‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 77 sur 111 · DU SÉJOUR DE SADEUR EN L'ISLE DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

DU SÉJOUR DE SADEUR EN L'ISLE DE MADAGASCAR

Tonbolo où nous arrivâmes est un port, suivy d'une petite ville médiocrement forte habitée de cinq à six cents ménages* dont la plupart sont François, quelques-uns Portugais, d'autres Anglois et fort peu de Hollandois. Il y reste quelques naturels du pays qu'on a bien delà peine à apprivoiser. Elle est sous le tropique du Capricorne au soixante-cinquième méridien selon la géographie de Ptolémée.

La terre de cette contrée est non seulement ingrate, mais encore très malsaine, autant que j'ay pu en juger. On ne vit en ce lieu que de vivres apportez d'ailleurs, et les naturels, qui ne sont pas assujettis, n'y ont nulle demeure arrêtée. Ils sont sans provision et sans aucun autre ordre que celuy de leur passion^. Après plusieurs conférences avec le Gouverneur'^, je le suppliay de m'accorder quelques hommes pour monter par un fleuve qu'ils appellent Sildem afin de découvrir le pays. Ce qui ni excitait ce désir, étoit la majesté dont le fleuve se dégorge dans la mer, qui semble montrer tacitement que le pays d'où il vient est digne d'être recherché. Il m'asseuia qu'il avoit eu la même volonté, mais que les habitants sont tellement sauvages qu'ils n'épargnent personne. Il ajouta qu'ils avoient attrapé deux de ses soldats, il y avoit environ trois mois, et qu'il avoit appris par un Sauvage qu'il avoit amené de ces quartiers que, les ayant liez tout vifs par les pieds et pendus à des arbres à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils les avoient jettez l'un contre l'autre, et fait entrechoquer jusqu'à ce qu'à force de meurtrissures, ils eussent expiré. Qu'il se trouvoit là un grand nomhi-e d'enfants qui attendoient que le sang et la cervelle de ces misérables coulassent, pour les recueillir et les manger. Que leurs corps étant meurtris et noirs de coups, ils les détachèrent elles mangèrent sans nul aj)prêt comme les chiens dévorent une charogne. Il dit de plus que, regrettant la perte de ces deux hommes, il choisit trente cavaliers, et vint fondre avec impétuosité sur la compagnie qui dêchiroit ces corps, de laquelle il fit une boucherie très considérable, auparavant qu'ils poussent se reconnoitre, mais que, comme il se retiroit, il se vit environné d'un grand nombre de ces sauvages qui Vépoucantoient davantage par leurs horribles cris que par leurs coups, bien que drus et menus. Tous ses soins furent alors de fendre la presse et, en tout cas, de vendre sa vie autant cher qu'il lui fût possible. Il en tua un assez grand nombre et enfin, ayant rompu la haye qui l'enfermait, il échappa avec la perle de quinze cavaliers. Voilà ce que j'ay pu apprendre des François louchant le naturel des habitants de ce pays, et je ne fais nul doute qu'ils ne soient descendus des Caffrcs de l'Afrique. Leur constitution, jointe à

a) Var. 161)2 : ou six mille habitants. — b) Il fallut encore ici raconter mon Histoire au Gouverneur. — c) lui, néanmoins comme je commençois à ra'ennuier en attendant quelque Vaisseau qui retournât en' Europe.

leur façon de vivre et de faire, en est une preuve que je crois incontestable.

