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dans l'alimentation de la petite colonie; hiverner, c'est détacher les voiles du navire, descendre les vergues, mettre à l'abri du froid tout ce que les gelées peuvent atteindre, couvrir le pont d'un toit en planches, convertir la cale en cabine pour servir de lieu de réunion aux hommes de l'équipage, établir enfin une fondeuse pour recueillir l’eau pure provenant de la fonte de la neige.
Le 1° octobre, ces préliminaires étant accomplis, on pendit la crémaillère. Il fallait bien, pour inspirer confiance à tous, égayer un peu la situation. Le saumon, comme entrée, le renne et le lièvre, comme rôti, formaient la base du festin, auquel faisait honneur l'appétit des hommes, doublement aiguisé par le labeur des derniers jours et par l’air vif du climat. Les chiens ne furent pas oubliés, mais leur estomac se montrait plus exigeant. Il ne fallait pas moins qu'un renne à chaque repas. Leur voracité ne connaissait pas de limite. Quand ils n'avaient pas leur ration ordinaire, ils se jetaient sur tout ce qu'ils trouvaient, et dévoraient indistinctement des cuirs de bottes, des courroies, des bas de fourrures, des blagues à tabac, le tabac compris, des morceaux de savon, elc. etc. Ils se seraient jetés sur les hommes eux-mêmes, si les hommes ne se fussent préservés contre leur avidité gloutonne. Heureusement le renne n'était pas rare, et le docteur Hayes raconte qu'il en tua trois dans une heure.
Ces premiers moments, relativement heureux, firent place à une angoisse inexprimable. Le 15
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octobre, le soleil disparaissait Pour quatre mois derrière les collines méridionales du Port-Foulques. Pour expliquer ce phénomène, rappelons en peu de mots ce qui se passe autour de nous, On sait que les jours et les nuits n'ont pas une durée égale, sauf aux deux époques de l'année appelées équinoxes (21 mars et 21 septembre). Cette incgalité croît à mesure que l’on s’avance vers les pôles. Déjà aux cercles polaires la différence est de vingt-quatre heures, c'est-à-dire que le plus long jour et la plus longue nuit y sont de vingtquatre heures. Aux deux pôles, l'écart est de six mois, et l’année s’y divise invariablement en deux parties : un jour de six mois, suivi d’une nuit de six mois. Entre les cercles polaires et les pôles, l'écart varie suivant la latitude, A Port-Foulques, par exemple, c'est-à-dire à 78 degrés environ de latitude nord, le plus long jour et la plus longue nuit sont de quatre mois. Le docteur et ses compagnons s'attendaient à cette disparition du jour; elle n'en fit pas moins sur la petite colonie la plus profonde impression : « Pendant les cinq dernières semaines, dit le docteur Hayes, nos soucis et nos travaux nous avaient à peine laissé remarquer le déclin du jour; il s'était évanoui lentement, et la morne nuit arctique, qui succédait aux ombres grandissantes, nous faisait maintenant sentir pour la première fois que nous élions vraiment seuls dans le désert polaire. »
Ailleurs le docteur décrit très bien le malaise moral qui résulte de cette longue interruption du
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jour. Il rappelle avec quel bonheur pour l’homme « le gai soleil levant appelle au travail » et combien cette succession régulière et intermittente des jours et des nuits, précédés de crépuscules, douces et paisibles transitions des uns aux autres, allège le labeur de la vie en le coupant en périodes déterminées ni trop longues ni trop courtes.
Toutefois dans ces régions, qui semblaient les régions de la mort, l'obscurité n'était ni complète ni continue. Quand le temps était serein, elle s’effaçait sous les feux de la lune et des étoiles. La clarté qu’elles projetaient, augmentée par l’éblouissante blancheur de la neige, produisait une sorte de crépuscule monotone, suffisant pour qu’on pût lire sans le secours d'aucune autre lumière, C'est dans ces intervalles de demi-obscurité que l’équipage de l'United-States pouvait se livrer à la chasse, aux courses en traîneaux et aux travaux du dehors, Donc, quand le froid n'était pas trop vif, on attelait les chiens aux traineaux et l’on commençait ces chasses difficiles, parfois dangereuses, mais presque toujours productives; car le renne, le renard blanc, le bœuf musqué fournissaient une viande fraîche qui délassait de la nourriture, échauffante et fatigante à la fois, des salaisons et des conserves. Ajoutons le morse, dont la chasse n’est pas sans danger.
