‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 89 sur 111 · PARALLÈLE DU CHRISTIANISME AVEC LES MŒURS · texte numérisé non relu

PARALLÈLE DU CHRISTIANISME AVEC LES MŒURS

Dieu, de ne le point prier, de retrancher tout Têxtérieur de la Religion, et enfin de chercher à être heureux en ce monde? L'entreprise, répondit Eudoxe, n'est peut-être pas si difficile que vous pensez : on convient, premièrement, que le jeûne n'est point commandé par aucun passage de l'Ecriture. Jésus-Christ dit bien, quand vous jeûnerez vous le ferez en secret*. Jésus-Christ dit aussi, quand vous offrirez votre présent et que vous vous souviendrez au pié de l'Autel que votre frère a quelque ressentiment contre vous, avant que de faire votre oifrande vous irez vous réconcilier avec lui^. Malgré ce passage, les offrandes des Juifs ne laissent pas que d'être abolies, et le jeûne malgré l'autre passage pourroit bien aussi l'être : Jésus-Christ tire des coutumes qui sont en usage dans le tems qu'il parle des exemples propres à faire entendre sa pensée, à sçavoir qu'il ne faut point faire parade de la vertu, et que le premier devoir de la Religion est la réconciliation avec nos ennemis : aprez la défaite de ce passage, dit Christofile, les autres tenans du jeûne n'oseront plus se présenter au combat, et il faut qu'il cède la victoire à l'intempérance. Vous outrez ma pensée, répondit Eudoxe, et je ne prétens pas que le vice élève des trophées des dépouilles de la vertu, mais il faut distinguer deux sortes de jeûne : l'un que j'apelle judaïque, ou excessif, et l'autre que j'apelle évangélique; le premier consiste à ne pas manger pendant un tems encore qu'on ait faim; et le jeûne évangélique consiste à manger autant seulement que la nature en a besoin, et dans le tems seulement qu'elle en a besoin; ce dernier n'est pas moins pénible que l'autre; et tout bien considéré peut-être l'est-il davantage; je crois qu'un homme bien constitué ne sçauroit refuser à son corps les aliments qui lui sont nécessaires sans altérer sa santé, du moins imperceptiblement; je crois aussi que Dieu a institué dans un homme sain la faim et la soif pour lui déclarer l'ordre qu'il lui donne de manger et de boire; la nature qui n'est point dérangée ne demande rien de trop; si elle n'a pas ce qu'elle demande elle n'a pas assez, et elle ne peut manquer de rien sans un danger petit ou grand d'une altération ou d'une destruction : Quels commandements le Seigneur nous fait-il par là, et quelle règle puiserons-nous de cette source sinon celle que saint Paul nous donne en écrivant aux Callossiens en ces termes : Ces abstinences, ce choix des viandes et les mortifications causent leur perte par l'abus qu'ils commettent en suivant les enseignements et les traditions des hommes; ces choses à la vérité ont quelque aparence de sagesse, mais ce n'est que pour de petits esprits qui se font une religion à leur caprice, laquelle consiste à ne pas ménager assez son corps, au lieu de compter pour beaucoup de lui donner tout ce qu'il lui faul^. Ce passage dans la Vulgate est assez difficile, mais en recourant au grec, la version que j'en viens de faire me paroit fidèle et intelhgible ; on voit par là que saint Paul n'aprouve pas le jeûne judaïque; et il avoit apris cette doctrine de son Maître qui nous l'a enseignée, tant par son exemple que par ses paroles. Jésus-Christ jeûna quarante jours et quarante nuits; quelque long que soit ce jeûne, on en a trouvé dans certains tempéraments qui l'ont été davantage. Pendant ce tems Jésus-Christ n'eut pas faim puisque

