‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 90 sur 111 · PARALLÈLE DU CHRISTIANISME AVEC LES MŒURS · texte numérisé non relu

PARALLÈLE DU CHRISTIANISME AVEC LES MŒURS

sance extraordinaire pour les secourir, mais elle les acoûtume à rechercher avec soin les moyens naturels pour la réussite de leurs desseins; on ne peut pas accuser les Avaïtes de tenter Dieu dans leurs prières ; pour moi ne veux-je pas faire en quelque façon une épreuve de sa puissance lors que je le prie pour la santé d'un parent, je prie inutilement en eiîet, si ce parent doit guérir par des voies naturelles et par les remèdes qu'on lui fera, s'il ne doit pas guérir de cette manière, il faut un miracle je le demande à Dieu, n'est-ce pas ce qu'on apelle le tenter? du moins il s'ensuit que la prière de ce Pays est bonne, et qu'une auti'e n'est d'usage que comme les habits des cérémonies : La prière, poursuivit Eudoxe, est un désir que l'âme forme en la présence de Dieu ; je dis en la présence de Dieu, afin qu'il n'y ait rien d'injuste et de déraisonnable. Par ce désir l'âme se met en état de rechercher et de prendre les mesures nécessaii'es pour réussir : Sur ce plan j'explique ainsi la prière que J. G., a donnée pour modèle à ses disciples*.

Par la première et la seconde demande nous nous disposons à faire tout ce qui dépend de nous, afin que le nom de Dieu soit sanctifié, et que son Royaume s'établisse : Le nom de Dieu signifie sa puissance, cette puissance paroît dans tout ce que nous sommes, c'est par elle que nous vivons, que nous pensons, que nous respirons, que nous nous mouvons, et que nous faisons tout ce que nous faisons ; Sanctifier le nom de Dieu c'est donc rendre toutes nos actions conformes à ses ordres; cette demande n'est que le désir de faire notre devoir : Par la ti'#isième demande, nous témoignons à Dieu une grande l'ésignalion à ses ordres; nous lui marquons que nous n'avons aucun désir pour tout ce qui se fait par sa volonté, et par conséquent nous ne nous en réservons que pour ce qui se fait dépendamment de la nôtre; et ainsi on tombe dans la manière de prier des Avaïtes : Par la quati'ième demande nous ne voulons pas que le nécessaire nous manque, nous ne pensons que pour le jour seulement; nous serions moins heureux de l'aprocher à aujourd'hui les soucis du lendemain, pour les avoir aujourd'hui et demain, pour les avoir deux jours au lieu d'un ; chaque jour en fournit assez^, J. G. même s'en déchargeoit tout à fait' : Mais J. G. nous fait inquiéter pour le pain de chaque jour, afin qu'il ne nous manque pas, et que nous ne tombions pas dans l'indigence; mais de peur que nous ne péchions par un autre excez, il ne veut pas que nous poussions notre prévoyance trop loin : Par la cinquième demande, nous pardonnons à notre prochain les offenses que nous avons reçues de lui : Ce pardon peut seul maintenir la paix entre les hommes, on ne parle ici que des fautes qui se commettent par légèreté et par mégarde, ou on ne pourroit pas concilier ce passage avec un autre qui ordonne le pardon à celte condition, que le pécheur se corrigera*; car le mot (irec que la Vulgate traduit par faire pénitence, signifie changer d'esprit, ou rentrer en son bon sens; et en un autre passage", J. G. veut que l'on poursuive en Justice la vengeance d'une injure que nous fait notre frère, et qu'à cet effet on prenne des témoins; mais ce n'est

i. Mat. C. 6, V. 9. — 2. Mal. C. 6, v. 34. — 3. Mat. C. 10, v. 16. — 4. Luc. C. 17, V. 4. — 5. Mat. C. 18, v. 15.

comme dans le passage précédent, qu'aprez qu'il n'aura pas voulu se corriger : Le mot Grec que la Vulgate traduit par celui d'Eglise signifie aussi le Sanhédrin ou la Justice des Juifs, et j'ai choisi cette dernière signification parce qu'il paroît' que J. G. a voulu que la moindre injure, que le plus petit emportement d'un Chrétien contre son frère fût puni en Justice : Si on pardonnoit les fautes qui sortent d'un fond de malice, et d'une habitude vicieuse et incorrigible, les méchans troubleroient trop à leur aise le repos public, et ils se rendroient eux-mêmes malheureux aussi bien que les autres : G'est pourquoi J. G. veut qu'on entre en indignation contre eux et qu'on les ait en hoi-reur^.

Les deux dernières demandes sont faites pour nous garantir de l'occasion de pécher, ou du moins du péché, si on ne peut pas éviter l'occasion.

De ce que nous avons dit sur la quatrième et la cinquième demande, il s'ensuit que Dieu veut que nous soyons heureux en ce monde; cette vérité est encore plus évidemment prouvée par les deux préceptes fondamentaux de la morale de J. G. : faites aux autres ce que vous voulez au on vous fasse, et aimez vôtre prochain comme vous-même^. La manière dont je veux que les autres en usent à mon égard est la Règle de la manière dont j'en dois user envers les autres; et l'amour que j'ai pour moi-même est le modèle de celui que je dois avoir pour mon prochain; si je ne veux pas être heureux, je dois me comporter de telle sorte que les autres aussi ne le soient pas et fraper sur eux des mêmes verges dont je viens de me batre : Si Dieu veut que j'étoufl'e le désir naturel que luimême m'a inspiré pour la félicité, j'ai les mains liées pour en procurer à mon prochain que j'aime comme moi-même, ou il faut que Dieu me donne une autre Règle que l'amour de moi-même, qui dirige celui qu'on m'ordonne d'avoir pour mon prochain.

Il est vrai que J.-G. dit, si quelqu'un me veut suivre quHl renonce à soi-même, et qu'il porte sa croix^. Renoncer à soi-même ou à l'amourpropre, c'est ce que les Avaïtes commandent pour n'être point voluptueux et c'est ce que fait saint Paul, quand il dit^, qu'il retient fortement son corps, el qu'il le réduit en servitude : Afin de ne pas accorder sans discernement à la sensualité tous les plaisirs qui se présentent, mais seulement ceux qui sont permis par la raison : Quelquefois même l'homme sensuel, non content des plaisirs qui s'offrent d'eux-mêmes, emploie ses soins et son étude à en rechercher et à s'en procurer, aussi saint Paul nous ordonne^, de n avoir point de prévoyance pour satisfaire les désirs déréglés de la chair : Par la seconde partie du passage de saint Marc, J.-G. nous enjoint de porter notre Groix : porter sa Groix n'est pas s'empresser à la trouver et à la charger sur ses épaules, mais c'est ne s'en pas laisser accabler : Gette vie est remplie de trop de maux pour les pouvoir tous éviter, mais suportons avec constance et fermeté ceux qui tromperont notre vigilance et nos soins, que notre courage élève notre âme au-dessus du malheur, afin qu'il n'en trouble point le repos et la tranquilité dans laquelle nous avons vu que notre félicité consisloit : Par

i. Mat. C. 5, v. 22. — 2. Mat. C. 18, v. 17. — 3. Matth. 7, 12 et 22, 39. — 4. Mar. 8, 34, — 5. Ad. Cor. 9, 27. Grec. — 6. Ad. Rom. 13, 14. Grec.

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