Voici, d'ailleurs, quel était l'emploi de la journée. Et par journée il faut entendre ici une période de vingt-quatre heures, montre en main, puisque le soleil ne réglait plus le cours de la journée. On se levait à sept heures et demie, Le
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premier déjeuner avait lieu une heure plus tard. À une heure la collation, et le dîner à six heures, Pendant que les veilleurs se promenaient à tour de rôle sur le pont de la goélette, rédigeait son journal. Après dîner, il faisait un whist avec les officiers ou une partie d'échecs avec son lieutenant, On se couchait à neuf heures. Tous les jours se suivaient et se ressemblaient, Le second rémettait chaque soir au commandant le tableau des observations atmosphériques, un autre le journal du bord. :
Après le déjeuner, un officier faisait l'appel des hommes, qui se mettaient ensuile à balayer le pont, à nettoyer et garnir les lampes, tandis que d’autres allaient demander à la fondeuse la ration d'eau nécessaire. On donnait à manger aux chiens; on faisait la distribution du charbon: on ouvrait la cambuse, et le maître d'hôtel choisissait les provisions pour la cuisine. Avant la collation, tout le gros travail était terminé. Chacun était libre alors; mais le docteur avait établi, comme règle absolue, que deux heures de travail devaient être suivies de deux heures de promenade au moins, Et il donnait l'exemple, Il se faisait conduire en traineau autour de la baie, grimpait sur les collines où se hasardait au loin sur les glaces.
la discipline le permellait, il tâchait d de bonnes habitudes parmi ses homm de leur offrir quelques distractions, S'il exigeait de leur part la déférence qu'on doit au chef, il
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tions et des égards dont ils étaient touchés. La vie eüt été impossible sans la bonne harmonie parmi la petite colonie. Le dimanche était scrupuleusement observé. C'était un retour aux usages de la patrie. C'était plus : un hommage public au Créateur.
Pour introduire une agréable diversion dans les ennuis de ce long hivernage, le docteur fonda un journal, un vrai journal, avec cette différence qu'il n'était pas imprimé : Le Courrier hebdomadaire du Port-Foulques. Le titre était un peu long, mais les articles étaient courts et variés, malgré le petit nombre d'événements qui pouvaient se produire en une semaine; car, ainsi que le comportait son titre, le Courrier du Port-Foulques était un journal hebdomadaire. Si la vie monotone que l'on passait à bord ou autour de la baie n'était pas riche en événements, chacun apportant sa petite provision de faits divers, tout cela finissaii par former un bulletin d'où l'élément comique n'était pas toujours absent. Le premier numéro se composait de seize pages d’une écriture fine et serrée, et contenait une esquisse assez ambitieuse du Port-Foulques, un portrait de sir J. Franklin, des énigmes et même des calembours. Parmi les nouvelles du jour, le Courrier enregistrait successivement la mort de presque tout l'attelage de chiens. Vingt-quatre sur trente-six avaient succombé sous les atteintes de la peste, qui n’est pas étrangère à ces climats. C'était là une perte doublement fâcheuse, les chiens étant d'un secours
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précieux, soit pour tirer les traîneaux, soit pour chasser l'ours et les autres animaux. On attelle ordinairement douze chiens à un même traîneau. Le harnachement est peu compliqué. Un seul trait de même longueur suffit. Le fouet, au contraire, joue un grand rôle, car il est à la fois la bride et l’aiguillon. C'est le fouet qui dirige l’attelage à droite, à gauche. 11 est fait d’une mince bande de cuir de phoque, non lanné, se terminant par une lanière de cuir durci, propre à cingler l’animal jusqu’au sang. Sa grande légèreté le rend par là
même difficile à manier. Si les chiens ne sentent .
pas la direction d’une main ferme et exercée, ils courent à l'aventure, tirant le traîneau çà et là, à la poursuite du gibier dont ils sentent la piste, Il faut les : fouctter jusqu’au sang pour les faire rentrer dans le devoir, c’est-à-dire dans la ligne dont ils ne doivent pas s’écarter,
Quant à l'utilité des chiens pour la chasse, elle ne se démontre pas. Pour apprécier leur mérite, il faudrait les voir à l’œuvre dans une chasse aux ours, que le docteur Hayes raconte d’une manière si dramatique, mais dont la longueur du récit ne nous permet qu'une froide analyse.