1. Matt. C. 6, V. 17. — 2. Matt. C. 5, v. 23. — 3. Ad Coll. Gap. 2, v. 21.

l'Ecriture dit que ces quarante jours étant finis, ensuite il eut faim '. La faim survenue le jeune cessa, c'est ce que nous avons apellé jeûne évangélique. Les Disciples de Jean dans un autre endroit reprochent à Jésus- Christ, que ni lui, ni les siens ne jeûnoient point ^ ; Jésus-Christ répond qu'ils jeûneront assez, lorsque l'époux leur sera enlevé, c'est-à-dire lorsque qu'il sera monté au Ciel, ils iront prêcher son Evangile et planter la Foi par toute la Tei're ; ils seront alors obligés de souffrir le froid, le chaud, la faim et la soif comme dit saint Paul*. Jésus-Christ excuse encore ses Apôtres '■• qui aimoient mieux, en passant par des blés ne pas observer le Sabat au grand scandale de leur prochain, que de ne pas amuser leur faim par quelques épis de blé qu'ils égrenoient ; si on peut jeûner quelquefois judaïquement, c'est lors qu'on ne peut s'en empêcher sans scandale et sans enl'raindre la Loi comme les Apôtres le faisoient : cependant Jésus-Christ aprouve leur procédé aussi bien que l'action de Davidqui viola la Loi plutôt que de se passer de manger ayant faim, tant il est vrai que la défense du jeûne judaïque est une des plus fortes que Dieu ait faites : aprez des preuves aussi convaincantes, il ne seroit pas peut-être nécessaire d'y en ajouter de nouvelles, mais puisque Jésus-Christ nous en a encore fourni d'autres, nous devons croire qu'elles sont utiles pour détruire une erreur aussi pernicieuse et voilée d'une aparence de sagesse comme ditsaint Paul^; Jésus-Christ dit donc en parlant du jeûne judaïque, qiiil ne faut point coudre à un vieil habit une pièce neuve, ni mettre du vin nouveau dans de vieux tonneaux, et pour parler sansénigme, il dit aux Pharisiens et aux Disciples de saint Jean, qu'eux qui sont vêtus de ce vieil habit et qui suivent la Loi ancienne ne doivent pas coudre à cette Loi une pièce neuve, qui est le jeûne évangélique* mais on met une pièce de drap neuf dans un habit neuf, c'est-à-dire dans la Loi nouvelle il faut insérer un nouveau jeûne : Il est inutile, l'épartit Christofile, d'alléguer quelques passages qui favorisent le jeûne, vous les expliquerez en faveur de l'évangéjique, mais que direz-vous de la miséricorde de Dieu? Les Avaïtes ne peuvent pas l'admettre comme les Chrétiens, parce que dans l'ordre de la grâce elle dépend du mystère de la Rédemption inconnu aux Avaïtes, mais les uns et les autres se ressemblent, en ce que Dieu ne nous pardonne pas si nous ne nous repentons, et que le repentir lave nos fautes en tout ou en partie, A l'égard du culte extérieur de la Religion, les Avaïtes en ont peu pour être les vrais adorateurs dont Jésus-Christ parloit à la Samaritaine^ quand il lui disoit, que Dieu est un esprit et quil faut qu'on l'adore en esprit et sans feinte: Or il n'est pas besoin que le corps entre dans un culte qui se fait en esprit, et s'il s'y rencontre de la feinte, ce n'est que par quelque signe extérieur : Les Avaïtes cependant adorent Dieu et le prient tous ensemble, quoique J. -Christ ait recommandé' à ses Disciples de ne prier qu'en particulier et la porte fermée /je trouve dans la prière des Avaïtes une singulai'ité remarquable, c'est qu'ils ne demandent à Dieu que ce qui dépend d'eux ; cette pinère ne les acoûtume pas à attendre qu'ils descendra du Ciel (comme par une machine) quelque puis-

1. Luc. C. 4, V. 2. — 2. Matt. C. 9, v. 14. — 3. Ad. Corint. G. 4, v. H. — 4. Luc. G. 6, V. i. — 5. Mat. 9, v. 6. — 6. Joan. 4, v. 23. — 7. Matt. G. 6, v. 6.

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