pour vivre et ils croyent que c'est trop abbaisser leur condition, que de se servir de leurs viandes. Les questions dont ils m'accusoientsont, entr'autres. que j'avois dit qu'on pourroit garder au moins quelques Fondines, et de s'en servir comme d'Esclaves, que je préfèrerois vivre avec une à tout le reste^.

Aussitost qu'on eût oûy ces plaintes, on me proposa le fruit du repos avec des paroles fort désobligeantes, et je Vacceptay fort librement". Gomme on gardoit un grand silence, attendant que je vinsse à la table pour le manger à la façon ordinaire, je dis que je me reconnaissois si obligé aux frères que j'avois peine à les quitter, sans leur communiquer un grand secret que je savois pour détruire facilement les Urgs. On ne répondit rien', j'ajoulay qu'effectivement j'étois criminel de ce dont on in'avoit accusé, mais que comme l'origine de tous ces crimes étoit ma propre nature, que tout le monde connoissoit Fondine, j'attestois leur raison si, m'ayant supporté bien que Fondin, on ne devoit pas aussi supporter les deffauts qui étoient inséparablement attachez à ma nature. Il est vray, disois-je, que j'ay témoigné de la tendresse pour ma nature^', il est vray que je n'ay pu égorger mes semblables; il est vray que j'ay fait paroître de la compassion pour des autres moy-même. Si je ne l'avois

a) Var. 1692 : entendre ce que je pou vois dire pour ma justification. — b) j'avois embrassé. — c) la tendresse que je témoignai à une de ces belles Fondines que je trouvai dans leur maison avec leur mère. — d) le butin que je pouvois prétendre dans le pillage de ceste Isle. — e) mais d'un ton si impérieux, et avec des termes si précis, que je n'eus d'autre parti à prendre que celui de l'accepter. — f) mes semblables.

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fait, je devi'ois passer pour dénaturé, et votre raison si* clairvoyante m'estimeroit justement cruel. Si le malheur réduisoit un Australien à être entre les Fondins, je sais bien qu'on dira quil se délruiroit aussitost, mais si nous pouvions supposer qu'il ne se détruisit pas, ne seroit-il pas excusable si, dans une g^uerre contre sa propre nation, il paroissoit humain et avec de Tinclination pour ses frères. Ce n'est pas que je prie pour prolonj^er ma vie, je suis ravy de me retirer, mais pour vous laisser une bonne odeur de ce pauvre Etranger que vous avez voulu supporter, je vous supplie d'un petit délay.

On sortit du Ilab à la façon accoutumée, sans m'avoir donné aucune réponse, et aussitôt toutes mes pensées furent de chercher un moyen propre à hazarder mon retour. Toutes les aventures de ma venue occupoient continuellement mon esprit, et le chemin de la mer me paroissoit plutôt facile que dangereux. J'avois sans cesse ma planche^ devant les yeux, je disois cent fois que la main de Dieu nétoit point racourcie, et que celuy qui mavoil conduit pouvoit me reconduire de la même façon, je priois, je suppliois, je demandois des lumières du plus profond de mon âme pour pouvoir échapper. Il me sembloit que si je pouvois me dégager de la veuë des Australiens, mon retour seroit asseuré. Enfin après plusieurs pensées et une infinité de desseins qui ne servaient qu'à me tourmenter, voicy la dernière résolution que je formay et que j'exécutay. Je fis une corde de l'écorce de l'arbi'e du Schueb, je la frottay du jus du fruit du repos, mêlé de quelque peu d'eau de la mer, et elle durcit comme le fer; je la frottay d'un autre jus, et elle devint flexible, je Vajustay en façon d'un gros lâs'^, et l'étendis sur un arbre voisin où les Urgs avoient accoutumé de se percher. Je ne cessois d'aller et de venir dans l'impatience de l'elfet que j'espérois, lorsque mes petits oyseaux m'ayant averty de me retirer, deux Urgs se placèrent sur cet arbre, dont l'une le prit^ par le haut de la patte.