Sonntag, le second de la goélette, était parti en traîneau, lorsque leur flair signala la présence d'un gros animal, C'était une ourse et son petit, qui dormaient sur le versant d'une chaîne de glaçons. Réveillés par les cris des chiens, ils se dirigèrent vers les crevasses ouvertes à une distance de près de deux lieues. Les chiens, ies poursuivant à toute
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vitesse, emportaient les traîneaux à travers les hummoctes ou les ravines pleines de neige, sur les pointes aiguës qui hérissaient la surface du sol glacé. Dans leur poursuite obstinée, ils avaient diminué la distance qui les séparait de l'ennemi; l'ourse avait encore de l’avance sur eux, mais elle s’arrêtait souvent, pour hâter la marche de son pelit, qu’elle ne voulait pas abandonner, Ici commence le drame. Arrivés à cinquante mètres, les conducteurs lächèrent les chiens, qui s’élancèrent commeun trait vers leur proie, en poussant d’affreux hurlements. La mère, voyant désormais toute fuite impossible, prit une attitude de combat ; son petit ourson s'était réfugié dans ses jambes. Vingt-deux chiens, affamés de carnage, allaient livrer l'assaut à cette citadelle vivante. Tous arrivaient en masse; de ses pattes puissantes, l'ourse écarta les assaillants, qu'elle jeta les uns à droite, les autres à gauche, un seul tomba expirant sous ses griffes. Cependant les chiens faisaient cercle autour de l'énorme bête, qui allait être attaquée en tête, en queue et sur les flancs. Le jeune ourson imitait sa mère tant qu'il poüvait, et peu s’en fallut qu'il n'étouffât un chien entre ses jeunes pattes, tant son ardeur était grande. Un chien était mort, un autre allait succomber, lorsque les conducteurs de traîneaux, avisant un moment où l’ourse était à découvert, firent feu t ir elle et l’atteignirent à la gueule et à l'épaule. La malheureuse bête blessée, mais non mortellement, toute ruisselante de sang, n'en était pas moins acharnée à défendre
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la vie de son nourrisson. Quand elle le vit, lui aussi, blessé grièvement, venir expirer entre ses pattes, elle oublia tout, sa blessure, son danger, la meute furieuse qui la déchirait, et se mit à lécher son petit avec une tendresse passionnée; puis elle se retourna vers ses bourreaux avec un redoublement de rage. Cette scène de sang eut une fin. Frappée à l'épine dorsale d’une balle de carabine, l’ourse roula à son tour sur la neige.
Ces épisodes dramatiques sont rares dans le livre du docteur Hayes ; mais il faut reconnaître qu'il les raconte d'une manière saisissante. Nous trouvons encore une chasse aux morses, mais dans laquelle les chiens n'interviennent pas.
Revenons au journal du bord, du docteur, et enregistrons les événements principaux, en suivant l’ordre chronologique.
22 décembre (1860).— Le soleil atteint sa plus grande déclinaison australe, C’est ce qu’on appelle le solstice d'hiver, et pour les habitants du Port- Foulques, on était au minuit polaire.
24 décembre.— On annonce la fête de Noël, qui sera célébrée par cet équipage protestant.
1° janvier (1861). — « Nous venons de sonner à la fois le glas de l’année passée et la naissance de l'an de grâce 1861. Aussitôt que l'horloge Sonna minuit, la cloche du bord donna le signal, et, de la gueule de notre caronade, une brillante flamme s’élança dans les ténèbres; nos feux d'arlifice sifflèrent et pétillèrent dans l'air serein. À la
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lueur des fusées et des flammes de Bengale, projetant sur la neige une étrange et fantastique lueur, le bruit retentissant du eanon et le branle de la cloche, répétés par les échos des gorges avoisinantes, semblaient être les voix des esprits de la solitude, brusquement tirés de leur repos. »
5 janvier. — Il n’y a plus un seul chien. Le dernier, General, est mort. Le docteur le remplace par un jeune renard, qui pèse deux kilos et qui répond au nom de Birolie. Ici une charmante description de « la plus futée petite créature qu'on puisse voir », dont Hayes entreprend l’éducation. Cela lui fait une diversion pour supporter l'horreur de la nuit polaire qui continue à peser sur la nature entière. Sans doute la vie physique peut n'être point troublée par cette longue interruption de la lumière solaire; mais combien sont péniblement affectées les facultés morales et intellectuelles! Hayes fait un tableau saisissant de la nuit arctique. Ce qui le frappe surtout, ce qui l’affecte profondément, c’est la solitude, la tristesse et le silence; « le silence profond, sinistre et ténébreux, qui se transforme en terreur; le silence qui a cessé d'être une chose négative, qui est doué d’attributs positifs; le silence que l'on écoute, que l’on voit, que l’on sent!»
