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Bamsay. Volages de Cyrus, T. I, p

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à dire « Roi des Esprits », est un Etre éternel, infini, tout-puissant,

tout juste, et tout bon, qui gouverne et qui conduit toutes choses par une

admirable sagesse; qui ne veut pas que nous le voïons autrement que

des yeux de l'Esprit; et qui se contente des Respects et des Sacrifices que nous offrons à celui quil a fait le Dispensateur de toutes les Grâces qu'il nous communique. — II. Que le Soleil, qui est ce Dispensateur, et qu'ils appellent Erimhas, c'est-à-dire Roi de Lumière, et Phodai'iestas, c'est-à-dire Source de Vie, et Anteniikondas c'est-à-dire Miroirdivin, etc., que le Soleil, dis-je est un Dieu subordonné, un Dieu visible et glorieux,.... qui les vivifie, les éclaire et les nourrit;.,., le Canal par oii les Hommes reçoivent la vie, et tous les biens qui aident à la soutenir, et qu'ils sont tous obligés, par estime et par reconnoissance, de

lui addresser leurs Vœux, de lui rendre leurs Hommages, et de lui diriger immédiatement leur Culte Religieux, comme au Ministre du Grand Dieu qui l'a commis pour mouvoir et pour conduire le grand Orbe que nous habitons et les autres qui sont de sa Province et de sa Juridiction. — III. Que la patrie est encore un Dieu subordonné au Grand Dieu, et au Soleil; trois Divinilez qu'ils représentent ainsi dans tous leurs Temples :1e premier, au fond et sur l'Autel même, par un voile noir, comme un Dieu éternel et invisible qu'ils ne connoissent point, et qu'ils ne peuvent regarder des noires ténèbres dont leurs yeux sont enveloppés; le second, à di'oite de l'Autel, par un Globe de Cristal lumineux, tout raïonnant d'Or et de Pierreries ; et le troisième, à gauche de l'Autel, par une Statue de Femme nourrissant plusieurs Enfans : ce qui leur fait dire ordinairement, qu'i7 y a dans la Religion trois principaux Devoirs, auxquels tous les Hommes sont indispensablement obligés; le premier, qui lie toutes les Créatures raisonnables au grand Etre des Etres par un Respect et une Vénération intérieure; le second, au Soleil, par un Culte extérieur, comme le Gouverneur du Globe oii nous habitons; et le troisième, à leur Patrie, au Pais natal, où ils ont premièrement reçu la Vie, la Nourriture, et l'Education. — IV. Que le Monde est infini, qu'il n'y a ni Vuide ni Néant dans la Nature, qu'il y a une Génération des Globes particulier^ qui forment l'Univers; que la naissance des uns ne vient que delà destruction des autres, qui se dissolvent par le F^eu, et forment en cet état ce que nous appelions des Comètes; que le Soleil donne le Mouvement à la Terre et à toutes les Planètes de sa Province, et que tous ces Orbes se meuvent concentriquement sur un Cercle par la force de ses Raïons, qui font tourner ces Corps comme l'Eau et le Vent font tourner la Roue d'un Moulin. — V. Que toutes les Ames, tant des Hommes que- des autres A.iimaux, viennent du Soleil, dont elles sont les Raïons les plus épurés, avec la dilFérencedu plus au moins; qu'elles sont immortelles, et sujettes à des récompenses et à des peines; que les Ames des Justes, après avoir passé dans divers Corps, ou erré quelque temps dans. les airs, soit dans notre Orbe, soit dans quelque autre Planète, sont enfin réincorporées au Soleil, où elles trouvent leur parfaite félicité; et que les Ames des Méchants au sortir du Corps en vont occuper d'autres dans des lieux éloignés de la face lumineuse du Soleil, et qu'après avoir été longtemps reléguées parmi les neiges et les glaçons, et après s'être purgées de leurs

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vices et de leur corruption, elles sont enfin réincorporées au Soleil,, de même que celles des Justes. »

Disons à la décharge de Prosper Marchand qu'il a admis que cette fiction pouvait être interprétée dans un sens opposé à son « Tout y est admirable » :

« Quoiqu'il en soit, il est certain qn'on a entendu finesse dans cet Ouvrage et qu'on en a porté des jugemens bien opposez. Les uns le prirent, à la vérité, pour une belle idée, imaginée par l'Auteur, pour s'égaïer et se divertir; les autres crurent de bonne foi qu'on leur y racontoit sincèrement les particularitez d'une nouvelle découverte; mais d'autres, plus fins ou plus défians, pénétrèrent plus loin, et crurent découvrir que c'était un Ouvrage dangereux qui sous le voile de la Fiction en vouloit directement à la Religion et au Gouvernement. »

Il reste à savoir qui a raison de Prosper Marchand ou des esprits défiants ! V Histoire de V imposteur Omigas {Stroukaras) et le Discours du philosophe Scromenas que l'on trouvera plus loin, nous fixeront à cet égard.

A l'opinion de Prosper Marchand, calviniste, contemporain des Encyclopédistes, opposons celle de M. Gilbert Chinard qui l'a exprimée dans son beau livre : V Amérique et Le rêve exotique dans la littérature française au XVIP et au XV III^ siècle, publié en 1913. Ce parallèle est vraiment suggestif; il prouve combien les gens « éclairés » du xviii" siècle et libérés de la tradition, avaient perdu le sens critique; les théories les plus absurdes et les plus niaises ne leur apparaissent pas irréalisables, au contraire. En l'espèce, ProsperMarcband ne regarde pas en avant, mais en arrière ; ce qui le séduit, ce nest pas ce que l'expérience a consacré mais ce qu'elle a rejeté, tels que communisme, collectivisme, polygamie, etc. !

« ...Cette sociétéde sages et de gens parfaitement heureux (imaginée par Denis Veiras, dit M. Chinard) repose sur l'esclavage, car il y a des esclaves qui sont chargés des besognes particulièrement dures et pénibles sans lesquelles aucune société ne peut malheureusement subsister. Du jour où un citoyen refuse d'obéir aux lois parfaites dictées par Sévarias, il est rejeté de la société, condamné à devenir le serviteur de tous les autres, sans espoir de jamais pouvoir se réhabiliter. Il y a là de quoi nous faire réfléchir sur le bonheur des Australiens. Avec ses maux inévitables, la monarchie de Louis XIV était, peut-être bien, préférable à la Sévarambie; on pouvait, au moins, espérer d'échapper des galères et la vie n'y présentait pas cette régularité vertueuse qui aurait fait hésiter un saint.

Sans doute, tout cela fait sourire et paraît naïvement et dangereusement utopique; ce n'était cependant pas pure rêverie. Les Sévarambes

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ont existé, non pas en Australie, mais en Amérique; cette société communiste, réglée avec une rigueur inflexible pour le plus grand bonheur des citoyens, ces périodes de travail et d'amusement déterminées par le son de la cloche, ce roi maître absolu et seul propriétaire de tout l'état, avaient déjà été décrits dans les relations des Jésuites. Ce sont des petites sociétés de ce genre qu'ils avaient tenté d'établir au Canada et qu'ils y établirent en réalité, non pas près de Montréal, mais à l'intérieur du continent américain, dans des tribus retirées, c'est le régime même qu'ils installeront au Paraguay et en Californie ».

Si Prosper Marchand avait su qu'il justifiait, en partie, l'œuvre réalisée au Canada, en Californie et au Parag'uay par les Jésuites, il n'aurait pas hésité à condamner l'utopie de Veiras, et cela avec la plus parfaite bonne foi, tant la phobie de la célèbre Compagnie a troublé, de tout temps, les cerveaux les plus solides.

HISTOIRE DE L^MPOSTEUR OMIGAS (STROUKARAS) »

Lorsque Sevarias et ses Parsis arrivèrent aux terres Australes, ils virent bien que les Habitans de ce continent étoient adorateurs du Soleil mais ne trouvèrent pas qu'ils fussent tous d'accord dans la manière de le servir. Au contraire, ils étoient divisez par des opinions différentes qui avoient été cause de longues guerres que les Stroukarambes avoient fait aux Prestarambes. Ces derniers se vantoient d'avoir retenu l'ancien culte du Soleil dans sa pureté, et accusoient les autres d'avoir innové et mêlé dans la Religion les rêveries d'un faus prophète nommé des siens Omigas et par eux Stroukaras, c'est-à-dire Imposteur. Ils disoient que cet Omigas se vantoit d'être fils du Soleil, et qu'il avoit séduit presque tous les Habitans de ces Païz à plus de cent lieues autour de Sévarinde. Selon le rapport des Prestarambes il s'étoit attiré un renom de divinité, par diverses ruses, et par plusieurs faux miracles ; car comme il avoit la connoissance de plusieurs simples, il en tiroit des poisons fort subtils qui tuoient par le seul odorat ou par le seul attouchement, et par leur moyen il se défaisoit souvent de ceux qu'il trouvoit contraires à ses desseins. Il avoit aussi le secret de guérir quelques maladies, ce qui le rendoit fort recommandable parmi ces peuples ignorans, qui prenoient pour mix-acles de purs effets de la nature et qui croyoient qu'il y eût en lui une vertu divine.

Mais entre tous les moyens dont il se servoit pour authoriser ses impostures, celui de la pierre merveilleuse^ dont nous avons parlé étoit le plus efficace, et l'on dit qu'après l'avoir recouvrée, on ne sçait de quelle manière, et après en avoir reconnu les vertus, il crut pouvoir s'en servir utilement pour persuader au peuple crédule qu'il avoit du commerce avec le Soleil, et que cet Astre étoit son père. Plusieurs se laissoient d'autant plus facilement persuader à ces paroles, qu'ils croyoient qu'après avoir été pendant quelque tems dans un profond assoupissement, à son réveil son visage devenoit si radieux que personne ne pouvoit le regarder sans en être ébloui. Cette lumière faisoit encore un d'autant plus grand effet, qu'il étoit fort bel homme, et qu'il avoit le don de bien parler et de dire

\. Le texte en italique est celui qui ne se trouve que dans la première édition, le texte entre crochets a été ajouté dans les suivantes. Nous n'avons reproduit généralement que le commencement des notes de Prosper Marchand, celles-ci sont quelquefois tellement copieuses qu'elles prendraient — inutilement d'ailleurs — des pages entières. L'intention qui les a dictées est celle d'attaquer la religion « papiste », et c'est là probablement l'explication de son « Tout y est admirable » en parlant de l'Histoire des Sévarambes, malheureusement Jésus-Christ est visé par Voiras aussi bien que tous les fondateurs de religions, et Prosper Marchand est obligé de reconnaître que c'est possible! — 2. Sœur Marie de la Visitation, prieure des Dominicaines de l'Annonciade de Lisbonne, abusa long-temps les Portugais par un semblable artifice, etc., etc. (Prosper Marchand).

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les choses avec un air et une grâce qui charmoient tous ceux qui l'écoutoient.

Par de telles et semblables riises^, cet Imposteur s'acquit dans peu de tems beaucoup de réputation parmi la populace grossière qui le suivoit par tout, et qui lui rendoit une obéissance aveugle. Il subornoit de tems en tems des gens qui contrefesoient les aveugles et les boiteux, et qui se disoient atteints de diverses maladies dont il prétendoit les guérir au nom du Soleil. Et pour se mieux faire valoir parmi le peuple, il s'associa quelques-uns d'entr'eux qui alloient parlant de ses miracles et de sa sainteté et qui ne manquoient pas d'exagérer toutes choses à son avantage. Plusieurs femmes le suivoient aussi, car il étoit bel homme, et il fesoit dire à quelques-unes qu'il avoit corrompues qu'il parloit familièrement avec le Soleil du sommet d'une haute montagne où il alloit quelquefois passer des mois entiers*. Là il se faisait porter des fruits et des viandes par des oiseaux qu'il avoit instruits, et que quelques-uns de ses disciples luy envoyoient de tems en tems.

Quand par tous ces artifices il se fut acquis une haute réputation parmi le peuple, il leur fit accroire que le Soleil lui avoit commandé de se retirer dans un lieu sacré pour lui offrir journellement des sacrifices en reconnoissance de tant de bienfaits qu'il répandoit tous les jours sur les hommes.