Les frères qui virent ce secret coururent pour assommer le captif, mais je les priay d'avoir un peu de patience, lesasseurant qu'ils verroient bientôt des effets dignes de leurs approbations^. Ma bête prise fit deux jours fort la mauvaise quand on vouloit s'en approcher. Mais enfin voyant qu'il n'y avoit nulle apparence d'échapper et, la faim la contraignant, elle commença à s'addoucir et à souffrir que j'en approchasse pour luy présenter à manger. Gomme j'étois le seul qui la servoit, elle ne tarda pas à me témoigner plusieurs marques de reconnoissance. Je la maniois par tout, je montois sur son dos, je levois ses grosses pattes, je considérois ses griifes, j'ouvrois même son bec. Enfin j'élois libre et sans crainte en sa compagnie. Je répétois cent fois en la maniant : « Ne se pourroit-ilpas faire que comme je ne suis arrivé en ce pays que par la cruauté de ces bêtes, j'en puisse sortir par leur amitié''^ » J'espérois tout, et mon espérance se fortifioit à mesure que les douceurs de cet animal s'augmentoient.

a) Var. 1692 : pure et si. — b) cette planche qui m'avoit été si favorable. — c) et enfin j'en fis une espèce de filet. — d) où j'avois placé mon filet, et il y en eut un des deux qui s'y prit. — e) quelque chose de plus surprenant que ce qu'ils voyoient. — f) secours.

On parla au Hab de ma conduite* et je répondis que je commençois déjà à me regarder comme une personne qui cessoit d'être, que c'étoit la coutume de ceux de notre nation, étant sur le point de mourir, de vivx'e dans une grande retenue; que mon esprit ne me permettoit pas d'être le même dans la pensée où je me voyois de n'être plus dans peu de temps; que j'occupois les moments qui me restoient à méditer une dernière action qui devoit les édifier beaucoup plus que la première. Ces raisons satisfirent aucunement l'Assemblée et on arrêta de me laisser finir comme je voudrois, sans parler davantage de moy, ny de mes actions, puisque je devois déjà être estimé du nombre des morts. On ordonna même de mon Lieutenant, et on ne me regarda plus que comme un mourant, libre d'achever de mourir de la façon qu'il le souhaitoit. Cette ordonnance me donna tant de consolation que jecroyois asseurément qu'elle étoit la porte de ma délivi^ance.

Je passois presque tout le temps auprès de mon oyseau, et je n'omeltois rien pour lui témoigner toutes les marques possibles de bienveillance. Je vis un jour qu'il avoit peine à se soutenir, et je Irouvay que la coi'de qui l'arrêtoit, le tenoit si serré, qu'elle avoit coupé la peau {de la patte) et étoit entrée bien avant dans la chair. La playe étoit très considérable, et je travaillay longtemps pour trouver les moyens de le soulager. L'ayant oint'', je la banday proprement, et fis tant qu'en huit jours elle fut parfaitement guérie. Son inclination s'augmenta tellement pour moy qu'il ne pouvoit plus souffrir que je m'éloignasse sans plainte, et moy réciproquement je n'étois content que lorsque j'étois auprès de lui. Je lui laissay peu à peu la liberté d'aller seul, mais au lieu de penser à fuir, il faisoit de continuelles violences'^ pour me suivre partout. Je voulus faire un essay pour connoître s'il pourroit me porter en volant, et je connus qu'il le faisoit avec plaisir et avec une légèreté que j'admirois. Je fis ensuite une ceinture de plusieurs feuilles que je frottay du jus du fruit du repos pour la rendre impénétrable aux eaux; je fis par après une forme d'écharpe creuse et ayant emply l'une et l'autre des fruits les plus substantiels du pays, et des petites bouteilles de leur liqueur, comme aussi de ce manuscrit, je bouchay le bout très proprement et le ceignis. J'avois aussi fait une petite valise que je remplis (de fruits) pour la nourriture de ma bête, et l'ayant proprement liée sur son dos, je me résolus de partir la nuit suivante qui étoit le quinzième du Solstice du Capricorne, trente-cinq ans et quelques mois après mon arrivée et le cinquante-septième de mon âge. Tous les ■effroyables dangers auxquels favois été exposé en mon premier voyage, Lien loin de m'épouvanter, augmentaient mon espérance.

Afin que ma monture pût plus aisément prendre son vol, je la fis monter sur un arbre où étant, et m'étant ajusté au deffaut de ses ailes, je commençay le grand voyage de mon retour plein de désir et d'espérance. La crainte que j'avois d'être apperceu des gardes de la mer, lit que je Télevay fort haut en l'air, mais le grand froid de la moyenne région me contraignit bientôt de descendre. Il y avoit environ six heures que nous

a) Var. 1692 : avec éloge. — b) du jus d'un fruit propre à consolider sa playe. — c) continuels efforts.

