‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 87 sur 111 · NOTICE SUR CLAUDE GILBERT · texte numérisé non relu

NOTICE SUR CLAUDE GILBERT

trats et les vieillards sont chargées de veiller que chacun remplisse ces obligations. Les Avaïtes vivent dans des maisons pareilles entre elles qui rappellent les osmasies des Sévarambes. On produit en commun et, pour la répartition, « les fruits de la terre, et les ouvrages des particuliers sont mis dans les magasins, et les caludes les distribuent à chacun selon ses besoins. » Ceux qui ont trop peu vont prendre chez les autres. Des magistrats parcourent continuellement toutes les maisons, afin de s'assurer qu'il ne se produit nul abus. L'auteur remarque que cette communauté doit plaire à la divinité qui aime également tous les hommes et veut, par conséquent, que les biens soient partagés le plus également possible. Le peuple vit en commun comme les premiers chrétiens. S'il se trouve qu'une chose soit indivisible, ou devienne inutile, une fois partagée on la donne à celui qui peut en faire le meilleur usage. En résumé, comme règle de conduite générale, les Avaïles ont établi « que nous devons prendre pour manière d'agir celle qui contribue le plus à rendre les hommes heureux, sans avoir égard sur qui le bien doit tomber, de sorte que celle qui produit le moindre est un peu péché par comparaison. »

Voici maintenant l'opinion de M. Lanson sur Tutopie de C. Gilbert :

« Cet ouvrage est plein d'idées curieuses... On y voit, une femme, du nom d'Ëudoxe, fille d'une catholique et d'un protestant : elle est pendant huit jours de la religion de son père et pendant quatre jours de celle de sa mère (allusion probable aux disputes jansénistes). Eudoxe est mariée à un certain Alâtre, dont le nom seul révèle les doctrines (Alâtre=:sans adoration).

« Alâtre était bon philosophe, bon mathématicien et bon jurisconsulte; il méprisait extrêmement la théologie scolastique; il prétendait qu'il avait acquis le droit de le faire par la peine qu'il s'était donnée de l'étudier. Quoiqu'il n'eût pas beaucoup de religion, il avait beaucoup d'honneur et de probité; il jugeait de tout sainement et sans prévention ».

La fable du roman est sans intérêt : Eudoxe et Alâtre voyagent et arrivent chez les Avaïtes, ou habitants de l'île de Caléjava, que l'auteur se complaît h décrire. Les dialogues sont beaucoup plus intéressants pour nous. On y voit un dialogue curieux sur « l'autorité des savants » entre Ghristophile, Alâtre, Eudoxe et Samieski » d'où je détache des phrases comme celle-ci : « La peine qu'il faut pour chercher la vérité par ses propres yeux est grande en comparaison de la commodité qu'il y a à suivre aveuglément le chemin que les autres suivent aussi à l'aveugle ». Ainsi l'autorité ne vaut que par les raisons qu'elle présente, et la critique est un instrument infiniment précieux. Les contradictions des historiens nous montrent qu'il ne faut ajouter aux histoires qu'une foi très limitée (deuxième dialogue). Seule la raison ne trompe pas, si on la conduit bien : « Prenez garde que ce ne soit pas elle qui vous trompe, mais que ce ne soit vous-même qui vous précipitiez dans l'erreur. Si vous faites un bon usage de votre liberté, vous ne recevrez pour vrai que ce qui est évident, comptez alors sur l'infaillibilité de votre raison. Si vous n'admettez le vraisemblable que pour ce qu'il est, vous ne vous trompez point : s'il ne

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se trouve pas vrai, vous êtes dans l'ignorance et non dans l'erreur; mais se plaindre de ce que nous n'avons pas la plénitude de la science, se plaindre de ce que nous ne sommes pas infaillibles, c'est se plaindre de ce que nous sommes des hommes, c'est se plaindre de ce que nous ne sommes pas des dieux ». On reconnaît ici les principes de Descartes, auxquels l'auteur adhère entièrement.

Ses déclarations sur la question de l'immortalité de l'âme sont très curieuses, parce que l'auteur saisit ici l'occasion d'entrer en lutte contre Pascal. Il fait d'abord reprendre par des interlocuteurs le fameux argument du pari : « Que risquons-nous de nous tromper, si l'âme est mortelle? Mais que ne risquons-nous pas si, après avoir vécu dans ce sentiment, nous trouvons, un jour, notre criminelle confiance malheureusement déçue? » Mais, plus loin, l'auteur fait discuter ce même argument par un Avaïte : « Que risquez-vous, dit Samieski, à croire VAlcoran s'il est faux, mais que ne risquez-vous pas à ne le point croire, s'il est véritable? — Ce raisonnement, dit l'Avaïte, est tiré de Mahomet, au chapitre hécaf. Il parle ainsi : Avez-vous considéré en quel état vous serez si VAlcoran est envoyé de Dieu^. Mais qui empêche toutes les religions de tenir un pareil langage? ».

