DIALOGUE
Christofile, Alatre, Eudoxe.
Ghristofile témoigna à sa fille et à son gendre que ne voyant en cette Isle que des infidèles, il devoit en conscience s'en séparer comme saint Paul le lui ordonnoit* : Alatre s'éforça de lui persuader que saint Paul en cet endroit avoit seulement voulu défendre aux fidèles de s'assujettir aux cérémonies de la religion des infidèles, ce qu'il exprime bien par ces termes, Ne faites pas avec les infidèles le couple du même j ou g^) c'est ainsi qu'on doit traduire à la lettre le texte grec, et saint Paul prétend si peu qu'on soit obligé de s'en séparer de corps, et même de cœur, qu'il veut que l'épouse fidèle ne quitte pas un infidèle qui seroit son époux, ni l'époux son épouse pour le crime d'infidélité : Faut-il que la diversité des sentiments jette la désunion parmi les hommes. Je veux qu'on mette entre les articles de Foi toutes les décisions des conciles, quoi qu'un Auteur moderne ait prouvé qu'il n'y en avoit qu'un nécessaire au salut, à sçavoir y ue Jésus, Fils de Marie, est le Christ ou le Messie ^ : Fautil pour une hérésie nous brouiller les uns avec les autres? qu'importe à Dieu et aux hommes si Arius croit que Jésus-Christ est fils naturel ou adoptif de Dieu? Je suis obligé d'aimer un homme de quelque secte qu'il soit, comme il paroît par la parabole du Juif soulagé par le Samaritain* : Le Samaritain étoit à légard du Juif ce que sont aujourd'hui les hérétiques à l'égard des Orthodoxes, et Jésus-Christ veut que le Juif c'est-àdire l'Orthodoxe prenne pour son prochain ou pour l'objet de son amour le Samaritain, c'est-à-dire l'hérétique au préjudice même du Prêtre et du Lévite. 11 paroît par cette parabole et par d'autres passages de l'Ecriture^ que le mot de prochain ne signifie que notre ami, ou celui qui nous fait du bien; mais Jésus-Christ qui n'a point voulu que notre amour se bornât à une simple reconnoissance, met au même niveau l'ami et l'ennemi, le bon et le méchant, le juste et l'injuste^; ainsi quand nous prendrions un hérétique pour notre ennemi, pour un homme méchant et injuste, nous sommes obligés à l'aimer et à lui faire du bien : Pour nous en montrer l'exemple, J.-C. n'hésita pas à faire du bien à la Cananéenne préférablement aux Juifs'', et la dureté de la réponse qu'il lui fit rend cette préférence plus sensible; je conviens de tout ce que vous dites, répondit Christophile et je suis d'un avis bien contraire à ceux qui veulent forcer les
L Ad Corint. 2, cap. 6, V. 17. — 2. Ibid., v. 14. — 3. Thomas Hobbes, de Civ. 3, pars. — 4. Luc. Gh. 10, v. 28. — 5. Mat. G. 5, v. 43. -■ 6. Mat. G. 5, v. 44. — 7. Marc. G. 7, v. 26.
Û16 PARALLÈLE DU CHRISTIAMSMK AVKC LES MŒURS
gens à suivre contre leur conscience une religion qu'ils croyenl fausse et qui employent les menaces et les suplices au lieu de raisons pour la leur persuader : S. Paul veut que chacun agisse suivant qu'il est pleinement convaincu* et peu aprez il ajoute, que tout ce que nous faisons el que îious croyons ne devoir pas faire est péché^. Qui doute qu'un Turc ne péchât en échangeant sa religion, qu'il croiroit bonne, contre le Christianisme, quelque menace que l'Evangile lui fasse? Heureux (dit ce même Apôtre) celui que sa conscience ne condamne pas en ce qu'il veut faire^ ; contraindre les gens d'agir contre leurs senlimenls ou contre leur conscience, c'est les contraindre de pécher et pécher soi-même; nous sommes donc obligés en conscience de laisser un chacun libre dans ses opinions, pourvu que par ses actions il ne trouble pas le repos de l'Etat, ou que ces opinions ne permettent des crimes qui renversent l'ordre de la vie civile; mais pour aimer les Avaïtes (poursuivit Ghristofile) puis-je vivre avec eux? Quand on a une religion il faut la professer, et je ne puis pas le faire dans un pays dont les mœurs et les sentiments ont une exti'ême répugnance avec le Christianisme . Je ne trouve pas (répartit Eudoxe) que cette répugnance soit si grande; il me semble au contraire qu'il y a beaucoup de conformité entre les Chrétiens et les Avaïtes; et pour vous le faire voir, je m'en vais comparer les mœurs et les sentiments des uns avec les mœurs et les sentiments des autres.
