‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 82 sur 111 · PROSPER MARCHAND ET DENIS VEIRAS · texte numérisé non relu

PROSPER MARCHAND ET DENIS VEIRAS

Nous ne reproduisons de V Histoire des Sévarambes de Denis Veiras, d'Alais, que le chapitre consacré k l'imposteur Omigas ou Stroukaras, dans lequel Veiras a visé tous les fondateurs de religions y compris Jésus-Christ, et le discours du philosophe sévarambe Scromenas; nous nous bornons à l'analyse qu'a donnée Prosper Marchand des passages les plus intéressants de cette fiction : « On n'en « a peut-être jamais vu, dit-il, de composée avec plus d'art et avec « plus d'industrie, et il faut avouer qu'il y en a peu où le vraiseni- « blable soit aussi ingénieusement et aussi adroitement conservé. »

Prosper Marchand est représentatif de la mentalité du xviii" siècle ; il est au nombre des gens intelligents et instruits de cette époque. Lisons ses remarques et retenons ses réflexions :

« Les bornes étroites que je me suis prescrites dans ces Remarques ne me permettent point d'entrer ici dans le détail de tout ce qu'il y a de curieux et dinléressant dans cette Histoire des Sévarambes touchant le Gouvernement, la Police, les Lois, la Milice, les Moeurs, les Coutumes, les Sciences, les Arts, les Divertissemens, etc. de celte Nation. Je me contenterai donc de remarquer en général, Que tout y est admirable : Que la véritable Politesse ny consiste point... comme chez les Nations

malignes et dissolues de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, Gens

effectivement fort barbares quoi qu'ils se croient fort polis,... dans quelques Discours affectés, dans quelques Modes bizarres, dans quelques Simagrées extérieures; mais dans la Justice, dans le bon Gouvernement, dans r Innocence des Mœurs, dans la Tempérance, et dans l'Amour et la Charité que tous les Hommes devroient avoir les uns pour les autres^. Qu'ils en regardent le plus habile et le plus adroit comme un Barbare s'il n'est juste, bienfaisant, charitable, et modéré; et que, selon eux, la Véritable gloire des Princes et des Magistrats consiste, non point dans les Victoires et les Conquêtes, mais dans la bonne Conduite et le bon Gouvernement de leurs Sujets, et dans une juste Distribution des Récompenses et des Peines : Que la raison et la vertu sont leurs seuls guides, et que le Désordre et le Crime ne se rencontrent presque point

1. Nous avons respecté les majuscules et l'italique du texte de Prosper Marchand. Le texte en italique est emprunté à Veiras.

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chez eux, parce que leurs Loix tendent principalement à l'abolition des trois Vices les plus préjudiciables à toute Société, l'Orgueil, l'Avarice et l'Oisiveté; et que, pour cet efîet, suivant le Droit Naturel, et la Politique la plus sage, ces Lois conservent soigneusement l'égalité de Naissance entre tous les Sujets, bannissent toute Propriété de biens dont elles ne permettent que l'usage, et emploient indispensablement tous les Sujets à des Arts et Métiers dont il doit nécessairement revenir de l'avantage et de l'utilité à la Nation : Qu'aussi, selon l'Auteur, si l'on considère le Bonheur de ce Peuple, on trouvera quil est aussi parfait f/uil le puisse être en ce Monde, et que toutes les autres Nations sont très malheureuses au prix de celle-ci : Et enfin, si tout ce qu'on dit dans cette Helation pouvoit être réel, il faut avouer de bonne foi, qu'il n'y auroit point au Monde de plus grand Bonheur que de pouvoir habiter au milieu d'un Peuple si sage et si bien gouverné ».

