‹ Les successeurs de Sir John Franklin [microforme]Chapitre 2 sur 28 · J. HAYES · texte numérisé non relu

J. HAYES

(L'United-States.)

Nous avons, dans un précédent volume !, résumé le voyage du docteur américain Kane. Cet intrépide navigateur avait eu pour compagnon, dans son expédition de 1852-1855, le docteur américain Hayes, qui entreprit de pousser plus avant les explorations arctiques. La terre de Grinnell, qu'il avait découverte dans un premier voyage, devait lui servir de base d'opérations. Il en avait suivi les rivages jusqu'au 80° degré de latitude. 11 était convaincu que l'Océan ne pouvait être gelé autour

1 Voyages à la recherche de Franklin, p. 140.

du pôle nord, et que si l’on parvenait à percer la formidable ceinture de glace qui s'adosse aux terres les plus septentrionales de l'Amérique et de l’Asie, on parviendrait à la mer libre du pôle. L'expédition de Kane, les explorations antérieures de Scoresby, de Wrangel et de Parry le fortifiaient dans ses conjectures. Il s’avancerait par le détroit de Smith jusqu’au 80e degré; les glaces ne l’'empêécheraient pas de transporter à l’aide d’un traîneau Un canot qu’il lancerait enfin, au delà des glaces, dans la mer libre, pour atteindre le pôle nord, objectif de toutes les entreprises de ce genre,

Il fallait faire partager cette conviction à un public déjà blasé sur les expéditions au pôle nord, expéditions si souvent manquées, Le monde savant se montrait indifférent , sinon hostile, au projet du docteur Hayes. Il y avait de quoi rebuter un esprit moins convaincu. Mais Hayes avait une volonté ferme, un but déterminé, une constitution solide et vingt-cinq ans. Il fit des conférences, les répéta partout, joua le rôle de la goutte d'eau qui finit par creuser la pierre, ramena à lui les esprits les plus prévenus, et triompha enfin du mauvais vouloir du monde savant. Les Sociétés de géographie de Paris et de Londres lui prêtèrent mieux qu'un concours honorifique.

Le nerf de toutes les entreprises de ce genre, c'est l'argent. Quand le docteur Hayes eut réuni les fonds nécessaires, il acheta et équipa le Sprin- Hill, qu'il débaptisa pour lui donner le nom d'Uniled-States, en l'honneur de son pays. Le navire était

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une goélelie jaugeant 143 tonneaux et d’un tirant d’eau de 2 mètres 43. Il s’adjoignit, comme compagnons de voyage, Auguste Sonntag, second à bord, et treize autres personnes, parmi lesquelles on comptait un officier de manœuvre, un aide astronome, un secrétaire, un contremaître, faisant l'office de charpentier, deux volontaires et cinq matelots.

La goélette l'United-States quitta le port de Boston le 7 juillet 1860 et se dirigea sur le cap Farewell, qui, comme on sait, forme l'extrémité méridionale du Groënland. Le 30 juillet elle passait sous le cercle polaire et saluait d’une salve de canons son entrée définitive dans les régions arctiques. On n'apercevait pas encore la côte de cet étrange continent, moitié terre, moitié glace, qu’on appelle le Groënland, c'est-à-dire la Verte-Terre, sans doute à cause d’un semblant de verdure dont la côte n’est pas absolument dépourvue quand arrive l'été dans ces tristes régions. Mais on avait rencontré le premier glaçon, vu le soleil à minuit, et on était entré décidément dans le jour sans fin. Voir le soleil quand votre montre, conservant l'heure de Boston, marque minuit n’avait rien qui surprit le docteur; mais les hommes étrangers à ce spectacle erraient çà et là sur le pont, et ne pouvaient dormir dans l'attente du crépuscule, l'ordinaire précurseur du sommeil.