Les Avaïtes poursuivit Eudoxe, reçoivent pour loi la raison, et c'est ce que vous avez prouvé tout maintenant, qu'il faut vivre selon sa conscience; on peut ajouter que Jésus-Christ est la véritable lumière qui éclaire tous les hommes qui viennent en ce monde*, il est apellé dans un autre endroit^ la lumière du monde; pouvez-vous trouver une autre lumière qui éclaire tout le monde, qui éclaire les Idolâtres et les Mahométans lorsqu'ils y viennent; pouvez-vous trouver, dis-je, une autre lumière que hi raison? Mais la raison, dit Christolile, ne peut nous enseigner que la loi naturelle, et la loi naturelle, répondit Eudoxe, en quoi dilTère-t-elle de l'Evangile^? Les Gentils, dit l'Apôtre, nontpas la loi et ils font naturellement les choses que la loi commande'' , et ceux qui pratiquent la loi seront justifiés, si dans cette loi il y avoit quelque chose d'essentiel qui ne fût pas de la loi naturelle, on ne le pourroit pas faire naturellement; je ne sçai, dit Alatre, comment le Docteur de la grâce entend ce mot naturellement, qui semble exclui'e la nécessité du secours divin pour la justification des hommes, Zvingle aparament le croyoit ainsi, lorsqu'il a avancé*, que comme la vie éternelle n'a point été promise sous celte condition, qu'on ne l'obtiendroit pas sans être circoncis ou baptisé, ce seroit une témérité de condamner aux Enfers ceux qui n'ont pas été consacrés par ces signes; il se fondoit sans doute sur Justin Martyr qui appelloit Socrale et Heraclite Chrétiens, eu ce qu'ils ont vécu selon la droite raison : Clément Alexandrin disoit que la Philosophie avoit justifié les Grecs, saint Epiphane a cru que plusieurs gens avoient été sauvés
l. Marc. Rom. C. 14, v, 5. — 2. Ibid., v. ult. 23. — 3. Ibid., v. 22 . — 4. Joan. C. 1, V. a. — 5. Joan. C. 8, v. 12. — 6. Ad. Rom. C. 2, .v. 14. — 7. Ibid. — 8. Tome II, p. 118, e. ad Urban Rheg.
ET LES SENTIMENTS DES AVAlTES 217
s.ins la loi de Moïse et sans celle de l'Evang-ile; quelques Théologiens modernes de l'Eglise Romaine ont été de même sentiment', et ont cru que les grands hommes de l'Antiquité avoient été Chrétiens en suivant la raison, et qu'ils étoient sauvés. Dieu seroit-il bon, ne seroit-il point barbare, si la droiture de cœur et d'esprit de ces grands hommes ne leur tenoit lieu de Baptême? C'est pourquoi, ajouta Eudoxe, saint Pierre a dit^ que le haplêine ne consisloil pas clans une purification du corps avec de Veau; mais dans une interrogation qu'une bonne conscience nous fait en Dieu, et pour parafraser ces mots traduits trop fidellement du grec: être baptisé ce n'est pas tant être lavé avec de l'eau, qu'avoir un intérieur éclairé qui nous arrête sur chacune de nos actions, pour demander à Dieu si elle est juste ou injuste, alors on est dans la disposition de faire tout ce qu'on jugera en conscience être obligé de faire aprez un bon usage de sa liberté, et c'est être implicitement Chrétien, et avec une foi implicite on pourroit être dans une meilleure voie que ceux qui sont tout extérieurs et qui entraînés par l'exemple donnent à travers les cérémonies et les superstitions sans réflexion et sans connoissance.