Non seulement le collectivisme n'effrayait pas Prosper Marchand, mais il le considérait comme un progrès. Voici en quels termes il justifie Denis Veiras :

« Cette égalité de naissance et cette communauté de biens n'ont paru bizarres et impraticables à certaines gens, que parce qu'ils ne coimaissent (et pour cause) que les manières de leur pais et de leur siècle, et qu'infatués de ces manières, ils simaginent qu'on ne sauroit vivre autrement. Un peu de lecture les rendroit moins décisifs, et leur apprendroit que c'étoit une coutume établie chez différens peuples de l'Antiquité qui s'en trouvoient très j)ien, et qui donnoient de fort bonnes raisons. En elfet, elle étoit en usage chez les premiers habitants d'Italie, selon Justin, Historiar. Libr. XLIII, chap.I, chez les Lacédémoniens, selon Plutarque, in Lyciirgo cap. VI, et chez les anciens allemands, selon César, Comment, Lihr. VI, ch. II, circa finem, et il n'y a point à douter qu'elle ne le fut aussi chez beaucoup d'autres, puisque selon Tacite, Annalium Libr. III, cap. XXVII, les premiers hommes l'avaient universellement adoptée. Les Pythagoriciens en faisoient profession publique, comme le remarquent Jamblique, de Vita Pythagorœ, Cap. XXX, et Aulugelle, Noctriuni Atticatuni, Libr. I, cap. IX : et Platon la trouvoit si raisonnable et si sage, qu'il auroit ardemment souhaité la rétablir partout, et qu'il refusât d'être le Législateur d'une Ville où l'on ne voulut point la recevoir. Voiez-le, de Leijibus, Libr. IV, ou sa Vie par André Dacier, p. 448. Voyez aussi Elien, Vkr. Histor. Libr. II, Cap. XLII, p. 399, 1556, in-folio. Elle est encore en usage chez beaucoup de Peuples nouvellement découverts, comme les relations en font foi. »

L'érudition de l'éminent bibliographe est immense, mais si sa pensée est libre, sa vue est courte. Il oublie de nous expliquer pourquoi le collectivisme n*a persisté nulle part, et pourquoi il n'était pratiqué de son temps que par des peuplades sauvages!

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Voyons maintenant les idées de Denis Veiras sur le mariage ; elles font partie du « Tout y est admirable » de notre religionnaire :

« On ne vit point là dans le Célibat, on veut que tout le monde se marie. U Amour, dit un Sévarambe, est le Lien et le Conservateur de toutes choses et, lorsqu'il est réglé par la droite raison, il ne produit que de bons effets, parce qu'il ne se propose que de bonnes fins, à savoir : les plaisirs honnêtes, V accroissement et la conservation de chaque espèce, où tous les Animaux tendent naturellement. Notre grand etilluslre Législateur, ayant considéré toutes ces choses, a bien ordonné de punir V intempérance et la brutalité', mais il prétend aussi qu'on sonqe à suivre les desseins de Dieu et de la Nature pour la conservation du Genre Humain. C'est pour cela qu'il ordonne que ceux qui sont arrivés à un certain âge réglé par les Loix, se marient et que les Voyageurs puissent habiter avec les Esclaves, dont nous avons un assez grand nombre. Ce grand Homme nous a défendu de regarder comme une chose criminelle ce qui sert à la conservation de l'espèce: mais il ne prétend point que les excès troublent la modération qui doit se trouver dans l'usage de tous les plaisirs. C'est pour cette raison, que nous ne souffrons point que personne soit ici sans femme — Je sais bien que cette coutume seroit condamnée en Europe, où l'on ne considère pas assez que la vertu se trouve dans l'usage honnête de l'amour, et non pas à y renoncer entièrement; mais aussi, 'nous ne voïons parmi nous aucun de ces crimes abominables qui deshonorent votre Païs. Il n'est point permis aux Filles de se marier avant l'âge de dix-huit ans, ni aux Garçons avant celui de vingt-et-un; et de l'autre côté les Loix défendent aux Veuves qui ont atteint l'âge de soixante ans, et aux Hommes qui ont passé celui de soixante-et-dix, de contracter de nouvelles Noces. Mais si un Homme de cet âge est fort et robuste, et de constitution à ne se pouvoir passer de Femme, on lui