Pour cet effet, il choisit un bois toujours verd dans le fonds d'une valée qui étoit fort à l'abri du mauvais temps, et au travers de laquelle on ne pouvoit passer à cause d'une montagne roide, qui en fesoit une espèce de cul de sac. Là dans un Boccage épais et autour d'un arbre d'une prodigieuse grandeur, d'une longue durée et dont il ne se trouve que peu dans le pais, il fît une espèce de Temple de bois et l'environna d'une triple palissade pour en deffendre l'accez. Il s'y logea ensuite avec^ ses principaux amis, se servant de leur ministère, et ne se montrant que rarement au peuple pour se rendre par là plus vénérable et plus respecté. Dans ce Temple ou aux environs, il fesoit faire'' tous les jours des sacrifices au Soleil et y recevoit les offrandes qu'on lui portoit de tous cotez, par le moyen desquelles luy et ses associés vivoient à leur aise sans peine et sans soucy, étant respectez de tout le monde, et leur fcsant accroire'^ ce qu'ils vouloient.

Il y a dans ce pais une espèce d'Aigle, couvert d'un plumage jaune et qu'à cause de sa couleur on appelle Erimfronda, c'est-à-dii'e l'oiseau du Soleil. Stroukaras et ses compagnons trouvèrent le moyen d'en apprivoiser plusieurs dans leur Boccage, où personne n'osoit entrer sans leur permission, et de là ils les lâchoient souvent à la veue du peuple, qui les voyant voler dans les nues à perte de veuë comrrte cest^ la coutume de ces oyseaux, et puis revenir dans le boccage, crurent facilement que ces

a) Var. 1702 : tels artifices. — h) lui et ses. — c) offrir. — d) persuadant. — e) suivant.

1. C'est ainsi que le fameux Orphée, le Père du Polythéisme des Grecs, en imposait autrefois aux Peuples de son temps et de son païs, en leur faisant, accroire qu'il tenoit de Titan, ou du Soleil, tout ce qu'il leur débitoit... (Prosper Marchand).

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animaux alloient porter les messag'es de Stroukaras au*Soleil, et venoient lui en rapporter les ordres et les commandemens*. Cependant ses ministres fesoient valoir cette croyance tant qu'ils pouvoient, et confirmoientle peuple dans l'opinion que le Soleil tenoit un commerce fréquent avec son fils par le moyen de ces oiseaux. Ils leur dirent de plus qu'ils avoient ordre de leur déclarer de la part de ce bel Astre, que le lieu où étoit son temple et tous les environs étoit sacré, que de peur que quelque impie ne vint à profaner ce lieu saint, il étoit nécessaire d'y tenir nuit et jour des gardes armez tout à l'entour, et qu'il falloit que ces gardes y fussent entretenus aux dépens de la Nation, qui tenoit du Soleil et la vie et tous les biens nécessaires pour la conserver. On leur accorda bien-lost cela, si bien que Stroukaras ayant fait choix d'un bon nombre d'hommes propres à ses desseins, il en fit autant de gardes et de satellites de sa demeure et de sa personne, et se fit considérer par les armes aussi bien que par la Religion. Il étoit grand observateur des tems et des saisons, et prédisoit souvent la tempeste et Torage quand il approchoit, comme aussi les pluyes et le beau tems, les bonnes et les mauvaises années. Quelque tems avant qu'une seicheresse, qui gasta tous les fruits, arrivât, il la prédit au peuple, et leur fit accroire que le ciel les châtioit e/i cela parce^ que plusieurs d'entr'eux ne vouloient pas se soumettre aux ordres qu'il leur donnoit de la part du Soleil. En effet il y avoit plusieurs personnes discreltes^ dans la Nation, et sur tout les Principaux du peuple, qui connoissoient ses fourbes, et qui ne vouloient nullement céder à ses ordres ni recevoir les superstitions qu'il vouloit fourrer'^ dans la Religion. Toutefois ils n'osoient s'y opposer ouvertement à cause du peuple que'^ cet imposteur avoit ensorcelé^ par ses artifices et ses faux miracles.

Par malheur [pour la Nation] sa prédiction vint à s'accomplir, et la seicheresse perdit tous les fruits de la terre, ce qui lui attira de plus en plus l'admiration du peuple qui crut fermement que la désobéissance des Principaux avoit attiré ce châtiment du Ciel surla Nation. Stroukaras ne laissa pas échapper cette^ occasion de ruiner ses ennemis, et pour cet effet il lit accroire à ceux qui favorisoient son parti, que s'ils ne chassoient loin d'eux les Rebelles et les Impies, ils sentiroient de plus en plus le courrons de son père qui étoit irrité contr'eux, et qui brûleroit tous les ans les fruits, l'herbe et les grains dont ils tiroient leur nourriture et celle de leurs enfans.

La populace crédule se laissa remplir de cette croyance^ et s'irritant contre les Impies prétendus, offrit à Stroukaras de les bannir pour jamais du pais, s'il vouloit les nommer et les leur faire connoître.

Alors il leur nomma les Principaux de la Nation, qui lui étoient les plus opposés, les accusa d'être la cause de tous les maux que le peuple souffroit, et leur dit que, s'ils ne se repentoient ou ne s'éloignoient du

a) Var. 1702 : à cause. — b) habiles. — c) introduire. — d) dont. — e) disposoit. — /) passer une si belle. — g) abusée par cet imposteur.

1. Il semble que Pythagore ait eu un semblable secret : témoin ce qu'il raconte de l'Aigle, ou des Aigles qu'il faisoit venir et repartir à son gré... (Prosper Marchand).

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païs, ilsattireroierït sur la Nation des calamités beaucoup plus grandes. Ceux-ci tâchèrent de se justifier devant le peuple auquel ils lirent voir qu'ils avoient suivi les traces de leurs Ancestres et dans la Reli<?ion, et dans les bonnes mœurs, sans y avoir rien changé, et que s'ils n'avoient pas voulu recevoir les innovations de Stroukaras, ce n'étoit que parce qu'ils n'avoient pas crû le devoir faire. Qu'il ne leur paroissoit point qu'il eût aucune authorité légitime pour changer les maximes de leurs pères et mêler ses nouvelles Doctrines dans^ la Religion des Anciens. Que néanmoins s'il pouvoit leur faire paroître son authorité, ils s'y soumeltroient comme les autres, dès qu'ils seroient convaincus qu'elle étoit légitime, et qu'il étoit Fils du Soleil. Ces raisons arrêtèrent pour un tems la furie du peuple, et quelques-uns d'entr'eux représentèrent à Stroukaras qu'il étoit de la justice t/ç'' les écouter avant que de bannir des gens si considérables de leur patrie, et s'ils s'obstinoient dans leur incrédulité, après qu'il leur auroit fait paroître par ses raisons et par ses miracles qu'il avoit une authorité légitime, qu'alors il pourroit les chasser du païs avec justice. Stroukaras écouta cette proposition, sembla l'aprouver, et répondit que dans une affaire de cette importance il ne pouvoit pas donner de réponse positive, sans premièrement consulter la volonté de son père, qui fesoit la règle de toutes ses actions. Que pour s'en instruire il lui ofTriroit un sacrifice tout extraordinaire, et lui envoyeroit ses Messagers volans, qui lui rapporteroient les ordres de ce grand Astre, et lui diroient de sa part de quelle manière il se devoit conduire dans cette occasion. Cette réponse satisfit tout le monde, et calma les esprits pour quelque tems, ou du moins suspendit les effets de leur rage. A quelques jours de là Stroukaras fit un sacrifice solennel devant tout le peuple, et en leur présence il envoya ses oiseaux au Soleil, et leur commanda de revenir du Ciel le plûtost qu'ils poun-oient pour lui annoncer la volonté de son père. Ces oiseaux, selon leur coutume, prirent leur essor vers le Soleil, et montèrent dans l'air jusques à ce qu'on les eût perdus de veuë. Ils revinrent quelques heures après en présence de tout le monde, et s'allèrent poser sur les épaules de Stroukaras, qui les porta dans son Temple, comme pour écouter en secret ce qu'ils avoient à lui dire de la part de son père. Il en sortit quelque tems après'', et vint dire au Peuple qui atlendoit sa réponse en grande dévotion, que le Soleil lui avoit commandé de leur dire que si dans vingt jours les personnes accusées venoient dans le Boccage, ils seroient reçus à dire leurs raisons, et que s'ils ne pouvoient pas demeurer d'accord avec lui de son authorité légitime, il la confirmeroit par un nouveau miracle capable de les convaincre, s'ils ne s'obstinoient volontairement à rejetter les témoignages du Ciel. Cette proposition, quoi que suspecte, fut reçue de ceux à qui elle étoit faite, parce que tout le monde la trouvoit raisonnable, et qu'ils ne la pouvoient refuser sans s'exposer à la furie du peuple : si bien qu'ils promirent de se trouver au tems et au lieu assigné pour examiner les raisons et les preuves que Stroukaras devoit donner de son authorité prétendue.

«) Var. 1702 : sa nouvelle doctrine à. — b) devoit. — c) dans un moment.

Cependant cet imposteur fit creuser une grande fosse, dans son boccage, et quand elle fui faite, il y fil jetter des^ matières combustibles, et puis la fit couvrir si adroitement, qu'il ne paroissoit pas qu'on eût remué la terre dans cet endroit. En suite il fît faire une large feûillée par^ dessus, qui couvroitnon seulement cette fosse, mais aussi une bonne portion de terre ferme tout auprès. Il y fit mettre des sièges pour y faire asseoir toutes les personnes qui dévoient être de l'Assemblée, et en fit poser la moitié sur la fosse et l'autre moitié sur la terre ferme, laissant un espace entre deux. Il avoitsi bien ajusté toutes choses, que l'on pouvoit par un chemin pratiqué du dehors jusques à la fosse, alumer les matières combustibles qu'il y avoit fait mettre, et en tirant une cheville faire abîmer la machine qui supportoit la terre dont elle étoit couverte. Quand le jour dont on étoit convenu fut arrivé, les personnes qui dévoient composer l'Assemblée ne manquèrent pas de se trouver au Boccage, et Stroukai'as les fit mener sous la feuillée'^ qu'il avoit fait faire pour les recevoir, et fit asseoir ceux de son parti sur les sièges qui étaient posés sur le ferme, et ses adversaires sur ceux qu'on avoit arrangés sur la fosse. Lorsqu'il seut que tout le monde étoit assis, et qu'on n'attendoit que lui, il alla trouver l'Assemblée, et commença la conférence avec ceux qui s'opposoient à sa doctrine. Chacun dit librement ses raisons, toutes choses furent débattues de l'un et l'autre côté avec beaucoup d'ardeur, et Stroukaras mit toute son éloquence en usage pour persuader ses adversaires qu'il étoit fils du Soleil, et que la doctrine qu'il avoit prêchée et les miracles qu'il avoit faits étoient des purs effets de robéïssance qu'il rendoit aux ordres sacrés de ce grand Astre. Mais voyant que le parti contraire persistoit dans son incrédulité, et qu'il demandoit des témoignages assurés de l'autoi'ité dont il se vantoit, alors il se leva sur ses pieds, et haussant les bras vers le Ciel, il pria le Soleil son père de faire un miracle qui prouvât la vérité de ses paroles, et qu'il fît ouvrir la terre pour l'engloutir, s'il avoit rien avancé de faux, ou qu'il punît de la même manière ceux qui s'opposoient à la doctrine céleste qu'il lui avoit commandé de prêcher à son peuple. Il n'eut pas plûtost achevé de prononcer cette imprécation, que ceux qui avoient le signal firent abîmer dans la fosse profonde les innocens infortunés qui étoient assis dessus, et l'on en vit sortir incontinent api'ès une épaisse fumée, qui fut suivie de fiâmes, dont toute la feuiUée^ et le bois qu'on avoit mis dessus furent embrasés'. Ainsi par cette ruse détestable Stroukaras fit périr les principaux de ses ennemis, et s'établit plus que jamais dans l'esprit du peuple par ce miracle prétendu. Néanmoins il y en eut plusieurs que cette imposture ne fut pas capable de convaincre, et qui persistèrent dans leurs premiers sentimens. Il en fît massacrer un grand nombre, mais craignant que ses cruautés ne le fîssent enfîn haïr autant

a) Var. 1702 : qu'il fit remplir. — b) un cabinet de verdure. — c) verdure. — d) verdure.

