GUSTAVE LAMBERT
Quelle part la France a-t-elle eue dans ces glorieuses entreprises? Nulle ou presque nulle. La liste de nos compatriotes qui se sont aventurés dans les expéditions arctiques se réduit à deux ou trois noms : de Blosseville, Bellot, Gustave Lambert. Encore, sur ces trois noms, le second appartient-il à l’histoire de la marine anglaise, Quant au dernier, on sait qu'il ne put jamais effectuer le voyage à la suite duquel il devait hisser au pôle même le pavillon français. Que sera l'avenir et quelle place la France tiendra-t-elle un jour dans l’histoire des expéditions au pôle nord? Nous ne savons, En attendant, disons quelques mots des trois noms cités tout à l'heure.
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quait, le 4 juillet 1833, sur la Lilloise, qui partait pour l'Islande et le Groënland. Le 5 août suivant, il envoyait au capitaine Duperré des observations magnétiques et dressait la carte d’une partie de la côte est du Groënland. Il écrivait à son frère : « Les glaces sont impénétrables, et c’est sans danger, en me tenant en dehors d'elles, comme sur une côte, que j'espère terminer, d'ici à vingt jours, ma reconnaissance, dont je vous donnerai moi-même des nouvelles avant peu, si je puis encore trouver des bateaux de pêche. » Obligé de relâcher à Napna-Fjord, il en repartit dans l’espoir de trouver les glaces du Groënland plus divisées. Depuis lors on n’a plus entendu parler de lui.
Nous avons consacré un livre presque entier à Bellot, ce jeune officier de la marine française, si intéressant, et auquel un grand avenir semblait réservé. Nous avons raconté les péripéties de ses voyages dans les mers polaires, et, finalement, sa mort si triste et si peu expliquée au milieu de ces mêmes glaces.
Quant à Gustave Lambert, ce fut une destinée presque aussi malheureuse. Sorti de l'École polytechnique, il entra dans la marine marchande.
Le 12 juillet 1865, il partait du Havre sur un baleinier qui allait retrouver, par le cap Horn, le détroit de Behring. Arrêté pendant trois mois au milieu des banquises des mers arctiques, il put étudier sur place le problème du pôle nord. Il se croyait sur la route qui y mène et par
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laquelle, un siècle avant lui, Cook avait aussi tenté l'aventure. Il était pénétré de la vérité de ces deux axiomes : fuir les terres et se servir alternativement du traîneau et du navire pour parvenir au but. En conséquence, au mois de juillet, au moment de la grande débâcle des glaces, il franchirait le détroit, doublerait à l'ouest le cap Seroze et le cap Nord de Cook, pour pénétrer au milieu des glaces flottantes jusqu’à la Polynia ou mer libre, et enfin cingler jusqu’au pôle. Malheureusement la constitution du navire qui le portait ne le rendait pas propre à affronter une longue navigation, et il revint en France, non point découragé, mais bien décidé, au contraire, à refaire sur nouveaux frais, et à son compte, l'expédition au pôle nord. Il fallait d'abord intéresser le public au succès de l'entreprise, trouver les fonds nécessaires pour la conduire à bien. G. Lambert estimait qu'il lui fallait six cent mille francs. S'adresser à l’État était peine perdue. L'État trouve trente millions pour construire en douze ans un opéra qui n’est pas un type d'académie lyrique, mais ne trouve pas mille francs pour subventionner une entreprise qui intéresse la science et l'humanité! Aussi qu'est-il arrivé? Nous nous sommes laissé dépasser dans l'ordre des entreprises nautiques, non point seulement par l’Anglete re et l'Allemagne, mais encore par l’Autriche.
G. Lambert entretint le public de ses projets, dans une suite de conférences qu'il fit à Paris et
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dans les principales villes de France. Une parole vive et animée, un accent convaincu lui rattachèrent l'opinion, vivement excitée d’ailleurs par le récit des entreprises rivales exécutée par nos voisins d'outre-mer. Les savants applaudirent au projet de Lambert, L'empereur donna 50.000 francs. Malheureusement cet exemple ne fut pas suivi, Les souscriptions ne marchaïient pas. À la fin de 1868, G. Lambert n'avait pas encore réalisé la moitié de la somme nécessaire à son entre prise. Et pourtant il voulait partir à la fin de janvier 1869. Des difficultés avec le comité chargé de centraliser les souscriptions paralysèrent ses derniers efforts et l'empêchèrent de donner suite à ses projets. Un moment découragé, il cessa ses conférences, et quand il voulut les reprendre, la guerre de 1870 éclatait. G. Lambert, n’écoutant que son patriotime, prit du service dans cette guerre, et fut tué au combat de Buzenval, au mois de janvier 1871.