Je nepouvois m' étonner assez de voir qu une si graiyieterre, d'ailleurs si bien située fut si mal habitée et si peu cultivée. Plus f y pensois, plus j'étois surpris, et moins je me pouvois résoudre^, jusqu'à ce qu'un vaisseau françois amena au port une espèce de chaloupe très bien faite, d'une figure plus ronde qu'ovale avec deux becs d'oyseau aux deux extrémilez. Il s'en étoit saisy dans un trajet qu'elle faisoit en une Isle Australe, et elle n'étoit chargée que d'un vénérable vieillard, qui n'avoit autre compagnie que six rameurs qui luy servoient de valets en toutes les occasions. Cet homme approchoit fort de la taille des Australiens; son front et son menton étoient plus quarrés que longs, ses cheveux et tout son poil noir, son corps de couleur brune, tout nud à la réserve des parties honteuses qui étoient couvertes d'une écharpe asssez délicate d'un pied de large. J'avoue qu'aussitost que je le vis, je fus touché de compassion et porté d'un extrême désir de le converser. Le Gouverneur qui ne lit point de difficulté de m'accorder la liberté de le voir, souhaitoitque je peusse tirer de lui quelques particularitez du pays, mais il ne croyoit pas que j'en peusse venir à bout. Je l'aborday, et lui ayant témoigné par plusieurs signes que j'étois réduit à la même misère que luy, il lit paroître quelque marque de consolation. Après trois ou quatre entrevues, je trouvay le moyen de m'expliquer comme il suit : Nous couvinmes par signes de prendre certains mots pour expliquer nos pensées, et j'en formay près de deux cents en une nuit qu'il comprit facilement, et nous formâmes une façon de parler en deux mois assez exacte pour nous entendre et comprendre nos conceptions. Je luy fis connoître mes accidents, ma demeure en la terre Australe et mon retour. Après avoir eu plusieurs preuves de ma sincérité^, il ne fit plus de difficulté de me découvrir plusieurs circonstances fort considérables de son pays. Il me fit entendre qu'il comprenoitle milieu de l'Isle, qu'il étoit d'une température très saine, d'une terre très fertile, et plein d'un j)euple fort civilisé. Il m'expliqua qu'ils avoient deux puissans boulevards qui les séparoient à l'Orient et à l'Occident de deux peuples barbares et sauvages; ce sont deux prodigieuses montagnes, celle de rOccident s'appelle Canor et celle de l'Orient Harnor. Pour les deux côtez'^, il m'asseura que la nature les avoit munis de tant de bancs de sable dans la mer qu'on n'y pouvoit aborder sans une expérience de plusieurs années. Il me fit connoître que leur terre avoit environ cent lieues de diamètre^ et que le Gouvernement y étoit Aristocratique; qu'on y choisissoit de trois en trois ans six puissants Gouverneurs ; le premier pour la mer du Nord; le second pour l'Australe; le troisième pour le mont Canor; le quatrième pour le Harnor; le cinquième et le sixième pour le reste du pays. Ces Gouverneurs divisent toute leur terre en six parties, et il fautobéïrsous peinede perdre la vie d'une façon honteuse^. A ce quejepus

a) Var. 1692 : Ces cruautez firent que je n'eus pas envie de connoitre plus particulièremenl ni le Pais, ni les Habitans. Je commençois donc à m'ennuier extrêmement. — b) L'aiant engagé à avoir confiance en moi — c) Et que du côté de la mer. — d) si.\ mille lieues de tour. — e) que ces Gouverneurs avoient puissance de rie et

connoître, ils cultivent la terre presque à la façon Européenne; ils sèment et moissonnent, bien que leur récolle soit différente. Les animaux dont ils se servent pourjabourer la terre sont de la grosseur de nos éléphants. Ils souffrent beaucoup de certains gros oyseaux quils appellent JRuch, et ils enlèvent facilement un Orhus, c'est-à-dire une bêle grosse comme un bœuf. Il m'avoua, bien qu'avec quelque répugnance, que son peuple aymoit plus sa liberté que sa vie, qu'il étoit l'un des Gouverneurs dont il avoit parlé, et que le malheur de sa perte provenoit d'une tempête qui s'étoit élevée contre toute coutume, lorsqu'il étoit allé reconnoître certains bancs de sable qui fi^rossissoienttrop, et qui pouvaient contenir du monde. La tempête l'ayant écarté fort loin de son pays, et la faiblesse, ou la curiosité l'ayant obligé de différer de se faire mourir, il étoit tombé entre les mains des Etrangers^. Il me dit qu'à la vérité ma connaissance lui avoit causé du contentement et qu'il étoit bien aise d'avoir survécu à son malheur.