« Non, dit-il en terminant son éloquente des-
1 On se rappelle ce vers de Delille :
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cription, il n’est rien de plus effrayant dans la nature que le silence de la nuit polaire. »
17 février. — Rien d’important dans le journal du docteur. Demain le soleil doit poindre derrière le cap Alexandre. La colonie se renforce de plusieurs Esquimaux et de quelques chiens. Les uns j et les autres sont les très bien venus: les pre- 4 miers, à cause des renseignements qu'ils peuvent } donner; les autres, à cause des services qu'ils I} peuvent rendre. Ë
18 février. — Chacun est à son posle pour voir le soleil se lever. Il ne fait qu’une courte apparition. Visite de politesse. Il faudra attendre douze jours environ avant qu'il dépasse la crête des collines et qu’il brille sur le port.
16 mars.— Autour de la pointe du soleil levant, L la surface de la mer se solidifie entièrement pour ‘4 la première fois. Le docteur Hayes s’y rend en traîneau, mais il trouve la glace raboteuse et peu solide.
17 mars. — Le lendemain, Hayes découvre à la É base d’un cairn, visité par un des compagnons de Le Kane, une fiole de verre contenant la note sui- ù vante : 44
« Le steamer des États-Unis l’Arctic s’est arrêté À ici, et nous avons examiné soigneusement les ! lieux pour chercher les traces du docteur Kaneet de i ses Compagnons, sans trouver autre chose qu'une é bouteille, un morceau de papier à cartouche sur lequel était écrit: « O. K., août 1853, » quelques
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allumettes et une balle de carabine. Nous repartons pour continuer nos recherches au cap Hatherthon. » Signé : « H.-J. Harstène, lieutenant commandant de l'expédition arctique. 8 heures après midi, 16 août 1855. — P. S, Si le navire Release trouve ceci, qu'il comprenne bien que nous continuons nos recherches et que nous nous dirigeons vers le cap Hatherthon. H.-J. H. »
4 avril. — Après plusieurs tentatives, le docteur est persuadé que la route vers le pôle nord est impossible en suivant la côte occidentale du Groënland. Il se décide à traverser le détroit de Smith, par une température excessive, 37 degrés centigrades au-dessous de zéro. A l'ombre d'un iceberg le thermomètre descendit jusqu’à 58 degrés. Chose étonnante ! par ces froids dont nous ne pouvons avoir idée dans nos climats tempérés, le livre de Hayes est d'accord avec les récits des voyageurs qui ne signalent que très peu d'accidents causés par les gelées. Hayes mentionne la mort d’un seul homme surpris par le froid !,
Hayes reprend le récit de son excursion à la terre de Grinnell, la terre, paraît-il, la plus voisine du pôle. Le détroit qui la sépare du Groënland était embarrassé de gros blocs de glaces, empilés les urs sur les autres de la manière la plus confuse, en sorte qu’un voyage au milieu de ce chaos n’était pas une entreprise facile.
1 C'est un Esquimau qui périt ainsi.
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7 avril. — Un vent de bise souffle avec tant de violence, qu'il est impossible de mettre le nez dehors et qu'il faut rester dans des huttes de neige. Ces huttes, bâties de neige et de glace, sur le modèle de celles des Esquimaux, sont un abri suffisant contre le froid, Comme la chambre unique y est restreinte, qu'elle n’a qu'une ouverture tournée vers le midi, deux ou trois personnes y ont bientôt introduit une température relativement élevée, et même, dit-on, quelquefois insupportable.