Mais voici un autre spectacle toujours prévu, toujours nouveau, c'est la rencontre du premier iceberg : « En entendant la mer se briser av: fureur contre la masse encore enveloppée de

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brume, dit la relation du D' Hayes, la vigie fut sur le point de crier : « Terre! » Mais bientôt le formidable colosse émergea du brouillard et venait droit sur nous, terrible et menaçant; nous nous hôtâmes de lui laisser le champ libre, C'était une pyramide irrégulière d'environ 90 mètres de largeur et 45 mètres de hauteur; le sommet en était encore à demi caché dans la nuée; mais l'instant d’après, celle-ci, brusquement déchirée, nous dévoila un pic étincelant autour duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capricieuses. Il y avait quelque chose de singulièrement étrange dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes lui prodiguaient leurs plus folles caresses : froid et sourd, il s'éloignait, les abandonnant à leur plainte éternelle t, »

Au commencement du mois d'avril, la goélette Passa devant la baie de Disco. Le 6 du même mois, elle mouillait en face de la petite ville groënlandaise de Prœven, où l'équipage recevait une hospitalité bienveillante de la Part des habitants. Leurs maisons, si l'on peut donner ce nom à de pauvres cabanes de pierres et de gazon recouvertes de planches sur lesquelles l'herbe avait poussé, manquaient la plupart de toitures : enfin une douzaine de tentes de peaux de phoques étaient perchées çà et là parmi les rochers.

Le tout était décoré du nom Pompeux de ville, Il est vrai qu'on Y remarquait l'hôtel du gouver-

1 J. Hayes, La Mer libre du pôle, édition rédigée par M. Belin de Launay, p. 12,

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nement, espèce de grange d’un aspect un peu plus régulier, et quelques magasins ou comptoirs pour les fonctionnaires danois. Hayes recruta à Prœven une douzaine de chiens dont il devait tirer un grand secours pour ses futures explorations, Malheureusement presque tous étaient vieux. On n’en complait que trois ou quatre de jeunes.

Le 12 août, la goélette, quittant Prœven, mettait le cap sur Upernavick, la dernière station danoise | et la dernière ville de la côte occidentale du È Groënland, si l’on peut, encore une fois, donner le nom de ville à une réunion'de quelques misérables cahutes recouvertes de neige et pouvant contenir, en tout, de deux à trois cents habitants. Le court séjour qu'y fit Hayes fut attristé par la mort du contremaître, charpentier de la goélette. C'était une perle doublement regrettable : d'abord, parce qu'elle privait le docteur d’un collaborateur utile et actif; ensuite parce que ce contremaître était, avec Sonntag, le seul qui connût la navigation dans les mers arctiques. A Upernavick, le docteur enrôla trois chasseurs pour le gibier polaire et un interprèle pour la langue des Esquimaux. Enfin il réussit à prendre encore avec lui deux marins | danois, ce qui porta à vingt le nombre des per- | sonnes à bord de l’United-States.

On voit expirer à Upernavick les derniers signes de la vie civilisée, et l'on sent que l'on va entrer dans un autre monde, où l’homme, en face d’une nature étra t plus guère

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En remontant au nord la côte du Groënland, on s’enfonça dans un inextricable dédale d'icebergs si rapprochés et si effilés, qu'on aurait pu les prendre pour les flèches élancées d’une cathédrale gothique. On eût dit une forêt d’un nouveau genre, dans laquelle les arbres étaient remplacés par les colonnes blanches de neige des icebergs. La goélette mit quatre longs jours à cheminer péniblement à travers les défilés de cet interminable labyrinthe, non sans danger d’être écrasée sous la Fression de ces masses flottantes.

Dans la soirée du 2i août, on jeta l'ancre près d'une berge où se dressaient quelques tentes de peaux de phoques et deux ou trois huttes couvertes d'herbes et de mousses. Cette espèce de port se nommait Tessuissack. Le docteur Hayes put v compléter son attelage de chiens, qui comptait désormais une trentaine de ces animaux si précieux pour les expéditions polaires. Seulement, à bord, leurs hurlements affreux empêchaient les hommes de dormir.

Il fallait se hâter de Sagner la baie de Melville. La saison s’avançailt; la température était arrivée au-dessous du point de congélation. Si l'on ne se pressait pas, on s’exposait à se laisser enfermer par les glaces.

Par un brouillard ép is, l'United-States prit la direction du cap York. 11 doubla le cap Alexandre, qui se dresse en regard du cap Isabelle, semblables à deux sentinelles géantes qui garderaient l'entrée du détroit de Smith.:On n'était plus, ainsi que le

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disait le docteur au maître coq!, qu'à quinze cents kilomètres du pôle nord !