1. Le fameux Dunstan, archevêque de Canlorbéry, homme auquel les miracles ne manquaient jamais au besoin, fit autrefois quelque chose de semblable, au Concile de Calne, aïant trouvé le secret de faire fondre le plancher de la salle sous les pieds de tous les assistans, excepté la seule poutre sur laquelle était placée sa chaise qui y demeura ferme. Voyez Rapin, Hist. d'Angleterre, etc. (Prosper Marchand).

184 HiSTOiRK dl; l imposteur omigas

qu'elles le fesoient craindre, il fit publier que ceux qui ne voudi'oient pas se soumettre à la volonté de son père, selon qu'il la leur déclaroit, eussent à se retirer au delà des montagnes qui séparent la Sévarambe de Sporombe. Il y eut un grand nombre de peuple^ qui aima mieux prendre ce parti, que de changer leur Religion, et ainsi ces pauvres innocens furent contraints d'abandonner leur Patrie, ou de se voir cruellement massacrez. Après cela cet imposteur ne trouvant personne qui osast lui résister, redoubla ses Gardes et se lit ensuite déclarer Chef de toute la Nation qui de son nom fut appelée la Nation des Omigai'ambes jusqu'au tems de Sévarias. Quand il se vit à la teste de ces Peuples qu'il avoit enchantés par ses prestiges, il ne crut pas les pouvoir gouverner en seureté, tant qu'ils auroient du commerce avec ceux qui ne vouloient pas se soumettre à lui, et qui pour la pluspart avoient passé les Monts, et s'étoient retirez, comme nous venons de dire, dans le pais que présentement on nomme Sporombe, qui s'étend le long des Côtes de l'Océan vers le Septentrion et vers l'Orient.

Il persuada donc à ses sujets de leur faire la guerre, pour les engager dans des haines et dans des inimitiés éternelles. Les autres se voyant attaquez songèrent à se deifendre, et, pour cet effet, choisirent parmi eux un brave homme, nommé Prestar, qu'ils firent leur Capitaine général, le nommant^ Prestaras, et de son nom s'appelèrent Prestarambes.

Celui-ci étant homme habile et vigoureux deffendit ses nouveaux sujets contre leurs ennemis, et les repoussa diverses fois au delà des montagnes avec grande perte de leurs gens, ce qui augmenta de plus en plus la haine de ces Peuples les uns contre les autres, et les rendit ennemis irréconciliables.

Cependant Stroukarasrégnoit absolument, fesoit accroire tout ce qu'il voulait'' à ses sujets, et leur persuadait, par ses artifices et ses faux prodiges, qu'il étoit fils du Soleil et le seul Interprète de ses volontés.

Cela lui attira une opinion de divinité^, et même avant sa mort on commença de lui addresser des vœux, comme à la seule personne au moyen de laquelle on pouvoit obtenir la faveur du Ciel. Il ne se montroit plus au Peuple, et depuis que l'âge eut terni sa beauté et affoibli son corps, il ne leur parloit que par ses Ministres. Enfln après avoir longtemps régné, quand il se sentit vieux et cassé, et qu'il vit qu'il n'avoit pas long-temps à vivre, il fit courir le bruit qu'il devoit bien-tost monter au Soleil son Père, et qu'il ne converseroit plus visiblement avec ses Sujets. Que néanmoins il ne laisseroit pas de venir souvent au Temple du Boccage, et que là il leur déclareroit la volonté de son père, et leur donneroit des témoignages du soin perpétuel qu'il vouloit prendre de ceux qui auroient recours à lui. Que cependant pour suppléer à son absence, il leur donneroit son fils et ses Ministres pour les commander, jusqu'à ce qu'il les auroit plus pleinement instruits de sa volonté.

Peu de temps après que^ ces discours eurent couru parmi les Peuples, et les eurent préparez à la soumission, il leur donna son fils, qu'ils

a) Var. 1702 : personnes. — b) nommèrent. — c) persuadant. — d) acquit le renom de participer à la Divinité. — e) Quand,

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l'eçurent pour leur Chef après lui avoir témoigné le regret et la douleur que leurcausoit son éloignement, mais il les consola par l'espérance d'un prompt retour.

Cependant il ordonna à son fils et à ses disciples de creuser le grand arbre qui éloit au milieu du Boccage, et d'y ensevelir son corps dès qu'il auroit rendu l'âme, ce qui arriva dans peu de jours après, mais on ne fit pas savoir sa mort ni son départ au Peuple, jusques à un certain jour, qu'il fit des éclairs et des tonnerres épouvantables. L'on prit ce temps-là pour faire accroire à ses Sujets que Stroukaras étoit monté au Ciel, mais qu'il e!i descendroit de temps en temps, comme il l'avoit promis, pour leur déclarer la volonté du Soleil, son père. Dès ce lemps-là on le révéra comme un Dieu, on lui oflril des sacrifices, et loi-s qu'on trouvoit quelque grande difficulté, soit dans la Religion ou dans le Gouvernement de l'Etat, on le prioit de descendre du Ciel, pour déclarer la voie qu'on devoit prendre. Pour cet elTet on fesoit entrer un prêtre dans le grand arbre creux, et de là ce Prêtre répondoit comme un Oracle à toutes les demandes qu'on lui fesoit, comme si c'eût été Stroukaras.

S'il y avoiL^ quelque belle fille dans la Nation, les Prêtres ne manquoient pas de la demander, et de faire accroire^ à ses parents que le fils du Soleil avoit jette ses regards favorables sur elle, et que pour la rendre un vaisseau de sainteté, il daigneroit bien descendre du Ciel pour s'unir à elle et cueillir la première fleur de sa jeunesse (car c'est ainsi qu'ils s'exprimoient). Ils ajoutoient que si la fille et ses parens avoient une véritable foi, et que s'ils recevoient cet honneur éclatant avec tout le respect et toute l'humilité convenable en une telle occasion, le divin Stroukaras ne manqueroit pas de remplir la vierge d'un fruit sacré, qui porteroit la bénédiction du Ciel à toute la famille. Que si cette vierge ainsi sanctifiée enfantoit un garçon, il seroit l'un des Prêtres qui offrent des sacrifices au bel Astre du jour; et que si, au contraire, elle concevoit une fille, cette fille seroit sainte, et que l'homme qui l'épouseroit, quand elle seroit parvenue à l'époque du mariage, se pourroit vanter d'être gendre du divin Stroukaras, et petit-fils du Soleil. Qu'une alliance si illustre seroit accompagnée de plusieurs autres avantages, outre le suprême bonheur qu'auroit la fille de se voir unie à un Dieu. Le peuple crédule et superstitieux ajoûtoit facilement foi à toutes ces belles promesses, et il n'y avoit point de pères ni de mères qui ne s'estimassent heureux d'avoir mis au monde une fille dont la beauté auroit pu plaire au divin fils du Soleil. Cette persuasion fesoit que, de tous les endroits du Païs, on menoit au Temple du Boccage les plus belles filles qu'on pouvoit trouver, pour les offrir et les consacrer à Stroukaras. Quand les prêtres prenoient quelqu'une de ces filles, ils lui faisoient quitter ses habits prophanes pour lui en donner de sacrez, après qu'elle avoit été lavée dans un bain composé de plusieurs herbes aromatiques. Le jour devant la nuit en laquelle Stroukaras la devoit visiter, on fesoit des Sacrifices et on chantoit divers Cantiques, afin qu'il descendît du Ciel et qu'il vînt prendre possession de l'humble et sainte pucelle qui lui avoit consacré sa virgi-

a) Var. 1702 : Dès qu'il se trouvoit. — b) persuader.

186 htSTOlRE DE l'iMPOSTKUR OMIGAâ

nité*. Après toutes ces cérémonies on laissoit la fille toute seule avec un vieux Prestre qui lui faisoit quitter tous ses habits, et lui enseignoit à faire cent postures lascives devant l'Autel, pour solliciter Stroukaras de la venir voir et prendre possession de sa personne. Pendant qu'elle fesoit toutes ces cérémonies impures, les autres Prestres qui s'étoient retirez pour la laisser seule avec son vieux directeur, s'alloient cacher derrière des jalousies d'où ils pouvoient voir par tout le Temple sans être vus, et de là ils salisfaisoient leurs yeux impudiques par la vue de cette personne. Ensuite ils jeltoient au sort entr'eux à qui en jouïroit le premier, et dès loi's que les ténèbres de la nuit étoient venues, on menoit la fille dans un lieu obscur fait pour cet usage, où Ton lui commandoit de se coucher sur un lit, et d'y attendre avec grande dévotion la venue de son céleste amant. Quelque temps après on fesoit paroître comme des éclairs qui lui frappoient les yeux, et qui lui inspiroient du respect et de l'étonnement. Ces éclairs étoient suivis d'un tonnerre arliliciel que l'on fesoit gronder pour la remplir de crainte et d'admiration, si bien qu'elle ne manquoit pas de prendre tous ces artifices pour autant d'av;«nt-coureurs de l'arrivée de son glorieux amant. Néanmoins il venoit vers elle dans l'obscurité après s'être bien parfumé, et unissoit ainsi sa fausse divinité à la véritable humanité de celle crédule et dévote vierge. Ensuite on la gardoit de cette manière jusqu'à ce qu'elle fust enceinte, et puis on la rendoit à ses parens, qui la recevoient avec beaucoup de respect et d'humilité.

Ces sales pratiques s'exercèrent parmi ces peuples ensorceliez jusqu'à ce que Sevarias leur eust fait connoître les impostures de Stroukaras et celles de ses Sacrificateurs, mais ceux qu'il ne soumit pas à sa puissance, retiennent encore aujourd'hui ces coutumes abominables.

A cette imposture inventée pour satisfaire leur concupiscence, ces Prêtres en ajoûtoient une autre pour exercer leur cruauté contre cens qui les désobligeoient, ou dont les lumières leur étoient suspectes. Ils demandoient ces misérables de la part de Stroukaras pour être immolez à la colère du Soleil, lors que les péchez du peuple l'avoient irrité contre eus, comme ils leur faisoient accroire, et l'unique moyen (selon leur dire) d'appaiser le courrons de cet Astre, étoit d'égorger ces malheureus pour laver dans leur sang les crimes de la Nation, et pour se conserver la faveur de Stroukaras.

Le fils de cet imposteur régna l'espace de quelques années après lui, mais venant à mourir d'une mort subite, il n'eut pas le temps de nommer un successeur. Gela mit les Prestres dans une étrange division, et faillit à les perdre tous, parce qu'ils ne pouvoient s'accorder touchant la succession. Néanmoins comme*^ ils demeuroient dans un lieu où personne qu'eux n'osoit entrer, ils tinrent la chose cachée jusques à ce qu'ils furent tombez d'accord. Il y avoit deux principales factions parmi eux et les^ deus Prestres les plus authorisez étoient à leur teste. Tous les autres partis

a) Var, de 1702 : Comme pourtant. — Jb) dont.

1. On a cru que, par ce dernier endroit, l'Auteur en vouloit particulièrement à la Présence réelle et à la Transsubstantiation et cela est assez vraisemblable (Prosper Marchand).

cédèrent à ces deus-là, et les uns se rangeant à l'un et les autres à l'autre, ils se trouvèrent ég-alement partagez, et s'opiniâtrèrent si fort, chacun à soutenir son propre party, qu'il fut impossible de faire en sorte que l'un cédast à l'auti'e en la moindre chose du monde. Enfin après plusieurs contestations ils convinrent de se séparer, de faire un nouveau Temple dans quelqu'endroit du Païs, et de décider par le sort lequel des deus partis quitteroit la vieille demeure pour aller habiter la nouvelle, et y établir le culte et la Religion, de la même manière qu'il étoit déjà établi dans le viens Boccage. Ayant donc vuidé leur différend par cette voye, ils firent accroire^ au peuple que Stroukaras pour leur commodité, et pour les soulager du long chemin que plusieurs d'entre eux avoient à faire de leurs demeures jusques au Temple, avoit ordonné qu'on lui en feroit un nouveau dans un autre endroit qu'il avoit choisi pour cet effet, et que là il leur rendroit ses oracles tout de même qu'au pi'emier. Ils choisirent donc un autre bois où ils avoient trouvé un grand arbre de la même espèce que celui dont nous avons déjà parlé, et lors qu'ils y eurent basti un Temple, et qu'ils l'eurent environné de trois fortes palissades, ils y transférèrent la moitié de leur Clergé.

