C.-F. HALL
(Le George- Henry.)
Le docteur Hayes fait un portrait peu flatteur des Esquimaux, ou plutôt il a deux opinions bien différentes sur leur compte. Au commencement de son livre, il les dépeint bons, hospitaliers, charitables, mais d’une bonté et d’une charité relatives. A la vérité, ils ne refuseront pas de partager leur table et leur toit avec le malheureux qui vient leur demander du pain et un abri; mais ils ne se dérangeront pas pour voler au secours de leur frère qui expire de froid et de faim au milieu des glaces. De plus, l'Esquimau, qui se ferait un cas de conscience de nuire à son compatriote, ne se
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fait nul scrupule de voler un blanc. Cependant, à la fin de son livre, Hayes, après avoir représenté ces hommes comme des égoistes, jaloux, dissimulés, les trouve doués décidément de quelques qualités, et il s’écrie en terminant : « J'en suis sûr, aucun être de ce vaste univers ne mérite
pius que ceux-ci le dévouement du chrétien! »
Suivant une autre assertion du même voyageur, celte race tendrait à disparaître. C’est donc le moment de l’étudier d’après des témoignages moins flottants et plus précis. Il se trouve fort à propos qu’au temps même où Hayes faisait son expédition pour atieindre le pôle nord, un autre navigateur tentait la même aventure dans les parages voisins du détroit de Smith,
Le capitaine américain Hall, désireux d'obtenir chez les Esquimaux des renseignements sur les derniers compagnons de sir John Franklin, s'embarquait, le 29 mai 1860, à bord du George-Henry trois-mâts du port de New-London (Connecticut), armé pour la pêche de la baleine et marchant de conserve avec le Rescue. Il était accompagné d’un Esquimau, nommé Kudlago, devant lui servir d'interprète, Une trentaine d'hommes composait tout le personnel des deux navires, qui devaient séjourner deux ans dans les mers arctiques, sans communication avec le reste du monde civilisé.
Des États-Unis au Groënland la route est facile et connue, Le marin, attentif aux moindres signes avant-coureurs du climat arctique, remarque d'abord certaines espèces d'oiseaux qui suivent
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le sillage des vaisseaux pour saisir au passage les poissons dont ils font leur nourriture; puis viennent les baleines connues sous le nom de physales, les plus petites, mais les plus difficiles à pêcher. La longueur du crépuscule indique déjà une latitude élevée; l’abaissement de la température des eaux de la mer annonce le voisinage des glaces, qui ne tardent pas à paraître à l'horizon sous forme de masses blanches. Voici le Groënland! voici le détroit de Baffin!
Le Groënland, c’est-à-dire la Terre- Verte, la première station de toutes les expéditions dirigées vers le pôle nord. Du cap Farewell au 67 degré de latitude, on ne compte pas moins de huit cents kilomètres de côtes abritant dans des baies commodes et sûres des havres déserts, faute «e ports et de débouchés. Le pays est soumis au Danemark, qui a des gouverneurs dans les principales villes ; Julianshaab, Holsteinborg et Fredcrikshaab. Parmi la rare population disséminée le long de la côte occidentale (la seule habitée), on ne compte pas plus de deux cent cinquante Européens sur dix mille indigènes. Ceux-ci appartiennent à la race finnoise (famille des Esquimaux), et sont dans un état de civilisation peu avancée : chasseurs nomades, ou plutôt alternativement chasseurs et pêcheurs, suivant la saison. Comme leurs ports ne sont pas libres, ils reçoivent peu d'idées du dehors. Il s’en faut que le missionnaire ait conquis sur ces âmes l'empire que la religion lui réserve. Les croyances des Esquimaux sont à l'état rudi-
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mentaire. À peine peut-on y distinguer quelques linéaments d'une théologie grossière.