étions en chemin, et je ne sais si ma bête se sentoit encore de sa blessure ou si le long repos qu'elle avoit eu l'avoit appesantie, mais je m'apperceus bien qu'elle se lassoit extrêmement et qu'elle n'en pouvoit plus. Je fis donc en sorte qu'elle se posât sur l'eau et, comme elle enfonçoit trop, je descendis pour la soulager me confiant que ma ceinture me supporteroit sans danger. Cet animal craignant du commencement que je ne périsse, ou que je ne le voulusse quitter, crioit, se contournoit, et s'approchoit de moy pour me soulager^. J'appuiay ma tête contre ses plumes et lui ayant donné des fruits du bissac à repaître, le sommeil m'abbatit, et le jour parut beau et clair à mon réveil. Je le fis encore manger et ayant aussi pris ma réfection, je remontay assez légèrement à dessein d'avancer chemin. Le malheur fut qu'elle ne pût jamais prendre son vol parce que la pesanteur étrangère de mon corps Tenfonçoit trop dans l'eau et, quoy que je fisse et qu'elle s'efforçât, il fallut mal gré bon gré rester au même lieu, ce qui me mit fort en peine. Après quelque temps comme je connus que ma bête marchoit très bien et très vile dans l'eau, je m'attachay à sa queue, et elle me tira assez loin pour découvrir une Isle qui me paroissoit quasi à perte de veuë. Cependant comme la nuit approchoit, et que mon oyseau étoit fort fatigué, j'arrêtay pour le repaître et je me repus avec lui. Cela fait, soit qu'il regrettât le repos qu'il avoit quitté, soit qu'il perdît rair^ de son climat, ou qu'il eût peine de me voir en cet état, il ne voulut jamais passer outre, ou y bien reloiirner à toute force, et me pousser jusqu'à me tirer de son bec pour m'obliger à te suivre. Comme il voyoit que je nacquiesçois pas à son inclination, il faisait paraître des marques de colère, et il ne s'addoucissoit quk mesure que je faisais semblant de retourner. Enfin la nuit étant venue, il s'arrêta et s'endormit d'un profond sommeil, et ni étant persuadé que Dieu sans doute voulait que je ne despendisse que de sa Providence, aussi bien pour mon retour que pour ma venuë'^, je détachay doucement mon sac de dessus son dos et m'éloignay de lui à dessein de le quitter entièrement, bien qu'avec d'extrêmes regrets. « Seigneur », — dis-je du plus profond de mon âme. — Vous le voulez « que je ne dépende que de vous, et que je sois entièrement soumis à la can- « duite de votre Providence. Je le veux, mon Dieu, et j'embrasse vos valon- « tez comme l'unique guide de ma vie. Je suis honteux et confus de tant « de soin que vous avez daigné faire paraître pour un si chétif sujet. C'est « trop, Père de Miséricorde, c'est trop faire pour un misérable avorton. « J aurois souhaité de pouvoir repasser, pour annoncer vos merveilles et vos « magnificences au peuple que vous avez choisi privativement à tant d'autres « pour vous connaître, vous bénir et jauyr de votre glaire, mais de peur « d'en demander trop, je m'abandonne et me soumets à tout ce qu'il vous « plaît. Je mourray au mains avec la satisfaction de n'avoir pas été hami- « cide de moy-méme contre votre commandement ». Voilà à peu près les termes dont je me servis, et que j'arrausay de mes larmes. Gela fait, comme je vis que ma ceinture et mon écharpe servoient fort à me sou-

a) Var. 1692 : avec une agitation qui marquoit sa peine et son inquiétude, mais comme j'étois encore plus fatigué que lui. — h) qu'il ne pût vivre dans un air différent de celui. — c) pour moi il me fut impossible de fermer l'œil, je délibéray donc longtemps sur ce que j'avois à faire et après bien des réflexions.