En second lieu, poursuivit Eudoxe, les Avaïtes comme les premiers Chrétiens, mettent tout en commun. Ce n'est point là, dit Christofile, que je trouve à redire, mais pourquoi ne pas sanctifier le Sabat : pourquoi ne pas connoître son père pour l'honorer : parce que, repartit Eudoxe, Jésus-Christ dit : n'apelez personne votre père sur la terre^, il veut que nous soyons tous égaux, ce qu'il marque par le mot de frère*; le père et l'enfant Chrétiens ne sont plus père et enfant, mais ils sont frères. Lors que Jésus-Christ compte encore entre les Commandements de Dieu, celui d'honorer son père et sa mère ^, il parle à un homme qui n'étoit pas agrégé parmi les siens, puisqu'il lui dit de le suivre, s'il l'avoit fait, il lui auroit appris qu'il ne vouloit pas que quelques-uns de ses disciples exerçassent aucun empire sur les autres^, et que comme les qualités de père et de maître donnent un droit de supériorité, il en falloit abolir jusques au nom; la police des Avaïtes n'exige pas comme la nôtre, le rétablissement de ce précepte que l'Evangile semble détruire; mais de cette égalité ordonnée par Jésus-Christ entre le Supérieur et l'Inférieur, il naît une obligation au premier d'user de son pouvoir avec beaucoup de douceur et de modération et de gouverner comme les Avaïtes plutôt par raison que par autorité.
Pour l'observation du Sabat, je remarque qu'il est dit nettement', que le Sabat est fait pour V homme, et que l'homme n est pas fait pour le Sabat; c'est-à-dire si je ne me trompe, que le Sabat doit céder à l'utilité de l'homme, mais que l'utilité de l'homme doit l'emporter sur le Sabat; je le sanctifierai si je trouve qu'il me soit avantageux de le faire, et non autrement, comme mon soulier est fait pour mon pied, et non mon pied pour mon soulier; il faut que le soulier s'accommode au pied, et non le
1. Thammerius et Andradius apud Chemntinm. Examen Concil. Trident, pars 16 in Sessionem. 6. Suares lib. 2, in Decal. C. I, n. 16. — 2. Petr. 3, 21. — 3. Mat. 23, 9. — 4. Math. C. 23, v. 8. — 5. Matt. C. 19, v. 19. — 6. Matt. G. 20, v. 25. — 7. Marc. C. 2, v. 72.
218 PARALL^.LE DU CURlSttANlSMR AVEC LES M(EURS
pied au souliei' : Christofile témoigna par son air qu'il n'étoit pas content de ces raisons, sans y répondre cependant, il dit je suis en peine de sçavoir comme vous défendrez les mariages des Avaïtes : Pour le faire avec quelque méthode, répondit Eudoxe, je diviserai cette apologie en plusieurs points.
Premièrement, le mariage est d'obligation.
Secondement la poligamie est permise aussi bien que le divorce en trois cas, à sçavoir, lorsque les deux parties y consentent, ou que l'une le demande par de bonnes raisons, et enfin si les mariés demeurent trois ans sans avoir d'enfants : Je commence, continua-t-elle, par prouver la nécessité du mariage comme fondée sur le premier commandement que Dieu ait jamais fait à l'homme^ ; ce commandement est général et comprend tous les hommes, on n'en doute pas dans la Loi de nature, non plus que dans la Loi écrite : Celle-ci^ regarde la stérilité comme une peine, et la fécondité comme une récompense; mais si Dieu donne une récompense au mariage, et une peine au célibat, il nous marque assez qu'il veut l'un et qu'il ne veut pas lautre ; il ne s'est pas contenté de commander le mariage dans la Loi de nature, il y a aussi ataché un plaisir qui fait une espèce de violence, et il y punit ceux qui y résistent, principalement les femmes, de plusieurs maladies incommodes et dangereuses : Voyons quel changement a apporté la Loi de grâce.