donne une Esclave pour Concubine On ne permet aux nouveaux

Mariez de coucher ensemble, que de trois nuits une pendant les trois premières années de leur union; et puis de deux nuits une, jusques à leur vingt-huitième année de leur union; et après quoi ils sont libres, et peuvent coucher ensemble, quand il leur plaît. Le plus grand honneur des Femmes est d'aimer leurs Maris, et d'élever elles-mêmes plusieurs enfans à la Patrie. Lorsqu'il se trouve dans la Nation quelque Fille d'une beauté extraordinaire, on la fait voir au Vice-Roi, qui la prend pour lui s'il veut; et s'il ne la veut pas, il la donne à quelqu'un de ses Sénateurs qu'il veut obliger par ce présent, pourvu que le nombre des Femmes qu'il

doit avoir ne soit pas complet Le seul Vice-Roi n'est point limité

dans le nombre de ses Femmes : néanmoins, c'est sa coutume de n'eu prendre jamais plus de douze... à l'exemple de notre Législateur qui

n'excéda jamais ce nombre Les Officiers de l'Etat sont bornés à cet

égard, selon leur rang et leur élévation, mais les gens du commun ne

peuvent avoir qu'une Femme, et une Concubine en cas que la Femme soit stérile; et si la Concubine est aussi sléiile, ils la peuvent changer contre une autre. Il est aussi permis à tous les Hommes de changer de

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Femme avec leurs Conciloïens, pourvu qu'ils en conviennent tous deux, et que les femmes y consentent; et cela se pratique souvent, quand ils ne

peuvent s'accorder ensemble Mais il arrive rarement que ceux qui

ont eu des Eiifans se séparentainsi, bien qu'illeur soit permis par les Loix : cela même ne se fait jamais sans quelque espèce d"infamie, car tout le monde a mauvaise opinion de ceux qui rompent un lien aussi fort que celui

des Enfans communs à la F'emme et au Mari » Comme on vient de le

voir, la Polygamie est en usage chez les Personnes constituées en dignité parmi ce Peuple; mais on y a en horreur le commerce d'une Femme avec plusieurs Hommes : et l'Auteur observe, que lors que le Capitaine Siden eut accordé cinq Hommes à chaque Femme du commun de son équipage, V expérience fit voir en cette rencontre que la pluralité des Hommes est contraire à la génération : car, peu de celles qui avoient eu plusieurs Maris devinrent grosses et, au contraire, presque toutes celles qui nen avoient qu'un le furent. Aussi la Polygamie des Femmes a été souvent pratiquée, et l'est encore aujourd'hui parmi quelques Nations, mais je n'ay pas encore lu que celle de plusieurs Maris ait jamais été en usage ».

Prosper Marchand se garde de nous faire connaître son opinion sur \a polygamie; il semble que son esprit libéré, et tout à fait philosophique, s'en accommoderait sans grande résistance. N'oublions pas son « Tout y est admirable ».

Passons maintenant à son exposé de la religion des Sévarambes. Avec un guide tel que lui, qui a soin de reproduire le texte même, on est sûr d'être fixé sur la pensée de Denis Veiras. Il nous en donne impartialement la quintessence :

Ils en regardent comme l'Instituteur, un Sevarias, Persan, non Mahométan, né en 1375, qui fut obligé de courir longtemps le Monde avec un Esclave Chrétien, de qui il a voit appris les principes du Christianisme; et qui enfin, après avoir abordé en 4407 dans le Continent Méridional, s'en rendit le Maître sous le Titre de Vice-Roi du Soleil, qu'il en déclara Roi effectif et perpétuel, de la même manière dont les Athéniens avoient autrefois choisi Jupiter pour être le leur. C'est un merveilleux expédient dont se sont servis les plus habiles Législateurs pour dominer absolument et sûrement sur leurs Peuples : et il est bien étonnant qu'un Moderne l'ait traité de spécieux prétexte pour favoriser la révolte et secouer le joug de toute autorité réglée^, puisqu'il n'y a l'ien de plus propre à maintenir les esprits dans la soumission et la dépendance, que la persuasion où l'on a su les mettre de quelque communication secrète que l'on entretient avec la Divinité. Sevarias s'en prévalut habilement pour établir de nouvelles Loix, et pour instituer une nouvelle Religion dont voici les Articles fondamentaux. — I. Qu'il y a un Dieu souverain, indépendant et invisible,... et que ce grand Dieu qu'ils appellent « Khodimbas », cest-

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