Les masses de glaces s’accumulaient, et leur nombre commençait à devenir inquiétant. Le vent qui soufflait du nord enrayait la marche du navire, qui, peu libre de ses mouvements, finit par se laisser enfermer dans un étroit espace triangulaire formé par le contact de trois champs de glece. La pression exercée, les unes sur les autres, par ces masses énormes se traduisait en grincements, en craquements horribles. Comme elles se rapprochaient peu à peu du navire, la situation devenait critique. Nous laissons le docteur Hayes nous raconter lui-même cette terrible péripétie :

« La goélette gémit comme un mourant dans sa dernière agonie, et tremblant dans chacune de ses membrures, depuis les pommes des mâts jusqu’à la quille, elle se tordit et se débattit comme pour échapper à cette formidable étreinte. Les flancs allaient céder; les rivures du pont se courbèrent en dessus, et les coutures des bordages s'ouvrirent. Je le crus perdue, cette pauvre goélette qui nous avait si bravement portés au milieu de tant de dangers; mais les murailles étaient so'ides et ses couples résistants. La glace à bâbord, agis- Sant peu à peu sur les œuvres vives, détermina une secousse qui nous fit tous chanceler et souleva le navire; les glaçons s'amassaient, se pressaient

1 Le maître cuisinier.

toujours ; de leurs débris se formait graduellement un Cntassement immense autour et au-dessous de nous; et, comme si un millier d'énormes crics cussent à la fois travaillé sous le bâtiment, nous le sentions s'élever doucement au-dessus de la surface de la mer, Je craignais maintenant qu'il ne finît par se coucher sur le côté, ou que les masses qui se dressaient au-dessus de nos bastingages ne vinssent à s'écrouicr, et, retombent sur le pont, ne nous ensevelissent sous leurs décombres. Huit mortelles heures se passèrent dans ces angoisses. Par bonheur, cette terrible torture finit par se relâcher, l'ennemi s'éloigna en tournant sur lui-même; la pression cessant tout à Coup, le navire retomba dans l’eau en oscillant d'avant en arrière et de droite à gauche. Il fut longtemps agité d'un roulis formidable, pendant que la glace, cherchant à retrouver son équilibre, riongeait avec bruit dans la mer, el se vautrait près de nous avec une sauvage énergie, Quand nous fûmes délivrés du péril, notre premier soin fut de visiter notre navire : la cale se remplissait d'eau à vue d'œil, le gouvernail était fendu et avait deux aiguillots cassés, l'étarnhot était enlevé, et des morceaux de l'élrave et 4e :: mile flottaient le long du bord. »

Dans cette situation si bien décrite par le docteur Hayes, il ne fallait pas songer à aller plus ovant. On dut, au contraire, rélrograder et se hâter de regagner, non sans peine, la baie de Hart-

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stène, qui offrait un abri commode déjà éprouvé quelques jours auparavant. Et ce fut à la grande joie de, l'équipage, que les dangers passés et les travaux récents avaient mis à une rude épreuve.

À peine la goélette était-elle entrée dans la baie, que la glace se refermait derrière elle. La voilà donc prisonnière pour de longs mois, au milieu des glaces et des neiges, condamnée à un hivernage dont le docteur Hayes, toujours si scrupuleux, si exact, nous raconte les événements dont nous allons nécessairement abréger le récit.

La baie de Hartstène, qui allait être désormais le centre et le point de départ des explorations futures, el que le docteur Hayes appela le port Foulke, du nom d’un de ses amis, avocat à Philadel phie, était une petite crique bien enfoncée au milieu de rochers escarpés, d’un aspect lugubre, formant des falaises de syénite. A l'entrée, trois petits îlots, désignés sur les cartes sous le nom des Trois-Jouvenceaux, auquel Hayes s’empressa de substituer les noms de trois hommes de l'équipage.

Hiverner! mot terrible, car c'est l'inconnu!

Cette prison de glace dans laquelle on est enfermé, quand s’ouvrira-t-elle? Il faut s'attendre à passer de longs jours et de longues nuils; se préparer un abri sur le rivage, s'y construire des huttes de neige, s'y ménager des provisions, des

armes et fout ce qui est nécessaire pour chasser, car la chasse va désormais jouer un grand rôle dans l'existence des marins de lUnited-States,

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