Les attaques contre les croyances des catholiques sont très nombreuses et très vives dans cet ouvrage. L'auteur, imprégné de Malebranche, combat les miracles et la croyance aux « volontés particulières » de Dieu. Il n'admet ni les prières, ni les cérémonies extérieures : « Les Avaïtes ne font pas un si grand fonds sur la prière que les superstitieux; ils adorent Dieu par un acte de l'esprit en quelque lieu qu'ils soient, parce que les substances spirituelles n'en ont aucun; on les accoutume de bonne heure à ne point faire l'existence locale, ou à croire qu'un être peut exister en nul lieu. » L'homme peut donc, à tout instant et en tout lieu, adorer la Divinité : tout ce que la Divinité exige de lui, ce sont des vertus solides et de bonnes intentions,

« Dieu peut-il être assez injuste pour punir un homme qui, ayant fait un bon usage de sa liberté, ne croit pas une chose, qu'il ne trouve pas croyable? » C'est dire qu'il est impossible que les infidèles et les païens honnêtes soient damnés : peu importe qu'ils aient cru ou non à tel dogme, pourvu que leur vie ait été vertueuse.

L'auteur se prononce nettement en faveur de la tolérance :

« Contraindre les gens d'agir contre leurs sentiments ou contre leur conscience, c'est les contraindre de pécher et pécher soi-même; nous sommes donc obligés en conscience de laisser un chacun libre dans ses opinions, pourvu que, par ses actions, il ne trouble pas le repos de l'Etat. » C'est le principe qu'on rencontre chez Bayle.

L'auteur réduit nettement la religion h la morale : « Une action n'est point contraire aux ordres de Dieu, que lorsqu'elle est capable de faire du mal à quelqu'un ou de le priver de quelque bien. Celte maxime est évidente par nos principes; Dieu n'exige rien de nous pour lui, mais il nous commande seulement d'être heureux. » Cette idée que Dieu nous a créés pour être heureux est chère à l'auteur du Caléjava. Il revient à plusieurs reprises sur la légitimité du plaisir, et il montre que l'utilité générale est

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le critérium du bien moral : « Toutes les vertus ne sont telles, qu'à cause qu'elles apportent quelque utilité aux hommes. » Mais le bonheur individuel est inséparable du bonheur d'autrui : « Un homme qui raisonne juste voit bien qu'il ne le peut trouver (son plaisir) qu'en en procu*rant aux autres, et quil ne sauntit être heureux si, dans son bonheur, les autres ne trouvent le leur; il faut donc, pour être heureux, rendre les autres heureux aussi. » Ainsi l'auteur fait ell'ort pour établir une morale sociale, pour passer de l'idée du plaisir à une philosophie altruiste du bonheur.

Ayant posé le principe du bien général, il essaie de constituer une sorte d'arithmétique du bonheur : par exemple, un vieillard doit sacrifier sa vie pour conserver celle d'une jeune femme, et ainsi de suite. Chacun doit savoir se pi'iver d'un plaisir pour épai'gner à autrui une douleur. D'ailleurs il faut se garder de confondre le plaisir et le luxe : « Il ne faut pas faire des besoins de quelques délicatesses dont on se peut facilement passer: elles cessent par l'accoutumance d'être des biens et deviennent par l'habitude des nécessités capables de nous rendre malheureux ».

Gela conduit l'auteur à réhabiliter les passions, et à se placer sans cesse au point de vue de la vie et de l'action. Au nom de ces principes, il condamne la paresse des moines, et, d'une manière générale, toutle christianisme, car le devoir de tout homme est de se marier et de donner la vie.

Quant au pouvoir, il a son origine dans la souveraineté du peuple, et il doit être subordonné au bonheur public.

Dans un passage curieux, l'auteur du Caléjava expose nettement ses intentions :

« Ce qui m'a porté à le rendre public (cet ouvrage), est que nous voyons beaucoup de chrétiens dont la foi est si faible, qu'elle n'est pas capable de les contenir dans leur devoir : j'y ai donc voulu ajouter les lumières de la raison pour les gouverner par Tamour-propre ; c'est avec cet amour qu'un habite homme a dit qu'on pourroit faire une société de gens qui vivraient comme des saints ».

L'« habile homme » dont parle ici l'auteur du Caléjava n'est autre que Nicole, qui, en 1675, dans son traité : De la Charité et de V Amour-propre, avait tenté, sous l'influence de Hobbes, de constituer une morale de l'amour-propre qui produirait les mêmes résultats que la morale chrétienne. C'était un premier essai de morale laïque rationnelle.

On voit tous les problèmes que soulève ce petit livre du Caléjava, et avec quelle hardiesse l'auteur s'aventure à travers les terrains les plus dangereux...

En Claude Gilbert se mêlent et se confondent les influences de Fontenelle, de Saint-Evremond, de Bayle, de Malebranche et de Nicole. On voudroit avoir sur lui des renseignements plus nombreux et plus précis. Une connaissance plus exacte de sa vie, de ses études et du milieu dans lequel il a vécu, nous ouvrirait peut-être quelques aperçus nouveaux sur la formation et le développement des idées philosophiques à la fin du xvn" siècle. {Origines et premières manifestations de l'esprit philosophique dans la littérature française, de 1615 à 1748, Revue des Cours et Conférences, 1908-4909).

Nous ne reproduisons de L'Histoire de Calejava que les deux chapitres : Parallèle du Christianisme avec les mœurs et les sentiments des Avaïtes et L'application des maximes des Avaïtes aux mœurs des autres pays.

PARALLÈLE DU CHRISTIANISME AVEC LES MŒURS ET LES SENTIMENTS DES AVAÏTES

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