Que reste-t-il de cette entreprise manquée ?
Un document, une lettre d’un homme qui ne fut pas toujours notre ennemi et qui se plut à rendre hommage à la marine française, Il faut savoir que M. Peterman jouit en ce moment, au delà du Rhin, d'une grande autorité en matière d’explorations arctiques. Ce qu'il a écrit de volumes et de mémoires à ce sujet est incalculabie. Bien qu'il n'eût pas voyagé dans les mers polaires, il en connaissait la géographie mieux que les marins qui y ont séjourné de longues années. C'est lui
que l’on consulte toutes les fois que s'annonce une nouvelle expédition, et, comme on l'a vu plus haut, à propos du Tégétoff, ses prédictions se trouvent toujours réalisées. En un mot, c'est M. Peterman qui mène le chœur des polaristes, Or voici ce qu'il écrivait, en 1867, à Gustave Lambort, en lui envoyant sa souscription.
€ Monsieur, je m'empresse de venir vous exprimer la joie vraiment grande avec laquelle j’apprends par les journaux que la France, répondant aux efforts de M. G. Lambert, mon honorable ami, veut faire de l'expédition au pôle nord une entreprise nationale, et qu’un appel a été adressé à vos compatriotes pour recueillir la somme de six cent mille francs.
« Désirant contribuer autant qu'il m’est possible à l'exécution de cette noble entreprise, je vous prie de vouloir bien accepter ma modeste offrande de cent francs, que je regrette de ne pouvoir vous envoyer mille fois plus grande.
« En ma qualité d’Allemand, j'aurais été heureux que l'Allemagne, qui s’est vouée à l'étude des sciences géographiques avec une prédilection toute particulière, et qui prend aussi à cette entreprise un intérêt des plus vifs, eût contribué pour
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ment, comme serviteur impartial de la science géographique, de voir qu'enfin un peuple, n'importe lequel, fait d'énergiques efforts pour arriver
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à cette solution si intéressante pour l'humanité, et que c'est du moins une nation européenne qui se charge de cette glorieuse tâche.
« Je suis en outre particulièrement satisfait que ce soit la France qui parvienne à réaliser ce que l'Angleterre et l'Allemagne ont tenté, vu que votre pays possède en abondance les moyens intellectuels et matériels indispensables pour l'exécution d’un si grand projet.
« Il est triste que de nos jours les gouvernements des nations civilisées, qui possèdent en grande quantilé les vaisseaux, les hommes et l'argent nécessaires pour les expéditions maritimes de ce genre, n’emploient toutes ces richesses que comme machines de guerre et moyens de destruction, et refusent leur participation à ces grandes œuvres de paix et de civilisation.
« C’est une honte pour notre génération si active, et, comparée avec celles des époques antérieures, si riche au point de vue matériel, que nous connaissions si peu la terre que nous habitons, et qu’une carte de notre globe soit beaucoup moins complèle et moins exacte qu’une carte de la lune.
« Avec les millions prodigués pour un seul des énormes vaisseaux de guerre que l’on construit à présent, on pourrait certes faire les préparatifs les plus complets pour une douzaine de voyages de découvertes.
« Pendant près d'un siècle, c'est-à-dire de 1766 à 1840, la France surpassa toutes les autres na-
tions par une longue suite d'importants voyages maritimes entrepris à la recherche de pays inconnus, sous la conduite de Bougainville, Kerguélen, de Trémarec, Lapérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet, Duperrey, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Tréhouart, Dumont-d'Urville, tous noms qui occupent la première place dans l’histoire de la géographie; mais depuis 1840, c’est-à-dire depuis un quart de siècle, la France semblait avoir renoncé à ces glorieuses expéditions. Tous les voyages de cette illustre époque étaient de plus entrepris « par ordre du roi ». L'expédition préparée en ce moment par la nation elle-même est donc le commencement d'une ère nouvelle dans la‘ part prise par votre pays à l'étude de notre planète. »
Cette lettre, écrite en français, témoigne des sentiments, alors français, qui inspiraient son auteur.