Dès qu'ils y furent établis, ils y offrirent des sacrifices, et s'y gourvernèrent de la même manière qu'ils faisoient au viens Boccage, et Stroukaras y venoit rendre ses oracles tout comme il fesoit à l'autre Temple devant cette sépai'ation.

Depuis ce temps-là ces Temples se multiplièrent beaucoup et Stroukaras se trouvoit à tous, tout à la fois, et rendoit des réponses en un même moment dans plusieurs endroits ditférens et fort éloignez les uns des autres, sans que personne trouvast cela étrange, ou du moins en osast parler parce qu'il étoit dangereux, et que la funeste expérience de plusieurs avoit fait voir qu'il valoit miens se taire que de s'opposer à des abus déjà authorisez par le tems, la coutume, et de fans prodiges.

Sur ce sujet, je dirai ici une histoire remarquable que les Sévarambes sçavent par tradition, et dont ils ont exactement conservé la mémoire. Ils disent qu'après la mort de Stroukaras, ses Successeurs pour faire valoir sa religion et la rendre plus vénérable, la confirmoient de tems en tems par de faus miracles et par de nouvelles cérémonies, se servant de toutes les ruses dont ils se pouvaient aviser^ pour donner du crédit à leurs innovations superstitieuses. Gela parut principalement en la personne d'un certain personnage nommé Sug-nimas, qui se vantoit d'avoir quelquefois du commerce avec Stroukaras, et d'avoir i*eceu de lui le don de Prophétiser et de faire des miracles. Il n'étoit pas Prestre, mais il étoit secrètement envoyé des Sacrificateurs du Temple du Boccage, qui l'avoient suborné de longue main pour faire accroire au peuple qu'il convex'soit familièrement avec le fils du Soleil, et qu'il recevoit de lui la vertu de faire les choses au dessus des forces de la Nature. Et comme lui et cens qui l'avoient envoyé fesoient des observations fort exactes sur le tems et les saisons à l'exemple de Stroukaras, il prédisoit souvent les orages et le beau tems, les bonnes ou mauvaises récoltes. Quelquefois il

a) Var. 1702 : persuadèrent. — h) qu'ils pouvoient inventer.

188 HÏSTOtRE t)E LlMPOStEUR OMIGAS

faisoit seicher les arbres fruitiers de ceus qu'il soupçonnoit ne pas favoriser sa doctrine, et disoit devant tout le peuple : si j'annonce la vérité, que les arbres d'un tel seichent dans trois jours ; et si je prêche le mensonge, que je puisse seicher moy-même pour la punition de mon forfait. Mais avant que prononcer cette imprécation, ilétoit assuré que ces arbres seicheroient par le moyen d'une eauminérale qu'il avoitdéjà fait répandre au pied des arbres qu'il vouloit ainsi priver de leur vigueur et de leur verdure. Si bien que l'effet suivait toujours ses paroles au grand élonnement de la populace crédule et superstitieuse. Il se servoit encore d'une autre eau, par le moyen de laquelle il se rendoil^ le corps incombustible, et lors qu'il s'en étoit bien frotté, il marchoit hardiment sur les charbons ardens, et passoit au travers des flammes sans courir aucun risque de se brûler. On trouva par expérience qu'il tiroit celle eau de certains serpens qui sont en fort grand nombre au pied d'un rocher escarpé tourné vers le Midi dans les montagnes de Sporombe. Ces animaus qui sont d'une nature extrêmement froide, se trouvent principalement dans cet endroit, à cause de la grande chaleur que la réverbération du Soleil y fait contre ces rochers, qui sont creus et unis, et qui sont à peu près de la forme d'un miroir concave. Ce Sug-nimas -ayant observé que ces serpens aimoient extrêmement la chaleur, voulut éprouver s'ils pourroient vivre dans le feu, ce qui réussit selon sa pensée. Après la première épreuve il alluma un grand bûcher dans l'endroit où il avoit remarqué qu'il y avoit le plus de ces animaus, et vit, non sans élonnement, que tous ceus qui sentoient la chaleur du feu y venoient de tous cotez, se traînoient avec plaisir sur les charbons ardens, et bien loin de s'y brûler, ils y acquéroient de nouvelles forces. Or ces animaus n'étant point venimeus ni mal faisans, il les prenoit facilement à la main sans en recevoir aucun dommage; il lui vint dans la pensée d'éprouver si leur graisse n'auroit pas la vertu de rendre le bois incombustible. Il erf tua donc quelques-uns, et en frotta des petits bâtons qu'il jetta ensuite dans le feu, et vit qu'ils ne brûloient non plus qu'une pierre. Après celle expérience, il en fit sur des créatures vivantes, et enfin sur lui-même, et trouva que toutes les matières qu'il frottoit avec soin de l'eau ou de la graisse qu'il tiroit de ces serpens, devenoit impénétrable à l'activité du feu '. 11 tint cette découverte fort secrette, et n'en parla qu'ans presti-es du Boccage, qui voulurent s'en servir comme d'un prodige pour confirmer de plus en plus la Religion de Stroukaras, et l'aulhorilé qu'ils s'étoient acquise sur le peuple crédule. Ils gagnèrent donc Sug-nimas, lui firent part de leur abondance et de leurs plaisirs, et se servirent de son ministère pour faire de nouveaus miracles parmi le peuple, ce qui leur réussit en diverses occasions. Mais comme les choses les plus cachées se découvrent à la fin, le secret de Sug-nimas fut découvert par un jeune homme* qui avoit du

a) pour se rendre.

1 . Peut-cire avait-il de la Corne du Froat de ces Anes sauvages que mentionne Philostrale..., ou bien cette Pantarbe de Chnriclée citée par Iléliodore; Sophocle dans son Anligone parle du serment confirmé par le feu. etc., etc.(Prosper Marchand). — i. C'est à peu près ainsi que les prêtres chaldéens, accoutumés à détruire les

commerce avec sa femme, laquelle étant irritée de ce qu'il la négligeoit pour se (liverlir avec d'autres dans le Temple du Boccage, crut pouvoir lui rendre la pareille et prendre souvent avec un amant le plaisir qu'elle n'avoit que rarement avec son mari. Le jeune homme dont elle fit chois étoit de ces familles qui ne croyoient nullementaux innovations de Stroukaras, bien que^, pour éviter les malheurs des Prestarambes elles eurent fait semblant d'approuver ses impostures. II gagna si bien le cœur de cette femme qu'elle lui découvrit tous les secrets de son mari, le commerce qu'il avoit avec les Prestres, et les moyens dont il se servoit pour faire ses miracles, et surtout celuy de passer par le feu sans se brûler. Ce jeune homme en fit des épreuves, et trouva que sa Maistresse ne l'avoit point trompé, et qu'il pourroit par les moyens qu'elle lui avoit enseignés faire autant de prodiges que Sug-nimas, et décrier les impostures de ce faux Prophète devant tout le monde, quand quelque occasion favorable s'en présenteroil. Il s'en présenta une, peu de temps après, où cet Imposteur devoit, devant tout le peuple, en un jour de solemnité, se veautrer dans^ un brasier, pour autoriser une nouvelle cérémonie que les prestres du Boccage avoient établie. Toutes choses estant donc préparées, Sug-nimas après avoir publiquement fait l'éloge du divin Stroukaras et imploré assistance, souhaita qu'il pût estre réduit en cendres dans le brasier où il s'alloit jetter, s'il avoit rien avancé au peuple de contraire à la vérité et au culte qu'on devoit rendre au Soleil et à son fils. Après cela, il se précipita dans les llammes et en sortit aussi sain qu'il y étoit entré, non sans causer une grande admiration et un respect extrême dans l'esprit des assistans, à la réserve du jeune honmie qui connaissoit son imposture, et de deus ou trois de ses amis auxquels il l'avoit découverte. Il s'étoit frotté de l'eau tirée de ces serpens, et en avoit fait faire de même à ses compagnons, pour pouvoir d'autant plus facilement convaincre Sug-nimas d'imposture. Quand ce fourbe eut achevé son miracle, le jeune homme s'avançant vers lui, demanda audience, et souhaita d'être paisiblement écouté de tout le peuple ; ce qu'ayant obtenu, il parla à peu près de cette manière. (cTu viens, ô Sug-nimas, de faire un grand miracle pour autoriser « la doctrine de Stroukaras, et tu te vantes d'avoir reçu de lui cette vertu «surnaturelle. Je te demande si tu es le seul qui l'ait reçue de sa bonté, « et s'il a communiqué celte grâce à d'autres aussi bien qu'à toy ? » L'Imposteur qui croyoit avoir seul le secret de faire ce prodige, et qui ne prévoyoit nullement l'affront éclatant qu'on s'étoit apprêté'^ de lui faire, lépondit hardiment qu'il étoit le seul à qui le divin Stroukaras avoit donné la vertu de passer par le feu sans se brûler, pour confirmer par ce signe miraculeus la vérité de sa doctrine. « Et si d'autres aussi bien w f|ue toi, lui répliqua le jeune homme, fesoient ce prodige pour faire voir « que ta doctrine est fausse et que tu n'es qu'un imposteur, tout ce peuple « que lu fascines, n'auroit-il pas juste raison de croire que tous lesmira-

a) Var. de 1702 : quoi que. — b) rouler sur — c) avoit résolu.

images des Dieux de tous les autres peuples, à l'aide du feu, le simbole de leur Die\i, furent enfin confondus par un Prêtre Egyptien plus rusé qu'eux, etc. (Prosper Marchand).

190 HISTOIRE DE l'iMPOSTEUR OMIGAS

« des sont des impostures, et que ta doctrine n'est inventée que pour le « séduire et le détourner du vray culte du Soleil, que toi et les semblables « ont farci de mille superstitions? »

• Sug-nimas fut surpris de cette demande, mais comme il falloit répondre et qu'il ne craignoit pas qu'on eust découvert son secret, il répondit sans s'ébranler^ et dit, qu'à la vérité, on auroit juste sujet de douter de ses miracles et de sa doctrine si d'autres que lui les pouvoient exercer pour une fin contraire à la sienne, mais qu'il ne crojoit pas que cela lut possible, et qu'il en déficit tous les hommes du monde. Alors le jeune homme mettant bas ses habits, dit à haute voix qu'il alloit faire voir à tout le monde que Sug-nimas étoit un faus Prophète, un fourbe et un imposteur, et qu'il souhaitoit, si son témoignage n'étoit pas vrai, que le feu ardent où il s'alloit jetter le pût réduire en cendres. Dès qu'il eut prononcé ces paroles, il se précipita dans les fiâmes, se veaiitra un forl^ Ion?? tems dans le brasier, et en sortit enfin sans aucune brûlure ni aucun mal, au grand étonnement de tout le peuple, et à la confusion de Sugnimas. Pour le rendre encoi^e plus confus, il lui proposa de choisir sur le champ quelqu'un des siens pour faire la même épi'euve, offrant d'en faire autant de son côté, ou qu'il confessât publiquement son imposture. II ne répondit rien à ce discours, et le jeune homme voyant qu'il avoit la bouche close, dit tout haut, qu'on pouvoit facilement connoître parle silence de cet imposteur, que son crime l'occupoit, et que pour l'en convaincre encore plus clairement, il feroit exercer'^ le prodige qu'on venoitde voir à deus ou trois personnes de la compagnie. Pour cet efiet il appella trois de ses compagnons dont les corps étoient préparez comme le sien, et leur dit de se jetter dans le feu; ce qu'ils firent l'un après l'autre en présence de tout le peuple. Cette avanture mit Sug-nimas dans une espèce de désespoir, et donna infiniment de chagrin aux Prestres du Boccage. qui sçachant que plusieurs du peuple commençoient à douter de leurs miracles et qu'ils en murmuroient assez ouvertement, crurent qu'ils perdroient tout leur crédit s'ils ne réparoient leur réputation par quelque coupd'addresse fatal à leurs adversaires. Ils consultèrentdonc entr'eus et trouvèrent enfin un moyen pour s'en vanger et pour rétablir leurs affaires. Le Boccage où Stroukaras bâtit son Temple est vers le fond d'un long- vallon que forment certains rochers fort hauts et fort escarpez, qui vont toujours en s'élargissant vers la plaine, et forment cette vallée agréable où règne un Printemps éternel, que Stroukaras choisit entre tous les lieus du païs pour y faire sa demeure et y exercer sa nouvelle Religion. Ce vallon se rétrécit peu à peu quand on monte vers les montagnes, et linit au pied d'un grand rocher qui s'élève en forme de coquille, et au pied duquel sort un très grand nombre de grosses sources. A deux cens pas du rocher, dans l'endroit où se fait l'assemblage de toutes ces eaux, il se forme une espèce de rivière qui coupe le vallon en deux, et l'arrosant de tems en tems quand elle déborde, elle y entretient une abondance prodigieuse de toute sorte de fruits et une verdure perpétuelle. Le Temple est situé environ cent pas au dessous du lieu où se fait l'assemblage de ces eaus, sur un terrain

a) Var. 1702 : hésiter. — b) roula très. — c) faire.