8 avril. — La tempête redouble. Ce serait s’exposer à être gelé que de tenter l'aventure de la terre de Grinnell. Les chiens étaient presque ensevelis sous la neige, pressés les uns contre les autres et si bien couverts par le duvet glacé qu'on ne voyait que le bout de leur nez.
9 avril.—Après deux jours de tempête et debourrasques, on se remet en route à travers le chaos de glace du détroit de Smith. On n’imagine pas les difficultés d’une pareille traversée, que le docteur Hayes compare au passage du mont Saint-Bernard. Souventla glace se brisait sous le poids deshommes, ou bien ils s’enfonçaient dans des fondrières dont la neige accumulée dissimulait la présence; et ils s'enfonçaient tantôt jusqu'à la ceinture, tantôt jusqu'aux épaules. Il y en eut un qui disparut entièrement. Un traîneau se cassa. On perdit deux heures entières à opérer le sauvetage et à transborder la cargaison. « On ne saurait, dit Hayes,
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inventer un genre de labeur qui détruise plus vite l'énergie des hommes et des animaux : ma petite troupe : y épuisait ses forces et son moral, et lorsque, après une journée de longs et rudes travaux, j'aurais presque pu atteindre notre hutte de la veille d'une balle de ma carabine, je me sentais moi-même bien près du désespoir. »
24 avril. — Voici où en était le docteur. Il n’était qu’à cinquante-cinq kilomètres de Cairn-Point. Il avait fait, en moyenne, cinq kilomètres par jour.
27 avril. — Il se décide à renvoyer une partie de sa troupe, épuisée par vingt-cinq jours de lutte et de souffrance. Il ne garde avec lui que trois de ses compagnons : Knorr son secrétaire, l’Esquimau Jensen, le matelot Mac-Donald, deux traîneaux et les chiens nécessaires pour les tirer.
28 avril.— La séparation a été fort triste. Après les adieux d'usage, Hayes se replonge dans son chaos de glace. En présence des nouvelles difficultés qui l’attendent, tout * .squ'ici n’avait été qu'une plaisanterie. I1 ne fera plus désormais que trois kilomètres par jour. Il rencontrera à chaque pas des barrières de glace qui l’obligeront à des détours infinis. De plus, la température s’abaisse au point qu’il faudra s’empresser de s'abriter dans quelque hutte, si l’on ne veut pas s’exposer à être
1 Aa nombre de douze personnes, officiers et matelots, avec trois traïneaux, plus un bateau sauveteur en fer de sept mètres de long, avec lequel le docteur espérait se lancer dans la mer polaire,
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gelé. Le thermomètre marquait au dehors 25 degrés, tandis qu’à l’intérieur de la hutte il ne marquait plus que 9 degrés au-dessous de zéro. Cet écart s'explique par les raisons que nous avons exposées plus haut.
29 avril. — Le docteur et ses compagnons passèrent encore cette journée dans la hutte. Le sommeil était le seul moment supportable de ce mauvais gîte et l’apaisement de tant de souffrances. « Dormir est notre seul soulagement, écrit le docteur, et il est heureux que la température nous permette de nous abandonner au repos sans crainte d’être gelés vifs. Le sommeil, qui a déjà calmé les chagrins de tant de malheureux, a noyé bon nombre de mes soucis pendant ces vingtcinq jours. »
30 avril. — Les chiens sont ce jour-là toute la préoccupation du docteur. C’est que d'eux dépend le succès de l’entreprise. Rien n’égale le mérite du service qu’ils peuvent rendre, si ce n’est leur voracité. Le docteur avait emporté huit cents livres de pâtée. Qu'’était-ce que cela pour douze gueules affamées prêtes à se jeter sur tout ce qui était à leur portée? Les harnais qui les attachaient aux traîneaux eussent passé par leurs dents, si on n’avait eu la précaution, en les dételant, de serrer tout ce qui était cuir. Les hommes eux-mêmes eussent couru risque d’être dévorés, sans le fouet impitoyable qui éloignait la meute terrible.