Les Pharisiens dans saint Marc, Chap. /O, demandentà Jésus-Christ si la répudiation est permise, il leur répond que non, et le prouve par le premier chapitre de la Genèse, où il est dit, que Dieu a fait l'homme mâle et femelle, c'est-à-dii'e que Dieu a donné à l'homme le moyen de conserver son espèce par la généx'ation; de cette distinction des sexes, et de cette étroite union qui se doit former entr'eux pour ne faire qu'une chair^, comme dit l'Ecriture, Jésus-Christ conclut que c'est Dieu qui a uni par le mariage l'homme et la femme, et que les ayant unis, il n'est pas permis à qui que ce soit de les séparer : Suivant ce raisonnement, le fondement de l'indissolubilité du mariage dans la Loi de Grâce est la distinction des sexes, par laquelle Dieu marque en la Loi de Nature qu'il unit le mari et la femme; cette volonté de Dieu qui oblige l'homme au mariage subsiste donc encore aujourd'hui, puisqu'elle fait la base et le fondement de l'indissolubilité de cette union : Qui croira en effet que Dieu ait aboli en tout ou en partie la Loi de Nature? Cependant, répartit Christofile, J,-C. ne dit-il pas qu'il y en a qui se sont faits eunuques pour le Royaume de Dieu*? Par le Royaume de Dieu, reprit Eudoxe, on n'entend que l'établissement de la Religion, et non pas le Paradis; cela est si vrai que J.-C. promet^ à quelques-uns de ses Disciples qu'ils ne mouri'ont pas qu'ils ne voyent le Royaume de Dieu; c'est donc en ce monde et non en l'autre qu'il est : En un autre endroit^ il dit aux Pharisiens qui lui demandent quand viendra le Royaume de Dieu, qu'il est entr'eux, c'est-à-dire qu'il y a parmi eux quelques fidèles qui composent ce Royaume : Ainsi se faire eunuques pour le Royaume de Dieu, est se passer de femme pour prêcher l'Evangile,
1. Gcnes, Cap. 1, v. 28. — 2. Deutcron. C. 7, v, 14. — 3, Gènes. Cap. 2. — 4. Mat, Cap. 19, V. 12. — 5. Luc. cap. 9, 27. — 6. Luc. Cap. 17, v. 21.
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comme saint Paul et saint Barnabe* parce que pour établir la Religion, on devoit parcourir toute la terre, et une femme ne pouvoit qu'embarasser; comme Dieu ne destinoit que des hommes pour prêcher l'avènement de son Règne, il ne parle que d'eux dans le passage que nous expliquons : On ne dit pas qu'une femme soit eunuque, on dit qu'elle est stérile; et le second membre de la division ne lui peut point convenir, ni les autres par conséquent, ou la division seroit irrégulière et monstrueuse : Mais pour en être entièrement convaincu, on n'a qu'à prendre garde que J.-G. répond à ses Disciples qui ne lui parloient que des hommes et non des femmes : Si ce passage est obscur, répartit Ghristofile, comme le dit J.-G. lui-même, 'le Saint-Esprit parle plus clairement par la bouche de saint Paul dans son Epître... saint Paul, interrompit Alatre, étoit-il plus éclairé, plus infaillible, plus impeccable que le Prince des Apôtres qui se trompoit, qui faisoit mal au propre mot de saint Paul même^? En vérité prendrons-nous pour article de foi, que la nature nous enseigne qu'il est honteux à un homme de laisser croître ses cheveux à cause que saint Paul l'a dit^ : Gelte réponse, répartit Eudoxe n'est point de mon goût; si vous vous donnés la liberté de mettre en compromis l'infaillibilité de saint Paul, qui vous empêchera de contester celle des Evangélistes comme a fait le docte Erasme; il est pourtant vrai que saint Paul parloit quelquefois de son chef et sans inspiration de Dieu; ce n est pas moi (dit-il) qui vous commande, mais le Seigneur, et peu aprez, c'est moi qui vous parle et non le Seigneur^. Si c'est un article de foi de croire tout ce que dit saint Paul, nous ne pouvons pas douter que ce n'est pas le Seigneur qui a toujours parlé par sa bouche, mais il faut prendi'e garde que saint Paul a marqué lui-même les endroits qui ne sont pas inspirés de Dieu, et celui où il recommande la virginité en est un^; il dit : je n ai point de commande^ ment à faire ai^x vierges de la part du Seigneur, mais je leur déclare ma pensée comme ayant reçu de Dieu la grâce d'être fidèle : Quoique dise saint Paul, aprez ce préambule il nous laisse la liberté de l'examiner et de rechercher si le célibat qui laisse une infinité d'âmes ci'oupir dans le néant, correspond mieux à la bonté de Dieu que le mariage qui les en tire, pour jouir dun bonheur éternel : comme encore si le célibat est plus digne de mort que l'homicide par la raison des Avaïtes.
Je ne parle point de ceux qui se font eunuques pour établir le Royaume de Dieu, ou des Religieuses qui prétendent lui donner quelque relief.