HISTOIRE DE l'iMPOSTEUR OMIGAS 191

assez élevé, où croissent plusieurs arbres qui forment un boccage épais, aussi agréable qu'on puisse voir.

Au commencement Stroukaras se contenta d'envii'onner ce boccage d'une triple palissade, mais depuis on en a tiré une semblable tout au travers du vallon, d'un rocher à l'autre, pour en fermer tout à fait le bout d'en haut, et en deffendre l'accès au peuple. Ainsi les Prestres jouissoient seuls de tout le terrain de la vallée depuis la triple palissade jusques au rocher d'où sortent les belles sources qui forment une rivière de leurs eaus fort près de leur origine. Dans l'espace qui est fermé de la palissade, on avoit trouvé au pied d'un rocher une grande quantité de bol ou craye rouge, qui, estant détrempée dans l'eau, la rend rouge comme du sang. Les Prestres du Boccage s'avisèrent de se servir de cette terre pour faire un nouveau miracle, et faire accroire au peuple que leurs adversaires avoient attiré sur eux le courroux du Ciel en contrefesant des prodiges qu^il ne leur avoit esté permis d'imiter, qu'afin que le courroux du Ciel éclatât plus manifestement sur les coupables. D'abord ils ne s'opposèrent point au jeune homme ni à ses compagnons, mais fesant semblant d'admirer la vertu dont ils avoient donné des preuves si publiques, ils dirent qu'assurément ils avoient reçu de Stroukaras cette vertu divine mais que peut-être ils en avoient fait un mauvais usage. Que, pour cet effet, ils avoient résolu de consulter le fils du Soleil pour savoir de lui la vérité et pouvoir distinguer les vrais prophètes d'avec les faus. Pour cet effet ils firent des sacrifices tout extraordinaires, et prièrent la Divinité de faire quelque miracle capable d'éclaircir leurs doutes et de leur montrer de quelle manière ils dévoient se gouverner dans une affaire épineuse et pleine de contradictions si manifestes. Cependant ils firent un grand amas de la terre rouge dont nous avons parlé, la réduisirent en poudre, et la détrempèrent soigneusement dans des réservoirs, dont ils pouvoient facilement vuider les eaux dans la rivière. Quand ils eurent préparé tous leurs matériaus, ils dirent au peuple qu'ils avoient vainement pendantplusieurs jours sollicité le divin Stroukaras de leur révéler sa volonté et de les tirer de la peine où ils estoient, qu'il avoit témoigné de la colère contre tout le peuple, et menacé de le punir sévèrement à cause de quelque grand péché qu'il avoit commis. Mais qu'enfin il s'étoit apparu au grand Prestre, et lui avoit dit que, dans peu de jours, il feroit un prodige qui avertiroitle peuple de son devoir. Lorsqu'ils eurent répandu ce bruit, dans une nuit obscure et vers le point du jour, ils firent couler leurs eaus rougies dans le ruisseau et, par ce moyen, ils corrompirent la pureté de ses eaus et les rendirent de couleur de sang'. Ces eaus sont extrêmement claires et salubres, et parce qu'elles passoient au pied du Temple, les Prestres avoient

\. Les Prêtres phéniciens ne se servoicnt pas moins habilement de la rougeur qui survenoit en certaine saison de l'année aux eaux de leur fleuve Adonis, pour persuader au Peuple que cela n'arrivoit, que parce que c'étoit le temps auquel Adonis avoit été blessé par un sanglier dans une des forets du Mont-Liban, et que c'étoit alors qu'il falloit célébrer les Mystères. Mais les habiles gens n'ignoroient pas que ce changement de couleur ne venoit que de certaine terre rouge du Liban entraînée alors par les Vents et par la pluie dans le lit de celte rivière. Voyez Lucien, etc. (Prosper Marchand).

192 HISTOIRI-: DE l'iMPOSTEUU OMIGAS

dès longtemps fait accroire au peuple qu'elles estoient sacrées et qu'elles avoient plusieurs vertus secrettes. Cette opinion estoit cause que de tous les lieus d'alentour on en venoit puiser, et qu'en Eté tout le monde tâchoit de s'y baigner. Quand donc ceus qui avoient accoutumé d'en venir prendre dès le malin, en virent la couleur toute changée, ils répandirent bientôt la nouvelle de ce-changement parmi le peuple. Les Prestres firent semblant d'estre fort étonnez de ce nouveau prodige, dirent qu'il falloit làdessus consulter Stroukaras, lui oinirde nouveau des sacrifices, et tâcher de savoir la cause d'un changement si étrange et si peu attendu. Cependant le peuple voyant la couleur de Veau, n osait en boire, et se voyant obligé d'en aller chercher ailleurs, qui n'esloit ni si saine, ni si agréable, se trouva fort incommodé, et crut facilement tout ce qu'on prit le soin de lui faire accroire. Au bout de trois jours les Prestres dirent au peuple, impatient de savoir la réponse de Stroukaras, que ce divin fils du Soleil se laissant enfin toucher aus humbles supplications de ses Ministres, leur avoit dit que la rivière ne perdroit jamais sa couleur de sang, ni le venin mortel dont ses eaus estoient imprégnées, jusques à ce qu'on répandist dans sa source le sang criminel de ceux qui avoient contrefait les miracles de Sug-nimas. Ils ajoutèrent que ces impies n'avoient eu cette puissance que pour en faire un bon usage, mais qu'ayant abusé de cette grâce du Ciel, elle devoit tourner à leur propre ruine ou à la destruction totale du peuple; et que c'estoit à eus à juger laquelle de ces deux choses il valoit mieux choisir, ou de sacrifier ces âmes criminelles pour appaiser la Divinité, ou d'attendre que son courroux exterminât toute la Nation.

Cette réponse ayant esté faite devant la populace, elle ne balança point dans le parti qu'elle devoit prendre, et sans aucun délai on alla saisir les quatre jeunes hommes qui avoient convaincu Sug-nimas d'imposture. En suite on les mit entre les mains des Prestres, qui après leur avoir fait souffrir les tourmens les plus horribles dont ils se purent aviser, les égorgèrent enfin et jeltèrent leurs corps dans la rivière, Peu de tems après les eaux perdirent leur couleur ensanglantée poui* reprendre leur première pureté, parce qu'on n'y jetta plus de la matière qui la soiiilloit, et l'on fit accroire au peuple que ce changement estoit un elîet du sacrifice qu'on avoit fait au divin fils du Soleil, dont la colère étoit appaisée par leur prompte obéissance à ses ordres sacrez. Le peuple fut d'autant plutôt persuadé que la colère de Stroukaras avoit fait changer la couleur des eaus de cette rivière qu'il croyoit, par une vieille tradition, qu'elles dévoient leur origine à ce fils du Soleil, et que, dès lors que le valon estoit fort aride, il avoit miraculeusement fait sourdre ces belles sources en frappant du pied contre les rochers d'où elles coulent présentement.

Cette tradition est fondée sur ce que Stroukaras détourna le cours de ces eaus, qui à trente pas de leur source s'alloient précipiter dans un gouffre, ou conduit souterrain, d'où elles ne sortoient qu'à trois où quatre lieues plus bas, a|)rès avoir coulé in visiblement sous la lei're, sans que personne l'eût jamais remarqué. Mais le subtil Stroukaras ne fut pas longtemps à y prendre garde et à se servir adroitement de cette remarque pour en tirer ses avantages. Quand donc il se fut bien établi dans le païs et dans le IBoccage, et qu'il en eut fermé l'accès par une triple palissade,

HISTOIRE DH LIMPOSTELR OMIGAS • 193

il fît courir le bruit que son père vouloit faire en sa faveur et pour la commodité de ceus qui viendroient habiter les lieus des environs de sa demeure, un miracle fort éclatant par lequel ils connoîtroient la puissance qu'il avoit donnée à son lils, et le soin qu'il prenoit de ceus qui avoient une vrays et vive foi en sa doctrine. Après avoir durant quelque temps semé ce bruit parmi le peuple, il fit travaillera une digue capable de détourner le cours deseaus du j^oufîre où elles se perdoient, et les fit couler tout le long du vallon dans un canal qu'il avoit fait faire exprès.

Il choisit un Eté fort sec, pour faire voir dans cette saison le premier effet de son miracle, et quand le jour qu'il avoit destiné pour cela fut arrivé, ayant pris avec lui un nombre de ses Disciples, il les mena dans le fond du vallon où il avoit fait faire la digue qui devoit détourner les eaus, et, en leur présence, il donna un coup de pied à une pierre qu'on avoit placée dans une petite levée de terre tout vis à vis du canal, et cette pierre estant ostée de son lieu par le coup qu'il lui avoit donné, ouvrit le premier passage à l'eau, qui depuis a coulé dans le canal, et qui arrose tout le vallon. De là on prit occasion de dire que Slroukaras avoit fait sourdre l'eau hors d'un rocher en le frapant de son pied* et ses Disciples répandirent si bien ce faus miracle parmi le peuple, qu'il fut généralement reçeu de tous ceux qui suivoient la doctrine de cet imposteur. Depuis ce tems, les Prestres ont souvent détourné l'eau du canal pour la faire couler dans le trou souterrain quand ils vouloient châtier le peuple et lui faire accroire^ que Stroukaras étoit irrité contre eux, et se sont souvent servis de cette ruse^ pour faire passer les superstitions qu'ils vouloient établir, quand ils trouvoient qu'on leur faisoit quelque résistance.

Les Prestarambes conservent la mémoire de ces événemens jusques au jour présent et regardent comme de glorieux Martyrs de leur religion les quatre jeunes hommes qui furent cruellement massacrez pour avoir découvert les impostures de Sug-nimas.

Depuis ce tems-là personne n'osa s'opposer à l'authorité des Prestres du Boccage, et ils purent tout à leur aise faire des miracles et faire accroire au peuple crédule et superstitieux tout ce qu'ils lui voulurent persuader. Ils ne trouvoient point d'obstacles à leurs desseins et les plus sages et les plus éclairez de la nation, quoy qu'ils connussent assez leurs impostures, étoient ceux qui s'y'opposoient le moins et qui prenoient les premiers le parti de se taire, plutôt que de s'attirer leur haine et les tristes effets de '^ leur cruauté.

a) Var, de 1702 : persuader. — b) expédient. — c) de s'exposer à.

1. Il y a très longtemps que Tacite a dit quelque chose d'approchant de Moïse, et en le réduisant au simple bonheur qu'il avoit eu de voir grimper un troupeau d'Anes sauvages sur un Hocher où il y avoit quelque source d'eau, et cependant les anciens Païens ne faisaient point difliculté d'en admettre de semblables, lors qu'il étoit question de leurs Dieux et de leurs Merveilles : témoins leur Janus, et leur Atalante, qui tirèrent de 1 eau d'un Rocher, etc., etc. (Prosper Marchand].