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tenir, et mon bissacà rn appuyer pour pousser et avancer chemin, je coinmençay à m'éloigner tout de bon de ma bête, à la faveur d'un vent austral qui m'aidoit sans aucune incommodité. J'arrivay enfin à la pointe du jour à risle que j'avois apperceue, et montay sur la terre avec beaucoup de facilité. Je mang-eay là quelques-uns de mes fruits avec une joye intérieure qui niobligeoil à mille soupirs cl actions de grâce vers un si bon Dieu pourmoy^. Le sommeil m'abbatit ensuite, et je dormis environ six heures; étant éveillé je me résolus d'avancer chemin, tirant plutôt du côté du Nord-est qu'au Nord de peur de me mettre en danger de demeurer toujours dans la gfrande mer qui sépare le Vieux monde du Nouveau. Comme je me jettois dans Teau, j'entendis le bruit du vol des gros oyseaux dont j'ay parlé, qui d'abord bouleversâmes entrailles, et je crus être perdu, mais ma crainte se changea bientôt en joye, lors que je reconnus que c'étoit ma bête qui me cherchoit, et qui vint se jetter à mes pieds avec tant de caresses et tant de marques de douleur de ce que je Tavois quittée que j'en avois pitié. Ayant connu qu'elle étoit extraordinairement fatiguée, et qu'il falloit qu'elle eût fait un grand voyage pour me chercher, je passay le jour et la nuit dans l'Isle, pour la faire reposer et pour la nourrir. Il y avoit environ une heure et demie que nous étions ensemble, lors que tout à coup dix bêles de la grosseur et presque de la couleur de nos loups de l'Europe s'approchèrent de nous. Elle les apperceut devant nioy, et se jetta dessus avec tant de promptitude et d'impétuosité qu'elle leur donna la fuite. Elle en attrapa une, et l'ayant élevée médiocrement haut, elle la jetta sur une autre qu'elle assomma. Gomme toutes les autres suyvoient dans leurs trous, elle vola et en prit une troisième qu'elle mangea en partie devant que de retourner à moy. La nuit étant arrivée, elle fut toujours inquiète, jusqu'à ce que je fusse proche d'elle, et en état que je nepeusse me retirer sans réveiller. Je dormis donc en sa compagnie environ six ou sept heures. Comme elle me vit éveillé elle^ se jetla sur l'une des bêtes qu'elle avoit tuées et en fit son déjeuner. Je mangeay aussi quelquesuns de mes fruits et, aussilost après, je la conduisis sur un petit rocher d'où je montay sur son dos comme auparavant, et elle prit son vol selon ma conduite. Elle avançoit d'un train fort considérable, et nous avions déjà fait un grand chemin, lors que deux oyseaux de sa grosseur nous vinrent à la rencontre et se lancèrent contre nous à grands coups de bec et de grilles. C'étoit une nécessité que cette pauvre bête succombât, tant à raison de sa charge qui la mettoit hors de deffense, que parce qu'elle étoit attaquée de deux ensemble. J'avois déjà receu quelques coups, qui me mettoient tout en sang, lorsque'^ je mejettay bas de dessus elle, et /e passay*^ quelque temps à voir leur combat. Ma bête étoit sans autre mouvement que de présenter toujours ses grilfes et le bec pour darder autant de coups que l'occasion se présentoit. Enfin un brouillard survint qui me déroba ce

a) Var. 1692 : un plaisir mêlé de je ne sçai quelle consolation que je n'avois point encore ressentie. — b) mon oiseau ne s'endormit qu'après que je fus endormi; il s'éveilla presque aussitôt que moi, et à peine eut-il les yeux ouverts qu'il. — c) ainsi voyant que nous étions tous deux également en danger, et qu'en l'empêchant de sauver sa vie je ne mettois pas la mienne en seureté et. — d) me jettay dans l'eau où je demeurai.

spectacle avec bien du regret. Ce fut alors que je ne pus me contenir de donner lieu à une profonde tristesse, qui m'obligea de repasser par ma mémoire la misère où j'étois réduit par ma faute.

La terre Australe se représentoit à mon esprit avec tous ses avantages; risle que je venois de quitter avec mon oyseau me paroissoit infiniment commode. « J'y pouvois demeurer — disois-je — sans danger, sans crainte et même avec plaisir, le reste de mes jours, mon oyseau auroit été ma garde asseurée, je 7ie puis sans abuser de la bonté de Dieu, et sans le tenter, me précipiter de la sorte. Je tombe dans le même inconvénient, que je craignais tant, de me faire mourir, et même ma faute est plus grande puisque je pouvois m'excuser sur la nécessité d'observer les loix du pays, au lieu qu'il semble que je ne sois conduit présentement que par le désespoir^. »

