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Il n'avait pas parcouru moins de deux mille quatre cents kilomètres depuis le 3 avril, et, en comptant sa première course de mars, près de trois mille (sept cent cinquante lieues). L'état du navire ne permettait pas de faire une autre tentative au moment de la débâcle des glaces.
Le 22 juin, le soleil atteignait le plus haut point de son ascension au-dessus de l'horizon. La lumière a succédé aux ténèbres; l’activité et la joie, à la solitude et à la tristesse.
Le 3 juillet, Hayes raconte une chasse aux morses assez curieuse. C'était au moment où le soleil dardait ses rayons obliques sur une banquise dont le bord, baigné par la mer, était garni de deux ou trois douzaines de morses paresseusement étendus sur le dos, semblant savourer toute la douceur d’un soleil printanier, Parfois l’un d'eux poussait un cri sauvage tel que celui d’un bœuf en colère. L'attention du docteur fut attirée de ce côté. IL prit avec lui trois hommes de bonne volonté, une baleinière avec des rameurs, trois carabines, un harpon et des rouleaux de lignes. En approchant tout doucement du lieu où se trouvaient les monstres, il les vit alignés sur la berge glaciale, « semblables, dit-il, à des pourceaux gigantesques. » Leur aspect était elfrayant, autant que leur nombre. Il y avait de quoi faire reculer de plus intrépides. Hayes poussa résolument en avant; mais, pour ne pas les effrayer, il mit, comme il dit, « une sourdine à ses avirons. » S'il les avait réveillés avant le moment opportun, ile
se fussent précipités à l’eau et eussent assiégé le canot, qu'ils auraient faitchavireravecleursénormes défenses. Les chefs du troupeau, deux vieux mâles, avaient bien cinq mètres de long, deux mètres de ceinture et des défenses longues d’un mètre. Les morses levèrent la tête à l'approche du danger: puis ils se laissèrent retomber de tout leur poids, comme s'ils méprisaient de pareils ennemis. Quand les assaillants furent arrivés à trois longueurs d’embarcation de la berge, toute la bande prit décidément l'alarme. Le morse, quand il est atteint, file, c’est-à-dire plonge sous l'eau avec rapidité. Il faut avoir soin, et c’est en cela que consiste l'adresse du chasseur, de lui jeter le harpon à la tête et de le laisser filer en déroulant le fil de ligne auquel est fixé le harpon. Au moment donc où Hayes ct deux de ses Compagnons épaulaient leurs carabines, prêts à faire feu, un quatrième, froid et courageux marin, qui avait fait la pêche à la baleine, se tenait à l'avant, le harpon à la main, prêt à le lancer au premier signal. Les trois coups partirent au-dessus de la tête des rameurs. Hayes commanda à ceux-ci de ramer droit à l'ennemi, Trois morses, dont un vieux, avaient été atteints: un seul mortellement, C’est lui que visa le barponneur. Le troupeau s'était plongé sous l'ea, et la ligne ne cessait de se dérouler, au point de faire craindre qu'il n'y eût pas assez de fil, Ils ne tardèrent pas à revenir à la surface, plus nombreux el poussant des cris Sauvages qui « passaient de glace en glace comme le clairon des batailles », La
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barque était littéralement assiégée par des centaines de morses, dont les têtes moutonnaient à la surface de l’eau, en sorte que la mer paraissait toute noire. Ici s'engagea une lutte désespérée, Comme les hommes ne pouvaient recharger leurs carabines aussi vite que le réclamait le danger, ils s’armèrent de ce qu'ils trouvèrent sous la main, de rames, de pieux, de lances, etc. Il fallait à tout prix éviter l'approche de ces animaux furieux, qui auraient fini par mettre la barque en morceaux et lancer les hommes à la mer. La présence d’esprit et le sang-froid des chasseurs triomphèrent du nombre, et après que les chefs de la troupe eurent été tués ou chassés, tous les autres plongèrent et disparurent, Le morse isolé n'est pas terrible; mais il devient redoutable par le nombre et par la fureur qui l'anime quand on l'excite. Hayes fait de ce combat une peinture saisissante,
Le 11 juillet, l'United-States était débarrassé de ses glaces et remis à flot, Hayes pouvait enfin songer au retour, Il fit ses adieux à ses amis les Esquimaux, et, le 14 juillet, il mit à la voile par un vent d'est, après dix mois d'un hivernage marqué par des incidents dont nous avons mentionné les plus remarquables.
Il revenait dans sa patrie pénétré des résultats suivants :
L'hiver arctique avait été possible pour des tempéraments habitués aux climats tempérés.
L'équipage de l'United-States n'avait été atteint
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d'aucune maladie sérieuse, et la gaieté n'avait cessé de régner parmi les hommes.
La vie avait été possible avec les provisions du bord, les ressources de la chasse et de la pêche.
Unestation avait pu être établie au Port-Foulques et pouvait être à l'avenir la base d’explorations étendues. Le Port-Foulques est un excellent centre d'opérations.
Avec un fort navire on pouvait traverser le détroit de Smith et déboucher directement dans la mer polaire.
Enfin la mer libre du pôle existait.
Tels sont les résultats scientifiques du voyage de J. Hayes. Il les a consignés dans un ouvrage fort intéressant, dont nous n'avons pu donner qu’une esquisse imparfaite.
L'intrépide explorateur glisse rapidement sur la dernière partie de son voyage. Il est vrai que dès Upernavick, où 1l avait jeté l'ancre, il avait appris la terrible nouvelle de la guerre de la sécession, nouvelle qui lui fut confirmée à Halifax avec plus de détails : bataille de Bull’s-Run, siège du fort Sumpter, soulèvement de Baltimore, destruction de l'arsenal maritime de Norfolk, perte de Harpers's-Ferry, etc.
Il dit qu'arrivé en vue de la côte de Boston, nul n'était impatient cette fois de toucher terre, tant on craignait d'apprendre une mauvaise nouvelle. Dans la guerre civile, en effet, a-t-on autre chose à apprendre? A peine était-il descendu à
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terre qu'il saisit le premier journal venu, et la première chose qui frappa ses yeux fut le récit de la bataille de Bull’s-Bluff, où tant de Bostonais avaient péri. La ville de Boston était recouverte d’un brouillard intense. « L'atmosphère, dit-il, semblait s'être revêtue de ténèbres en signe de douleur, et mener le deuil sur les morts de la cité! »
Il ne fallait plus songer à une nouvelle entreprise dans les mers polaires. Adieu les rêves dont la science était le seul mobile. En présence des maux de la patrie, toute préoccupation étrangère doit être ajournée. « Les destinées des individus suivent toujours celles de leur pays; dans les révolutions politiques et sociales, où les idées sont flanquées de baïonnettes et où tous les intérêts sont en jeu, il n'y a pas de place ni de loisir pour les travaux qui ne concourent pas à la défense de la patrie. »
J. Hayes termine son livre sur cette pensée, dont nous aussi avons appris, hélas! à apprécier la justesse et la vérité.
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