DISCOURS DU PHILOSOPHE SÉVARAMBE SGROMENAS

Durant cette solemnité (la Feste du Grand Dieu appellée Khodimbasion) il se fait en divers endroits de la Ville des assemblées de Sçavans qui parlent de la Divinité chacun selon ses sentimens, et souvent on y fait des Controverses fameuses, où les beaus esprits ont de belles occasions pour faire voir au public les fruits de leurs études et la beauté de leurs génies.

Je me trouvay un jour à l'une de ces Assemblées, oii un homme fort sçavant et fort éloquent nommé Scromenas, fit un long et grave discours touchant la constitution du monde universel, la naissance de nostre globe, l'origine des animaux, le progrez des sciences humaines, et touchant le culte religieus que les hommes ont établi parmi eus.

Pour le premier chef, il dit que le grand monde étoit éternel et infini, et qu'on le devoit considérer comme matériel ou comme spirituel; que la matière et l'esprit qui l'anime étoient inséparablement unis ensemble, quoique ce fussent deux choses distinctes, comme le corps et l'âme dans les animaux. Que cet esprit avoit une vertu formatrice par laquelle il opéroit perpétuellement dans tous les corps en mille façons dillerentes, et se peignoit en racourci dans toutes les créatures; qu'il agissoit avec intelligence, que tous ses ouvrages particuliers avoient un rapport merveilleus à l'idée du Grand-Tout, et qu'il ne fesoit rien en vain quoiqu'il semblastà nostre foible raison que quelques-unes de ses productions fussent vicieuses, irrégulières et monstrueuses. Il ajouta que la vertu formatrice de cet esprit étant répandue par tous les corps, elle y agissoit diversement, et qu'elle se plaisoit à une admirable variété. Que selon ce principe elle aimoit à quitter des corps pour passer dans d'autres, et que cela étoit la cause de la destruction et de la naissance de certains composez, de la mort et de la vie ; que ses ouvrages avoient des proportions dilférentes, puisque quelquefois elle formoit des globes tout entiers, et qu'ensuite elle agissoit dans chacun de ces globes, et s'y peignoit en racourci de mille manières. Que dans la dissolution des corps il n'y avoit que leur forme qui périt pour en prendre une nouvelle, sans qu'il se perdist rien de leur matière. Que l'esprit qui l'abandoiiuoit nepérissoit point non plus, mais qu'il alloit opérer dans d'autres sujets.

Ce Docteur appuyoit son raisonnement de l'aulhorité de Pythagore, de Platon et de plusieurs grands Philosophe^ tant Grecs, Arabes qu'Indiens, qu'il disoit avoir été de son opinion, du moins dans la plus grande partie. 11 ajouta que le monde universel étoit composé d'un nombre infini de globes dilTérens dans leur proportion, leur mouvement, leur situation, leur usage et leur fin. Qu'il y avoit aussi des Soleils à l'infini qui étoient

DISCOURS DE SCROMENAS • 195

comme autant de sources de vie et de lumière pour éclairer et pour animer les globes que la Providence avoit placez dans l'étendue de leur sphère, et qu'ils étoient comme ses Lieutenans dans la conduite du Grand- Tout. Que nul de ces globes n'étoit éternel, quoy qu'ils fussent d'une très longue durée avec la diiïérence du plus ou du moins selon le degré de leur excellence et de leur solidité, même que tous sans exception avoient eu un commencement, et dévoient avoir une fin comme les autres corps inférieurs. Que la Providence ne souffroit la dissolution des uns et la naissance des autres que dans les divers tems qu'elle avoit ordonnés, afin que le Grand-Tout ne fît aucune perte et ne souffrist aucune violence. Enfin qu'il en étoit de même à l'égard des globes que des diverses espèces desanimaus dans lesquelles on void tous les jours périr les individus, sans que pour cela l'espèce périsse, parce qu'il en naist d'autres pour remplir la place de ceux qui meurent.

Après avoir ainsi parlé du Monde universel; il tomba sur le discours de nostre Globe en particulier, et dit qu'il avoit eu un commencement comme tous les autres, et que comme eus il auroit une fin, mais que les termes de sa durée n'étoient connus d'aucun homme mortel, que les opinions des hommes étoient partagées touchant le tems de sa naissance, les uns le faisant plus ancien, et les autres plus nouveau : que les Egyptiens lui avoient donné de leur tems jusques à quatorze ou quinze mille ans d'antiquité; que les Braméens des Indes Orientales lui en donnoient près de trente mille, et que les Chinois comptoient quatorze ou quinze mille ans dans l'ordre de la succession de leurs Rois; mais que pour lui il ne croyoit pas que nostre globe fût si ancien. Qu'il trouA'oit la computation^ des Juifs plus plausible, en ce qu'elle s'accordoit mieux avec les progrès des sciences et des arts, et que bien qu'il y eust sur la terre des peuples présentement aussi barbares que leurs ancêtres le pouvoient être il y a quatre mille ans, néanmoins il ne laissoit pas d'estimer cette dernière compulation^ comme la plus probable, parce qu'il sembloit que les corps des animaux alloient toujours en diminuant, soit à l'égard de la stature, soit à l'égard de la force et de la santé. Il dit que cela se remarquoit principalementdans les nations malignes et dissolues, comme étoient la pluspart des peuples de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, qui à la vérité étoient des gens fort barbares, quoiqu'ils se crussent fort polis, parce qu'ils faisoient consister la politesse en des apparences extérieures en quoi elle ne consiste point en effet; que la véritable politesse ne consiste pas dans quelques discours affectez, dans quelques modes bizarres et dans quelques simagrées extérieures, mais dans la justice, dans le bon gouvernement, dans l'innocence des mœurs, dans la tempérance, et dans l'amour et la charité que les hommes doivent avoir mutuellement les uns pour les autres. Que le plus souvent le plus habile et le plus adroit de tous les hommes étoit un barbare s'il n'étoit juste, bien-faisant, charitable et modéré, et que les lumières de son esprit n'étoient qu'une fausse lueur qui ne servoit qu'à l'éblouir, et à le faire tomber dans le précipice. Que les Nations mal gouvernées étoient aveugles, et que la véritable gloire

a) Var. de 1702 : suputatîon.

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des Princes et des Magistrats consiste dans la bonne conduite et dans le bon gouvernement de leurs sujets, dans une juste distribution des récompenses et des peines.

Pour ce qui est de l'origine des animaus, Scromenas dit qu'elle étoit inconnue aus hommes aussi bien que le tems de la naissance des globes; que néanmoins si l'on pouvoit se fonder sur des conjectures vrai-semblables, il y avoit lieu de croire qu'au commencement de chaque globe la Providence avoit créé une couple de tous les animaux parfaits dont elle le vouloit remplir; et que de cette couple, comme d'une source, des espèces s'étoient accrues par les voyes de la génération. Qu'il estimoit beaucoup en cela l'opinion de Moïse, et qu'il la regardoit comme la plus probable et la mieux fondée en raison. Que pour les autres globes qui font partie du Monde universel, comme le nostre, personne ne sçavoit quelle étoit l'œconomie de la nature dans ces grands corps, et qu'ainsi on n'en pouvoit parler sans témérité; qu'il nous suffîsoit de raisonner sur les choses que nous voyons sur nostre terre, et d'y admirer en mille endroits les merveilles de la sagesse divine. Que comme il y avoit diverses espèces d'animaux dans les différens élémens et dans les divers climats de nostre globe, il se pouvoit faire aussi que Dieu eut peuplé les divers globes particuliers d'animaus de différentes espèces qui n'auroient rien de commun avec ceux que nous voyons parmi nous. Qu'il faisoit toutes choses pour sa gloire, et que ce n'étoit pas à nous à vouloir témérairement pénétrer dans les secrets de sa Providence. Qu'entre tous les animaus qu'il avoit créés icy bas, il avoit donné à l'homme de grands avantages qu'il n'avoit pas voulu départir aux autres, et que ces dons et ces grâces étoient différens et dans leur mesure et dans leur espèce. Que néanmoins l'homme étoit un animal mortel et périssable comme les autres, et qu'il ne devoit pas s'enorgueillir de biens dont la possession est courte et incertaine. Il ajouta que c'éloit une [haute] folie en plusieurs personnes de s'imaginer que le Ciel, la Terre et tous les astres lumineus que nous voyons briller sur nos tètes, n'ayent été créés que pour l'usage particulier des hommes, comme si la Providence n'avoit pas de fin plus noble ni plus relevée, que celle de plaire à de misérables vers de terre. Enfin il dit sur la vanité de ces sortes de gens, des choses si mortifiantes, que le plus habile de nos Prédicateurs n'en auroit pu dire davantage pour humilier un pécheur superbe qui oseroit s'élever contre Dieu.

De là il passa au discours de l'origine et des progrès des sciences et des arts, sur quoi il dit des choses fort curieuses, en faisant voir historiquement tout ce que les écrivains les plus célèbres de diverses Nations en ont écrit. Il cita plusieurs Aulheurs Chinois et Braméens, comme aussi les Juifs, les Grecs et les Arabes, et fit voir que plusieurs belles connoissances qu'on avoit autrefois s'étoient perdues, mais qu'il espéroit qu'elles seroient rétablies avec le tems par le soin et par l'industrie des Sévarambes, qui en avoient déjà rétabli quelques-unes et qui pouvoient réussir dans ce dessein beaucoup mieus qu'aucune autre Nation du Monde, à cause de leur excellent gouvernement, et du soin qu'on pi-eiioit d'envoyer de tems en tems un nombre suffisant de personnes habiles,

DtSCOURS DE SCROMENAS 19/^

pour voyager dans les Nations les plus polies de nostre Continent, et pour y apprendre tout ce qu'ils jugeroient digne de la curiosité de leur Nation. Il Unit par un discours sur la Religion et le culte qu'on doit à la Divinité suprême, et dit beaucoup de choses assez étranges qu'il n'est pas convenable de rapporter icy. Je me contenteray de dire seulement qu'il tascha de faire voir, que naturellement les hommes n'ont pas plus de religion que les bestes, et que si ce n etoit l'usage de la parole, il n"auroient guères plus de lumière. Mais que par le moyen du discours ils s'entrecommuMiquent leurs pensées, et que la pluspart des Sciences et des Arls doivent leur origine et leurs progrès à l'art de s'expliquer en parlant. Il ajoûla que la religion devoit sa naissance à la curiosité et à la contemplation; qu'avant que les hommes eussent établi aucun culte religieux il vivoient comme les bêtes, et que les méditations de quelques personnages contemplatifs, qui par la considération de Tordre de la Providence s'éloient peu à peu élevez à la pensée d'un être suprême et indépendant, avoit produit les premiers mouvemens de dévotion. Qu'ensuite des sentimens de respect et de reconnoissance avoient produit le culte extérieur qu'on avoit pratiqué à l'égard de Dieu et du Soleil, son grand Ministre, qui est la créature la plus glorieuse et la plus bien-faisante que nos yeux puissent découvrir. Que c'étoit pour cette raison que l'adoration du Soleil étoit la plus ancienne, la plus générale et la plus plausible de toutes les adorations, et que bien que la raison plus épurée portast l'esprit à l'idée d'un être supérieur, néanmoins ses premiers mouvemens et le témoignage des sens se bornoient à l'adoration de ce grand Astre. Il dit que les premières cérémonies qu'on avoit instituées étoient fort simples, et qu'elles n'avoient consisté pendant les premiers siècles, qu'en quelques saci'ifices des fruits que le Soleil meurit pour la nourriture des hommes. Que dans la suite l'ambition et l'avarice venant à s'y mêler on avoit farci la religion de mille cérémonies superstitieuses et ridicules, qui s'étoient établies par le tems et la coutume malgré l'évidence de la raison et de la vérité. Que ces erreurs avoient été suivies de doctrines impies, cruelles et tyraniques, par le moyen desquelles on avoit tâché de captiver les esprits. Que les hommes s'étant ainsi détournez du droit chemin, il ne faloit pas s'étonner s'ils passoient de plus en plus d'erreur en erreur, d'idolâtrie en idolâtrie, et s'ils s'accordoient si mal dans l'objet de leur adoi'ation et dans la manière de leur culte religieus. Que leur aveuglement dans une matière si importante, remplissoit leur esprit de mille faus préjugez qui les empeschoienft de voir la lumière de la vérité, quelque éclatante qu'elle fût d'elle-même. Que l'habitude qu'ils s'étoient faite dans l'erreur avoit tellement corrompu les affections de leur cœur, qu'elle oifusquoit toutes les lumières de la raison, et ne leur permettoit pas d'agir librement dans le chois du bien et du mal, du vrai et du faus. Que de là étoit venu ce zèle inconsidéré des peuples de tous les tems et de tous les lieus^ qui pour maintenir, ou pour augmenter leur parti, avoient souvent violé toutes les lois de la justice et de l'humanité, sous prétexte de soutenir leurs opinions, et de rendre vénérables les Idoles foibles et impuissantes dont ils avoient fait l'objet de leur adoration. Que l'opiniâtreté de ces dilférens partis avoit souvent été cause des guerres,