5 mai. — On n'avance pas. Les mêmes obstacles
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triomphent des efforts les plus obstinés. Les hommes sont admirables de dévouement et d’abnégation. Les chiens ne montrent pas la même résignation. Rien ne peut satisfaire leur appétit vorace, et pourtant leur ration diminue chaque jour. D'un autre côté, il faut les contenter si l’on veut se servir d'eux pour le traîneau, Sans eux il n’eût
pas été possible de s’aventurer sur la terre de Grinnell.
11 mai, — On campe enfin sur la berge de cette Île.
Un grand mois avait été employé à traverser le détroit de Smith; il fallait maintenant, pour aller plus au nord, s'engager dans le canal Kennedy, sur la route suivie six ans auparavant par le doc teur Kane et son lieutenant Morton. Le canal Kennedy est donc la suite du détroit de Smith et se dirige vers le nord, entre le Groënland à l’est et la terre de Grinnell à l'ouest. C'est une des voies ouvertes vers le pôle nord, ou tout au moins vers celte mer libre, objet de tant d'hypothèses et de tentatives.
Morton était parvenu au 82° degré, en un lieu qu’il avait appelé le cap Constitution, et il avait cru reconnaître l'existence d'une mer libre t, Hayes prétend s'être avancé plus loin, jusqu’à plus de cent kilomètres du cap Constitution. Toutefois il ne distinguait pas encore de mer libre. Poussant sa reconnaissance plus loin encore dans le canal,
1 Voyer Voyages à la recherche de Franklin » P. 140 et 149,
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tout à coup il fut arrêté par les chiens, qui refusaient d'avancer plus loin, et pourtant la glace tenait ferme sous le pied. Mais l'instinct de ces animaux ne les avait pas trompés. Hayes, voulant à son tour précéder les chiens, constata que la glace cédait sous le bâton et qu'il était décidément dangereux de prolonger la reconnaissance. D'ailleurs, pour se bien rendre compte de l’état des choses, et pour voir s’il ne découvrirait pas vers l’est un passage plus direct, il se décida à gravir une colline élevée de deux cent cinquante mètres environ au-dessus du niveau de la mer.'Il dominait un vaste golfe. Du milieu de ce golfe partait une large crevasse avec de nombreuses fissures et qui allait s'élargissant vers la mer; car enfin c’est la mer qu'il voyait, la mer qui dormait à ses pieds; il n’en pouvait douter, et la terre qu'il foulait était la pointe du continent américain la plus avancée vers le pôle, le pendant du cap Severo-Vostochnoï, en Asie. Convaincu qu'il avait sous les yeux la mer libre du pôle et qu'il était parvenu au point le plus septentrional qu'aucun mortel eût atteint avant lui, il fit hisser les pavillons de sa nation au lieu même où il se trouvait ; puis, déchirant une feuille de son blocknotes, il écrivit ce qui suit :
« Co point, le plus septentrional qu’on ait encore pu atteindre, a été visité, les 18 et 49 mai 1864, par le soussigné, accompagné de George F. Knorr, après un voyage en traîneau tiré par des chiens.
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De notre hivernage près du cap Alexandre, à l'entrée du détroit de Smith, nous sommes arrivés ici après une pénible marche de quarante-six jours. Je crois, d’après mes observations, que nous sommes à 81 degrés 35 minutes de latitude septentrionale et à 70 degrés 30 minutes de longitude occidentale. La glace pourrie et les crevasses nous empêchent d'aller plus loin. Le canal Kennedy paraît s'ouvrir dans le bassin polaire. Aussi, persuadé qu'il est navigable en juillet, août et septembre au moins, je retourne à ma station d'hiver, pour essayer de pousser mon navire au travers des glaces après la débâcle de cet été.
« Signé : J.-J, Hayes.
« 19 mai 1861, »
Hayes introduisit cette note dans une bouteille qu’il déposa sous un cairn; puis, calculant que la saison était trop avancée pour tenter une autre entreprise, il songea à la retraite; mais ce n'est pas sans amertume qu'il quittait ces lieux que nul homme civilisé, croyait-il, n'avait foulé avant lui. Il pensait avec orguei! aux Frobisher, aux Parry, sur les traces desquels il avait glorieusement marché. Pénétré de gratitude envers Celui sans la permission duquel ne tombe pas un passereau, il lui rendit hommage, et il consigna une note à ce sujet.
Le 8 juin, Hayes était de retour au Port-Foulques.
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