L'Eglise sans doute n'aprouveroit pas le célibat qui ne contribueroit pas à la gloire de Dieu, ou qu'on n'embrasseroit que pour fuir les peines du mariage; et un Avaïte constamment par une semblable vue seroit réputé voluptueux.
Pour la poligamie, il est aisé de la justifier, dit Ghristofile, elle étoit permise chez les Juifs, et il ne paroit pas® qu'il soit défendu de prendre une seconde femme en gardant la première lorsqu'on ne fait pas le chagrin à celle-ci de la chasser pour lui en préférer une autre: Mais d'où vient cependant, poursuivit-il, que ce crime est défendu parmi nous ? G'est
1. I. Ad Cor. C. 9, v. 6. — 2. Ad Gai. Gap. 2, v. 11. — 3, I. Ad. Cor. Gap. 11, v. 14. — 4. I. Ad. Cor. Gap. 7, v. 12. — 5. I. Ad Gor. Cap. 7, v. 25. — 6. Mat. 19, 9.
220 PARALLÈLE DU CIlRlSTlAMSME AVEC LES MŒURS
parce que les Romains, répondit Alatre, qui étoient les maîtres du monde, étant devenus Chrétiens, tirent observer leui's loix dans le Christianisme: Celle de la monogamie et les autres qui concernent le mariage ne sont sorties que des puissances séculières ou ecclésiastiques.
Le dernier point de cette apologie est du divorce, reprit Eudoxe ; il étoit permis aux Juifs * poursuivit-elle ; et l'Evangile défend au mari seul de répudier sa femme ; et à la femme seule de répudier son mari^; mais il ne leur défend pas de se répudierconjointement et unanimement, il leur permet par conséquent, et la loi de Moïse n'est point abrogée en ce cas. Car, dit Alatre, la Loi nouvelle n'abroge Tancienne que dans le cas exprimé*. Nous lisons dans nos Livres une Loi* d'un Empereur chrétien, qui permet le divorce sans cause lorsque les deux parties y consentent; mais, répondit Christofile, ils est dit que V homme ne divise point ce que Dieu a joint^; comment Dieu, répartit Eudoxe, unit-il l'homme et la femme? par leur consentement mutuel, tant qu'il subsiste cette union subsiste aussi ; mais aussi-tôt qu'il cesse, ce lien qui en dépend est rompu; et Dieu lui-même coupe le nœud qu'il avoit formé en vertu de leur mutuel consentement. Un contrat, ajouta Alatre, s'anéantit par la même voie qu'il a pris naissance''; le principal étant éteint, ce qui en suit l'est aussi: Quelle cruauté de forcer des époux malgré leurs humeurs incompatibles à vivre ensemble dans le trouble, dans la défiance, et dans des querelles continuelles; c'est la barbarie qui a fait cette Loi, aussi bien que celle qui oblige une malheureuse épouse de vivre dans le célibat, aprez avoir quité un mari qui l'outrageoit excessivement : Aussi J. G. n'a jamais entendu pousser si loin l'indissolubilité du mariage ; lorsqu'on lui demandoit pourquoi Moïse avoit permis le divorce'', pensoit-on à la distinction* inventée plus de 3.000 ans aprez sa mort? Et certainement les Pharisiens n'entendoient parler que d'une répudiation qui leur permettoit de convoler en d'autres noces : J. C. qui sçavoit comme ils l'entendoient, et qui répond juste, leur dit que cette répudiation est défendue, si ce n'est à cause de fornication : Or comme le cas excepté de la défense est une permission, J. C. permet, en cas de fornication, le divorce de la UKuiière que les Juifs l'entendoient : Au reste, le mot de fornication signifie dans le langage de l'Ecriture toute sorte de crime : David en use dans ce sens au 72^ Pseaume, et les Apôtres au 15® chapitre des Actes, vei'set29. De tout ce que j'ai dit, il résulte que J. G., ne veut pas qu'on répudie une femme pour lui donner le chagrin d'en voir une autre en sa place qu'on lui préfère, ni qu'on la répudie par caprice comme le permettoit la Loi de Moïse : Il permet seulement la répudiation pour quelque crime un peu considérable auquel cas on peut se remarier, il paroît, dit Alatre, que les Chrétiens ont expliqué ces passages en ce sens, du moins jusqu'au sixième siècle, puisqu'on trouve des Loix faites par des Empereurs Chrétiens qui font le détail des crimes qui donnent lieu à un divorce ^ : Elles permettent au mari de prendre une autre femme sur le champ, et ordonnent à la femme d'a-
^. Deut. 24. — 2. Mar. C. 11, — 3. L proecip. C. de apell. — 4. L, 9 C. de repud, 5, Math, 19, 6, — 6. Cl. 35 et 1^9 § 1, (T. de reg. jur. — 7. Mat. Gap. 19. v. 7. — 8. Quod ad vinculum quo ad thorum. — 9. L. 8, C. de repud.