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deg massacres et enfin de la ruine de puissans Empires. Que pour éviter tous ces malheurs, il étoit; nécessaire qu'un- Etat bien ordonné laissast vivre chacun dans sa liberté naturelle, puis qu'il étoit injuste de la violer, et que cette violence ne pouvoit produire que de mauvais elFets. Qu'il n'est pas au pouvoir des gens de croire tout ce qu'ils voudroient bien croire, que la foy est toujours fondée sur quelque raison précédente, qui persuade le croyant, et sans laquelle il lui est impossible d'embrasser aucune profession, quelque semblant 'qu'il puisse faire de l'avoir embrassée. Que tous ceus qui abandonnent la Religion dans laquelle ils ont été élevez pour en choisir une autre, doivent démontrer par des preuves évidentes les motifs qui les ont portez à ce changement, et justifier par de bonnes r;iisoiis, que la seule force de la vérité les a obligez à renoncer à Terreur. Que sans cela toutes ces conversions étoient feintes, et tous les Prosélites des trompeurs ou des insensez, qui ne sçavoient ce qu'ils fesoient, ou qui se proposant des avantages mondains plutôt que le salut de leur âme, couvroient leur apostasie du voile spécieus de la piété et tàchoieiit impudemment de tromper Dieu 'et les hommes. Qu on l)Ouvoit par la force et la raison vaincre les préjugez de l'éducation, et descendre de certaines Religions superstitieuses à d'autres plus épurées, mais qu'il étoit impossible de monter et d'embrasser sincèrement des croyances contraires à la raison et au témoignage]"des sens. Qu'il en étoit en cela comme d'un arbre, dont on peut bien couper et émonder les branches superflues, mais auquel on ne sçauroit en ajouter de nouvelles. Que selon cette vérité incontestable on pouvoit sincèrement et raisonnablement abandonner toutes sortes de Religions pour embrasser celle des Sévarambes, comme étant la plus raisonnable et la moins chargée de superstition; et que, bien que tous les partis disent la même chose pour leurs propres croyances, néanmoins tous ne pouvoient pas également les soutenir par des raisons fortes et évidentes.

Scromenas finit ainsi son discours, qui dura plus dune heure, et auquel tout le monde prêta une attention très favorable, et j'eus de la joye de voir qu'un Payen eust en tant de choses une si bonne opinion de Moïse, et de quelques croyances dont les Chrétiens font profession, quoique je n'approuvasse pas beaucoup de ce qu'il avoit |dit touchant la Religion, Mais ma joye ne fut pas de longue durée, et elle se convertit bien-tost en tristesse, quand un moment après que ce Docteur eut-parlé, j'entendis un de mes gens qui dit tout haut, que luy et cinq ou six de ses compagnons, étant convaincus de la force du raisonnement 'de Scromenas, ils vouloient embrasser la Religion des Sévarambes. Celui qui parla ainsi étoit Morton l'Anglois, esprit changeant et factieus. Il s'étoit préparé à me faire cet aiïront pour se venger de quelque châtiment que je lui avoisfait souffrir avec justice, et [pour cet ell'et il] avoit de longue main obligé Scromenas à composer ce long discours, pour pouvoir renoncer à la Religion Chrétienne avec plus d'éclat, et sous une belle apparence de piété. Je m'opposai tant que je pus à ce changement, je lui représentai son devoir, à lui et à ses compagnons, avec toute la douceur imaginable, mais toutes mes raisons et mes remontrances ne purent amolir leur coeur endurci, et infidelle à leur Dieu et à leur Religion. Ils

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renoncèrent publiquement au Christianisme pour embrasser la Religion des Sévarambes, et tâchèrent par beaucoup de vains raisonnemens de justifier leur infidélité. Je fis tous mes efforts pour les ramener et pour empescher le mauvais effet que leur exemple pourroil produire, mais lors que je vis qu'il n'y avoit rien à espérer de leur part, je ne pus m'empescher de m'emporter contr'eus, et de leur dire que c'étoit une malédiction de Dieu tombée sur leur teste, qui leur avoit ôté l'entendement : Que leur opiniâtreté et celle de leurs ancestres leur avoit attiré ce malheur, et qu'il n'y avoit pas lieu de s'étonner de voir que les enfans de ceus qui s'étoient élevez contre la sainte Eglise Catholique, tombassent dans un sens réprouvé et renonçassent enfin au Christianisme, que leurs pères avoient partagé en plusieurs sectes envenimées contre la Religion ancienne, Orthodoxe, Catholique et Romaine, hors de laquelle il n'y a point de salut. Ils se moquèrent de mes reproches comme il avoient fait de mes exhortations, et je fus enlîn contraint de me laire et de les laisser vivre à leur mode. Mais je me conservai entièrement par la grâce de Dieu, dans la foi de l'Eglise, et j'espère d'y vivre et d'y mourir, sans que rien soit capable de me détourner de la foi de Jésus-Christ, ni de l'obéissance que tous les vi'ais Chrétiens doivent à son Vicaire*.

i. On avouera que pour un protestant, voilà une déclaration surprenante; mais Veiras n'était ni protestant ni catholique !

/. L'Histoire \ des \ Sevarambes ; \ peuples qui habitent \ une partie du troisième Continent, | communément appelle \ la terre australe. | Contenant un compte exact du Gouvernement, \ des Mœurs, de la Religion, et du langage de \ cette Nation, jusques aujourd'huy inconnue aux Peuples de l'Europe. \ Traduit de Vanglois, \ Première partie, j A Paris, I Chez Claude Barbin, au Palais, sur le \ second Perron de la Sainte Chapelle. \ M. DC.LXXVII {16 77) \ Avec Privilège du Roy (N, Y 2 9305-9310).

In-12 de 28 ff. pour le tilre, l'épili-e dédicatoire « A Monsieur Riquel, baron de Bonrepos, signée D. V. D. E. L. (Denis Veiras d'Alais en Languedoc), l'avis « Au Lecteur » et l'Extrait du Privilège du Roy en date de 13 février 1676 pour dix ans pour la l^'^etla 2* partie de l'Histoire des Sévarambes à partir de l'achevé d'imprimer pour la première fois du 26 janvier 1677. Pp. 1 à 236 chiff.

L'exemplaire de la Bibliothèque Nat. avait été acheté par Huet, évêque d'Avranches, le 17 février 1677.

Extrait du Pi'ivilège du Roy :

Par grâce et Privilège du Roy donné à S. Germain en Laye le 13 février 1676, signé par le Roy en son Conseil, d'Alencé, il est permis au Sieur D. V, D. E. L. de faire imprimer La Première et Seconde Partie de Vllistoire des Sévarambes, etc., durant le temps et espace de dix ans, à compter du jour que ledit Livi'e sera achevé d'imprimer pour la première fois; et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires, et autres, de l'imprimer, vendre ny débiter, sans le consentement dudit Exposant, à peine aux contrevenans de trois mil livres d'amende, confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérests, ainsi qu'il est amplement porté par ledit Privilège.

Et ledit Sieur D. V. D. E. L. a cédé son droit du Privilège de la Première Partie divisée en deux Tomes, à Claude Barbin, Marchand Libraire à Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entr'eux.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 26 janvier 1677.

A monsieur Riquet, baron de Bonrepos.

Monsieur,

Depuis quelques années rien n'est devenu si commun que les Epistres Dédicaloires, et il s'en est vu de si pleines de flatterie, qu'on a commencé à les regarder toutes en général avec beaucoup moins d'estime qu'on ne faisoit aulresfois, qu'elles estoient plus rares et plus sincères.

Cette considération, Monsieur, et celle du mauvais succez qu'ont eu plu-

sieurs Dédicaces, m'a obligé, à l'exemple de beaucoup d'Autheurs, de donner quelques pièces au Public sans les dédier à personne, et même sans y mettre mon nom : Car ne m'eslant proposé dans tous ces Ouvrages, qu'une honnête occupation, je n'ai jamais prétendu d'en tirer de ces louanges fades et inutiles, dont plusieurs fiaient leur vanité.

Néantmoins comme l'abus des choses n'en doit pas empesciiei- le bon usage, et que des raisons importantes m'engagent à m'adresser k Vous, j'ay crû devoir clianger de résolution pour Vous témoigner mon respect, dans l'espérance que vous agréerez le présent que j'c>se icy vous faire de l'Histoire d'un pais nouvellement découvert, où paroissent, en plusieurs endroits, les heureux eiïels d'un Génie pareil au vôtre. Ce Génie, Monsieur, y règne souverainement au milieu de la Paix, de la Justice et de l'abondance qu'il y produit, et pour en cliasser la Guerre, l'Indigence et l'Oisiveté, ses ennemies, il fait qu'une Nation entière s'occupe principalement à faire des Canaux, à dessécher des Marais, à rendre fertiles des Terres stériles et sablonneuses, à percer des Montagnes, et à s'ériger, en mille lieux, des marques publiques et comme éternelles de son industrie et de sa magnificence.

On n'y fait point consister la Grandeur et la force de l'Empire dans la vaste étendue des Provinces, ni dans le désir avare de découvrir des mines et des trésoi's: mais dans la multitude des sujets bien gouvernez, et dans l'abondance des biens capables de les faire vivre à leur aise, sans se laisser corrompre à une molle oisiveté, ni se consumer par l'excès d'un travail immodéré.

En effet, ce ne sont pas les pais les plus grands et les plus féconds en métaux, qui sont les plus riches et les plus puissans, mais ceux qui sont les mieux peuplez, et où la Nature libérale et l'Art ingénieux donnent une heureuse abondance des choses véritablement utiles et nécessaires à la vie, au commerce et à la société. Cela se peut prouver, non seulement par cette belle maxime du plus sage et du plus riche des Rois qui dit que la multitude des Temples fait la félicité des Royaumes, mais aussi par la comparaison qu'on pourroit faire de l'état présent de la France avecceluy de l'Espagne.

Celle-ci void dans un même temps lever et coucher le Soleil dans la vaste estenduë de sa Domination, et possède les plus riches mines d'or et d'argent qu'on ail encore découvert : et cependant à faute d'un nombre convenable de sujets industrieux, ce n'est presque qu'un désert inculte ; et depuis quelques années on la peut justement regarder comme un Corps foible et languissant, qui n'a plus guères de sang dans les veines, et qui ne subsisteroit pas longtemps sans le secours d'une Puissance Estrangère qui luy sert de soutien et d'appui.

La France, tout au contraire, n'est à comparaison de l'Espagne, qu'un petit Corps ramassé, mais plein de force et de vigueur. Elle abonde en hommes agissans et laborieux, qui par la culture de la terre, tirent de cette Mère commune, non seulement ce qui est de la nécessité de la vie, mais aussi tout ce qui en fait les commoditez et les plaisirs. Ainsi par le moyen de ses fruits et de ses manufactures. Elle attire les trésors de l'Espagne, et des autres Estais voisins. Ce qui fait voir clairement qu'un Pais bien peuplé et bien cultivé, est une source inépuisable d'or et d'argent, mille fois plus riche que toutes les mines du Mexique et du Pérou.