Enfin après quatre mois d'un entretien fort familier avec lui^, deux vaisseaux Italiens ari'ivèrent du Mogol qui vouloient partir dans deux jours pour Livourgne. J'avois peine à me séparer d'une si douce conversation. Cependant de crainte de perdi'e une si favorable occasion, je lui expliquay mes desseins et mon départ. // supplia le Gouverneur de luy permettre de faire ce voyage en ma compagnie, mais en vain parce qu'il en espéroit une rançon considérable'^. Je l'allay trouver pour prendre congé de luy et pour m'en séparer. Mais m'ayant l'épondu assez froidement qu'il me quitteroit le premier, il me pria de prendre le soin qu'on jeltàt son corps mort dans la mer, parce que celait le propre des corps de leur pays de retourner vers leur terre*^. Aussitost après, il se jetta à mes pieds pour me témoigner l'estime qu"il faisoit de ma personne et, s'étant écrié cinq ou six fois en sa langue, deux valets accoururent qui lui tordirent le cou; et ensuite s'entrechoquèi-ent si fortement de leurs testes qu'ils se [la] biaisèrent et tombèrent morts sur la place. Les quatre autres bien qu'éloignez firent le même au même temps que les autres, de sorte qu'on les trouva morts tous ensemble, non sans un très grand étonnement du Gouverneur et de sa compagnie. Je racontay l'histoire de la mort du principal et les dernières prières qu'il m'avait faites devant que de mourir. Le Gouverneur, voulant faire preuve de ce discours, fit jclter les sept corps dedans la mer. Elle étoit alors fort calme et sans agitation, cependant tout le monde vid, non sans admiration, qu'ils s'arrangèrent de telle sorte que celuy du Seigneur alloit le premier vers l'Orient comme on marcheroit au petit pas, les autres six le suivant toujours éloignez Je deux pas. Après qu'ils eurent avancé environ une lieue, le Gouverneur comm.anda qu'on les retirât et qu'on les séparât fort loin l'un de l'autre. Le

de mort sur tous les Peuples de leur département, de quelque condition qu'ils fussent. — a) Var. 1692 : pirates qui l'avoient livré au Gouverneur de Tombolo. — Jb) Nous passions des jours entiers dans la douceur de nos entretiens lorsque. — c) Cette nouvelle l'afQi^ea sensiblement, néanmoins il me témoigna qu'il trouvoit mon dessein trop raisonnable pour s'y opposer. — d) et qu'il me prioit de lui conserver dans mon cœur l'amitié dont je lui avois donné tant de témoignages depuis que je le connaissois.

corps du Seigneur fut jette au Nord-ouest et les autres au Sud-ouest d'une bonne lieue de distance. Mais celuy-lk avança toujours son train ordinaire, les autres paroissant immobiles jusques à ce que le premier fût en une certaine distance qui attira les autres, et qui, lui ayant donné le devant, le suivirent comme auparavant. Nous étions plus de cent à ce spectacle, et un chacun en parloil fort différemment, lors que je disque, sans doute, iléloit de ces corps comme de plusieurs pièces aimantées qui se cherchent étant en une certaine distance, et la plus aimantée attire plus puissamment les autres. J'ajoutay que le corps du premier étoit sans doute plus aimanté, tant à raison d'une différente et d'une plusldélicafe nourriture, quk cause d'une" naissance de parents plus considérables. Je dis enfin que ce qui attirait tous ces corps vers l'Orient étoit que leur pays étoit comme un véritable aimant au regard de tout ce qui en sortait, cause asseurée de celte attraction qui paraissait si miraculeuse. Il y avoit un cap qui avançait plus de deux mille dans la mer agirais lieues de là : le Gouverneur ayant commandé à trois barquiers de les suivre jusqu'en ce lieu, ils rapportèrent qu'ils avaient fait le détour avec autant de conduite qu'un expert patron le pourrait faire.

Ici finit l'histoire de Monsieur Sadeur. On peut penser avec beaucoup de probabilité que, s'étant embarqué bientôt après^,'\\ n'eut plus le loisir d'écrire les avantures de son retour''.

a) Var, 1692 : Voilà tout ce que portent les mémoires écrits de la propre main do Sadeur; son Histoire finit ici, et il y a apparence que s'étant'embarqué bientôt après la mort du Vieillard dont nous venons de parler. — b) en Europe.

Page 1