La première fois que Hall vit des Esquimaux, l'impression fut pénible. C'était dans les premiers jours de l'année 1860. Il venait de quitter la côte du Groënland, de traverser le détroit de Davis, encombré par les glaces, afin de gagner la terre de Cumberland et d'aborder enfin dans la baie d'Ookorlar, où il avait jeté l'ancre par 63 degrés de latitude. :
« Cependant, dit-il, si singuliers d'aspect qu’ils soient, ces sauvages sont enjoués et ont une grande propension à la gaieté, Quoiqu'ils habitent des tanières, les plus froides et les moins confortables qu'on puisse imaginer, ils sont toujours souriants. Quand ils voient un homme blanc, ils sourient; ils sourient encore quand ils se frottent le nez avec de la neige pour l'empêcher d'être gelé, quand ils soufflent dans leurs doigts pour se réchauffer,
quand ils se frictionnent avec la graisse de phoque. Sans trop insister sur la bonne humeur permanente de ces hommes, on peut affirmer que, quels que soient leur apparence et leur mode de vivre, ils sont, sans contredit, hospitaliers et bienveillants!, »
Tandis que les équipages du George - Henry
et du Rescue se livraient à la pèche de la baleine,
1 Le voyage du capitaine Hall, Life with the Esquimaux, London (1864), a été traduit en partie dans la Revue britan-
C'est à ces deux recueils
nique et la Revue des Deux-Mondes, que nous empruntons nos citations.
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le capitaine Hall, qui était venu pour un autre objet, poursuivait ses études sur le caractère, les mœurs et les habitudes des Esquimaux. Il remarqua, entre autres choses, qu'ils avaient une connaissance parfaite de la topographie de leur pays, au point de pouvoir en tracer la carte avec une grande exactitude. Il trouvait, d'un autre côté, qu'ils étaient voraces et peu prévoyants. La chasse du jour était dévorée le soir sans souci du lendemain. Les Esquimaux vivent littéralement au jour le jour. Leur adresse à la chasse constivue un titre de supériorité, et si le plus adroit n’est pas le plus puissant, il est facilement le plus riche. Enfin les Esquimaux, malgré une vie de privations et un régime déplorable dans lequel le sang chaud de l'animal et la viande crue forment la base de l'alimentation, vivent longtemps, et si les hommes sont, en général, rebelles à toute idée de civilisation, ïl n’en est pas de même des femmes, naturellement plus accessibles aux sentiments doux et humains.
Hall connut deux Esquimaux, le mari et la femme, qui avaïent séjourné deux ans en Angleterre, Le premier était revenu dans son pays aussi dépourvu d'idées que lorsqu'il en était parti. Sa femme, aw contraire, au contact d’une société plus civilisée, avait acquis des manières polies et des habitudes d'élégance relative. Elle était même parvenue à apprendre l'anglais et à le bien prononcer. Elle avait adopté l'habillement européen; en un mot, elle n'était pas sans donner
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Par son exemple, propageait autour d'elle des
habitudes de Propreté. Hall remarque à ce sujet
Que si la civilisation veut élendre son empire sur
les peuplades Sauvages de de l'extrême nord, c’est
par la femme que: doit se Commencer l'éducation morale.
11 parle ensuite des habitations des Esquimaux. Elles: sont de deux sortes. Les indigènes ont leur ville d'été et leur ville d'hiver. La première, le lupic, se compose: essenticllement. de tentes de peaux de phoques, sous lesquelles s’entassent les hommes, les femmes et les enfants, autour d’une ! à l’huile de phoque, qui sert à la fois cilleuse et de réchaud. Il faut avoir mis {out sentiment de. répugnance de côté pour pénétrer dans ces demeures infectes et s'asseoir Sans dégoût à côté de ces êtres frottés d’huile et vêtus de peaux de: bêtes. Hall racont d’une manière intéressante. comment il fut introduit dans un tupic.
« En me: courbant jusqu’à une zontale, je pus entrer ma tête, et enfin le reste de mon corps. Je au milieu d'une douzaine de robustes gaillards, chacun armé d’un Couteau; mais il n’y avait pas lieu de s’alarmer, car ce n'étaient pas des armes de guerre. Les couteaux n'étaient destinés qu’à découper de longues tranches de phoque qui
sion horipuis mes épaules, me trouvai alors
ne ML Rae de Pas