Mais bien que la France ait tous ces grands avantages par les moyens ordinaires, elle est néantmoins capable d'en avoir de beaucoup plus grands par des voyes particulières, comme sont celles, Monsieur, dont vous vous servez pour l'orner et l'enrichir. Ces grands et fameux Ouvrages, dont vous avez la conduite, et qui font tant de bruit, même dans les païs Estrangers, luy ont

ÔO^ mbLlOGRAPlIlE DES ŒUVRES t)E VEIRA9

déjà procuré des biens qu'elle n'avoitpas auparavant, et selon toutes les apparences, ils luy en doivent encore procurer beaucoup d'autres très solides et très agréables, dont toute la postérité se ressentira. La province de Languedoc, en particulier, commence à reconnoistre les bons effets de vostre Génie, quoy qu'elle en ait longtemps douté, et les suites de vos heureux succez, après avoir triomphé de l'Envie, luy feront voir enfin, que les entreprises comme la vostre, quand elles sont bien conduites, sont toujours utiles et glorieuses à une Nation, quoy qu'elles puissent coûter.

Outre cela. Monsieur, si l'on considère avec soin les dépenses qui se font dans les ouvrages de cette nature, et même celles qu'on fait pour les Edifices, et les autres ornemens publics, on trouvera qu'elles sont toujours profitables à un Estât, et que bien qu'elles semblent luy coûter beaucoup, elles ne luy coûtent rien en effet, pourveu que cet Estât soit contigu dans toutes ses parties, comme est le Royaume de France. Car si d'une main il répand l'argent parmi ses sujets, il en recueille encore davantage de l'autre, et ainsi tout le monde s'occupe, et vit heureusement de son travail.

Il en est à peu près du Corps Politique comme du corps naturel, où le sang circule perpétuellement pour en nourrir toutes les parties, sans toutesfois jamais sortir des veines, à moins qu'on les ouvre tout exprès pour verser au dehors ce trésor précieux, qui contient en soy tous les principes de la vie.

Quand une Nation est une fois parvenue jusques à un haut degré d'opulenae, elle la fait ordinairement éclater par les grands desseins, par la pompe et par la magnificence extérieure. Cela s'est vu principalement dans l'Empire Romain, lequel après avoir atteint jusques au faîte suprême de la gloire, a laissé presque partout des marques éclatantes, et comme éternelles de sa grandeur et de sa félicité.

Ainsi la Monarchie Françoise, qui marche sur ses pas, et qui semble luy devoir succéder, donnant comme luy des témoignages étonnans de sa force et de son bonheur, en donne en même temps de très remarquables de splendeur et de magnificence, en divers endroits du Royaume, et sur tout dans sa Ville Capitale que l'exemple de son Auguste Monarque, les soins de ses Ministres et l'émulation louable de plusieurs de ses sujets, ornent et embellissent tous les jours.

On peut dire, avec vérité. Monsieur, et sans aucunement vous Ûater, que parmi ces derniers, vous occupez le premier rang. Puisque non content de joindre la Mer Méditerranée à l'Océan, vous avez conçu le dessein de répandre dans Paris une plus grande quantité d'eau, que n'en répandirent jamais, dans la Maistresse du Monde, ces Illustres Romains, qui prodiguaient si libéralement leurs trésors pour acquérir l'amour et l'estime de leurs Citoyens par les biens, les commoditez et les plaisirs qu'ils leur procuroient.

Vous ferez. Monsieur, pour Paris, ce qu'ils firent autrefois pour Rome, quand vous aurez achevé le Canal que vous avez déjà commencé pour y faire venir une grande abondance d'eau, et pour la distribuer dans tous les endroits de cette grande Ville, ce qui soulagera beaucoup ses habitants : et outre les grandes utilitez qu'ils en pourront tirer, les Fontaines et les jets d'eau qu'on y verra de tous costez en feront sans doute un des plus agréables ornemens. Ce dessein est grand, je l'avoue, et d'une hardiesse tout extraordinaire. Mais il faut avouer. Monsieur, que vostre choix n'est pas moins juste dans la liaison que vous avez voulu prendre avec Monsieur Demanse pour l'exécution d'une aussi grande entreprise, dans laquelle on le void agir avec une connoissance toute particulière pendant que vous achevez ce grand Ouvrage de la Jonction des Mers, que vous avez heureusement conduit près de sa fin. Ce n'est pas peu d'honneur à la Province de Languedoc de vous avoir donné à la France, et sur

tout au temps du Roy le plus magniflque et le plus glorieux qu'elle eut jamais, qui fait cas de vos entreprises, qui les a authorisées avec joye, et qui daigne vous honorer de son estime et de sa faveur, parce qu'il vous considère comme un digne sujet qui contribue beaucoup à la gloire de son Règne et de son Royaume.

Si Ton examine avec soin la nature du bien, on trouvera que son excellence vient principalement de son utilité, de son étendue et de sa durée. Les biens. Monsieur, que vous procurez à votre Patrie ont éminemment toutes ces grandes qualitez, puis qu'ils sont utiles à des Villes, à des Provinces et à une Nation toute entière, et que les avantages en doivent passer jusques aux siècles à venir, ausquels, comme au présent, vous donnez de surplus, un bel exemple à imiter.

Après cela. Monsieur, je laisse à juger à toutes les personnes raisonnables si vous n'avez pas bien mérité du Public, et s'il n'y auroit pas de l'ingratitude à taire et à étouffer les louanges qui vous sont dues avec tant de justice, pendant qu'ailleurs on les répand si laschement sur des gens sans vertu, qui bien souvent ne diffèrent des hommes les plus méprisables, que par un peu d'éclat extérieur, qu'une Fortune aveugle et téméraire leur a preste.

Mais pour ne pas déroljer à des Plumes plus éloquentes que la mienne, l'honneur de faire vostre Eloge, et de peur d'offenser vostre Modestie, je finiray icy, en vous assurant que je suis avec beaucoup de respect, Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : D. V. D. E. L. (Denis Veiras, d'Alais en Languedoc).

Id. id. id. Seconde partie. A Paris,... M.DC.LXXVII {1677). In-12 de 268 pp. chilT.

L'exemplaire de la Bibl. nat. avait été acheté le 18 février 1677.

Histoire la terre Australie \ contenant un conte exact du Gouverne-

I ment, des Mœurs, de la Religion, et du lan- \ gage de cette Nation, jusques aujourduy \ inconnue aux Peuples de V Europe. \ Seconde partie. I Tome I. I A Paris. \ Chez l'Autheur rue de Bussi. Faux-bourg S. \ Germain, proche le petit Marché ; entre un \ Apotiquaire et unPâtissier. I Et Chez Estienne Michalet, rue Saint \ lacques, à l'Image S. Paul proche la Fon- \ taine S.Severin. \ M.DC .LXXVIII {i 6 7 8) \ Avec Privilège du Roy.

In-12 de 8 lî., 342 pp. chiff. (la pag. saute de 232 à 241), et 1 f. pour l'Extraict du Privilège du Roy, daté de Versailles le vingtième jour d'Aoust 1677, sig. Dalencé, et accordé pour vingt ans (erreur d'impression rectifiée à l'errata : dix ans) à dater de l'achevé d'imprimer pour la première fois le 18 décembre 1677, et l'Errata.

Les 8 ff. comprennent une nouvelle épître dédicatoire : A Monsieur Riquet, baron de Bonrepos, sig. D. V. D. E. L. et un Avertissement. La texte commence : Histoire de Sévarias, législateur des Sévarambes, premier Viceroy du Soleil, et celle de ses successeurs.

L'exemplaire de la Bibl. nat. avait été acheté le 13 avril 1678 par Daniel Huet, évêque d'Avranches.

504 * BlbL10GRAt>HlE DES ŒUVRES DE VEIRAS

Extraict du Privilège du Uoy :

Par g-iàce et Privilège du Roy, donné à Versailles le vinglième jour d'Aoust 1677. Sifjné par le Roy en son Conseil, Daleucé : Il est permis au sieur D. V. D. E. L. de faire imjjrimer la Première et Seconde Partie de VHistoire des Sévaranibes, etc., durant le temps et espace de vinj^taus (erreur d'impression rectifiée à l'errata : dix ans) à compter du jour que ledit Livre sera achevé d'imprimer pour la première fois; et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires et autres, de l'imprimer, ou faire imprimer, vendre ny débiter, sans le consentement dudit Exposant, à peine aux contrevenans de trois mil livres d'amande, et confiscation des exemplaires, etc., ainsi qu'il est plus amplement porté par ledit Privilège.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 18 décembre 1G77.

Il y a, dans quelques exemplaires seulement, en lêle de cette Seconde partie, une lettre du sieur van der Haert, médecin hollandois, touchant ce qu'il a appris de cette histoire de la propre bouche du capitaine Siden.

A monsieur Riquet, barou de Bonrepos.

Monsieur,

La seconde partie de l'/i <sfot'/'e(/<'S SeuaramLes, après avoir esté longtemps attendue, vient enfin de paroître au jour, et je prens la liberté de vous demander pour elle la même protection que vous accordâtes à la première lors qu'elle vous fut présentée. Je vous la demande. Monsieur, et ne doute point de l'obtenir de cette généreuse bonté avec laquelle vous recevez tous ceux qui s'adressent à vous. Plusieurs autres, aussi bien que moi, ont sujet de s'en louer et de publier qu'avec un juste discernement vous sçavez obliger de bonne grâce et par des paroles et par des bien-faits. Aussi le ciel qui quelquefois récompense la vertu, même sur la terre, a dignement récompensé la vôtre, et versé sur vous de ses plus précieuses bénédictions. Après vous avoir donné une âme grande et généreuse, un esprit droit et pénétrant, un jugement clair et solide, et une constance inébranlable, il ne s'est pas contenté de bénir vos entreprises par des succès éclalans : Mais pour un comble de bonheur, il vous a donné une famille digne de vous. Il vous a donné deux Fils, qui outre les belles qualitez de leurs personnes, ont l'honneur de servir leur Prince dans les emplois, où consistent les deus principales fonctions de la Royauté, dans la Justice et dans les Armes.

Le premier*, après avoir paru avec éclat dans le second Parlement de France, en a esté tiré pour remplir la Charge de Maître des Requêtes, et pour être fait Membre d'un Corps plus illustre et plus proche du Souverain. Dans l'un et l'autre de ces emplois il a donné des preuves si claires de sa suflisance et de son intégrité, qu'IH est aisé de voir que les a/fuires oui plùlosl servi de matière pour exercer son esprit, que d'occasion pour l'instruire, et que dans un si beau chendn, où son mérite et sa fortune le poussent également, il luy sera facile d'aller plus loin et de parvenir à des dignitez encore plus relevées.

L'autre^, quoi que dans un âge peu avancé, a déjà seize ou dix-sept ans de service dans les Gardes, où il est monté de degré en degré depuis le mousquet jusqu'à la Charge de Capitaine. Pendant toute cette guerre il a toujours suivi sou Maitre dans les occasions les plus hazardeuses, et il s'est

1. Jean Mathias, président au Parlement de Toulouse. — 2. Pierre-Paul, comte de Caraman, lieutenant-colonel aux Gardes-françaises.

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toujours acquité de son devoir avec honneur, et n'a pas seulement mérité par son zè!e et par son courage, la bonne opinion des plus grands Olïîciers de l'Armée et de la Maison du Roy; mais il s'est encore acquis leur amitié par sa franchise et par ses manières honnestes et engageantes.

Enfin tous doux, se distinguant parmi ceus de leur profession, se font aimer et estimer par tout ce qu'il y a d'honnêtes gens qui les connoissenl.

L'amour mutuelle qui unit si étroitement toutes les personnes de votre Famille, est encore une grande bénédiction du Ciel, et l'on peut dire avec vérité, que vous estes aussi heureux en vos Enfans qu'ils le sont en leur Père. Je souhaile. Monsieur, que vous puissiez longtemps joiiir avec eus de ce rare bonheur; et je le souhaite avec autant de zèle et de sincérité, qu'il est vray que je suis avec beaucoup de respect, Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

D. V. D. E. L. (Denis Veiras d'Alais en Languedoc).

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