Le comble de mon malheur étoit que je ne savois de quel côté tourner, d'autant que je ne voyois pas à trente pas de moy et, comme je navois rien pour m'appuyer, je ne pouvois avancer qu'avec peine. Pendant que ces pensées agitoient mon esprit, j'entendis un grand bruit comme d'un vaisseau qui voguoit. J'avois peine à me résoudre si je devois crier ou non, lorsque je fus apperceu des nautonniers qui déchargèrent quantité de coups contre moy, qui me blessèrent dans plusieurs endroits. Le vaisseau s'étant approché et, ayant reconnu à ma voix et à mes gestes que je ressemblois à un homme, ils m'abordèrent et me tirèrent avec des marques de compassion. Ils avoient une certaine sorte d'habits, dont j'tivois veu quelque marque sur deux vaisseaux échouez aux côtes de la terre Australe, qui cachoit les cuisses et la poitrine, mais qui laissait les parties que nous appelons honteuses à découvert. Ils eurent la bonté d'oindre mes playes, de me présenter à manger et de me faire prendre une liqueur qui donne de la force et du courage^. M'ayant bien considéré, et examiné, ils conclurent, nonobstant toute les marques contraires que je m'efforçais de leur donner, que f étais Australien. Je leur présent ay de mes fruits et bien qu'ils eussent perdu de leur douceur naturelle, ils n'en mangèrent qu'avec admiration, et ils ne me laissèrent nul repas que toute ma bandoûillère ne fut vuide. Mes petites bouteilles les charmaient de telle sorte qu'ils ne pouvaient les goûter assez, ny se contenter de donner des louanges à la terre qui les avait portées. Nous arrivâmes en huit jours en leur Isle, où le bruit s'étendit aussitost qu'an avait pris un Australien. On fit de grandes assemblées pour me voir et des deux et trois mille m'ahordoient tous les jours. Après avoir délibéré de ce qu'on ferait de moy, on conclut qu'il fallait me traiter ainsi que les Australiens traitaient les autres. Comme an n'avait jamais oui parler qu'on eût surpris au attrapé un Australien, on publia une feste publique au jour destiné à mon sacrifice. Je n'avais plus rien que ma ceinture large d'un pied et épaisse d'un demi-pied, et on fit plusieurs etjorts pour me l'ôter, mais comme on vid qu'elle tenait trop et qu'on avait peur de la

a) Var. 1692 : Je rccomioissois donc que j'étois moi-même la seule cause de ma misère. — b) ils visilèrent mes blessures, ils lavèrent mes plaies avec de l'huile et du vin, et y aiant versé d'un baume très précieux, ils les bandèrent fort proprement.

briser, on résolut d'attendre que je fusse exécuté pour V avoir entière. Le peuple qui s'assembla pour cette solennité étoit tel, et en si grand nombre, qu'il remplissait une grande place, au milieu de laquelle j'étois attaché sur une espèce d'écha/faut de trente pieds de hauteur. Je n entendais que des voix can/uses d'allégresse et d'acclamation, lorsque quatre des principaux s'approchèrent avec de certaines pointes, et me picquèrent assez légèrement. Ayant tiré de mon sang dans de petits gobelets, ils se tournèrent vers le peuple, où ayant fait certains gestes entremêlez de quelques paroles, ils beurent avec marque de joye jusqu'à la dernière goutte tout ce qu'ils avaient tiré. Deux des plus puissants me chargèrent ensuite sur leurs épaules, une cuisse sur l'un et une cuisse sur l'autre, et deux jeunes hommes les précédaient avec quatre pointes, et les quatre gobe-lets dont les premiers s'étaient servis. Ma pensée est qu'ils avaient dessein de me faire picquerde tous les particuliers et de leur faire goûter, ou de mon sang ou de ma chair tant qu'elle aurait duré. Mais ils furent interrompus par le bruit d'une volée de canons qui fut déchargée contre les gardes du port qui donna l'alarme au, quartier. Tout ce grand monde disparut presque comme un éclair, et mes porteurs se déchargèrent de may, et m'abandonnèrent. Je ne dis rien des sentiments que j'avais alors parce que je tenais plutôt de l'insensible 'que de l'animal. J'étois dans un certain étourdissement qui ne m'empêchait ny devoir, ny d'entendre, mais qui me réduisait en l'état d'une tristesse noire qui, m' accablant de différentes pensées, me mettait comme hors de moy-même. Cette catastrophe imprévue me fit respirer et revivre aucunement. Aussitost que je fus seul, je voulus essayer de me lever, mais je me trouvay si faible, qu'il me fut impossible de demeurer sur mes jambes. Cependant l'extrême passion que j'avois de ne pas mourir encore, faisait que je trouvais des forces pour me traîner à quatre [pattes], sans savoir où j'allais, si ce n'est que je m'éloignais du côté où mes ennemis étaient fuis. Je pris quelque peu de ma salive et, en ayant frotté un endroit de ma ceinture, j'y fis un trou, pris trois de mes fruits et vuiday deux de mes petites bouteilles qui, bien que changées, eurent assez de force pour me sustenter et me donner courage d'avancer. A peine avois-je fait cent pas, que je vis des hommes couverts à la façon Européenne qui couraient à may. Je me jettay à genoux, et les priay, les mains jointes, en langue latine d'avoir pitié de leur propre frère, que plusieurs malheurs avaient porté en ces quartiers depuis quelques années, et qui étoit destiné à une horrible fin sans le bonheur de leur arrivée. Deux de douze qu'ils étaient m'entendirent, et ayant connu qui j'étais, me conduisirent aux vaisseaux. Je connus d'abord que c'était trois navires français partis de Madagascar pour butiner et chercher fortune. Ils ne trouvèrent rien dans V Isle parce que le peuple s'était réfugié dans la' caverne d'un roc inaccessible. Après quelques efforts pour attraper quelque chose, ils retournèrent à leurs vaisseaux^. Alors \e premier capitaine qui étoit de condition et de pro-