tendre un an pour se remarier, afin qu'on sçache qui sera le père de son enfant : Justinien a ajouté de nouvelles causes de divorce, et le permet même à un mari en donnant à la femme une certaine somme par raport à son bien * ; s'il en étoit besoin, on pourroit prouver que l'indissolubilité du mariage n'a guère que trois siècles.
Pour la troisième cause du divorce des Avaïtes, reprit Eudoxe, on sçait que l'impuissance donne lieu à la dissolution du mariage, et qu'il y a une impuissance absolue, et une autre qu'on apelle respective, qui consiste en ce qu'un homme, soit par raport au tempérament d'une certaine femme ou par quelqu'autre cause, ne peut pas engendrer avec elle, quoiqu'il soit capable de faire des enfants à une autre : Cette impuissance respective n'est pas un moindre empêchement que l'autre à la fin du mariage qui est la génération, et il y a autant de raison de rompre un mariage pour l'une que pour l'autre impuissance-; c'est, ajouta Alatre, la décision des Jurisconsultes : Uhi eadem ratio idem jus staluendiim, et le tems de trois ans est le tems déterminé par le Droit Canon pour reconnoître l'impuissance^; mais cette impuissance, dit Christofile, peut cesser après quelque tems. Se marie-t-on, répondit Eudoxe, pour avoir des enfans dans dix ans; si cela étoit, on atlendroit dix ans à se marier: Si cette impuissance peut cesser, elle peut aussi ne pas cesser; ai-je consenti en me mariant à courir ce risque : Et d'ailleurs qui me peut promettre de lui survivre?
Passons maintenant, poursuivit Eudoxe, à la Théologie des Avaïtes; l'un des premiers et des principaux principes est, que tous les hommes sont égaux; c'est ce que dit saint Paul en ces termes : Du moment que vous êtes Chrétien, vous nêtes plus Juif, ou Grec, esclave ou libre, homme ou femme, vous nêtes tous qu'un en J.-C*. C'est la même chose que ce qui est dit en tant d'endroits de l'Ecriture, qu'il n'y a point en Dieu d'acception de personne; saint Paul s'explique en un autre endroit d'une manière plus claire et plus conforme aux sentiments des Avaïtes -.je n entends pas, dit-il, que vous soyez surchargés et que les autres soient soulagés, mais /entends que pour ôter toute sorte d'inégalité, votre abondance suplée aujourd'hui à leur pauvreté, et que réciproquement votre indigence soit un jour soulagée par leurs richesses, et qu ainsi tout soit réduit dans l'égalité.
Il suit de ce principe que plus un homme sera heui'eux en ce monde, moins il le sera en l'autre; c'est ce que Jésus-Christ nous veut faire entendre par la parabole d'un pauvre nommé Lazare et d'un riche^; le premier, malheureux en ce monde et heureux en l'autre; le second, heureux en ce monde et malheureux en l'autre. L'Ecriture n'impute les maux du riche qu'aux aises qu'il s'est donné en cette vie et ceux que le pauvre y a soud'eits est le seul titre qui lui donne droit de jouir du bonheur dont il jouit dans le sein d'Abraham ; et J. -Christ dans saint Luc, 6. 25, promet aux malheureux, et aux persécutés... Ce n'est pas là ce qui me choque, interrompit Christofile; mais comment prouverez-vous que les Avaïtes font bien de défendre le jeûne, de ne point admettre de miséricorde en
1. L. 11, ibid., I 1. — 2. L. illud quœsitum. ff. ad leg. aquil. — 3. Cap. litterœ veslrœ extr. defrig, et maies. — 4. Ad Gai, C. 3, v. 28, — 5. Luc. Cap. 16, v. 19.