a) Var. 1692 : Tout ce très long passage depuis : M'ayant bien considéré (p. 157) est remplacé par cette phrase : « Gomme ils me parurent être des Européens, je leur parlai latin et j'appris d'eux qu'ils étoieut François et que leur Vaisseau étoit parti depuis peu de î'Isle de Madagascar, à dessein de butiner.

bité, m'aborda avec beaucoup d'humanité et, ayant connu que j'étois Européen, me fit couvi'ir d'un de ses habits, me prit en sa compagnie, et voulut que je mangeasse à sa table. Le premier entretien que j'eus avec lui dura plus de trois heures. Je luy fis le récit de ma naissance, de mon éducation, de mes naufrages et de mon arrivée en la terre Australe. 11 m'écoutoit avec beaucoup de compassion, et s'étonnoit comme une personne avoit pu tant souffrir et être dans tant de dangers sans périr. Je voyois bien qu'il racontoit en françois à la compagnie ce que je disois en latin, et que tout le monde haussoit les épaules, admirait comment je pouvois rester en vie. Il eut ensuite la discrétion de me laisser manger sans m'interroger davantage, mais comme j'avois perdu l'usage des viandes et des apprêts de l'Europe, je n'y trouvay nul goût, et mon estomach ne pût que très difficilement les souffrir. Je pris de mes fruits qui commençoient à vieillir et à perdre leur goûl et de mes petites bouteilles qui se desséchoient. J'en offris une au capitaine qui la goûta et protesta qu'il n'avoit jamais rien bû de si délicieux. Il m'en demanda une seconde qu'il fit boire au maître-pilote; il en voulut une troisième et puis une quatrième, et ne cessa de demander que ma ceinture ne fut vuide. 11 n'y avoit personne qui n'admirât et la couleur et la délicatesse de ces fruits, et on ne pouvait se persuader qu'ils fussent naturels. Le repas étant achevé, je fus obligé de recommencer mon histoire, et de raconter le mieux qu'il me fût possible les particularitez du pays Austral, de ses habitants et de leurs façons de faire. Je donnois tant de particularitez au capitaine de ce que j'avançois qu'il n'en pouvoit douter, et il répétoit plusieurs fois qu'il vondroit, au péril de sa vie et de tout ce qu il pouvoit avoir en ce monde, avoir joûy du même bonheur. Il tiroit aussi quantité de conclusions de ce que je décrivois de la terre Australe, et il jugeoit de la perte inévitable de ses amis en ces quartiers par le récit que je luy faisois de la difficulté de l'aborder.

Nous arrivâmes, après huit jours de navigation quelquefois heureuse et quelquefois indifférente, au port deTonbolo, qui est aucunement Austral, à Madagascar, c'est-à-dire Sudouest. Le capitaine continua sa bienveillance en mon endi'oit, et ne me quitta que parce que le Gouverneur de Tonbolo me voulut avoir. Je sus que le lieu où javois été pris, étoit une Islede celles qu'on nomme Australes, et que les naturels l'appeloient Ausicamtou Oscamt. Les François ont une grande passion de s'en saisir, parce que le passage seroit plus commode et moins dangereux que le Cap de Bonne- Espérance. Mais c'est une entreprise qui demande plus de temps et plus de monde que le Gouverneur n'en pouvoit fournir alors.

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